LIVRE III. DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE^ XIII
les sphères agricoles la même infécondité progressive, les mêmes contributions prélevées sous Mazarin sur la vanité des classes moyennes, les levées réitérées de francs-ûefs, les ventes d'anoblissement, de directes, d'offices à privilèges (1), sans parler des réductions de rentes vont détruire en elle le peu de fortune solide qui s'y fut reformée depuis Fouquet.
La surface des vices sociaux s'étendant ainsi par tous les côtés â la fois, on ne tarde pas à butter contre la plus complète et universelle impossibilité de produire qui se fût vue. La législation du travail et des subsistances eu donne les preuves patentes. Du moment où elle avait emprunté au moyen âge ses procédés monétaires, il allait de soi qu'elle lui prit^ comme on le lui voit faire depuis 1693, ses réglementations les plus strictes, sa police des marchés, des approvisionnements ; qu'elle étendit même au bétail ses tarifs et ses gênes de l'échange, si caractéristiques de l'impuissance à produire et à acheter. Rien d'étrange, aussi, à ce qu'elle interdise la consommation de la viande d'agneaux dans la puérile pensée que l'élevage s'en accroîtrait, la vente des laines avant la tonte comme celle des blés en vert ou sur pied. Mais il fallut dépasser singulièrement ces prescriptions des pires époques ; il fallut contraindre d'ensemencer, proclamer plus bruyamment un droit bien plus étendu qu'il n'avait été établi jamais pour ceux qui prendraient possession, par le travail, de la terre non cultivée d'autrui (2), subventionner enfin nominalement le cultivateur qui laboure, entourer son œuvre devenue une rareté, des précautions, des encouragements, des exemptions d'impôt qu'on accorde aux industries ou aux entreprises naissantes. La famine de 1709, qui motive ces
(1) H en fat créé 40,000, pense-t-OD, dans celle dernière partie du règne de Louis XIV.
(2) Voyez ord. des 5 septembre et 13 octobre 1693, 22 juin 1694, 22 décembre 1G98, 9 mai et 31 août 1699, 29 octobre 1704.
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mesures sans précédents (1), autant que les intempéries, le discrédit public, la crainte de rien échanger contre un signe monétaire deux fois déloyal Favait amenée (2).
Et ce n'était pas le dernier terme où Ton dût être conduit ! Au changement de règne, en efiTet, non-seulement promulguer encore les réglementations, les maximums outrés ne fit riea de plus qu'après 1693 pour ranimer le travail; maiç même pendant que les routes étaient rouvertes et étendues devant le commerce ; que plus, de facilité était donné pour la circulation intérieure et l'exportation des denrées agricoles; que de bruyantes poursuites contre les exactions de finances pouvaient, par des semblants de justice, rendre confiants les intérêts, et qu'en autorisant la noblesse aux entreprises agricoles on croyait relever au moins le moral du cultivateur, on était contraint de recourir aux procédés extrêmes employés autrefois pour assurer l'œuvre agraire; à distribuer d'autorité le travail, à arrêter celui des constructions et des manufactures pour le reporter aux labours et aux moissons, à interdire la culture des vignes, pour laisser plus de place et de bras à celle du grain (3). On avait une de ces situations sans issue, où, toutes les ressources vives épuisées depuis longtemps, les expédients n'ont plus de prise. Bien plus, une volonté absolue, durement invariable pendant trente années dans ses voies funestes, avait détruit en ceux qui concouraient au gouvernement la notion des choses et toute faculté de prévoir. Autrement, des hommes qui avaient presque tous travaillé sous Colbert se seraient-ils faits, même cette volonté étant éteinte, les auteurs d'une telle économie rurale, quand les proportions qu'avait la société et la nature des
(1) Ord. des 27 avril. 1] juin, 20 juillet, 6 août 1709, H mai 1710, janvier 1713.
(2) y. Forbonnais, sur l'année 1710.
(3) 4 avril l71G, 25 février, 13 mars et 4 juillet 17:0, 19 avril cl 25 juin 1723, 5 juin et 12 juillet 1731, etc. .
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rapports à cette heure devaient lui donner une action bien plus nuisible qu'au moyen âge^ si elle pouvait encore avoir une action sérieuse?
