‹ Histoire des classes rurales en France et de leurs progrès dans l'égalité civile et la propriétéChapitre 115 sur 145 · LIVBE. III. — DEUXIÈME PARTIE. CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

LIVBE. III. — DEUXIÈME PARTIE. CHAPITRE XIV

le cultivateur, souvent pour bien moins qu^il n'avait dû Tabandonner en d'autres temps.

Ainsi, quand on regarde à l'ensemble des faits, malgré toutes les impossibilités apparentes, les petits patrimoines se reconstruisaient journellement. L'individualité foncière se refaisait de son anéantissement même. Les classes rurales se retrouvaient maîtresses des intérêts publics. On revoyait, bien faible à coup sûr mais du moins reformé, cet esprit de propriété par lequel seul )a culture avait parfois été fructueuse, cet intérêt qui, comme on aimait à le répéter alors, a voit tout, profite de tout et fait tout prospérer i» . Si les campagnes ne reprenaient pas ou ne retrouvaient que lentement la vie, ayant été trop complètement anéanties et devant lutter, contre des vices sociaux où la puissance et la fécondité du mal étaient très-supérieures à ce qui avait existé à d'autres époques, par cet intérêtdans'lequel jamais le germe de l'ambition n'avait été tout à fait éteint leurs personnes se préparaient de nouveau l'avenir. Non- seulement, en effet, dans des métayages où il avait falluleur garantir au moins une subsistance certaine, un grand nombre avaient retrouvé cette situation fixe où, aux mauvais jours du moyen âge, en cachant beaucoup leurs profits, en se privant et en travaillant au delà de tout ce qu'on|peut dire, en profitant enfin des moindres améliorations que les circonstances missent dans les choses, leurs pères avaient somme toute accumulé de grandes forces (1). Vers 1760, un quart du sol déjà, par aliénations diverses ou par arrentement, avait passé ainsi dans les mains de ces personnes spécialement agricoles (2),

(1) Telles avaient été surtout les choses dans les terres médiocres et dans tous les pays où la seigneurie ancienne avait survécu le plus sans se modifier : ainsi dans le centre, l'ouest et le sud-ôuest de la France, où Quesnay ejl Turgot les ont principalement étudiées.

(2) Les économistes en attribuaient alors un autre quart à la bourgeoisie, eux dixièmes au clergé et trois dixièmes à la noblesse. Cf. Lelrosne, idmt-

nistration provinciaU,

et elles obligeaient partout à Ty mettre, pour en assurer la culture, ceux qui se seraient le plus obstinés à Tancien état. « Le paysan » dit Fauteur de V Essai sur Fadministralion des terresj a a acheté des fonds libres, et alors il néglige la culc< ture du domaine terrageable pour ceux-là. »

Mais cette reconstitution forcée de la propriété individuelle dans les classes rurales ne replaçait pas uniquement le mouyement économique sur la seule route qui eût jamais été profitable ; c'étaient les idées mêmes qui y rentraient. Sous cette éyidence de l'intérêt, devant un argument de fait, qui, jamais dérivé de causes si pressantes ni produit avec une simultanéité pareille, depuis les, révolutions sous lesquelles le servage et l'ancien seignorat avaient disparu, ne s'était montré, si puissant, tous les esprits s'accordaient dans l'individualisation de la culture comme dans la conséquence nécessaire d'un organisme social régulier. Ce que le sens ou l'étude de la tradition avaient inspiré ou appris successivement aux grands ministres et aux grands rois, les faits à cette heure, avec cette irrésbtible souveraineté que prend l'utilité immédiate partout sentie ou visible, l'enseignaient à tout le monde. Ce développement d'opinion s'aidait du vaste travail philosophique qui avait pénétré si profondément les consciences à cette date : prenant une action toute nouvelle aussi d'une haine ardente suscitée pendant la crise fiévreuse d'où l'on sortait, par l'abus même des excitations à faire fortune, par l'exemple de fortunes soudaines contre tout ce qui entravait ou troublait la personne dans sa libre expansion, il remplaçait dans la société le génie d'État qui était resté, jusqu'à présent, comme le privilège des classes gouvernantes et de l'administration.

