‹ Histoire des classes rurales en France et de leurs progrès dans l'égalité civile et la propriétéChapitre 87 sur 145 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

SnVATim MATÉRIKLLB ET MOKALB DBS CAIIPA61IB8

Al^ SBIZIÈMB 8liCLB.

S I. — Le sol.

On se rappelle la fable des « Paroles gelées » dans le Paniagruel. Rabelais y semble avoir voulu montrer Féloignement où était son époque pour tout cet ordre seigneurial qui avait disparu aVec Charles VI, et l'étrange effet qu'en eût produit la résurrection un moment menaçante. Il n'y avait pas moins de distance des conditions et du caractère que la société venait de prendre par ses nouvelles règles civiles à ce qu'elle s'était trouvée auparavant, qu'entre ces derniers restes du moyen âge et la France de la Réforme. Autant s'y attestait à cette heure une vie libre, remplie, unitaire , qu'avant elle avait été dépendante, restreinte, fractionnée. Où dominait le petit nombre on voyait maintenant la foule, toutes les classes de la société sans distinction, actives, industrieuses. Une vaste égalisation des personnes s'étant faite dans la sphère des intérêts, et le sentiment individuel ayant les stimulants les plus énergiques, la possession l'appui le plus certain, l'esprit des perspectives infinies, une immense surface s'y offrait désormais à des existences dont on peut dire que tous las ressorts avaient été renouvelés.

198 BISTOIU OIS GLAffiBB ftimAUB ER nUHCB.

Dans la sphère agricole, surtout, les contrastes étaient iprofoods et accusés. Un autre plan du travail, un autre r^^me des terres, un cultivateur ayant d'autres mobiles et uœ autre conduite dans les faits, d'autres résultats généraux ou privés, par suite, ont surgi de cette réédification sociale. Gomme fait caractéristique, dominant tout ce qui a été conservé de l'anden état féodal et seigneurial ^apparai^^qt pfS4iatrimoine&-paysans que Cboppin désigne dans les « jui rura sua cduni et in rem « $uan^viUmlÊ€m /roelofit Myo^ûi. » Us n'avaient pus lété classés encore parmi les éléments iconstitufifs des choses ; exceptionnels, iJs n'avaient pas le droit de l'être : ils Font définitivement conquis maintenant. C'est à cause d'eux, parce qu'ik forment une partie considérable dç domaine rural, que la seigneurie proprement dite a tenu autant à se faire distinguer do^fief dmsr les nouveaux textes ; ils sembkut devdfrse^iiililtiplier de plus en phis dorénavant, dèveâii' h C(Ond!ftidii^t)i)î|i velle de la propriété; rancienne jtisflc^ voyant dès 1(M% renaître son intérêt propre parla pos/ibilifté de pfèlèVémenlè fmetueu^, s'est réservé avidement ses ^ii;^(6:. • ' > '

> li'état moderne de la cïilture, : cette ^pôsâéâBiotle^lM'Ve de tdus fiiutres droits sur les fruits qm ceux dék*ivântde la pix)^ pHélé ou de la* coiiduciion, eçt dbnc; dès* cette beute; tètMicL stitiié juridiquement Si la petite pi^opriéli,- qui eo^lbrmé' M manifestation essientielle^ et qui inaugfâre tinsi le nouvel ùtAtt matériel dvecune'puissancie.inoôntlue: en tèuia^trepa^s de l'Europe ; avatii longtemps n'est piàs eric0tièi [^leinënfréiàl libre si; m jet en juititê ; sÀn possesseur cofititiii^ à feuréir t:!ierteins services, à payer èertaînes redevdndes, à &ubirleu)*s vexations ou Ipurs abus en vertu dé^ titres qui ii*bni en rien le travaihîM sol' pour cau^y du moins entt^toit-ellê^le^ertiië prècbtijb de eietreste (]i^sujétion.'ElleseâtiefleUè QUe Cdrèea'.èxpàtfeionqtii bHMra (seÈ ûetbietB lietis.'lA- doiiitdëtè liberté ' ddmaiiiale existe d'ailleurs pour l'y exciter par l'^xenlplë^ i ^i ^ itlinime

LiYiiB. m«.r-r Muxitec.rAirnB.r^QBAnmyiiiy-«^§ i. tM

que l'adopUca^ du. .princi^ « Nullq terre sfms seîgiiecir » ait reo4ili VoUp^ iroi^i«n>r> tf a -à «pasi disparu kktalempni: ibeaùoMii^ 4elçvpe9cat;d!ayteuV8.éQhttp|)é>au. eeus.eu tant que «gne de sujétidU) grke aux atteints portées <a«iri'attriMkte'fleignea^ riauX'.piff la législation ootTeUe (1); l^ur: pleine^itMiépeii^ <lai)ce;.dQiiiieraià tous. tes quasinlomaÎDea, à toute iprèpriéié grevée rambition de rafiranchissement déÉnitif^ et renéim cette ambition efficace.

