‹ Histoire des classes rurales en France et de leurs progrès dans l'égalité civile et la propriétéChapitre 16 sur 145 · LIVRE 1. GHAPITBK III · texte numérisé non relu

LIVRE 1. GHAPITBK III

personnel à elle partout où le droit public ne lui en attribue pas un particulier. Elle a eu à ce dernier titre, à d^autres dates que celles du présent ouvrage, Teselavage puis le colonat. Le servage lui fut donné de inéme, dans les commencements de la société féodale ; mais dans cette société, la raison économique ne tarda pas à distribuer seule les personnes diverses dans l'œuvre rurale, qui put désormais être le fait d'autres classes que des classes serve ou vilaine, et qui n'eut dès lors aucune relation préétablie, forcée avec les droits distinctifs de la condition civile.

Lorsque soit l'esclavage, soit le colonat formait la masse des agents agricoles, on aurait pu, en quelque manière, isoler de l'existence du propriétaire l'existence de ces agents. Celui-là vivait plus loin d'eux qu'il ne fit postérieurement, et eux n'avaient contre lui ni les intérêts ni les griefs qui se sont développés depuis : tout au moins ces griefs et ces intérêts ne faisaient pas, comme il est arrivé, un des principaux aliments de leur vie. Mais quand la société entra dans la forme féodale, propriétaire, seigneur et agent de la culture se trouvèrent associés dans une existence commune, où, sans doute, il resta place pour les démarcations civiles des personnes et pour beaucoup des effets sociaux de ces démarcations, mais d'où sortirent forcément, pour l'artisan comme pour le maître du travail, des besoins, des passions, des ressources, en d'autres termes des éléments d'action et de lutte non-seulement différents, mais tout à fait indépendants de leur rang civil respectif. L'histoire de l'agriculture cesse, dès ce moment, de résider dans la seule histoire de ses ouvriers manuels. Le travail rural qui, avant, pouvait paraître le métier propre d'une classe spéciale et prédestinée, devenant une nécessité commune n'a plus que -Faspect d'un des côtés de Vactivité sociale, et, se rehaussant par là même, n'imprime à ses agents nulle infériorité personnelle. Si, en réalité, ils

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appartiennent aux classes serve et vilaine, c'est par la seule loi qui, dans les sociétés libres, donne le travail pénible aux classes pauvres. En droit, il n incombe plus à aucune ; toutes y ont un rôle, et toutes y peuvent tenir les rôles moindres comme les rôles élevés.

Un ensemble d^individus cultivant pour autrui ou pour soi, telle serait la définition générale du personnel agricole sous le régime féodal, à la date surtout où je prends ici ce régime. Certains ont droit aux fruits en tant que propriétaires ou que souverains du sol, mais ne s'emploient en rien à les faire produire ; — certains ont le même droit de propriété, quoique soumis à la sujétion, et complètent leur subsistance propre en fournissant leur travail à la culture ; — certains, enfin, n'ont, droit aux fruits 'du sol que comme salaire de leur travail, auquel seul ils doivent leur subsis-tance. Une classe de riches ou de puissants, — une classe de petits propriétaires et sujets louant toutou partie du labeur qu'ils ne mettent pas à leur propre bien, — une classe de mercenaires civilement libres ou non libres forment ainsi les seuls degrés sociaux visibles dans le monde agricole. C'est la richesse et non plus le droit qui les limite ; c'est elle aussi qui répartit les personnes dans les travaux qu'il comporte. Chaque individu, là comme dans tout autre côté de la société, n'ayant pas la même part de vie civile, il arrive que la dififérence de richesse accompagne fréquemment la différence de droits; mais, en tant qu'individu die la classe agricole, il n'est soumis, à généralement parler, qu'aux' différences de patrimoine, tous indistinctement, même les serfs bien avant le treizième siècle, se trouvant aptes à posséder le patrimoine.