C'est Futile d'abord, c'est le droit bientôt qu'on démontre et qu'on poursuit dans rétablissement de la pleine individualité au sein de la culture par le patrimoine. Tandis que dans

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le découragement général où Ton était tombé par misère, des esprits avaient jeté sur l'existence sociale cet anathème, plus chagrin que raisonné» dont les Discours célèbres de Rousseau sont l'expression la plus sombre comme la plus éloquente, d'autreset maintenant nombreux, plus instruits et plus patients, s'éclairant d'autres faits ou d'une autre intuition, faisaient voir dans le défaut de travail la vraie cause de cette destruction de la société par le besoin ; dans le manque d'intérêt à rien produire où le laboureur était tenu par le système social ils montraient celles qui engendraient cette cessation de toute œuvre agraire ; et, poussant contre ces domaines aussi étendus que stériles, qui étalaient partout leurs friches malsaines, une croisade qui allait, même hors de France, accuser de la pauvreté commune la grande propriété seigneuriale (1), ils désignaient à renvi,dans le rétablissement de Tindividualité par la division des cultures, non uniquement le remède contre cet état misérable, mais la seule constitution agricole sensée et efficace. Comme dans les faits on avait vite passé du fractionnement des exploitations à celui du fonds même,, dans les écrits la possession parcellaire du sol se pose rapidement comme le corollaire du droit naturel de la personne, dès que le morcellement y a pris pied comme doctrine agronomique. C'est à qui, retrouvant les enseignements tant oubliés de Colbert, montrera la valeur sociale dé l'individualité ; ainsi que l'avait fait Boisguillebert, Vauban vantera la force économique qui se trouve en « ces particuliers qui possédant un petit fonds et y appliquant a leurs soins, y font des améliorations considérables (2) » ; à qui, par les exemples de leurs succès anciens et de leur pros-

(1) Autant les vastes landes qui formaient, au milieu du dix-huitième siècle une si grande portion des domaines seigneuriaux, sont l'objet de l'agression des économistes , autant Adam Smith les attaque en Angleterre et bientôt A. Young les pourchasse.

(2) Boisguilleberl, dans le Détail de la France.

périté actuelle en d'autres pays, s'emploiera à les faire renaître. A eux en appelle Montesquieu pour remédier à la dépopulation ; à eux Forbonnais de la destruction économique du pays par Louis XIV comme par Fouquet ; à eux, peu après, les classes privilégiées elles-mêmes par le marquis de Mirabeau (1). D'Argenson, avant 1 740, dans ce livre des Considérations que, pour ses détails si justes, son esprit si français, son amour profond de l'égalité, \pltaire admirait comme le meiU leur ouvrage qu^il eût lu depuis vingt ans^ et où est en efTet, avec plus de calme et d'esprit d'État, tout ce qu'ont dit d'utile quinze ans après les publicistes économistes et politiques (2), d'Argenson surtout, pour le petit cercle d'esprits élevés avec qui le mal public lui faisait des préoccupations communes, avait exprimé cette pensée, générale déjà, ardente, de reconstruire sur des individualités moralement et économiquement libres l'édiSce social dissous par l'injustice de ses lois premières. On n'a pas, après, dénoncé avec plus de sens pratique et une sensibilité plus vive ni mieux mesurée, le mépris du droit dont ce monde gourvenemental dévoyé, qui lui rendait cette justice au moins de le tenir pour incapable de le conduire (3), abreuvait le cultivateur. Dans l'ignorance, l'incurie, la grossièreté qu'on imputait aux classes rustiques comme leur naturel propre et indélébile, il faisait voir l'efiTet de ce mépris même ; il opposait l'air relevé, le sentiment de bien-être qu'on leur trouvait en Hollande, en Allemagne, dans les Pays-Bas français bien plus, où, sous la féconde tradition des ducs de Bourgogne elles restaient encore à la tête de

(1) Dans l*Ami des hommes, surtout, significatif par ses défauts mômes, ses déclamations et son incohérence, qui peignent parfaitement Tétat où la vue des intérêts de la culture détruits, et le sentiment ardent des causes de cette destruction mettaient les esprits.

(2) Voyez Correspondance, Lettres au marquis d'ArgensOn, du 8 mai, 21 juin et 29 juillet 1739, particulièrement.

^ (3) On l'appelait, là, d'Argenson la béte.