Au-dessous de ces petits patrimoines, de ces cultivateurs propriétai^s, 'lu cultaiise^a louage couvre à'peU prè^^tout ce qulraste dtt soL Ici la seute dorée <te tacohdtiction/iMilMmentsa nature -féodale ou patrimoniate distingue à préseni le&^jtuaftiona. Temporaires ou à tenjôurs <c temporariip pe^ fmêuX née «i#f(> mutii ^ y^ «'est sous ces seuls aspects que lés troiiTe Qfaopjpîa. Les engagemèirts perpétuels, toutefois, soÉt l^exception ; ils se rencontrent eneotie dans quelques hauit' à icensif ooatinués des Tieillesemphytéoses, et dans ce qui' reste eneore de mainnwrteê; mais la généralité est à termes fixes ^t prochains. iii'incMvidualité, garantie, stimulée comme à nulle époque-, a devante elle lïn- développement trop certain pour que, à môme de former de nouveaux" contrats, elle n*ait» pas fut les obligàtidiis indéfinies. Lia culture, en effet, est solicitée pa^ unoxoiisomudatioo qui jamais n'a été aussi active ; la- ré^ 4ribution fim juste du travail qui a suivi la restriction des charges fotidères et des abus a peuplé les ir>arcliés intérieurs.; laiéirculatiôn, moins oïiérèe et plqs prompte, -a» permis deJes fournir; depuis làiin dû quinzième sièole, T Allemâigfte, Tltelie*, TËspfigiie disputent à F Angleterre et auk Étets*Barbaresqtiep iesblés, lesKfiusy lies chanvres de^ffranee(^). Dans ee moïK-

(2) Bodin, uhi suprà, et Relations des ambassadeurs vénitiens, dans 1a collect. des Documents inéd. sur l'Hist 4e France, p. 262. Cf, Assemblée des notables de 1626, chapit. du Commerce. .. .

300 HinOIEB DIS GLAS8BS limALKS BN FRAIICB.

vement économique, en présence de Payenir qoMl offre aux intérôtSy lorsqu'en outre un accroissement continu du numéraire Tient tenter tous les jours l'esprit d'entreprise et faciliter les transactions, chacun sent le prix de sa liberté d'action: conducteurs et propriétaires ont le même besoin de mettre dans leurs engagements une mutabilité qui peut être une source de richesse.

§ 2. — Les hommes.

Le conducteur de terres, en tous cas, à plus forte raison le cultivateur de son propre domaine, n'ont, pour chercher dans la durée du contrat des avantages personnels, aucun des motifs qui autrefois dérivaient de leur condition sociale. Ils ne sont plus le vilain bafoué des FabUauXy rêvant d'enchanteurs qui le fissent riche ou puissant, mais qu'au réveil reprenaient l'infimité, l'exaction, la misère. Les lettres artistiques le montrent une tout autre personne, et les lettres politiques, l'utopie, la science économique, en l'ayant désormais pour objet, révèlent en lui une bien plus grande valeur.

Dans Rabelais, c'est un laboureur <( plein de jeunesse et de « vigueur, élégant en tousjinéaments du corps. » Le sort l'a fait pauvre, mais la nature a de riche et noble lignée. » Ses nombreuses épreuves, ses « fortunes plus merveilleuses que « celles d'Ulysses » lui ont singulièrement profité ; c'est à présent un paysan fin, délié, presque autant que laborieux; ce « laboureur de Papefiguerie » qui sait mieux qu'aucun tirer d'un champ grande subsistance, le faire sien peu à peu de précaire qu'il l'avait, et qui, trompant le diable même, en a gagné le bien (i). Aux figures sinistres des Jacques, aux vilains humbles, ridicules des Dicts^ aux campagnes ingrates, ruineuses qui rebutaient maître Renart (2), ont succédé un

(1) Pantagruel, liv. IV, chap. zlix.

{2) Roman de Renart, Branche xxiii.

