CHAPITRE VI
DÉVELOPPEMENT DES INTÉRÊTS AGRICOiES COUS L'iNFLUENCB DU TRAVAIL ÉCONOMIQUE ET ADMINISTRATIF DE LA RENAISSANCE.
Une autre de ces époques heureuses comme celle de saint Louis, créatrices d*un droit nouveau, qui voient se rompre les anciennes barrières sociales sous le développement de Tactivîté et de l'aisance, commence pour les classes rurales à la fin du quinzième siècle. Le calme intérieur se faisant, la guerre, passée hors de France, se payant d'elle-même, le gouvernement reprenant ses plus saines traditions, les progrès entrevus ou promis devaient s'établir d'eux-mêmes : un monde agricole qui venait de se tracer les plans d'existence civile dont je montrais le cadre tout à l'heure était, à plus forte raison, apte à la reconstruction qu'ils impliquaient du droit et des rapports sociaux.
Comment cette reconstitution n'aurait-elle pas eu lieu? L'exaction, éloignée des entreprises rurales par la police vigilante de Louis XI partout où les derniers troubles n'avaient pas sévi, laissait plus intactes les épargnes du cultivateur; ces épargnes avaient retrouvé les stimulants d'autrefois dans* les ordonnances qui créèrent une noblesse nouvelle de tout vilain possesseur de fiefs (1), et elles prenaient dans la réduction des tailles aux deux tiers (2) une source vive d'accroissement. La société, d'ailleurs, qui,
(0 Ord. de 1470 el 1471 (0. XVlIi, p. 341 et 422). (2) Sous Charles YllI.
UTIB III. -— DBUXlillS PAtTIB. -^ CHAPITtB TI. 175
affamée de satisfactions matérielles par de longues éprevfes politiques, demandait alors à la culture une production con« sidérable, était .plus portée qu'à aucun moment à la pra* tique des lois régulières du travail et {nréte à lui sacriier beaucoup de> ses formes anciennes. Aux états de 1484, qui semUait l'enquête profonde de cette société sur elle-même en irue des changements qu'elle appelait, ce nouvel esprit se ma* nife^te, donnant an gouvernement sa règle et sa direction : a Tout pauvre qu'est le peuple, )» dit le juge de Forez, a il a « encore des ressources. Assurez au laboureur le fruit de ses a travaux, bientôt il se relèvera de son abattement, se rema plira d'une nouvelle ardeur, et la terre se couvrira de mois- « sons* Les vraies richesses d'un État ne consistent pas dans « une grande quantité de métaux précieux, mais dans une «c culture abondante... r>
La royauté se replace dans son rêie du trazième siède, dans h tradition de Charles V en se guidant pendant plus d'un demisiècle sur ceS' principes féconds. Après vingt ans d'une prospérité continue, Louis XU, qui les avait surtout suivis, qui avait porté à la moitié la réduction faite par Charles VlU sur les tailles, préférait engager le domaine royal que de chercher dans l'impôt des ressources contre ses revers militaires (1) ; et l'administration de son successeur, quoique prodigue, fas* tueuse, inclinant même à des réactions qui, je le montrerai plus tard, ne laissaient pas que d'amoindrir de précieuses conquêtes des classes rurale^, s'en inspirait encore en se donnant pour
devoir (2) « spécialement la conservation, sublévation et
a défense de Fétat commun et populaire, qui est le plus fai^ « Me, lé phis humble, le plus bas et moins cognoissant de
(1) « .... Pour rien non» ne voudrions plus charger notre povre .peuple, sachant la nécessité où il est et les grandes changes, tant tailles et aatrement qu'il a portées et porte, à notre très-grand regret et déplaisir. » Ord. du 27 janvier15l3, PrAlnib.) , '
(2) Ord. du 26 septembre 1623, PréasH^,
276 HICTOIU DU CLA88B8 RDRAU» BN FftAHd.
« tous les autres, et par ce plus aisé à fouler, opprimer, of- « fenser, et natureUement a plus besoin que tous les autres de tt bonne garde, support et défense... Or le yi:ay moyen con* « siste en paix et justice, faisant vivre le bonhomme sous ayde « et protection de son roy en bonne, seure et amoureuse paix, « nmnger son pain et vivre sur le sien en repos sans être « vexé, battu, pillé, tourmenté ni molesté sans propos... » . Sur ces doctrines s'édifia une législation volumineuse, essentiellement préoccupée de donner plus de liberté d'action au cultivateur, plus de garanties et de chances favorables à ses^ entreprises, en détournant de lui non-seulement les excès, mais beaucoup des tributs qui grevaient encore son travail. Des ordonnances somptuaires, qui n'étaient plus des expé* dients pour des situations extrêmes, mais des actes économiques réfléchis et que les états avaient demandés, visèrent à ramener à l'exploitation du sol un peu des capitaux dépensés en luxe (1), taxèrent, en pleine abondance (2), le vivre dans les hôtelleries, où se perdaient en partie les revenus nobles. Tous les titres péagers qui ne dataient pas d'au moins cent ans furent soumis à une révision sévère (3) et leur produit formellemeut reporté de nouveau à l'entretien des chemins et des fleuves (4) . Tous les privilégiés se virent recherchés attentivement pour l'impôt des biens de roture qu'ils possédaient (5). Enfin, par des prescriptions continuellement retouchées, on s'efiforça d'équilibrer les prix et les revenus , mais cette fois elles étaient le complément d'actes adminis-
(1) Ord. des 17 octobre 1485^ 8 jain 1532, renouvelées en 1647, 1549, thei, 1663, 1565.
