DE LA SERVITUDE EN FRANGE
Au moment où s'ouvre cette Histoire, la France était un pays ancien en tant que société politique, et avait déjà vu modifier plus d'une fois dans son sein les conditions organiques du travail. Celles qui y régnaient alors dérivaient de traditions diverses, et ofiraient» une confusion de caractères et une variété d'aspects en rapport avec cette pluralité d'origines. A peu près toutes les catégories d'existence civile étagées entre la jouissance et la privation de la liberté personnelle s'y rencontraient simultanément avec la liberté elle-même.
Je n'ai ni à spécifier toutes ces conditions d'être, ni à retracer les causes ou les faits par lesquels elles s'étaient établies et mêlées. Je ne dois point non plus me préoccuper à présent de celles dont la liberté formait la loi, parce que, comme elles ont à toute date la même nature, elles trouveront dans le présent ouvrage une place à part et exclusive. Pour ce qui est des conditions non libres, dont il doit être question d'abord parce que leur usage général dans les faits a précédé celui des autres, je rappellerai seulement qu'à l'époque prise ici pour point de départ elles venaient, pour la seconde fois depuis la conquête
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de l'Occident septentrional par le inonde latin, de prendre des caractères et un classement nouveaux.
Une première fois, lorsque les sources de la production commençaient à se fermer dans Fempire, le vieil esclavage, ses dérivés multiples et les différents colonages de l'agronomie romaine, les diverses situations formées du mélange de celles-là avec les conditions de travail particulières aux peuples galliques ou germains , des conditions pleinement libres même , en un mot le personnel presque entier de l'agriculture gallo-romaine avait été réuni dans une condition légale unique, le Cdonat. — Maintenant, la vaste et savante administration restaurée par Gharlemagne ayant été dissoute, le pouvoir public partagé en souverainetés privées, restreintes, et d'autres mœurs sociales que celles des peuples gallo-romains s'étant établies , la constitution féodale venait de faire entrer dans le Servage le reste du colonat de l'empire, la plupart des cultivateurs qui avaient pu se soustraire à sa loi, aussi bien que ceux qui étaient arrivés sur le sol français revêtus de conditions civiles tout autres.
11 n'y a pas de conditions sociales mieux accusées, plus reconnaissables par leur essence propre, ni plus distinctes par la date de leur formation, quoique ayant existé simultanément, que ces trois états : l'Esclavage, leColonat, le Servage. Non-seulement ils correspondent à des moments particuliers du temps, mais à des faits de possession et de culture dissemblables, lis délimitent ainsi parfaitement des époques dans l'histoire, et, réserve faite de leur mélange à de certains moments, ils jalonnent d'une manière très-précise le développement des personnes agricoles et des intérêts fonciers hors de la vie libre, c'esi-à dire pendant la très-longue période où les asservis ont tenu dans l'œuvre rustique une place presque exclusive.
Si toutefois ces différences ne sont guère contestées et ne sauraient l'être du premier au second de ces états, de celui-ci
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au dernier elles ne sont pas évidentes au même degré^ tout au moins aussi admises, et il importe d'indiquer ici sommairement, ne fût-ce que pour expliquer bien catégoriquement la naM>re et Torigine du «ervage, les raisoo3 qu'on a de les recQimaUre. Il y a^n ce.point des manières de voir plus répandues que justifiées. L'histoire attestant, en effet, qu'à mesure que chacune de ces situations personnelles dV«c/ai?e, de cohm, de ser/ se dév6lopi)e, celle qui Ta précédée s'amoindrit, de* vient plus rare, et que finalement, au moyen âge la dernière subsiste seule, on s'est cru autorisé à les envisager comme dérivant les unes des autres, et ne présentant autre chose si* non les pbasessuceessives de laniéme condition denon-liberlér qui serait allée toujours en s' adoucissant et en s'élevant vers la pleine indépendance* Ja crois que ces opinions, peu d'accord avec les faits, seront rectifiées, que surtout le servage paraîtra distinct dans ses principes et son origine, sinon tout à fait dans ses formes, de l'ancien esclavage, qu'il se différenciera aussi très-nettement de la liberté, quoique les événements aient tendu à les rapprocher parfois, qu'enfin ces trois états des personnes se trouveront bien délimités par leur caractère respectif et par leur histoire propre, si l'on montre seulement qu'en devenant la condition commune des non-libres au moyen âge, le servage apporta un changement profond dans leur situation et dans leur destinée : comme il faut, pour cela, comparer ensemble les effets civils ou sociaux du colonat et du servage, les faits que cette comparaison met en relief conduisent d'eux-mêmes à déterminer la nature véritable, et, par la nature, la provenance, si l'on peut dire, de cette dernière condition.