LIVBE III. DBCXlillB PART». — CHAPITRE VIIi.<— § 2. 301

assidu et bon traYailieur qui inspire la fraîche gatté d'Eutra*^ peU des champs féconds et riants. Ce inonde rural anime de son aspect heureux j usqu^aux arides dissertations des juristes, qui empruntent aux écriTains latins les plus séduisants tableaui de la yie agricole (>our le dépeindre : Virgile, CatoD, Columelle, Varron tiennent autant de place dans le livre de Ghoppin que le droit même.

Aussi ce laboureur acquitte-t41 « gaiment » (1) une somme de tributs que hors de France aucun ne saurait porter ; et malgré les dépendances qui le dominent encore, il laisse deviner en lui la force et l'audace d'une émancipation comjrfète. A diverses reprises, les ambassadeurs vénitiens écrivent (2) que les nobles s'opposent à ce qu'on prenne toute l'armée dans sa classe, de peur a qu'ils ne se vengent en s'af-

a franchissant tout à fait des oppressions qu'ils endurent

« que dans peu le paysan ne devienne gentilhomme et les « nobles vilains. »

Ces étrangers, attentifs à découvrir les éléments de vitalité comme d'intrigue dans la France si européenne déjà du seizième siècle, font, à l'égard de son cultivateur, des observations que la différence des idées sociales de leur part rend caractéristiques. Us sont confondus par ces labeurs inépuisables, qu'on a vus défier l'injustice, et, il semble, s'exciter des revers. Que « pauvre, surchargé, n'ayant qu'une part a médiocre du revenu agraire, dont la moitié suffit à peine à « la rente du clergé et du fisc, » ce cultivateur paye ses devoirs ou ses louages, et prépare, bien plus, une reproduction continue qui fournit au marché des nations voisines outre le sien propre ; qu'il endure, enfin, l'état « d'extrême asservisse- « ment » où il leur paraît être, ils ne le peuvent com-

(1) Ambassadeurs vénitiens. «»

(2) En 1537 et en 1S61, notamment. Voiri^td., pag. 186 et 437. ^ji^

3M HMTOIM DK CLA88BS mU«ALC8 Bl riAIIC».

piendre (1)* G'étftit là, en eff^t, le lond intimé, 1^ tny^tère de la ^:ttiA9tape paysy^ei^qu^ ftltak^coonaitre dans sa teaditîoo; un* peu- sentir en soi < pour /pénétrer.^ Gei<a as- « servisisenient » , presque tout :éoenoim<}ne' da ivsie à œs (Jatce» on le «ait asses^, il ti-y avait qve le stîniulalnfr^ r>^aKté cbrile el de. la propriébé, leurs alternatires de si oemplet succès, leurs perspectiyes sédiiîaantes (|ui pussent en rbndè« des populations capables sans s'affaisser spusjui^, 11. eût été inabordable pour leurs métayers d'Its^ie, bifiairnieux. parties cependant quant à Tétat matériel « parce que dans ce mieux n'é^ tait pas rintérêt qu'imprime auf peipesdu labeur, aux luttes de Texistence le sentiment d'une individualité progpesçiye.

Les faits, justement, donnaient alors lepliiis.éclataat tëoioi^ gpage delà supériorité sociale acquise parla à, nos clasees agricoles, non eu égard aux époques passées uniqueinent, mais vis-à-yis des autres pppulations rurales. Conunent suffisait-il que la guerre sévit dans les plaines du Milanais ou de Rome, dans les champs Je T Allçnaagne, pour y arrêter la production au point que la France fût deveque le grenier de 1 Europe centrale? Elle, pendant la guerre de -cent ans, et pendant ses guerres provinciales,, malgré. so];iT4nai!chie politique, de mauvaises conditions commerciales, une économie publique plus mauvaise èpepT^., avait vécu ^^^$(\n j^jt^ql labeur,. €jt ce labeur y avaij, en dqfinîtiye, . profilé à ççyxqui Vexerçaient. Leurs troublçjs n'approchaient pas^, il .s'en, faut, de ceux que nous avions trayerséç ;;.ilçi auraient véc^ de, même si les causes inverses de celles qui faisaient notre prospérité agricole n'eussent paralysé çhezf. eux l'énergie di}. travi^a,. Us avaient maintenu leur Bersonn.el. rustique da^Bs.uuexondition d'infériorité civile et sociale (^ui le laissait imp\iisçqnt. Courbé encore sous la servitude et le vilainage primitifs, ne s' étant pas élevé avec la société par le droit, par, l^a ^possession, il ne

(I) rbtd., pagr. 92, 26Î, 409, 504.

