‹ Histoire des classes rurales en France et de leurs progrès dans l'égalité civile et la propriétéChapitre 61 sur 145 · DES CAMPAGNES · texte numérisé non relu

DES CAMPAGNES

Du jour où l'affranchissement des serfs devint général, ni l'intérêt ni l'administration économique de la société ne furent ce qu'ils étaient avant. Que d' œuvre servile et sans rétribution le travail agricole fui fait partout capable de propriété et de salaire, qu'à la rareté des libres dans les campagnes succédât la rareté des serfs, ni les perspectives ni les résultats de la culture, ni les rapports de personnes, ni les calculs gouvernementaux ne pouvaient l'avoir pour indifTérent. Etablissant d'autres liens et ouvrant d'autres vues, cette situation sans précédents appelait d'autres manières d'être, d'autres buts, des nécessités nouvelles. En créant, surtout, un peuple avec ses énergies et ses exigences à la place d'agents mécaniques isolés, comme inertes, cette universalisation de la liberté érigeait en chose publique et nationale ce qui, jusqu'alors, était demeuré objet restreint et privé.

Dans les intérêts ruraux en particulier, elle attribuait aux

prévisions d'une autorité commune et de la loi ce qui avait été auparavant le domaine de conventions plus ou moins débattues ou de commandements plus ou moins injustes^ en tout cas de coutumes locales et divergentes. Désormais la Seigneurie sera primée par l'Etat en la majeure partie de ses relations avec la production terrienne ; en vertu d'une utilité générale, bien plus, elle se verra elle-même soumise à cette production qui, prenant une place de plus en plus grande dans les choses, dictera au pouvoir central les loi$ civiles, ^es règles de gouvernement, des actes radicalement contraires, souvent, à l'ancien droit seigneurial.

Ce n'est pas qu'une fois engagés ainsi dans la sphère publique, les intérêts agricoles dussent se trouver exempts de trouble et de fortunes n^alheoreuses. S'ils s'élevèrent d'autant et rendirent possibles ainsi, pour les classes qu'ils concernent, de plus hautes conquêtes, ils furent associés à des vicissitudes autrement changeantes et profondes. Non-seulement il fallut participer aux efforts et aux revers d'un pquvoir agité etrexigéant.; mais pçur une part énorme, cette part étant mesurée à leur rôle social, et ce rôle s'.9grandissant à proportion que la société se développait. Rattachés d'ailleurs aux destinées de ce pouvoir presque à soa origine, ils eurent à en soutenir la formation quand ils entraient eux-mêmes dans les priemikes difficultés de l'indépendance, avant d'avoir joui un. peu longuement du calme, de la stabilité matérielle et juridi<|ue qui sembleraient nécessaires pour constituer un peuple robuste et vivace. Conquérir et maintenir leur liberté, ils durent le faire à travers les luttes, les déchiiements que l'édification de la iroyauté suscita ; et c'est lorsque le fardeau et les désastres ^'une guerre de cent années pesaient sur eux qu'il leur fallut toroviver le cou]:age opiniâtre d'accroître ou de rendre fructueuse cette liberté pesante !

Le pouvoir royal^ du moins s'il comprooiit les classes ru-

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raies dans son sort propre^ ne cessa guère de s^occuper d'elles. Jusqu'à une date relativement peu ancienne, les événements perturbateurs de leurs intérêts, tous les faits qui multiplient devant elles les écueils et les revers, deviennent pour lui l'occasion de règlements minutieux ou de travaux civils par lesquels il s'efforce de plier aux besoins, suivant la mobilité des situations, les conditions (}u travail, l'état ou les rapports des personnes. Même, on n'a pas de meilleurs documents pour l'histoire, à de certaines éppq;aes çurtout, que les ordonnances où chaque règne successivement, avec la décision et à la fois l'adresse qui ont présida £^ux plus grands de ses actes politiques, consigna les faits ou les causes qu'il voulut réformer ou atteindre, et les doctrines pu les tendances qu'il eut en vue d'établir.

Ce sont aussi ces ordonnances qui accusent le mieux ce pouvoir des maux soit immédiats, soit indirects que les nécessités, les fautes ou les écarts de son propre développement créèrent aux campagnes. Ils y sont avoués sans détours parce que les réparer fut son but bien attesté, et qu'il a certainement beaucoup fait pour y obvier ou pour en garantir l'avenir. L^historien ne doit pas se laisser désarmer par cette humilité, affeotéejsouvent. L'action du gouvernement royal relativement aux campagnes a été maintes fois abusive et regrettable. Mais il convient qu'on ne lui reproche pas ce qui venait des choses plus que de lui-même, dans les complications où il les jeta. Il en a été de lui comme de la société dans son ensemble et des classes rurales en particulier. Il a eu à se former et à grandir au sein d'une lutte continue, fréquemment renversé et ne jouissant pas tout de suite ni longtemps de ses progrès, accroissant d'ailleurs ses difficultés, au début surtout, par ses succès mêmes qui ne 1^1 donnaient. que plus de besoins quand il fallait les maintenir, et, au contraire de la Féodalité, à qu^ le sol et les produits du sol avaient servi simultanément de fond, de lien $ocial, de monnaie, ne pouvant, lui, rien employer

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qui ne coûtât, qu'il ne fallût créer sans cesse et sans cesse augmenter. Une grande rudesse dans les procédés, des exigences incessantes, Tobligation de beaucoup demander, de prendre souvent à ceux qu'il protégeait fut donc dans sa nature : il n'y a lieu ni de s'étonner ni toujours de le reprendre si les rouages constamment et forcément multiplies de son administration, les triomphes comme les revers de sa politique, dévorant des richesses laborieusement produites ou épargnées, ont porté à tant de reprises la ruine ou la détresse au sein du pauvre peuple agricole.

Les ordonnances ne donnent pas seulement elles-mêmes, mais à peu près seules, le tableau des alternatives de prospérité et d*abattement que traversèrent les classes rurales à la suite du pouvoir royal, l'histoire, en ce qui regarde ces classes, ne s'étant guère souciée en aucun temps de reproduire les faits, surtout de les reproduire avec vérité. Écrite d'ordinaire par ceux qui la font ou pour eux, l'histoire, effectivement, est attirée avant tout vers les choses voyantes, vers les actes qui tiennent immédiatement au mouvement politique et vers les classes qui y jouent les rôles actifs. Aces autres classes qui silencieusement défrichent, labourent, multiplient pour alimenter F existence sociale, elle ne voit ou ne regarde guère que dans les moments où de rudes avertissements appellent les préoccupations publiques à rechercher les lois nécessaires de la production et de la force sociale altérées. Encore ne voit-elle pas alors avec moins de passion qu'elle a été indifférente auparavant, ce qui rend ses récits d'un secours médiocre pour un jugement exact. C'est ainsi que, durant le moyen âge, elle ne retrace guère l'état des populations rurales que troublé ou furieux, et n'y fait en rien connaître les moments, les causes ou les moyens de bien-être : peut-être même ne se seraitelle point occupée d'elles si, au sein d'une anarchie politique complète, ayant souffert du pillage et subi la destruction au

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