{ 1. — Du colonai el de ses eflfels par rapport à l'esclavage.
Le colonat, lorsqu'il s'était formé, vers le temps d'Auguste, privément, à titre de conduction agricole, entre le proprié-
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taire gallo-romain et ses esclaves, entre ce propriétaire et des homoies libres malheureux ou des cultivateurs germains, et lorsque les empereurs, comme Marc-Aurèle, Claudien, Probus le donnèrent pour condition civile à des peuplades barbares vaincues et transplantées, ou* comme Dioclétien et ses svjccçsseurs, en firent l'organisation légale du travail agricole, le colonat avait été une transaction entre le droit ancien de s'approprier l'homme et des habitudes civiles plus respectueuses de rindividualité; habitudes puissantes déjà par deux raisons ; par la tradition gauloise et germanique qui réservait une part notable d^individualitéau cultivateur ; parles succès de la culture, qui déjà avait pu créer cette individualité pour un grand nombre de ses agents. v
A cette transaction la non-servitude ne perdait guère, certainement, eu égard à ce que les faits lui imposaient alors, et Tesclavage gagnait tout. Le cultivateur trouvait dans la destination sûre et définitive au sol, quoiqu'elle fût forcée, indissoluble, perpétuelle, les effets civils du mariage des libres, un pécule héréditairement transmissible, la fixité des redevances territoriales, la protection de sa chose et de sa personne par la répression et l'indemnisation des violences subies, somme toute la part de droits individuels, de famille, de possession suffisante pour comqiencer un acheminement graduel vers la liberté complète partout où le principe romain d'immutabilité put abandonner uu peu de sa rigueur, et pour prendre le désir d'une existence moins dépendante partout où ce principe ne put être affaibli.
Aussi ne regarde-t-on pas à tort comme le point de dép?irt de la liberté, pour les esclaves agricoles, cette transformation âe l'ancienne servitude par la législation célèbre qui essiaya de river le cultivateur à la terre pour raviver la production dans l'empire, comme déjà, en vue de maintenir le lien politique près de se rompre, elle avait enchaîné les
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officiers publics à leurs fonctions, les riches à leur domaine, les contribuables au fisc. On dit avec vérité que, possédé indélébilement par le sol où il labourait, ce cultiTateur le posséda en réalité ; que responsable des fruits moyennant qu'il en eût en propre une portion , il lui fut possible d'accroître cette portion peu à peu ; que cet accroissement continuel, en fortifi ant sans cesse son individualité, devint une des sources les plus actives de son indépendance par cela même que Tétat politique était sans stabilité, les besoins de production considérables, conséquemment les convenances privées, locales, mobiles, plus usitées que les lois publiques et fixes ; qu'enfin, malgré les excès compatibles avec un tel état de choses, l'amélioration de la condition des personnes et des services put avoir lieu toutàlafoisparl'affranchissement, parla prescription, par l'acquisition de la terre et par l'abaissement des barrières sociales. Dans la Gaule, du moins, tel avait été le cours des faits. Des populations innombrables à qui Tafiaiblissement juridique de Tancienne servitude ouvrit ainsi la voie de la sociabilité moderne, aucune n'était plus prête à la reconnaître, plus apte à la suivre, mieux faite pour y avancer que celle de ce pays. Les masses disparates établies sur son territoire ne forment pas encore politiquement un peuple, que déjà elles semblent reliées par le sentiment de leur principe social futur. Une tendance vivace à incruster le droit dans le travail, et à puiser sans cesse dans le droit conquis un travail plus libre, générateur de droits plus étendus et plus forts, dessinent en quelque sorte la France au sein des ruines de l'empire. Depuis, elle a tellement précédé les autres nations européennes dans cette réalisation du progrès social par le développement agricole, qu'on la croirait prédestinée à leur en tracer la route et à les y conduire. Soit que des traditions primitives mal effacées ou ravivées par les invasions, une disposition propre du caractère, la suprématie plus assurée de l'Église^ l'institution