(2) « .... Combien qae de présent il y ait abondance devons vivres et soyent c à raisonnable prix et marché. » Ord. du 11 mare 1498, renouvelée en 1608, 1519, 1646.
. (8) Ord. de 1498, 29 mars 1616, 24 août 1632. (4) Ord. de septembre 1636.
(6) Ord. d'octobre 1464, mars 1483, ocU 1601, 18 Juillet 1686, avril 1640, juin 1643, mars 1646, septemore 1660.
um III. ->— BBOxnkn faitii. — chapitiis yi. 277
iraiifs qui avaient rois la production et les échanges aa-dessus des réglementations arbitraires. On continua bien d*attendrede tarifs des marchés faTorables aux moins aisés (1), mais ce ne fut qu'après avoir rouvert la circulation aux marchandises en annulant tous les règlements locaux qui Tavaient fermée (2), en rendant facile et sûr aux gros transports le parcours des rivières (3), en donnant aux lois régulatrices des exportations une mobilité qui les fît chéir davantage aux variations des besoins (4).
Ce n'est pas que cette législation réussit toujours. Comme auparavant, on est contraint d'avouer souvent ses erreurs, et quelquefois aussi on les complique croyant les réparer. Faite pour des intérêts bien plus changeants parce qu'ils se forment au sein d'une société plus vivante, ou l'action individuelle a beaucoup plus de part, où conséquemment les buts, le^ moyens, les obstacles se modifient plus vite, elle rencontrait plus de difficultés, et, dans ses réglementations, devait porter à faux fréquemment. Ces réglementations avaient au moins l'immense mérite relatif de n'être que le fruit de notions inexactes sur la valeur, de ne point provenir de désordres jetés dans les fortunes par l'instabilité ou la déloyauté des monnaies, par les troubles publics. Leur mal, d'autres maux ne le commandant plus, restait limité. Elles empêchaient peut-être que la production n'atteignit tout le développement possible, mais n^attestaient pas une production rendue insuffisante par l'état général.
Aussi, soit parce qu'un respect réel du travail en dériva,
(1) Ord. du 28 oclobre 1531, Ujanvier 1535. 30 jaio 1539, 27 m*» 1540, 7 novembre 1544.
(2) Ord. de mars 1502. 12 février 1507.
(3) Ord. de mai 1520, poar assarer la liberté do cours de la Seine; Cf. tontes celles relatives ani péages.
(4) Ord. de 1515, 20 février 1534, 20 novembre 1536, 27 mars 1540, 7 novembre 1554, 16 janvier 1557, etc., etc.
flê «ttTOlU M» CUiMB miAUi BR RKAIICB.
mit parce qu'elle troum aoviieat le. point et la. jHanière pour èUe efficace, cette législation est conlemporaine d'un immeose et universel accroissemieBt de la culture, du bien-être, de là oonditloa pmée. On Ut a sa date dans les historiens autant dé séduisants tableaux des campagnes qu'ayant on en rencoitfrait de tristes et de désolés, et que plus tard il y en eut; tous les do* cuments par lesquels la prospérité des sociâés se ma^rque» reô* dent alors le même témoignage. On voit rapidement la popula* tion augmenter: Le travail se portant partout, il se forme des transactions de toute nature pour la mise en produit des fonds. Non-seulement la terre délaissée aux jours malheureux, maïs tout le sol susceptible de recevoir Tceuvre de l'homme ou d'être atteint par son avidité en deviennent l'objet. Les cJal* rières des forets, les terres vacantes, les garennes que les sa» gneurs avaient rétablies à la faveur du trouble, cela ne suffit plus à ce travail ardent; les grandes futaies et jusqu'aux berw ges des rivières navigables tombent devant Iqi ; pour la première fois on se croit obligé d'arrêter et de punir, dans Tinn térét public (1), ce débordement de culture.
Comme les ordonnances firent de cet intérêt public, sous François I'', un moyen abusif pour récupérer le domaine royal, on pourrait mettre en doute leur attestation en ceci 9 mais partout on en trouve desemblables. Bodin, en 1^$^ (2), prend de cette extension extraordinaire de la culture un, argument pour établir, contre Malestroit, la suriabondance , de production : « ... auparavant, le plat pays et presqi^e les « villes étaient désertés par les ravages 4e^ guerres civiles <( pendant lesquelles les Anglois avoient saccagé les villes, a bruslé les villages, meurtri, pillé, tué une bonne partie du « peuple, et ravagé le surplus jusqu'aux os ; mais depuis
(1) Ord. de janvier 1528 sur les eaux et forêts, art. ?4, 38» | 3; Cf. Ord. de mai 1620.