Li VKB III, -^ DHDxiÉani PsuinE/ 4— cbafitiie itiik -**• § 2 . ^o^.

pouvait la sujyreidans leë besoins qqe comportait en elle Ufl^' action potitiqike.plas forte^ qui ne faisait que grever le ^ratail sans eneîter son itttérât. ' ' • ; ,, .

. . Aossi^ cpiel Gonlrasté cfes passions qui là agitent les classe» mrakeai^ec. celles dont les nôtres* étaient 'animées ^ En 'Alle^ magne la Réforme snsdte de leur patt la gn^re s6otale>; eti* FvaQce^la seulaLorraine exeeplée, des luttes toutes poMiqneéy oes mojaveraentaiiés de l'esprit et de la csonsciençe^ qui ne se communiquent à toMes les classes que dans un pays où la personnalité a atteint, à tous les degrés, nne»séeuritéjuridique et réeUe suffisante |>onr qu'à cause de ces intérêts nraramroif soHeafabte en. toutes d'oublier les intérêts positifs. Quelle dwtance, ^lemeni^ des^.sëtisfaetions chenchèes dans ees lutt^ paff le: «paysan étradgen^ a l'état pei'sonneloù- était le paysan français 1 -Que sont !les IMwth et bt^garâs d'Angie^^^ terre, qiiersoni le& paysans de Soqabe i A jpeine no»serfe«et <iios^ v»mns du treizième siècle. Ils* demandent la lit>erté. civile ef la limitation des redevmices:, l'aboIitiDn du serrage et le règles ment des couiume»(l)yiet>jlstneirobtîenaeat pas-au même pointe. Nos clauses rurales primaieni alors celles^^^ dans ledè* veloppement personnel comme*, en tout templs^ellèlsles avaient dépassées par lés conditions eirikis« . * < i .•

Ne voat-onpaSiFroissart rempli d'étonnement par le nombre des «erfs anglais {t)y et déplorer {eur.sort quand^ à gépérale^ ment parler ^.toutes nos campagnes étatenilibre&I D^ns lé sei^ zième siècle, lorsqu'elles lie. faisaient garantir ipar^krjuHspni-» deUCc^ les avaatages que j'ai analysée précéderitment, «le l'autre oMédelaMan^chelecuhivaleur nesubissaii-ilpas les etxcèsd'un illégal mélangé: de servilité et de vilainage, sous lequel ré-»

■ I ' i y ''».>• jtj*

.. a) ICoir Th. Wright, ubi ^fiprà,.eix\^^ Mticle^ii^ pd^ys^^^^t ^ilftb^.^f de Lorraine, dans Gnodalius, Rustic. lumuU. vera feïAtorta, et dans A. Weil, Guerre des paysans.

(2) Chroniques^ chap. lxi^iv. . , » ^

304 HISTOIBB DBS OLASMS BimALS8 BN PBANGB.

gnaient, presque avec les procédés de la servitude pure, tous les abus de l'arbitraire seigneurial, des garennes, de Taction fiscale, et qui, laissant au seigneur la faculté de déplacer son tenancier» de lui ôler sa tenure, permettaient sons Henri VIII, par exemple, dans les comtés du sud une expulsion générale du cultivateur pour substituer à son labourage des dépaissances plus fructueuses (1 ) ? Que seraitrce si Ton regardait au nord de l'Allemagne où le servage complet existait encore, pour la généralité des classes rurales, en 1 780 !

A la vérité, la revendication du droit pour la personne n'avait pas eu lieu seulement plus tôt, en France ; elle y procédait de faits qui commandaient essentiellement cette différence des passions et du but. On n'y avait pas seulement vu les vilains de Normandie se soulever au nom du droit, au onzième siècle, quand le cultivateur d'Angleterre restait silencieusement sous sa rigoureuse dépendance, et, tandis que nos roturiers déjà libres, enrichis, orgueilleux, s attiraient les railleries de la gen^ ttUiee ruinée et contrainte de leur vendre ses biens, celui-là ne faire encore, avec un bien qioindre succès, que ce qu'ils avaient fait, eux, deux cents années avant. Le droit y avait été toujours l'aliment du travail. Ils s'étaient rendus le prix Tun de l'autre, en sorte que les classes rurales s'étaient élevées sans cesse dans la sociabilité lorsque, hors de France, elles n'avaient pu guère conquérir que plus de sécurité économique. De là la grande différence dans l'histoire de notre personnel agricole avec celui d'Angleterre ou d'Allemagne, par exemple. Ici, il n'a grandi qu'en intérêts matériels; l'utile en lui fut entouré de plus en plus de respect, d'avantages, non l'individualité sociale. Lorsque les classes rurales de France avançaient dans les facultés civiles, égalisaient leur condition propre avec les plus hautes, manifestaient dans la propriété leur

(1) Voir Tarner, sar ce régne, et Burnel, Abrégé de l'histoire de la Réforme, p. 44 et 83, cité par Montesquieu, Esp. det lois, liv. xxii, chap. xiv.

