CHAPITRE XIV
COMMENT l'entière PROPRIÉTÉ ET L'ÉGALITÉ CIVILE NAQUIRENT DE LA PROSTRATION SOCIALE.
S 1. — Rétablissement forcé de l'intérêt individuel et da patrimoine
dans les classes rurales.
Ce n'est plus le temps des grands hommes de gouverneinenty ni où le gouvernement les comporte. Le germe n'en eût pas été étouffé comme par système, que soit la perte de toute faculté d'action dans les éléments divers de la société monarchique, soit un certain doute qu '.elle avait pris d'elle-même par l'évidence réitérée de son épuisement et de son impuissance à en sortir ôtaient comme le terrain où il se fût formé. A tous les titres, ensuite, le rôle initiateur échappaitau pouvoir (}ui l'avait eu dans le passé. Cette société était à la merci des choses. Rien ne s'y tenait plus par une force propre, mais par rinertie ; la chose qui y avait le plus de poids devait en rester l'arbitre.
Cette chose résistante, ce centre de gravité nouveau, ce fut l'individualité rurale. Dans l'anéantissement de tout, elle se ^retrouvait la seule ressource, l'expédient suprême. Comme le seignorat, autrefois, avait en quelque sorte abdiqué en ses :mains, le monde des privilégiés, maintenant, la cherchant pour le faire vivre, allait se voir dissous par elle.
Il était arrivé de même, en effet, qu'à force d'injustice le sol pesait à ses possesseurs, et qu'autant, dans d'autres jours,
avides de TaToir, ces possesseurs en spoliaiedt le culUTateur, ils avaient hâte de Ten chaîner à présent. Lesquels parmi eux l'eussent recherché ? — Les seigneurs ou les riches que fai* saient les grandes fonctions ou les prodigalités royales, les affairei, le jeu public, le commerce étranger? Mais, tous atteints par la chute générale des revenus ou des gains^ les uns invinciblement éloignés de la culture, d'autres dans Timpossibilité de.pouvoir rien immobiliser, qui d'entre eux aurait pu songer à prendre assiette dans un sol sans produit possible? Ils achetaient à peine la seigneurie, les directes, qui ne donnaient guère plus de profit qu'aux agents de perception : ils n'auraient eu garde de racheter la terre. — Ceux autrefois riches par l'immunité? Moins encore. Nobles, ecclésiastiques, bourgeois anoblis ou acquéreurs de fiefs, l'affaiblissement continu des rentes agraires à côté de l'élévation constante du luxe, et les pertes de l'agiotage les ont couverts de dettes. Réduits, ainsi que le dit Forbonnais, à <cune pauvreté extrême avec des titres de «propriété immenses, » il y a du temps, déjà, pour un trèsgrand nombre, que loin de leur faire envie la terre leur échappe, et que les mauvaises conditions ou le vil prix qu'ils avaient su tant de fois si bien créer pour l'avoir, on les exploite contre eux. Sous eux, depuis le commencement du siècle, travaiUent l'usure et la pratique y s'eurichissant de leur faste ou de leurs vaines ambitionsde privilèges. Leurs biens, engagés à des prêts monstrueux (1), sont en vente forcée partout ; ce qui en échappe aux rémérés la procédure la dévore, et de jour en jour la diminution du rendement menace des mêmes extrémités le peu d'entre eux qui n'y est pas tombé encore.- — Seraitce enfin la petite bourgeoisie officière des présidiaux et des baillages, ceux justement qui poursuivaient cette universelle
(1) On n*a qa'à ouvrir les mémoires des intendants pour voir sous quels abus de l'usure oa des droits litigieux se fondit, dans tout le cours du dix-huttiéme siècle, le patrimoine noble.
