‹ Histoire des classes rurales en France et de leurs progrès dans l'égalité civile et la propriétéChapitre 60 sur 145 · LIVRE III. — PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE YI · texte numérisé non relu

LIVRE III. — PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE YI

rat en un mot, les dispositions natives, la nature des rapports, le peu de force des pouvoirs publics se réunirent pour favoriser la violence ou les actes dévastateurs. Les vicissitudes publiques y portèrent encore plus à partir de Philippe VI. La noblesse, se jetant alors définitivement dans les luttes politiques, s'éloigna progressivement de la culture, et perdit de vue les labeurs, les inquiétudes, les difficultés qui s'y trouvent pour ne plus se souvenir que des produits qu'elle rend. C'est vainement qu'on lui a reproché depuis, plus d'une fois, ce mépris du droit et du travail dans les classes agricoles ; Froissart leur dit sans détour qu'ils a travaillent leur peuple « à volonté, ce que du temps passé ils n'osaient faire à cause « de leurs rentes et revenus , » ils ne changèrent pas pour cela de pratiques ; ils virent à différentes reprises les Flandres tranquilles et riches, les campagnes riantes et productives d'Italie ; mais loin d'y avoir appris les ménagements auxquels cette richesse agraire était due, ils n'en rapportèrent qu'un amour effréné du faste, de nouveaux besoins, -moins de mesure encore dans leurs abus, un art plus grand pour surprendre toute augmentation des fruits, tout exhaussement de condition.

Les titres les plus sérieux ont pour texte ces procédés destructeurs, et telles étaient les mœurs, qu'ils servaient de fond même aux amusements de l'esprit : dans les Fabliaux, on dirait que le monde seigneurial en fait forfanterie. Quel autre nom donner, par exemple, à ce Dict de Merlin Mellot (1 ), rappelant ces tristes réalités dans un récit railleur, où un laboureur enrichi et monté au plus haut point que vilain puisse atteindre, ayant fait son fils évêque, sa fille épouse d'un prévôt, tombe au plus beau moment dans la ruine par une levée de tailles du seigneur. En tout cas, est-ce un tableau trop souvent et trop longtemps fidèle de l'existence vilaine.

(1) neeuetlJuMnal, l. I,p. 1)8.

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Vainement on voudrait croire moins habituelle cette dévastation des campagnes, moins communes ces c( violences sur le peuple » stigmatisées par Froissart. On mettrait même de côté, comme excusé par l'anarchie générale, le temps où plus d'un de la geniilUee conduisait ou soldait ces ccn^ pagnies pillardes qu'un règne s'est illustré à détruire, celui où des plus éminentes familles sortaient les hétûs de brigandage baptisés, par le malheureux plat-pays, ècorcheursj hmspilleursy tondeurs^ du nom de leurs détestables exploits ; il resterait toujours ce fait patent, dans l'histoire, que les seigneurs français, en se rendant coupables à toute époquie^ des excès dont le spectacle révoltait encore le fils de Louis XIV (1), n'ont qu'à trop de reprises justifié le reproche que leur adresse Henri III, ce d'avoir, quoique gentilshommes, commis autant a et plus de pilleries que les estrangers et vagabonds (2). i>

Ce fait pèse sur tout le développement social. Ce n'est pas la lenteur seulement et les procédés révolutionnaires du progrès politique qui y prennent leurs causes principales ; notre infériorité agricole et le peu d'avancement moral des populations y trouvent les leurs. En créant pour lelabonareur tant de traverses que sa condition, même à'des dates presque récentes, est bien moins Tétat juridique dont les décisions ou les lois témoignent , qu'un compromis continuel entre Textrème limite de ce qu'il lui fallait de liberté, de paix et de rétribution pour faire vivre la société^ et les exigences <mi les spoliations et les ravages de maîtres de plus en plus dépensiers,

(0 ÉcriU de monseigneur le duc de Bourgogne, t. II» p. 86 notamment.