LIVRB III. — DBDXIÉIIB PAHTIE. — GHAPITRB VIII, — § f . 305

yaleur sociale, là on éteignait sous des satisfactions de pare agronomie leurs revendications les plus autorisées et les plus menaçantes. Voilà pourquoi ces revendications restèrent tardives et si peu efficaces ; pourquoi des satires du paysan anglais plus véhémentes, contre la seigneurie, que jamais il n'en fut répandu en France (1), et qui attestent, dans le quatorzième siècle, un état rebutant d'inégalité et d'oppression furent loin cependant d'avoir les mêmes suites civiles : voilà pourquoi Luther était contraint de désavouer au nom de la Réforme les violences des paysans allemands, tandis que les nôtres, prospérant sous un travail individualisé, n'étaient attentifs qu'à des agitations pour la croyance ou le pouvoir public • pourquoi aussi le progrès avait eu lieu pour ceux-ci d'une manière constante, malgré les plus déplorables conditions de fait. Voilà de même pourquoi, dans le monde agricole de France, ce progrès se fera, à partir de ce siècle, plus péniblement encore peut-être qu'avant, mais sera plus tôt complet et définitif que dans le reste de l'Europe. Ici, en donnant au cultivateur des modes et des chances de travail meilleures au sein de son asservissement, on a trouvé, de meilleure heure les vraies lois économiques de la culture; on à créé en Angleterre, par exemple, une agronomie que pouvait admirer déjà Commines (2), et dont la supériorité apparaîtra surtout dans les derniers règnes de notre monarchie; on a fait naître en Allemagne, bientôt, un^ véritable prospérité rurale et une puissance de fait incontestable pour le cultivateur (3).

(1) Notamment la messe de Drankards, où l'on trouve ce Pater: cDiea t qui as misiafoale des paysans au service des clercf, des gentilshommes,... € fais que nous vivions de leur travail, que nous possédions leurs femmes, « et que nous paissions nous réjouir de leur abaissement.... Deeonan labo- « ribus vivere, et eorum uxoribus ult, el de martifkatione t onrni gaudere ; » dans Tb . Wright, ubi niprà, p. 35.

(2) Ubi tuprà. « Entre toutes les seigneuries du monde dont j'aie conjiais- « sance où il y a moins de violence sur le peuple, > dit-il, c c'est l'Angleterre. »

(3) VOrdre des paysans était devenu là une véritable classe moyenne

306 H18T0IBB DBS GLAS6BS RCEALB8 BN FBANGB.

jEn Tua comme en Tautre de cfi» deux pays, toatefois, on a maintenu par là la classe agrico}e dans Tinégalité jmidique, sous le droit servile, sans patrimoine propre, sans intérêt moral dans la civilisation^ avec une force dont ne put triompher même Tinfluence de 1 789, et qu'il a fallu Fébranlement de 1 848 pour altérer un peu profondément « Le niveau du développement individuel est resté assez bas ainsi, dans la Grande- Bretagne en particulier, pour que le servage et la sujétion contmuent d'y former un objet de profit seigneurial qu'il était difficile, ces dernières années encore, de soumettre au ra* chat (1), et pour que, de notre temps même, sous l'invocation de lois de servitude proscrites du droit français à toute époque, des seigneurs aient pu donner le monstrueux spectacle de la dépossession de districts entiers.

C'est dans ces avantages économiques que les ambassadeurs de Venise voyaient le contraire de «c l asservissement : » par là ils méconnaissaient tout à fait le cèle et l'esprit dq paysan de France. Aussi peu luji furent faits ces avantageis papr suite de conditions de société propres à notre nation, autant il en sacrifia aiséqsent l'intérêt pour > acquérir ou étendre le droit personnel^ La fin du sekième siècle ,èadmioait une des preuves les plus marquanteSf dans la part qu'il prenait aux guerres de religion. Avant, on pourrait. 4ite que soit k seigneurie, soit la royauté j'entraiqent dans des vicissitiKles cpii dépassent ses conceptions.et ses forces; mais à cette heure o'est volontairement, pourra plqpai;t, qu'il -entre dans les lutte; publiques, et que, sans intérêt visible sinon d'associer son existence ^ la vie morale ou notre civilisation s!iest alimentée, il y

«gricoie, ayant en réalité une aatorité sociale et politique t^ès «grande» mais lana auennea garanties ipersooneiles- de droiu •

(1) Le Parlement poursuit ce travail de rachat depuis 1841. En t8&2, il avait donné lien i onze aetes oo biils, et à une enquête {Aets and évidence an eojp^holdt enfranehimmente) qui fait connaître très-exactement l'état léod^l actuel d'une partie du sol anglais.