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expropriation? ËTidemment elle les appauvrissait. Leurs créances une fois réglées en terre, ils perdaient leur ressort et tombaient dans la condition de leurs débiteurs. Plus vite qu'eux, même, l'inculture ou la mévente des fruits les eussent mis hors d'état d'en supporter les charges. Ils la prenaient faute d'autre gage ; mais pas plus qu'eux ils n'eussent voulu la propriété pour elle-même.
Nulle part donc, dans les classes qui dominaient à titre de seigneurs, de propriétaires ou de riches les classes rurales, posséder ne saurait être maintenant la passion ardente. En toutes, le besoin commande, au contraire, et porte bien ailleurs les désirs. La passion c'est, de possessions devenues une gène progressive, d'avoir un revenu coûte que coûte. Aux uns pour vivre à proprement dire, aux autres, pour ne pas se iroir perdus, à leur tour, sous les poursuites du fisc ou des seigneurs, à tout prix il faut maintenant susciter le travail des champs, n'y dût-on gagner que l'acquittement des charges. Mais ce travail, qui l'affronterait dans les conditions qu'on a vues, à moins que ce ne fût pour soi-même? 11 n'est possible qu*à un laboureur possédant en propre, ou du moins possédant à un titre qui lui en assure tout le profit; car seul il pourra rebuter l'impôt par sa pauvreté ou le simulacre de la pauvreté, et seul, encore, descendre sa vie au niveau d'injustices et de privations où, même le fisc étant trompé, la culture condamne (1).
Tenter la personnalité par ses plus hauts stimulants, redemander aux intérêts même qu'ils avaient détruits si impitoyablement depuis Colbert une force qu'ils ne pouvaient qu'à peine donner à présent, reste donc l'unique ressource de ces possesseurs sans fruits. Or nobles ou non nobles, qu'ils eussent de grandes terres ou de petits domaines, il n'y avait personne d'eux qui n'allât au-devant de ces exigences ; nul,
(1) Cf. ^wot sut V administration des terres, p . 103.
410 HISTOIRE DES CLASSES RURALES E!f. FRANGE.
bien plus, à qui céder le* fonds même ne parût, comme autrefois aux seigneurs, beaucoup plus précieux encore que d^en transmettre Vutilitiy si large la fissent-ils. Aussi sous toutes les formes praticables du bail, et les plus avantageuses au preneur, pour les sommes les plus minimes, pour le seul montant des tailles bien souyent, et sous toutes celles de la vente, depuis la fin du règne de Louis XIV, ils l'offraient à ce laboureur misérable. Ils avaient d'abord cherché une augmentation de rente dans des fermes générales ou partielles, dans des métayages morcelés, dans des arrentements, dans toutes les conventions capables de nmltiplier l'intérêt, de l'exciter par la plus large indépendance dans la culture et tout le profit possible dans les fruits. Bientôt, jour par jour, soit leurs besoins sans cesse augmentés, l'expérience d'une réelle élévation des produits pendant l'intervalle où le mouvement des capitaux avait ravivé le travail par les échanges, quelques épargnes formées et le réveil, par suite, de l'ambition d'acquérir chez le paysan; soit une égale nécessité pour tous de s'engager suf toute voie qui parût conduire à une situation moins déprimée; enfin la perspective, chez ces bailleurs obérés ou avides, de se faire, d'un sol comme inutile, un capital qui rendrait plus large leur existence dans les villes, ou seulement possible pour eux de quitter des domaines faits inhabitables par la solidarité de l'impôt on la charge de le percevoir quand ce n'était pas par son chiBfre même, plus ou moins simultanément tous ces mobiles avaient donné, aux plus jaloux de leur possession, à fur et mesure des circonstances, l'idée que le profit commun grandirait à proportion de l'incommutabilité du titre pour le cultivateur; que dans la propriété pleine, il y aurait plus de fruits ; et partout où était né non-même une avance, mais la plus minime espérance de payer d'une part, d'avoir l'intérêt du prix de Tautre, le sol, offert avec ce même empressement dont on a été témoin à tant de reprises déjà, avait pu être racheté par