(2) Édit du 1er février 1 574. —-C'est contre eux surtout qu'était écrit, en considération de ce qui avait été dit ani États r ^^^f^i^^^ ^^ l*ord. de Blois, 1579, prescrivant de « ... faire informer diligemment et secrètement contre « ceux qui, de leur propre autorité, ont osté et sostrait les lettres, titres et € autres enseignements de leurs subjecls pour s'accommoder de communes « (droits d*%uageSy communaux, etc.) dont ils jouissaient avant, ou, soos c prétexte d'accord, les ont forcez de se soumettre à l'avis de telles personnes « que bon leur a semblé... »

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avides, injustes, les grands-possesseurs de la terre en France lui ont ôté toute faveur, en -ont banni tout progrès ; et quand on pense à l'inégalité qui présidait à ce débat, on a peine à s'expliquer que le laboureur ait pu trouver sur elle, même à la longue, le développement social qu'il a* pris! Lia vérité est que le vilain a rendu sans cesse ce compromis plus avantageux, et, somme toute, est sorti des traverses qui Font successivement assailli plus fort, prêt pour des entreprises plus audacieuses, en état de faire mieux respecter ses travaux * et réussir ses établissements. Cette fin si heureuse, toutefois, on ne Vapprécierait point ce qu'elle vaut, si on oubliait un moment ce que représente de vicissitudes et de peines d'avoir passé, pour y atteindre, par toutes les causes de découragement ou de désastres que de dépendre à de telles conditions des classes puissantes suppose.

La mesure exacte des effets de la violence privée relativement aux conditions générales, on ne peut pas plus la donner que celle des prélèvements seigneuriaux ordinaires par rapport au produit total du travail. On doit faire cette réserve, que tel étant après tout le sort commun, le milieu social dans l'ancienne France, on aurait tort de leur attribuer autant de portée qu'aujourd'hui ils semblent en avoir. On doit dire aussi que , comme l'abus fiscal , la violence n'eut pas la simultanéité qu'indiquerait au premier abord la fréquence des exemples : de fait , c'est localement et à des dates éloignées que les vilains s'insurgèrent contre les troubles jetés dans leurs labeurs, ou s'en plaignirent avec quelque ensemble. On n'a pas moins toutes raisons pour tenir comme remplis d'autres obstacles que ceux de la nature les travaux des cultivateurs sous le régime d'autrefois ; et s'il est à recon- ^ ndtre qu'à cause dû besoin qu'eut d'eux, pour son existence, une société prodigue de sa vitalité comme le fut celle d'alors, on compensa souvent leurs désastres par de grands avantages

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dyils, il ne faut pas moins reporter à leur patiente et féconde ambition, à leur peine cour^euse, à une indestructible foi dans le triomphe par le travail, bien plus qu'aux encouragements de la loi et surtout à Téquité de la seigneurie, nonseulement quUls ne se soient laissé maîtriser par aucun des yieux éléments sociaux, mais que les plus TÎcieuses situations mêmes aient été impuissantes à les abattre dans leur rude et longue poursuite de la pleine indépendance.

On connaît maintenant les plans de la yie rurale vilaine : on sait quels moyens d'existence, d'avancement social et quels obstacles l'ancienne constitution avait ou laissé prendre, ou créés, aux classes de qui elle fut le sort plus ou moins obligé. 11 reste à montrer ces classes aux prises avec les fortunes diverses de leur difficile ascension à la richesse et au droit, c'està-dire à les suivre dans le mouvement général des faits sociaux et politiques. Ces faits dominent leurs luttes, leurs revers, leurs conquêtes, effectivement, et, dans une certaine limite, en dépendent, du moment où pour elles la condition privée se trouva liée à des intérêts publics et au développement d'institutions nationales. C'est d'exposer cette face nouvelle prise par leur histoire, quand la monarchie est une fois parvenue à diriger l'action et le développement de la société seigneuriale, qui formera la deuxième partie de ce Livre.

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