LITHB lU. — - DBCXlim PA9KTIB. — GHAPinS TIII. -—§2. 307

potnpromet sod bieii-étre jasqu^aux dernières limites. . Il pourrai détnure feiiieste encore oppsessiC de la seigneu* rie ; il n'y P^^ ^fuedans quelques Ueax^ restés par des causes spéciales en dehors desprogrès-cinls. Les seigneurs qui abu* sent suscitent ; sft désiertion ^ non sa réTolte : il quitte leurs terres ppur d^autres plus sûres» fort de sou droit individuel , certain qu'il e» sera protégé partout, même dans les conduo* tions de mainoioHe où il ne fait aucune difficulté de porter son tr$iv^l.(l). Facilitaient aussi, ènpassant au calvinisme, il anéantirait les diipes et toutes jredeTaoces de TËglise ; c*est lui cependant qui lui obéit et lai défend le plus (2); même dans les portions du pays où 11 se r^re d'elle, à peine lui conteste^tril son tribut;, en Saintonge, par exemple, il se borne à en faire le prix de la tolérance du clergé pour la nouvelle religion ; <( ... Plusieurs gens de. village », dit Palissy, «demandaient d^s ministres à leuro curés ou fermiers (les fer* « miers desldimes), ou autrement disaient qu'ils n'auraient a point dedismes ^; le pis qui y .arrivât, c'est que ceux-ci se vissent réduits, pour les avoir, à. faire exhorter les paysans par les ministres ou à suivre les. prêches (3). Ce sont les autres classes qui attaquent l'immunité et les prélèvements ecclésiastiques ; ce sont les catholiques Etats de Biois qui les déniQnfiœt (4), Le ,<m]:tivateur ne s'associera que bien plus tard à cette réaetiotti^ quand ce deviendra le besoin puMic de mettre le trawl rural dans des conditions efficaces de pro^ duçtipUi quand ce, sera la j^éoccupation forcée, universelle d'égatis^r les chaînes entre, cqux. qui labourent et ceux qui

<l^'6)>tit Primitif' I*'* ah gfftnd nombre pegsa ainsi de Normandie et de Picai^ie. ( « Prcuertim à ficordlt^. «^ i^PetMlrid, ».dit DamouUB) dans les mainmortes de Bourgogne. . « ,

(*) f)é t'eiicej Hm/. àetfroHëê l^t, p. é2, 166, 306.

(4) Le carieux et pamphlétaire budget «joe Frqmenteaa a publié sous le litre de Secret des finances de France, eut particulièrement pour but et 'pour effet de signaler l'Église au fisc royal.

prélèvent les fruits du labour, et que les dîmes auront pris, faute de garder aucune raison morale, tout le caractère des autres droits que ne justifiaient pas un contrat de culture ou une convention préalable de sa possession.

. Que nos classes rurales suivissent, ainsi, en dehors de tout calcul matériel, les terribles jeux des passions publiques au seizième siècle, qu'elles y compromissent, comme on le verra tout à Theure , leurs intérêts d'utilité au delà de toute prudence , ce n'est pas uniquement l'attestation de ce spiritualisme social qui restera toujours, quoi qu'on fasse, l'honneur de notre patrie ; rien ne donne une démonstration plus forte de la supériorité de leur condition légale ou réelle, relativement à ce qu'elle avait été auparavant. Combien il fallait que le droit nouveau mît ces intérêts au-dessus des stimulants de révolte apportés par la Ré- Corme, pour que, leurs conquêtes n'étant cependant que trèsrelatives, la constitution du travail, la hiérarchie des individus et des services laissant encore d'excessifs abus se produire à la faveur du trouble, elles ne compliquassent pas d'une guerre sociale ardente le mouvement des esprits et des luttes politiques ! On pouvait, comme les ambassadeurs vénitiens , les dire a asservies » en regardant aux exactions privées et publiques que subissaient leurs entreprises; malheureusement on sera en droit de le dire bien plus tard ! Mais, dès que l'on compare à leur condition ancienne l'état personnel qui leur permettait un tel rôle dans les événements , on ne voit que plus évidemment, au contraire, de quelle force graduelle les avait doués la constante association du travail et du droit, et quelle vitalité sociale sans exemple autour d'elles elles trouvaient à mener de front et l'une par l'autre, depuis trois siècles, même au prix d'une rétribution insuffisante, l'œuvre agricole et les conquêtes civil es.

