LIVRE I. — CHAPITBR III
inverse de leur élévation sur Téchelle sociale; les gentilshommes ne s*y rattachent que par la perception des produits; les vilains y sont d^ autant plus portés qu'Qs sont moins riches; les serfs Vont pour charge à peu près exclusive : — de l'autre, que, sauf pour le serf qui dans le principe l'eut pour obligation forcée, loin d'être la cause ou la conséquence néces* saire d'aucune inégalité de droit entre l'agent de la culture et le propriétaire ou le créancier des produits f elle établit uniquement de l'un à l'autre les rapports de possesseur à conducteur d'héritage ou à salarié ; à quoi seulement il faut ajouter que, suivant l'état serf ou vilain de ces conducteurs et salariés, l'œuvre agricole prend une forme, suit une marche et entraîne des conséquences différentes.
Cette dernière observation ramène à ce que je disais d'abord, qu'en retraçant les vicissitudes du personnel agricole dans l'ancienne France, c'était, en fait, l'exislence et le développement de ces deux dernières classes que l'on retraçait surtout. Mais déjà Ton comprend qu'on ne pourra bien voir et apprécier la position économique et les progrès de ces classes en tant qu'agents de la culture, qu'à la condition de connaître dans ses détails leur position civile. Or l'une comme l'autre de ces posilions furent dominées, quoique d'une ma nière dissemblable, par la constitution de la société. Sur la hiérarchie de personnes qu'on vient de voir il avait été greffé une hiérarchie sociale et politique, qui créa pour les détenteurs du sol, quel que fût leur titre, des modes de posséder les fonds, d'en supporter les charges ou d'en partager les fruits dont il importe, au préalable, d'exposer le plan. Ce sera l'objet du paragraphe suivant, où l'on trouvera analysés et le régime féodal et les résultats de ses lois pour les intérêts des classes agricoles et de la propriété.
38 HISTOIRE DKS CLASSES KCRALES EN FRANCE.
S 4. — De la hiérarchie féodale el de ses effets sur la condition agricole.
Ce régime était moins que tout autre de nature à exempter les classes rurales et la terre de l'influence que le plan général delà société imprime à la production. Formé par Fappropriation parcellaire des attributs de la souveraineté et par leur confusion dans le domaine priré, il a fait sentir de très-près et très-arbitrairement l'exercice de ces attributs. Reposant en outre sur la dépendance des possessions et des personnes, il a compliqué de titres et de prélèvements sans nombre les rapports du cultivateur avec le propriétaire, rapports nécessairement atteints dans leur assiette, dans leurs profits, dans leurs résultats de tout ordre par les formes du pouvoir public, par Fespèce, le caractère, la somme de ses exigences, et par le • nombre et la nature des intermédiaires que ce pouvoir laisse s'établir entre eux.
Il serait peu utile de remonter jusqu'aux successeurs de Charlemagne pour expliquerle régime civil de la féodalité. Ce régime fit aux personnes des conditions et à Tagriculhire une économie qui sont restées les mêmes longtemps après la destruction de ses formes et de sa puissance politique. Lorsqu'il cessa de gouverner exclusivement les faits sociaux, ces faits subirent l'influence d'un pouvoir unitaire très-actif et très-exigeant, et trouvèrent dans les accidents de ce pouvoir une cause considérable de modifications; mais ils n'ont perdu que dans les temps tout à fait modernes le pli que leur avait imprimé l'organisation féodale, en sorte que, même loin des commencements de cette organisation, on peut déterminer avec toute l'exactitude nécessaire la nature et les modes de son action sur les choses. A cet égard même, il n'est pas indifierent d'en être à une certaine distance pour bien com^ prendre comment, par quoi, en quoi ce qu'elle avait établi fut changé plus ou moins.
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En se plaçant au treizième siècle, on a justement cet aTantage. Dans l'existence de la féodalité, c'est le moment d*où Ton domine à la fois sa phase d^ ascension et sa décadence. Le pouvoir royal a déjà affaibli les ressorts de la société créée par elle : le droit civil féodal, passé de Tétat d'usage non écrit k l'état de rédaction même imparfaite dans lequel les premiers juristes le présentent, porte, en même temps que l'empreinte de premières altérations, l'annonce de ses changements futurs : l'équilibre des classes commence à être déplacé par des influences qui révèlent l'action de la vie d'ensemble, le réveil d'une existence nationale; et, en effet, Philippe^Augu&te va soumettre aux premières exigences d'un gouvernement général les seigneuries éparses, épuisées, devenues par cela même tyranniques et nuisibles à la production de la richesse. Ce qu'a été et ce qu'a fait le système féodal ressort donc d'autant mieux que ce qu'on s'efforce de lui substituer ou d'y introduire est plus déterminé, et l'on aperçoit plus nettement, on peut juger avec plus de vérité la condition, l'existence, les perspectives que les classes ou les intérêts rustiques avaient trouvées sous lui, — On est transporté alors assez loin de l'état originaire de la seigneurie et du fief, quaijd le cultivateur, bien plus, en ayant retiré la force individuelle, l'assiette sociale, le besoin et l'énergie du progrès, tout le bien, on peut dire, qu'il en devait attendre, met ses efforts à en rejeter la protection pour en détruire les barrières. Dans les campagnes, on ne voit plus festige de l'ancien esclavage (1) ; le servage aussi est altéré et diminue tous les jours, en vertu de faits qui le comportent de moins en moins et de doctrines publiques qui le condamnent ; la sujétion seigneuriale, autrefois absolue et arbitraire pour le libre
(0 Lbs servi farenses dont PhUippe-Auguste approuve la maimmisMon par un acte de 1208, cité à Vlnir. du Cart. de S. P. de Chartres, doivent être une des dernières traces de l'esclavage rustique en France.
comme pour Taffranchi, désormais contenue/réglée ou rachetée peu à peu, n'a plus la même puissance d'empêcher l'élévaiion du cultivateur en stérilisant ses efforts. Mais toutes les vicissitudes qui ont conduit les choses à cette situation, et en même temps celles qui en découlèrent, sont parfaitement visibles et distinctes. D'aucun point on ne pourrait étudier plus utilement ce régime que de cette sorte de point de partage des faits, d'où, plongeant vers le passé, on voit les classes et les intérêts agricoles s'efforçant de quitter les manières d'être, les conditions de travail ou d'existence nées de la confusion de peuple et des lois qui fut le berceau de la féodalité, et d'où, en regardant vers notre âge, on découvre tout le mouvement social de la France avant i 789, c'est-àdire les classes rustiques et la propriété, désormais assurées de là liberté civile, marchant à la conquête de l'entière liberté sociale par des efforts ininterrompus pour affranchir leurs intérêts économiques et conquérir l'égalité du droit.
Quand on emploie ces termes de féodalité ^ régime féodal y pour désigner la s'ociété qui remplaça en France celle formée par Charlemagne, on n'exprime véritablement que ce qui marque Jes liens civils et les rapports d'utilité par lesquels, dans cette société, les hommes étaient liés entre eux. On exprime, de plus, des liens et des rapports qui ne sont aucunement particuliers à la France : le fief fut universel et bien antérieur à la décadence carlovingienne qu'il est d'usage de lui assigner pour date dans ce pays. En soi, il n'est que l'association primitive, tribu, clan, patronat, modifiée suivant les intérêts respectifs de .défense ou d'ambition au sein de circonstances plus compliquées que celles des premiers temps, li n'a même rien d'incompatible avec un pouvoir général; et soit en France et ailleurs dans l'Occident, soit dans l'Orient, on l'a vu, au moyen âge et depuis, rester la forme sociale de monarchies puissantes.