CHAPITRE PREMIER
DE l'inégalité et DE LA SERVITUDE DANS LES SOCIÉTÉS.
On sait que la société du moyen âge eut pour principe la distiûction des personnes, et que leur division en libres et en asservis fut longtemps fondamentale. Le moyen âge n'avait point créé cette consécration de Fioégalité dans les conditions de l'existence sociale ; il suivait en cela une loi bien antérieure à lui. L'inégalité civile et l'opposition de la liberté et de la servitude se montrent, dans les sociétés humaines, presque au berceau de l'histoire ; elles ont partout sei*vi, servent en trop de lieux encore à échelonner les positions et les
droits.
Où de telles conditions régnent, il va sans dire que ce n'est pas aux classes particulièrement chargées des^travaux manuels
que l'indépendance appartient. Aucune preuve, donnée pour établir que la majeure portion des classes agricoles a été longtemps dans la servitude avant de posséder la somme de vie civile qui constitue la liberté, n'ajouterait donc à l'évidence naturelle, à la probabilité si l'on veut de ca f^U, ni n^^p^r^udrait à qui que ce soit que Thistoire de ces classes consiste, à tout prendre, dans le tableau de leur élévation progressive de l'asservissement à l'état libre.
On attire l'esprit vers des questions plus importantes à l'objet de cet ouvrage, quand on se demande de quelle manière cet asservissement est né originairement partout, quels en furent le caractère réel, les effets généraux, et lesquels de ses effets, lesquels de ses modes d'existence il est utile d'étudier ici. C'est à répondre à ces questions, insuffisamment résolues encore, que je consacrerai ce premier chapitre.
Généralement, on regarde l'esclavage, c'est-à-dire la pleine et incontestée possession d'un homme par un autre à titre de chose pure, comme la condition native et à peu près nécessaire du travail au début des sociétés. Je voudrais à cet égard une opinion plus mesurée, qui ne généralisât pas ainsi un fait certainement commun mais non universel. 11 y aurait plus de vérité à dire qu'alors tout se réunit pour imposer 4u cultivateur la dépendance. Elle suppose, en effet, une servitude non essentiellement exclusive de toute liberté, et la liberté ne manque pas partout au travailleur des premiers temps : il en garde assez chez plus d'un peuple, de ceux du moins auxquels notre tradition nous rattache, pour que ce qu'on appelle la servitude y puisse sembler quelquefois un simple mode d'association; à quoi on ne saurait assimiler l'esclavage en aucun cas.
L'esclavage n*est qu'une des formes de la dépendance , sa forme la plus rigoureuse; celle-ci seule a le caractère d'uni-
LIVIB I. — CflAPITRC I. J
versalité qu'on attribue à Tau tre, et se conçoit avec cecanidère. Elle est plus dans la nature, en quelque sorte. Elle se pré* âente comme un mode du salaire, comme un moyen de s'as» surer la production, que les sociétés commençantes, grandes ou petites, sont dans la nécessité de pratiquer parce que, dé> pourvues de capital et soumises à un état économique faible ou vicieux, elles se trouvent hors d'état de payer les objets de leurs besoins, et, sans cela, seraient incertaines d'avoir ces objets. Eile parait ainsi n'être entrée dans l'ordre civil que comme garantie de l'ordre économique, et son existence partout à de certaines dates s'explique par là même. Seulement, des causes qui tiennent au principe de chaque société et qui y dictent les institutions influent sur ses manières d'être, ses effets, sa durée, en sorte qu'on la trouve sous des aspects moins favorables dans l'histoire, passé les temps primitifs. Les lois so* ciales lui imposent alors des limites dont la nature et l'étendue constituent ses divers états successifs; et comme ces limites deviennent obligatoires, les moins rigoureuses, celles même qui permettraient le plus qu'on la regardât comme le mode d'une association consentie, prennent l'apparence d'un état .arbitraire et tyrannique. La vérité est que l'obligatoire n'a la que le rôle d'une règle sociale mobile et secondaire, nnllement celui d'un fond uniforménuent rigoureux comme sertît l'esclavage.
Si du reste on remonte par la pensée jusqu'à la tribu (et les sociétés de l'Europe occidentale n'ont pas tant d'antiquité historique que l'on ne doive pas demander pins d'une fois le sens de leurs faits sociaux à cet état primitif), on verra assez exactement, ce me semble, comment les différents modes de l'asservissement s*étab!ireat. — Qnand la tribu n'a d'autre but que de se suffire dans la vie calme et Lornée du patriarcat, quand aucune cause n'y développe des besoins de travail hors de proportion avec celui de son personnel propre.
elle ne connaît que des individualités libres : on conçoit ainsi une époque où nulle dépendance attentatoire à la liberté civile des personnes n'existait. Mais, que dans la tribu la nécessité de salarier la production ou d'y employer des bras spéciaux , surgisse par un motif quelconque, aussitôt le travail est attribué à deux sortes de personnes : les unes, qui l'exercent sous des conditions de dépendance comportées par les temps et les lieux, c'est-à-dire par les données économiques et les idées sociales ; les autres, qu'on y a attachées en tant que possession absolue de maîtres à qui la conquête de leur individu par la guerre a dévolu le droit de se l'approprier sans réserve, et qui, sachant désormais utiliser leur captif, au lieu de lui ôter la vie, la lui confisquent. Dans l'histoire de l'Orient, et dans celle des peuples du nord et de l'ouest de l'Occident, il est rare par exemple qu'une tribu ou une association de tribus ait formé un corps politique de quelque force, un peuple actif, militaire, entreprenant, sans que la dépendance y ait emprunté immédiatement à la nécessité d'une discipline sociale sévère, et à la possession de personnes conquises, des formes d'asservissement plus arrêtées, plus strictes que celles usitées à l'origine.