LIYBB III. DBDXliU PAITII. — CHAPITBB YIU. — § 3. 309

I a. — L'Opinion.

Un plan nouveau pour les intérêts et un plus haut degré dans la personnalité ne sont pas les seuls fruits que les classes rurales retirent du mouvement d'idées et de faits du seizième siècle. Une disposition générale des esprits en est née, qui élève de plus en plus dans les préoccupations publiques les conditions de la culture et le sort de ses personnes. Soit que le protestantisme, soit que les passions catholiques les animent, ces préoccupations seront également ardentes et efficaces. Les ordonnances que feront Birague et les états de Blois ne resteront point, en cela, inférieures à celles de THospital : dans toutes également et dans les écrits de critique ou d'utopie sociale, les abus seigneuriaux, les vues juridiques, les mesures d'administration, tout ce qui pouvait aboutir par des changements dans Fétat individuel ou par la modification des réalités à un régime agricole moins injuste et plus fructueux seront désormais, comme le fond vital de la société, l'objet des mêmes sentiments et des mêmes efforts.

Ces classes ont désormais pour elles l'opinion, et par ses manifestations elle va servir à leur avancement. L'exaction, les « gains déshonnêtes » (1 ) où qu'ils se montrent la soulèvent^ maintenant. Cette désertion forcée dont je parlais tout à l'heure, qui avait jeté sous les mainmortes des cultivateurs libres de plusieurs provinces, non-seulement Dumoulin, un juriste, s'en indigne, mais le public, qu'avant la fréquence de faits pareils y eût rendu indifférent (2). Ce public, aujourd'hui, demande aux lettres la peinture audacieuse des vices dont le monde rural surtout avait souffert, et se plaît à des vues de réforme d'une hardiesse jusque-là inconnue. Le progrès relatif lui est de peu. Facilement le présent lui semble le pire. Aussi voit-on

Rabelais, non content d'avoir fait son laboureur d'aussi haute

(1) Expression de Palissy.

(2) Voir dans les Ambassadeurf vénitient, la Relation de Suriaoo, p. 40».

310 nnroBi mi clames Einui» m fiakcb.

naissance que les plus nobles, le montrer « pitoyablement « navré et tant mal en ordre qu'il «emble^chiypé èschiens ^ . En mettant en relief 49AS ses ^léggoiries profon^les les, maux de rétat social, ce bigarre géipie. n'en Mtaque aucun plus r6« solûment que ceux infligés à la culture et «u personnel rural* U ne lui .suffit pas de poursuivre de ses sarcasmies les ran- (onnements des seigneurs, les extorsions du fisc, .les désordres de la guerre, les abus d^ juges et des gens d'église, lieux communs rebattus- des ordonnances et .des états ; c'est le mal universel et capital .qu'il décoi^vre à tous les yeux« Son Panui^e ne viçnt pas seulement de France : dans les quatorze langues du continent il raconte ses souffrances et sa faim démesuréCf appelant Taversion ou l'hostilité œnlre k sujétion seigneuriale, contre cette non-liberté agricole sous laquelle s'affaissait le laboureur par toute l'Eluix^pe (1). .

Si, de plus, dès cette époque d'ardent examen les dédions,

l'iniquité, les excès qui rabaissaient et stériUsaientles campagnes

ont toutes les lettres pour adversaires, dès lors apparaissent les

auteurs de qui on apprendra. à féconder par l'art. agricole le

travail auquel se dépensait depuis si longtemps tant de vîvace

courage (2). En cela, renseignement . revêt un caractère

élevé, religieusement social si l'on peut dii^, qui affermit

ce courage patient d'une consécration morale, ea rehaus^

sant rutile par la (iomplète notion de sa fin spiritueUev^NulIq

« nature ne produit fon> fruit sans^ extrême travail et dou*

« leur » , écrivait Palissy pour donner aux labeurs Jéur raison

providentielle ; aveo moitts d'élévalira, mais dans les mêmes

vues, Bellon disait, à côté : c< Puis donc que la terre peut ret

a cevoir amendement de votre aydé et vous rendre une dtme

(1) 11 faut voir rar Tœsvre soeiale de jflabet|i^is Viikgénïeusfi, Légende, (|e M. Léon Noël.