Ce patrimoine, qui, sous le régime féodal, forme déjà les

cadres de classification du personnel rural, se manifeste sous

rois espèces, correspondantes aux trois situations sociales

qu'on vient de voir. L'exploitation du gentilhomme ou du

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riche vilain, dans laxpieUe, directement oa par det inten» dants, ils font valoir le travail de serb de diverses condiUoQB leur appartenant, et de vilains pris comme fermiers, par«tiaires ou journaliers; -*^ celle dn vilain de richesse moyenne, tantôt comprenant un héritage propre, tantôt une simple t^ nure, et qui, dans les deux cas, admet à proportions moindres les mêmes procédés et les pièmes agents ruranx ; on desoéod ici jusqu'à la limite extrême où la petite propriété, les paupercuU cum sud frogenie de Varron sont compatibles avec les choses ; — cdle du serf, également domaine ou tenure, €t qu'il gère lui-même si les obligations de son servage lui en laissent le temps, sinon qu'il jouit par d'autres soit à part de fruits, soit fermiers, soit mercenaires vilains ou serfs. Les textes font foi même, dans plus d'un cas et plus d'une localité, que des serfs furent possesseurs en propre de serfs qu'ils employaient à leurs cultures.

Ainsi, d^ celte époque, où les autres sphères sociales comportent encore des classes de personnes parfaitement tranchées, soumises aux effets d'une dépendance hiérarchique, Tagriculture est constituée' sur des principes pris hors deceox d'où cette dépendance dérivait. La propriété du sol ou àés fruits peut appartenir à un serf, à un vilain comme à un geo» tîlhomme. Le laboureur, sans contredit, est serf ou vilain le plus généralemmt; mais rien n'interdit qu'il soit un gentilhomme. Tout.rare que pût paraître un tel fait, il n'a rien d'impossible, dans un temps où l'existence de tout le monde ^passait hoi;s de;» villes, et où, pas plus que depuis, la pau» vreté n'épargna les gentilhommes. Parmi ces a povres sires » dont parle Beaumanoir (1), c< qui n'ont nul home de fief, ou « por povreté n'empruntent nuls de ses pers pour fere jugeai ment en ior cours, » et parmi ceux qui, hors d'état de

(1) Chap. Lxii, n«» 11 et 1?.

payer les reliefs, avaient obtenu Y Establissement de 1235 (1), on eût trouvé, à coup sûr, plus d'un gentilhorame à proprement parler cultivateur, à qui fût commun avec les vrais agents ruraux beaucoup de ce qui greva ou fit meilleure la condition agricole.

Des raretés de ce genre n'importent ici, du reste, qu'en ce qu'elles confirment le caractère que je cherche à faire resswtir dans le personnel de ragricullure féodale. J'ai insisté sur ce caractère comme sur un des traits les plus saillants de la sociabilité au moyen âge. Que le travail pût être choisi, qu'il cessât d'exister entre lui et la situation juridique des personnes un lien nécessaire, c'est effectivement une condition très-nouvelle et qui rejève singulièrement le mérite de Tœuvre rurale alors. 11 en naîtra des conséquences considérables, parce que le cultivateur ne procédant plus, J)our ainsi parler, de son état civil particulier mais des seuls intérêts économiques, pourra réagir contre les injustices de cetétatde toute la force que ces intérêts recèlent. C'est par là que sortir de rinfimité, accroître sans cesse ses moyens, élever son rang malgré les plus rudes travaux, se frayer, en un mot, la voie des progrès sociaux , lui devint possible. Cette voie, qu'il s'était vu fermer tant qu'il avait été dans la culture comme membre d'une classe distincte, juridiquement agricole en quelque sorte, la révolution féodale n'avait assurément pas eu pour but de l'ouvrir : toutefois c'est elle qui la rendit nonseulement accessible, mais, on peut dire, normale; et le cultivateur y fut poussé toujours davantage, depuis, par l'irrésistible stimulant qui naissait pour lui du contraste de son inégalité civile et de sa valeur réelle dans la société.

On marquerait assez exactement le rapport des diverses classes avec l'œuvre rurale sous la féodalité, en disant : — d'un côté, que leur participation à cette œuvre est en raison

(1) Ordonnances dn Louvre, t. I, p. 55.

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