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cultures fructueuses (1 ) .Comparant aux « vastes terres des seigneurs l'étroit héritage du paysan » , il montrait celui-ci quatre fois productif comme elles ; et, n'accordant pas de force au travail agricole ailleurs que dans « cet intérêt direct et prochain» qu'engendre la propriété personnelle; osant penser que « le plus grand dommage y> qui pût arriver à un champ, c'était a qu'il ne fût pas cultivé par son propriétaire, r> il plaçait l'idéal à ce que « tous les domaines de la campagne fussent possédés par ceux qui les cultivent. »

Ce que d'Argenson ne disait ainsi que comme en secret, d'autres, bientôt, plus agissants et d*une puissance bien su* pérleure, le publiaient ouvertement. «Le territoire d'un can- « ton ne saurait être trop divisé : c'est cette répgirtition, cette « différence du tien au mien qui fait toute la vivification d'un à État», écrivait le marquis de Mirabeau (2), renouant il semble la tradition avec la Lettre sur l Etat de l Indoustan. C'était aussi le but même de l' Essai sur F administration des terres f écrit sous les yeux de Quesnay sinon par lui-même, pour les intérêts immédiats et après là plus complète information des choses (3). A ces propriétaires-seigneurs dont les immenses possessions sans rendement sont de toute part désignées à la destruction, et que Tanalyse si souveraine de l'état rural dans les articles Grains et Fermiers de l'encyclopédie, a déjà convaincus scientifiquement de leur misère, en quelque sorte, il ne sait rien de plus précieux à conseiller que de rétablir l'intérêt individuel dans la culture par le morcellement. Les

(t) « .... La campagne y est bien cultivée, » dit-il, <c les lois féodales y sont simples et non gênantes, et les nobles n'y paraissent pas faits pour dominer. » Considérât, ^ p. 62. Pour les citations suivantes, voyez p. 59» 256, 258, 262, etc.

(2) L'Ami àes hommes, chap. v.

(3) Quelques-uns attribuent ce livre à Quesnay le fils. M. E. Daire le regarde comme l'œuvre de Quesnay lui-môme, et inspiré par son voyage en Poitou, qui avait eu lieu en 1740. (Voyez Notice biographique sur Quesnay, en tête de l'édit. Guillaumin); il fut publié en 1759, sous le nom de Bellial des terlus.

raisons sont là toutes pratiques, se tirent des détails même de Fœuvre agricole, des proportions de Tengrais, du trayait, des soins , indice des progrès que faisait Tidée même. L'idée autôi s^ affirme carrément. Que cet intérêt privé soit fait le plus étendu, le plus sûr possible, c'est le point à atteindre. Pour ramener le travail dans ce désert de broussailles qu'est devenu le territoire, il ne faudrait pas seulement a une loi générale » par laquelle chaque fermier ne pourrait avoir qu'une exploitation et la plus forte réduite à une charrue, mais que cette exploitation fût la possession du cultivateur : a si c'est un «c avantage pour l'État qu'il y ait beaucoup de cultivateurs, » (( ajoute VEssaiy il est également essentiel au bien-être de cet a Etat, que ce cultivateur soit propriétaire, et il serait à désirer <K que les deux tiers d'une paroisse fussent destinés pour les «habitants roturiers. » (1)

A dater de ce temps, il n'y a pas un livre qui ne poursuive les mêmes vues et n'ajouteà leur utilité des preuves plus pressantes. J'indiquais tout à l'heure quelles proportions avait prises dans les classes rurales le petit patrimoine foncier, sous l'influence de ce mouvement des idées. Il s'y formait maintenant, en vertu d'une ambition de posséder au-dessus de toute réaction. Moins de pauvreté depuis que l'entreprise et la possession étaient redevenues possibles avait donné au sentiment que la propriété était le résultat inattaquable, la sanction sacrée et à la fois le moyen nécessaire du travail une force toute nouvelle : de jour en jour, par le seul cours des faits, la morale sociale s'élevait sur'ce principe. Il semble qu'on soit à des siècles de ces négations véhémentes portées à l'appropriation individuelle il y a vingt ans. Il n'est plus de publicistes sérieux à qui elle ne paraisse la manifestation suprême du droit dans la personne. Nul ne l'a dit en des termes pris aussi profondément dans la conscience de l'indivi-

(1) Essai, p. 24, 146, 200, etc.

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