LIVRE III. — DEUXIÈMJB PARTIE. — CHAPITRE XIY
sailles seigneuriales stigmatisées par le marquis de Mirabeau et si mélancoliquement dépeintes par Letrosne. Les châteaux étaient presque aussi vides de leurs possesseurs, qui dépensaient leurs revenus tout aussi stérilement pour la production agricole. Les mêmes métayers sans avances, sans stimulant* sans rémunération, exploités, pour un grand nombre, par les mêmes entrepreneurs généraux de qui leur détresse était le bénéfice, occupaient plus des trois quarts de ces fonds (1), trop grands pour leurs moyens. En laissant chaque année la
. moitié de leur tenure en jachère, ces colons avaient peine à lui faire produire quatre fois la semence qu'ils y mettaient : quand donc FEglise avait pris sa dîme, le seigneur par ses droits ou redevances quelconques un sixième, et Fimpôt un autre sixième au moins de cet infime rendement (2) , quoique le fisc fût moins rigoureux ou plus retenu, la seigneurie
. moins exaetrice peut-être, le patrimoine ou l'activité plus mdividualisés, les frais d'Etat et ceux de l'existence privée étant plus grands et aussi inéquitablement établis, il ne leur restait pas plus le moyen de vivre sur leur part des fruits que ne l'avaienteu, trente années avant, ceux dont Quesnay démontrait la radicale impuissance; comme de jour en jour, à proportion de la qualité de la terre, ils devaient cesser de cultiver. Travailler pour rien en attendant de ne le pouvoir plus du tout; voir le moindre déficit de récolte se traduire par la misère complète et ce déficit n'être évité que par d'excessifs labeurs, même la récolte étant bonne, c'était donc toujours la condition faite par les charges sociales à des milliers de cultivateurs, la pauvreté, conséquemment celle des propriétaires. A la généralité de cet état rural ne changeaient rien quelques fermes de Normandie et d'Artois, exceptions mini-
(1) Les 7/8 des condaclions d'après A. Young.
(2) Uq dixième et un sixième aussi des fumiers partout où les droits se prélevaient en gerbes.
mes (i) où le rendement était double parce que le louage y ayait absorbé les redevanceSy et où il serait Tite monté bien au delà si les produits eussent plus librement circulé, si Ton avait eu la certitude légale que mieux cultiver ne redeviendrait pas au premier jour une raison d'être imposé davantage, et si des baux plus longs et plus garantis eussent pu assurer plus les chances. Comme au milieu du siècle, il n'y avait de profit possible que sur le tenement cultivé par le possesseur en personne, parce que les fruits étant pour lui seul là seulement les produits rémunéraient (2). Les seigneurs terriens qui voulaient avoir un revenu, la bourgeoisie pour acquitter les droits assis sur les domaines, après avoir refait d'autres partages avec leurs colons , s'être vus contraints de nouveau à prendre à leur compte plus ou moins de l'impôt, à ne laisser au cultivateur, comme l'expliquait Turgot (3)^ que juste <i la charge qu'il pouvait absolument porter sans tomber m dans le désespoir et dans l'impuissance de travailler, » se trouvaient ramenés à se défaire du fonds pour ne pas être ruinés sous les obligations qu'il comportait. Le bail à rente avait ainsi repris une place énorme partout où l'aliénation, bien qu'avidement offerte, n'avait pu s'opérer. Aussi, à ces riches qui une fois de plus ne trouvaient de revenus qu'en se dépouillant, non moins qu'aulii: tenanciers à qui les charges de la culture continuaient d'ôter tout profit, était suscitée la même impatience de soustraire le travail aux prélèvements quels qu'ils fussent qui, en le paralysant, leur faisaient cet état misérable.
D'autre part, soit ces arrentements forcés, soit l'épargne
(1) A. Tonng leur attribue Je sixième au plus des conduclions. C'est de ses VoyageSy au reste, que je tire tous ces détails.
(2) Young^ lenconira des nobles qui labouraient eux-mêmes par pauvreié ; en Gascogne notamment.