(2) Réponse à Malestroit sur l'enchérissement de toute» chose*»
LIVRS 1U4 -^ DBirUàW PAATU* t ^CHAPfWS VI. S79
« ceat anft.^a a défirické uo pays infini de forêts et de landes, <& basti plusieurs, villes et villages* s En 1 558, un médedn du Mans, P. Bellony fii un Uvce (1) contre ladesIructicHides boîs par le labourage ; Bernard Palissy se plaignait de même (2) de ce que, saas souci de l'avenir, on avait « rompu, coupé, <& déchiré, pour lés mettre en Ued les belles forêts qu'on avoit (( jusqu'alors précieusement gardées. » Quelque part quç l'on r^arde, la fécondation du sol et l'aisance frappent les yeux. Bodin les montre dans le val de la Loire, dans les pUh* nés de Brie, de Saintonge, d'Auvergne, où « par les soins «c du peuple infini qui est multiplié dans le royaume depuis « que les guerres de la maison d'Orléans et de Bouif^ogoe a furent assoupies », il dit que Taccroissement des produits 4 amené une énorme augmentation de la valeur des choses ei du sol. Jusque sur les plateaux brûlés et dans les plaines rocheuses de la Provence, que notre agronomie actuelle laisse arides, sans recette, les colonies vaudoises ont fait surgir avec la fertilité vingt villes et villages (3).
Partout où s'offre un fonds à exploitei*, les bras le prennent à Tenvi, élevant daqs des proportions inconnues depuis lon*^ gués années, le. prix d^ baux et des salaires (4) . Les consom* matiops s'accroissent squs l'universelle activité, secondée bientôt par la rapide multiplication du numéraire. L'épargne se forme rapidement, et jamais, auparavant ni bien du temps
(1) Les Remontrances sur le défaut de labour et culture des plantes^ et de la connoissai^e d-tV^eHef ^ PaHs, 1568.
{X) Recette, yéritahle par laquelle tous les hommes de h fn^cê pourroni apprendre à multiplier et augmenter leurs trésors, édit. annotée pçr M. Cap, 3844, in- 12, p. ^8 et 8S.
(3) De Félice, Hist, d^ Pro^teslmls de France,
(4) Dans le cours du seizième, siècle, le domaine met aux. enchères l'afferme des terres vagues où vacantes dés forêts royafés du Maine et de l'Anjou, dont ji^o'aiora On avait acensé i'herbagn « poar p^it ec-vtl prix »; ailtt sont recherchées par des concurrents nombreux qui les fontiponter hren ^adessus dès prix anciens. Voyez la Déclarai', de février 1561, confirmative des baux adjugés.
f 80 HinOlU DIS CLAMBB RURAtBS Bf FftAHGK.
après, on ne put constater un plus grand mouyement dans la propriété. Jamais non plus ne fut plus générale et plus ardente Facquisition du patrimoine noble par les roturiers. Un sentiment général que l'on allait prendre possession, d'une manière déânitiTe, des progrès civils et d'une organisation de rÉtat en rapport avec ce grand développement des intérêts privés s'ajoutant à la passion des classes vilaines pour ce patrimoine privilégié, il en passa dans leurs mains une masse énorme. De 1520 à 1571, presque chaque année amène de nouveaux édits de francs-fiefs. Réduite à aliéner ses biens pour soutenir, dans les guerres d'Italie et à la cour un luxe encore inconnu, la gentillice trouvait autour d'elle, dans ses propres terres, un peuple aisé, avide des garanties et des prééminences qu'ils donnaient, chassant par ses enchères tous les autres acquéreurs ; et, jetée dans ces dépenses fastueuses à un moment où ses prélèvements étaient plus contenus par les lois, par la résistance judiciaire moins timide et plus efficace des sujets, où conséquemment la ressource de l'exaction lui manquait, elle avait un si grand besoin de vendre, ceux-ci en même temps obéissaient à un désir de posséder si intense, et, de vicissitudes en vicissitudes s'étaient acquis une influence telle, qu'en diverses provinces on vit abolir alors tout à fait Timpôt des francs-fiefs (1).
Mais ce progrès matériel puissant, général, simultané, la raison n'en était pas dans des causes économiques seulement. Jamais les causes morales n'avaient eu, pour exciter l'ambition et l'activité dans les classes agricoles, l'empire que leur donnait en ce moment le travail du droit. Le développement des intérêts réels avait vite conduit à la révision des coutumes décrétées depuis 1 554, et ces intérêts à leur tour lui empruntaient une force de croissance toute nouvelle. En chaque lieu, en chaque province à la fois il se faisait, eux présents, enten-
(1) En Bourbonnais notamment.
UYIB III. — DlCXltal PAMTU. — GHAPITII VL 281
dus, souTerains souvent, une détermination écrite, irréyocable des conquêtes civiles et sociales que partiellement leurs lents et courageux efforts avaient fait passer dans les choses.
H faut regarder avec quelque détail à cette réorganisation législative des conditions de la société : elle clôt le moyen ftge pour les classes rurales ; un autre champ, d'autres horizons s'ouvrent devant elles quand ce grand œuvre du seizième siècle est achevé.