Voilà donc dès le début deux états de servitude, sinon naturels , explicables et probables. Le premier , organique pour ainsi dire, représentant ce que les choses exigent pour que la production soit possible au cultivateur et assurée à la société, admet des situations diverses, mobiles comme les choses elles-mêmes, et a un caractère évident de généralité. Le second, exceptionnel, qui vient de la force, est sans règle protectrice, et n'a de degré que dans la volonté arbitraire du maître. Dans l'histoire, Esclavage correspond au dernier, et Servage à l'autre de ces deux états.
Mais les faits amènent promptement une confusion des caractères entre ces situations originairement distinctes. En
LIYRB I. — GHAPITU I. 5
vertu d^une action réciproque, leur manière d^étre respective tend à prédominer ; et, selon que cette action reçoit des principes religieui[ ou moraux et des circonstances plus on moins de force, elle entraine vers Tune ou vers l'autre la forme générale de l'asservissement. Où la source de l'esclavage n*a que des jets intermitteutSy l'influence, évidemment, reste au servage : où elle s'entretient et abonde, an contraire, l'esclavage s'empare promptement des réalités; il est trop facilement obtenu et multiplié pour ne pas 6ter vite leur raison d'être aux conditions plus libérales du travail; il devient destructif du cultivateur libre, même, qu'il ruine par le bon marché de ses produits ; bientôt maître ainsi des choses, il prend possession par elles des idées morales, et ne tarde pas à ériger comme juste, à établir jusque dans le droit ses moins hu* maines conditions. C'est de cette manière qu'en France, sous les premières races, le servage avait pris beaucoup des modes et des effets de l'ancienne servitude latine. Toutefois on peut reconnaître que l'esclavage a souvent prévalu ainsi, trouver en cela notamment le secret du règne si long, si commun, si consacré qu'il eut dans l'antiquité, où la guerre joua un rôle si considérable, sans qu'il y ait raison de conclure à son règne primordial partout.
On définirait, je crois, exactement la servitude en tant qu'institution juridique, en l'appelant une dépendance dont les modes sont rendus forcés sous des conditions en rapport direct avec les nécessités matérielles, et à là fois avec la notion de la dignité humaine. Cette formule, du moins, suffit pour expliquer sa distribution dans l'histoire. L'esclavage, qui fait de l'homme une chose pure, et qui réduit le salaire au strict entretien pour des services limités par le seul intérêt qu'a le maître à ne pas user son instrument trop vite, prend ains • naturellement sa place, comme institution organique du travail, dans les sociétés qu'inspira la morale antique et que ré^
6 HISTOIRE DBS CLASSES BUBALES EN FRANGE.
glèrent les mœurs romaiDes , quelque chose d'assez approchant à la sienne chez certains peuples du nord de l'Occident; les. rapports plus hunn^ias de la tribu et du dan tronvenl la leur dans la plupart des autres; la communaoté civile enûn, dép^ndance collective, règne dans le patriarcat quelque part qu'il se présente.
Je mettrai tout d'abord Tesclavage en dehors de mon sujet. Si le rôle des classes agricoles dans le développement social a été, même à un degré moindre, celui que j'ai fait entrevoir, et si leur histoire emprunte son importance particulièrement à ce rôle, on n'a point à s'enquérir des faits qui les concernent SQus la condition d'esclaves. Dans les vicissitudes d'un état où l'homme appartient, soi, sa progéniture, son travail et tout ce qu'il peut accumuler par le travail, à un maitre qui en dispose arbitrairement, l'intérêt individuel manquant, on ne saurait trouver trace de cette existence activé et persistante, de cette conquête continuelle de personnalité, de richesse, de valeur sociale que j'ai dit être le propre des classes agricoles. L'histoire, bien plus, en tant que tableau de luttes, d'efforts, de changements, fait défaut à cet état ; car l'esclave reçoit ou subit les conditions variées, successives dans lesquelles on le trouve, il n'en crée aucune ; comme sa vie, elles dépendent entièrement de ceux qui le possèdent. La véritable histoire des classes laborieuses en général, et conséquemment celle des cultivateurs, ne commence que le jour oii l'esclave, doué de l'être social en recevant une portion de responsabilité dans le travail, cessa d'être l'instrument pur, la « machine animée» delà production, pour en devenir l'agent. Alors en effet, il vit s'ouvrir devant lui la perspective du progrès civil ; et, trouvant un but possible dans l'exhaussement continuel de sa condition, il put ressentir, rendre fructueuse et faire compter pour un des éléments nécessaires de la société l'inépuisaijle
LITRB I.- — CHAPITRE I. 7
ayidite de labeurs d'où il a tiré insensibleinent tous les attributs de rindividualité complète.
. La portion de cette responsabilité remise à l'agent agricole, la manière dont il l'exerça furent le principe des différences entre les personnes sur qui reposa la culture aux diverses époques. II convient avant tout de faire connaître à quelles sortes de ces personnes elle appartint dans les temps qui m'occuperont ici.