(3) Défense d l'édii des corvées.
LITRE III. DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE Xiv. — § 3. 435
aux mains de ce colon propriétaire et l'ambition chaque jour plus commune et plus vive de chercher dans le travail en propre une rémunération que lui seul donnait , la petite propriété s^était étendue au tiers de la surface agraire, du quart qu'elle en formait au milieu du siècle. Or, sous les pires conditions matérielles se montrait là le travail le plus ardent, affirmant coûte que coûte au sein de ces institutions stérililisantes, grâce à la force que lui donnait maintenant le mouvement des idées et des intérêts, un esprit de personnalité qui ne saurait plus endurer les entraves et l'injustice. Par une culture ignorante, dépourvue d'outillage et de fumier, dont les bras restaient encore après huit siècles l'unique force et Punique science, un laboureur sans bas ni chaussure et à qui le peu de rémunération de son travail ne permettait pas d'en acheter, sa femme, ses filles nu-pieds et mal vêtues comme lui s'employant aux plus durs ouvrages et vieillies sous eux dès leur jeunesse, couvrait de récoltes le sol le plus aride, fécondait des rochers même (t). Là donc devait se porter en chaque famille, en chaque individu la condamnation définitive de tout prélèvement sur des fruits obtenus à un pareil prix : quelle conséquence plus inévitable et plus prompte?
Une nouvelle et plus frappante évidence pour les uns de l'utile, pour les autres du droit et de l'utile à la fois, faisant ainsi compter et peser, à tous les degrés du monde rural, les charges et les moyens de la culture, non plus l'inégalité fiscale seulement et les vices de l'économie publique, mais ces redevances attribuées par la tradition sociale à de certaines classes de la société sans titre maintenant visible , apparurent comme la raison monstrueuse d'une impuissance
(I) C'est à A. Toungrque j'emprunle tous ces irails. 11 ne les indique pas une fois, mais en cent endroits de ses Voyages en France,
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agricole surmontée à. tant de reprises et toujours ramenée fatalement. A la haine qu'elles suscitaient depuis des siècles au cœur de classes sujettes, le spectacle de cette petite propriété féconde, en ajoutait une plus yiye encore. Les présages de prospérité privée et de force sociale qu'elle montrait dans un travail totalement libre et sans partage rendaient insupportable Tinculture des vastes domaines seigneuriaux , et cette inculture dénonçait d'autant plus violemment partout les tributs dont elle était le produit. « Ob ! si j'étais pour un <i jour le législateur de la France, je ferais bien danser tous « ces grands seigneurs! » écrit A. Young, révolté à la fin par cette stérilité endémique; et c'était la pensée publique (1). Aussi» tandis que dans le domaine politique les passions de changement que Ton sait préparaient la reconstruction des choses par celle du gouvernement lui-même, d'autres, non moins profondes et animées, allaient libérer à tout jamais et la terre et la personne des droits seigneuriaux, de la dîme, de toute soumission ou de tout engagement qui ne laissât pas absolument entière la liberté et la propriété dans l'homme. Ces passions, nulle transaction qui les assoupit à cette heure. Ce qu'on ne leur cédera par raison elles le prendraient de force. Dois-je rappeler à quelles lueurs furent votés les décrets du 4 août ! A. Young est le témoin précieux, pour l'histoire, du mouvement qui se fit dans 'la classe agricole quand les déclarations du roi et les dispositions des Etats généraux parurent impliquer le maintien des droits seigneuriaux. Il avait pu écrire, en rentrant d'un des salons qu'il fréquentait à Paris : a Les nobles avec qui je converse me
(1) « Oh! if I was the legislator of Prance for a day, I woald make such « great lords skip again. » P. 48 de Tédition de Bury S. Edmunds, 1792. — T. I, p. 160 de l'édit. française de 1793.) Après 1793, môme, il ne voulut pas effacer ce trail, parce qu'il rendait, disait-il, l'impression du moment.
(2) T. I. p. 365 c^e l'édit. française.