LIVRE UI. — DBUXIÈIIB PARTIE. — CHAPITRE I. f
delà de toute idée» ne consentant plus à porter comme une matière inerte des charges de plus en plus lourdes» à produire et à subsister sans salaire et sans nourriture (1), à l'extrême limite de Faccablement et du besoin, enQn, dans une époque de yiolence universelle elles n'avaient épouvanté le monde de leurs joc^uene^, et attiré sur elles des répressions plus dé^ vastatrices encore que les plus grands désastres de cette époque malheureuse (2). Les ordonnances, donc, suppléent pour partie à ce mutisme des annales. Quand ce n'est point par des textes précis et spéciaux, elles Je font du moins en ce qu'étant les actes organiques de la société, leurs préambules ou leurs dispositifs, corroborant ou remplaçant les ouvrages théoriques et les applications du droit, laissent entrevoir l'état des choses et permettent de conclure, approximativement, des conditions économiques ou administratives, comme ces ouvrages des conditions civiles aux situations privées et à Tétat social.
Même sous ce point de vue général, toutefois, on aurait tort de demander à ces textes des données précises. Rédigés pour un but et sur des appréciations d'ensemble, les faits de détail y sont naturellement enveloppés dans des moyennes : c'est à travers ces moyennes qu'on doit y regarder les choses. 11 faut surtout faire attention que leur efficacité, en tout temps proportionnée à la distance existante entre le fond
(1) En Brie et en Beaavoisis, où la Jacquerie se recraia d'abord, il y avait qnatrejins que la terre oe portait plus de récoltes et que la population rurale mourait de faim, quand cette insurrection éclata : les paysans de Picardie avaient été contraints de se réfugier dans des villages souterrains pour soustraire leurs personnes et leurs meubles au brigandage de la guerre. Voyez Froissart, t. 111, p. 340. — Le continuateur de Guillaume de Nangis, t. II,
(2) c ... Il n'y avait pas besoin que les Anglais vinssent pour la desc truction du royaume, » dit le continuateur de Guillaume de Nangis, sur Tannée 1358, à propos du massacre des Jacqties, « ils n'auraient jamais pu « faire ce que firent les nobles de France. »
SIO HISTOIBE DBS CLASSES RURALES EN FRANGE.
et la surface de la société, dut rester d'autant moindre, au moyen âge, que cette distance était plus grande et, dès lors, les détours de leur action plus répétés. Tant qu'a duré le régime seigneurial, en effet, l'administration royale n'atteignit le monde agricole, en tout ce qui ne ressortait pas d'un certain intérêt commun, qu'à travers la série des dépeudances constitutives de ce régime. Ce qu'elle opéra en chaque exploitation dépend, avant tout, de ce qu'elle fut pour la seigneurie : on doit chercher plutôt ce qu'elle obligea celle-ci à être pour le domaine auquel l'exploitation tenait, que ce qu'elle y fit elle-même. La règle qu'on pourrait tirer, même, pour beaucoup de cas et pour bien des époques, c'est que ses mauvais effets furent infiniment plus certains que les bons, ceux-ci pouvant être contrariés ou ralentis quand ils n'allaient pas aux intérêts seigneuriaux, ceux-là étant au contraire transmis d'autant plus vite que ces intérêts se trouvaient compromis eux-mêmes. Voilà comment, par exemple, entraîné dans des dépenses excessives de cour, d'équipement, de maison sous les règnes fastueux, obligé aux tributs de guerre ou aux rançons par les règnes militaires, atteint dans ses revenus par l'instabilité des monnaies, le seigneur le plus juste et le plus raisonnable, après avoir épuisé la ressource des emprunts, se voyait contraint de faire rendre à sa seigneurie tout ce qu'en pouvait tirer la procédure fiscale la plus subtile, laplus infléchissable, presque toujours la plus arbitraire ; comnoent dès lors les subordonnés de tout rang de qui le laboureur ressortait à un titre quelconque émanant du pouvoir seigneurial^ pressurés eux-mêmes ou encouragés par le désordre, abusaient à leur tour ; comment on faisait vite porter, de cette manière, au moindre agent agricole la plus forte part «des charges que les vicissitudes de la société imposaient à ceux qui en formaient la tête ; comment, enfin, si le seigneur é\a\i prodigue, inintelligent de ses intérêts, rapace, méchant,