LIVRE 1. CHAHTKE 11. — § i
plus prompte et plus durable qu'en tout le reste de TOccident d'un pouvoir public obéi eussent eu là pour effet de bâter ces améliorations de la condition rustique, il est certain que trèsrapidement elles s'y étaient attestées d'une manière générale par une progression continuelle de l'état matériel et juridique des personnes et des propriétés, ou dépendantes, ou libres.
Ainsi, par exemple, l'esclavage, dont l'Eglise, tout en le réprouvant , avait dû respecter ou traiter avec une circonspection excessive Texistence tant qu'elle n'avait pas joui d'une influence sans retour, l'esclavage s'était vu élever par elle au . colonat, dès la monarchie franque, partout où les nouvelles exigences sociales ne l'avaient pas transformé. C'est une question de savoir s'il fut possible au colon de l'empire soit d'être affranchi, soit de prescrire la liberté ; il le put certainement en Gaule : là, même, contrairement aux usages nés partout ailleurs de la législation impériale, l'Eglise lui conserva le bénéfice qu'avait l'esclave de devenir libre par le mariage avec la femme non asservie, source à coup sûr la plus féconde des changements d'état. L'immobilisation, sa condition originaire caractéristique, y fut aussi enfreinte souvent dans un intérêt de culture et de population ; malgré la prohibition des textes, on l'y laissa se déplacer, chercher dans de meilleures circonstances économiques un travail plus productif, plus de richesse et de valeur personnelle (1). — Ainsi, les libres, qui, dans l'état politique de ces temps, n'étaient pas exempts, tant s'en faut, des abus fiscaux, des violences, avaient trouvé, daus la protection dont les capiiulaires attestent les efibrts et les formes, une certaine garantie de leurs revenus, de leurs biens, de leur personne; et la législation des conciles était venue assurer contre tout retour à des conditions civiles inférieures ceux qui,
(I) Voir Guérard, Prolégomènes d'Irminon, {$ ti9, l'22, ei Polyptyque noi24, 41, 127.
i4 HISTOIRE DBS CLASSES RURALES EN FRANGE.
SOUS le patronage de l'Église, araient une fois conquis la liberté. — Ainsi, les vieilles distinctions de la propriété quiritaire, les divisions empruntées à sa situation ou Romaine, ou Italienne, ou Provinciale, les manières anciennes de l'acquélrir, de fa conserver, de l'occuper, déjà oubliées dès Justinien, avaient fait place aux divisions plus naturelles de meuble ou foncière, aux modes plus simples fondés sur la possession, aux tenues plus divisibles, plus individuelles dérivées des moyens et des nécessités de sa mise à fruit. — Ainsi, enfin, avaient été développés déjà dans de larges proportions les droits réels propres à une société qui tendait de plus en plus au règne de la personnalité civile ; et, au temps de Charleraagne, on voyait la pleine propriété et le droit de la transmettre appartenir à des personnes dépendantes aussi naturellement qu'aux personnes non asservies ; les situations non libres mêlées, mal définies, se confondre, à tout prendre, dans les états les plus voisins de la liberté, et la condition des classes ou des intérêts agricoles non-seulement tout aussi garantie, mais plus relevée que dans le colonat impérial.
J 2. — Du servage par rapport à l'esclavage et aa colonat.
En instituant le servage, au contraire, l'établissement féodal opéra dans les conditions agricoles une transaction inverse de celle du colonat. Ici la liberté, en quelque sorte, avait donné le caractère : là ce fut la servitude ; du moins elle imprima ses formes. Non que beaucoup des anciens colons ne pussent pas se maintenir dans les avantages acquis ; mais il cessa de se former des conditions colonaires ; si la condition nouvelle ne laissa guère de place au pur esclavage, ses limites manquèrent momentanément, d'une manière trèssensible, de l'indécision, de l'élasticité pour ainsi dire, qui rendait en fait l'état de colon si voisin de l'indépendance véritable, et elle prit, avec certains modes de l'esclavage, quel-