Le plus grand mal, toutefoisi c'est qu'il ne reste à cette législation aucune action possible. Le cultivateur n'eût pas perdu tout stimulant personnel par un si long et infléchissable mépris du droit, que les seules conditions d'industrie où il se trouvait à cette apogée de l'injustice sociale arrête* raient son travail. U voit fermer à ses produits, par un énorme accroissement de leur revient, tous les débouchés laissés par la guerre. A l'intérieur, où les classes aisées sont atteintes non plus dans leurs seuls revenus, dans leur patrimoine même, où les consommations et le salaire se sont également réduits, il n'y a plus personne qui puisse les payer à un prix rémunérateur, et de l'extérieur en viennent à des prix plus bas, qui, l'encombrant des siens, le font misérable dans Tabondance. Cela depuis longtemps : en 1 702 déjà, le trésor est sans ressource, nul n'acquitte l'impôt, et cependant, le blé, c< par c( la quantité qu'il y en a par tout le royaume, se donne pour « rien. » Ainsi l'abondance même est pauvreté. Chamillart, qui le constate, n'en entrevoit pas l'ombre d'une cause; et quand il disait, pourtant, a le cours des affaires extraordinaires (emprunts, anticipations, ventes d'offices, de noblesse, réductions de rentes, etc.), ce épuisé ou si faible qu'onétait obligé « d'avoir recours à des moyens plus efficaces ! (1) »
La culture de France avait maintenant la situation qu'elle faisait deux siècles avant à celle de l'étranger. La stérilité où l'asservissement tenait alors celle-ci, elle la trouvait dans
(1) Lettre au président de Earlay, h avril 1702; Corresp. admin., it>i4-, Chamillart à la vérité écrivait peu avant: «J'ai le malheur de remplir la «c place de contrôleur général au commencement d'une nouvelle guerre, à « la suite d'une autre qui a épuisé tous les moyens nécessaires pour la sou- « tenir...» (56 avril 1701) ; « malheur » élait juste à trop d'égards.
le régime de rÉt|it ; et comme sa prospérité a^ait en ce temps contribué à y anéantir le travail, le sien était empiré par la leur. En Allemagne notamment, par l'amélioration des rapports de personne et d'échange, par des soins qu'elle avait cessé de connaître pour « faire rapporter à la terre, » comme Boisguillebert l'indique en quelques mots qui sont, par allusion, la plus précise critique de Téconomie publique do cette époque, « pour faire rapporter à la terre tout ce que son clia mat et son terroir, aidés des secours humains pouvaient pnn (( duire, pour qu'on y consommât tout qu'on y pouvait con- « sommer, et qu'on y vendît tout ce qu'on y pouvait venc( dre (1), » en Allemagne, des circonstances de lieu aidant d'ailleurs, on avait créé un bas prix devant lequel durent descendre les grains dans toute l'Europe. L'Angleterre elle-même, avec sa forte organisation rurale, se crut contrainte de protéger les siens par les tarifs d'importation que notre époque seulement a vu déchirer ; pour la France, que pouvaient-ils être sinon un mal rendant plus grave encore les maux organiques sous lesquels s'étaient aiiéantie sa culture ?
Et de fait, sous le poids de détresses successivessirapprochées, àl'époqueoù fut refaite cette police du travail, les villagesétaient httéralement tombés en ruine, les terres devenues de vastes friches, l'exploitation agricole si absolument réduite à la plusstricte subsistance personnelle, si dépouillée, qu'elle ne pouvait même plus fournir de laitage les marchés urbains. En 1716, il fallut rendre Tentrée des fromages et beurres de l'étranger totalement libre, en 1 720, abaisser du tiers le droit sur son bétail (2).
(1) Détail de la France, chap. xxi, t. 1, de la Collection des Économistes de Giiillaumin. La grande réforme civile de Frédéric, qui fat la manifesta* tion la plas éclatante des changements portés en Allemagne aux conditions da travail agricole, est de 1701.
(2) Voyez Forbonnais sur l'année 1714. Le produit des fermes (douanes, péages, etc.) était tombé à ce moment, de 118 millions où Colberl l'avait laissé, à 46, lesquels n'auraient guère payé alois qu'un tiers de ce qu'ils eussent payé en 1683.
