LIVRE I. — CHAPITRE II
ques-unesde ses règles les moins favorables à la liberté. On sait conament la féodalité fut substituée à la monarchie de Charlemagne. On sait qu'elle eut son principe dans l'usurpation des attributs de la souveraineté par les fonctionnaires de tout ordre, ducs, comtes, etc., toute la hiérarchie administrative, tous les judices à leur exemple, et par de grands propriétaires [possessoresy potentiores) revêtus, à ce titre, de pouvoirs locaux. On sait qu'elle trouva un lien social très-fort dans une réciprocité d'engagemente et de devoirs rattachant les uns aux autres, hommes et choses, ces centres d'usurpation, chaque élément de la même manière au sein de ces centres divers reliés ensemble, par groupes d'importance sociale ou politique, à un ou plusieurs centres communs. On sait enfin que si des rois, des chefs d'empire sont parvenus à se faire l'unité puissante de ces fédérations multiples, longtemps la féodalité compta autant de centres principaux que fde groupes capables de faire reconnattre ou durer leur indépendance propre, et que la souveraineté complète en chacun, si réduit qu'on le suppose, eût été son idéal. Ce fut Tétat d'une société restreinte ou ram^iée à l'association privée.
Soit que cet état politique naisse, comme en France, à la faveur ou à la suite d'une vaste décomposition de l'autorité, soit qu'il forme le premier mode social d'une nation, il a la guerre ou la conquête pour nécessité comme pour ambition permanentes, et, forcément, il organise son économie ptiblique de manière à ce que chacune de ses parties se suffise à elle-même. Constitué dans notre pays quand l'influence des; éléments germains venait d'y être ravivée, il leur emprunta ses institutions civiles, ne gardant guère de la tradition romaine que les attributs de gouvernement. Ses effets furent : — pour la propriété, de l'attribuer en fait à une classe particulière, et d'établir la dépendance dans les manières d'en jouir ou de l'exploiter presque avec autant de force qu'on l'avait vu jadis
10 HISTOIRE DES CLASSES RimALBS EN TRANCB.
SOUS le régime quiritaire ; — pour ceux qui conservèrent ou conquirent la liberté, de les rendre sujets et contribuables de particuliers devenus souverains, n'obéissant à aucune autorité que la leur, et ne voulant avoir que des lois arbitraires ; — pour les personnes, enfin, restées ou devenues non libres, d'introduire dans la servitude réelle du colon, dont elles jouissaient alors généralement, toute la part de servitude personnelle compatible avec l'utilité, les vues ou les exigences économiques, et avec les idées morales. 11 créa ainsi sous le nom de serf un individu incomplet, limité quant à la vie civile, dans l'exercice des droits de famille, de propriété, de transmission, rivé à la glèbe et ne la pouvant quitter, dénombré à ce titre, lui, sa progéniture, ses acquêts, comme des choses de la fortune immobilière du maître , les anciens principes serviles ayant d'autant plus de part dans cette condition nouvelle, qu'à ses débuts le seignorat féodal traversa les difficultés qui imposent aux sociétés commençantes de rendre strictes leur discipline et leurs lois civiles.
Le servage, relativement à l'état où vivaient les personnes agricoles quand il se produisit, fut donc une aggravation de la dépendance. En tant que détermination de droits, il ne présentait en réalité rien de très-dififérent de l'esclavage qui l'avait précédé. Mais il trancha par quelque chose qui lui est propre, et qui inspira à tous les degrés l'ordre social et politique nouveau : le plus envahissant instinct d'individualité fut incrusté dans cette condition comme dans tous les ressorts de la société féodale. Sans cet instinct cette société eût été une décadence complète, puisqu'elle n'aurait laissé ni à la servitude qu'elle réconstituait, ni à la sujétion qu'elle allait fonder, les moyens de s'affranchir ou de se relever. Grâce à l'organisation économique qu'elle donna à la famille serve, et aux facultés civiles qu'elle attacha à cette organisation, elle présenta ce contraste, que, tandis que du colonat et des situations