LIVRE III. — DBUXliMB PARTIS. CHAPITRE XIII
rurales ; leurs labeurs ne semblent pas seulement durs ; oa dirait presque déshonorants. Nul des livres alors communs dont l'étude de Tétat social est le fond où on ne la voie mise de pair, comme Massillon le fait, avec la servitude sinon audessous (1). C'est hors d'elle, dans l'artisan des villes seulement que les philosophes prennent le peuple. Pour tremper ÊnUle aux sources de la nature, c'est bien loin de l'existence agricole, dans la vie ouvrière, que le place Rousseau : le laboureur est a esclave » . De fait, sur lui retombe en ce moment la détresse des autres classes, et d'un poids que leur appauvrissement même rend plus lourd encore. De l'énorme dépeuplement opéré depuis 1 700^ de ce cinquième des habitants disparu ou mort, aux calculs lès plus modérés (2), il a fourni la grande masse. Quel sort n'eût paru supérieur? Le témoignage de son épuisement s'écrivait du reste amèrement dans les faits, tandis que le gouvernement demandait aux mêmes réglementations ou prohibitions excessives qu'avait employées Louis XIV (3) les plus inutiles ressources, non plus pour ramener la production agraire, mais pour faire vivre matériellement les hommes de ce royaume mourant. Dans des guerres où le génie seul ne faisait pas défaut, où la vigueur surtout du soldat manquait, où il n'y avait plus la force physique, même, pour cette énergie de bataille toujours restée vivante avant, quelques dures que fussent les épreuves, on avait la démonstration la plus tristement certaine de cette décadence sociale.
Il n'est plus personne qui ne voie maintenant cette décadence. Gouvernement et gouvernés, noblesse, bourgeoisie, agents publics, courtisans, aussi bien que les taillables tous,
(l)Cf. d'Ârgeiison, ibid., p. 134, où il explique parfaitemenl quel ïort vraimenl servile le système fiscal de la royauté faisait aux cultivateurs.
(2) Les estimations les plus autorisées et les moins passionnées, portent entre 16 et f7 millions le nombre des habitants, qui était de 20 à 21 vers 1700.'— Cf. Forbonnais, sur 1662.
(3) édits du 12 juillet 1731, 17 juin 1741, 14 mars 1747, interdisant la sortie des blés et du bétail.
406 HISTOIBE DES CLASSES RURALES EN FRANCX.
atteints^ la reconnaissent, la mesurent, se la montrent, effrayés et découragés. On assiste comme à une de ces mélancolies. publiques du moyen ftge. Toute issue, tout avenir paraissent impossibles, et le présent monstrueux. La destinée que ce présent fait à rhomme est si rebutante, que tous les esprits sont rejetés hors des Yoies de la société véritable pour mieux fuir celles qu'on a trouvées sous lui. Les meilleurs, en face d'une histoire qui ne semble qu'une longue, cruelle, inévitable chute du droit ou des espérances humaines, en appellent à un isolement primitif, à l'état de nature utopique, pour y chercher les règles de la vie; et, non moins dévoyés dans leurs conceptions économiques ou civiles par cette déviation si complète des choses, il n'y a pas de principes si solides qu'il ne nient, ou de chimères qu'ils n'acceptent. Pour les plus moraux, la propriété devient le fondement du mal. Le communisme de Morelli s'étaye de Pascal et de Fénelon aussi bien que de Diderot et de Jean-Jacques : jusque dans V Esprit des lois, d'inutiles plans de repeuplement trouvent leur place (1). Si la nécessité pouvait encore, comme tant de fois, d'un mal excessif faire surgir avec éclat le bien, à aucune date, depuis qu'on était sorti du seignorat pur pour vivre d'une existence nationale sous un pouvoir commun, on n'avait été aussi près d'une éclatante réaction du génie social et d'une prospérité immense.
(1) Livre XXIII. C'est le problème qui occupe tous les esprits alors. Établir ou contester la dépopulation donne le sujet de polémiques ardentes et de projets aussi chimériques que peu moraux, comme on le voit dans les Rêveries où le maréchal de Saxe demande la dissolution du lien conjugal par le défaut de génération. Montesquieu, lui, voit parfaitement la raison constitutionnelle qui a produit la dépopulation. Son chap. xxviu de ce Livre, où ,. comparant les ressources plus grandes que trouve en lui pour se repeupler un pays frappé uniquement par la guerre ou les pestes, à Timpuissançe de ceux où la stérilité est organique; o vient de longue main, par un vice intérieur et un mauvais gouvernement, » il montre les homjnes détruits « par une maladie insensible et habituelle, souvent sans sentir les causes de leur destruction,;» et le mal « presque incurable, les hommes, dans leurs déserts, étant sans courage et sans industrie, elc,... » ce chapitre, dis-je« est une vivante peinture de ce qui existait en France.