LIlfRB III. DBl^XIÂMB PABTIB. GHAPITRB XIII. § 3. 401
S 3. — CommeDl la Régence et Louis XV achèvent de détruire les intérêts
Cette police et les autres mesures où le gouyernement d Louis XIV avaity à la fin, cherché des stimulants pour la production rurale, étaient les actes extrêmes d^un régime d'État arrivé à l'extrémité de sa propre vie. 11 n'y avait plus de riches que ceux à qui on distribuaitces impôts stérilisateurs ; la cour, les agents ou officiers publics, les traitants, qui en prélevaient une part léonine , et ceux à (jui se payait, à force d'exactions quand ce ne pouvait être régulièrement, le reste [encore considérable des droits de seigneurie. Autrement qu'à refaire un fonds solide à la société par la réformedeson organisme, il était au-dessus de toute habileté de lui rendre une vie quelque peu efficace. Elle trompait par le grand développement de luxe qu'entraînait ce monde de financiers ou de fonctionnaires opulents de la ruine publique. Un excessif besoin aussi de porter l'activité individuelle à toute œuvre quelconque qui parût une source libre de production, et la grande ardeur d'esprit qu*on y voyait se manifester faisaient prendre en elle de vains efforts contre le naufrage pour une vie puissante. Et puis, l'injustice y était si vieille, si enchevêtrée aux choses, si assimilée, à vrai dire, que des hauteurs du gouvernement on ne pouvait en quelque sorte plus voir, dans l'indigence (1) endémique et progressive qui régnait dans les sphères du travail, l'efiet de ses lois constitutives ; discernait-on cette indigence, des agents, et des plus élevés de la hiérarchie, y dénonçaient une suite pure de la paresse ou de l'incurie des populations. Aussi ce gouvernement administrait comme s'il eût conduit une société tout entière semblable à celle qui l'entourait immédiatement. 11 ouvrait de larges voies au grand com-
(I) C'est le mot inème de Davenant, qui a parfaiiement vu ce coniact de ropulence et de la misère el ses causes réelles dans la société créée par
Louis XIV.
merce, étonné que le blé n'en poussât pas davantage ; forçait les cuUiyateurSy en ressuscitant pour son compte Tancienne corvée ptMiqiêe^ à construfre de grandes routes à trayers le territoire, sans guère se douter que ce nouvel impôt n^était qu'une cause de plus pour tarir les champs ; et, de même que le règne précédent, remaniait les lois civiles croyant en voir sui^r comme autrefois le développement du travail et du patrimoine individuel. Il bâtissait ainsi sur des fondations depuis longtemps dissoutes, un. édifice qui eût fait l'illustration de gouvernements moins déchus. Lequel des grands règneSy par exemple, n'eût pas trouvé sa gloire dans l'œuvre juridique de d'Aguesseau (1), qui rouvrait avec tant d'ampleur à la personnalité des voies malheureusement interdites alors à sa faiblesse, en mettant dans la législation des biens et de l'hérédité les principes d'égalisation, de liberté, de mutabilité que les Arrêtés de Lamoignon avaient tenté de lui faire rendre. Tout ce mouvement gouvernemental ne faisait que manifester une fois de plus la grande distance qu'il y avait des choses aux idées, de l'état matériel au développement et aux conceptions de l'intelligence. Comment les intérêts eussent-ils répondu à ces sollicitations, quand la culture payait un tiers de plus d'impôts qu'en 1 670 et que cependant les exemptions, démesurément accrues depuis, se multipliaient jour par jour; que le grain se vendait près d'un tiers au-dessous de ce qu'il aurait fallu pour en avoir, proportions gardées, le même prix qu'alors, et que faute de moyens de travail les terres cultivées rendaient un quart moins de récolte (2)? On ne voit que la sécurité où les classes qui vivaient de l'épuisement social se croyaient de leur existence et de sa légitimité, comparable à cette associa-
(1) Édits sur les donations, testaments, substitutions, etc., etc., de 1731, 1736, 1748.
(2) J'emprunte ces indications à VEssai tur l'administration des terrêt, p. 105 et suiv. de cet ouvrage , dont je parlerai tout à Tlieure , et à Forbonnais, sur 16G2.