(2) De 1&35 à 1570, la Maison rustique et les rftpsbdies agronomi^tHes de Liebaul e( Estienne earenl trente éditions.

LIVKE III. — DICXIÈIIBPARTIB. — GHAPITHK THI. — § 3. 311

a de profit, tout ainsi ne vous deye? épargner pour elle non « plus qu'elle ne se lasse pour yous ». L'économie rurale se manifeste déjà sous soh siens moderne, à Trai dire philosophique (1), de science dû développement de là société. On montre dans Tàccrbissement de la culture non la source sûre seulemetif de restauration, pour cette société de nouveaii affaiblie sous la guerre civile, mais la seule légitime, le seul travail étant donné poui^ fondement juste au bien-être privé. Et ce travail, on le convie à maintenir, à augmenter ses efforts par tous les stimulants moraux. La chronique latine d'un affranchi accusé de maléfices à cause de sa continuelle réussite, et qui se fit absoudre en amenant au forum, à défaut de ses labeurs quotidiens, de sa vigilance assidue, ses enfants forts et dociles, ses araires bien faits, son bétail sain et vigoureux, tous les écrivains la reprennent alors, l'accommodant à leur époque, à leur localité propre, et la donnant en exemple. Elle est dans Bellon, on la trouve dans Palissy, peu après.dans Olivier de Serres. Et de fait, il était de notre vaillante race de travailleurs, ce laboureur d'Italie que Pline a illustré (2), un de ces paysans de France que jamais labeurs, privations,' mépris, si durs qu'ils fussent, ne détournèrent de leurs soins infatigables ! on aime à lire dans l'agronome manceau (3), comme une peinture éminemment nationale, cette naïve traduction du conte romain : « .... C'est que depuis « vingt ans, quand commeiiçay à me tenir en ce pays et qu'il a me fallut beaucoup de gens pour mon labourage, ne varlet, a ne chambrière, ne fils, ne fille ne se coucha après m'bi ; et ai c< esté le premier levé ; et aussy mes bestes et labourages ont « prospéré selon ma diligence. »

(fy c Une philosophie, » c'est ainsi même que Palissy appelle ^on ^o^ seignement.

(2) Hist, nat,, liv. XVII, chap. viii, 4.

(3) Ubi wprà, p. 93.

3lt amoni ns ctusn rlralbs ni fiahgb.

I 4. — L'exploilatioB et les mélbodes.

Le cultivateur du seizième siècle, fait éyidemment pour un autre rôle et de plus hautes ambitions que celui de Charles V ou de Charles Yil, n'avait cependant ni des moyens agricoles, ni des procédés proportionnés à ses progrès personnels et à la demande de production, d'entreprises du vaste marché ouvert en ce temps devant lui. Ainsi qu'encore nos travailleurs ruraux ne possèdent qu'un outillage grossier et restreint, ainsi qu'ils suivent obstinément de vieilles et pauvres traditions de culture, ainsi on les voyait à l'époque dont je parle. Des causes dont on sait maintenant l'origine, la force, et qu*on verra durer sous d'autres formes et se fortifier encore, les ont maintenus dans cette infériorité agronomique. Le travail obstiné à l'excès et le temps sont restés et, à tout prendre, sont encore presque les uniques auxiliaires de leur industrie. Ce sont les seuls auxquels le propriétaire du sol, quand il eut besoin de plus de revenus, sut faire appel, les seuls à plus forte raison où put recourir le laboureur. La société doit d'avoir duré à ce que ce laboureur ne refusa jamais ce travail énorme, comme il doit, lui, sa valeur sociale à ce qu'il s*y réfugia toujours patiemment, pour reprendre son lent et pénible acheminement en y refaisant ses épargnes anéanties.

I^s coutumes, en ne se préoccupant guère du mobilier rural et de sa répartition entre le bailleur et le preneur de terre, répondit donc à l'état des choses. Les seules contrées avancées, les pays de fermage, ceux de cultures industrielles font figurer dans leurs lois le mobilier d'exploitation par la distinction des Catheux d'avec les autres biens. Elles considèrent en général le preneur comme propriétaire des ustensiles agricoles (1), et même de mobilier de prix, tels que les cuves et

(t) Normandie, art. 517, 518, Touraine, art. 226, Berry, chap. iv, art. 5.

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