LIVRE^ III. — DEUXIÈME PARTIE. — CHAMTRE XI
riche pour soutenir des frais d^Etat plus hauts et une énergie plus éprouYée, les classes productrices étant onérées davad* tage sans cesse, leur travail et leurs forces décroissent au contraire ; et de même que ta condition faite à leur personne et à leurs intérêts est analogue à l'état (qu'elles avaient eti sous Varbitraire seigneurial, la même détresse se répand dans rÉtat qu'autrefois dans la seigneurie. — Au lieu du seigneur, les agents ou les entrepreneurs [fermiersy traitants^ etc.) du fisc public Jes taxent maintenant et les exploitent à l'excès ; en place de l'ancien droit féodal qui les comprimait dans une infériorité civile sans horizon et isans ressort, l'impôt les courbe sous un niveau plus abaissé chaque jour et cpii, chaque jour un peu plus, resserre ou paralyse leur activité ; aussi laissent-belles la- production impuissante pour l'existence nationale. En reformant pour son compte les anciens vices, cette royauté dévoyée aboutira à la même impossibilité de vivre que le régime qu'elle avait détruit en grande partie pour cette cause ; elle en sera détruite à son tour. Les pnblicistes par qui ces vices sont, à la fin , démasqués en elle auront toute autorité pour l'assimiler à ce régime. Lui, toutefois, n'était pas comme elle responsable d'un grand pays, ses défauts, conséquemment, d'une portée pareille. Un de ces écrivains marquait très- justement cette différence quand, dans une agression détournée, il disait du gouvernement féodal : « C'était un gouvernement imparfait, qui dans ses plus beaux « jours était susceptible de grands abus, mais peut-être moins « destructeurs que ceux qui se sont glissés depuis dans d -autres c( gouvernements imparfaits dont la forme était régulière (1 ) . i» Mais aussi aveuglément le pouvoir royal sortira ainsi de sa tradition, aussi ardents et tenaces resteront, se feront le besoin, le6 swtiments, les efforts de libre et égale individualité
(1) Éphéméri'des du citoyen^i, f, année 1767 ; 'Note sur un article rèVatlf àl'admiiu&Uatian des chemins.
au sein de la masse que cette réaction sacrifie. Le jour où la pente en devient ostensible voit s'ouvrir y de la part de ces intérêts menacés^ une lutte opiniâtre contre les voies qui y mènent, les éléments qui y attirent, le système qui les suit. L'avancement social, le développement de la personne dans l'aisance et dans le droit, ce progrès privé et public où tendaient tous les efforts antérieurs, et dont la royauté avait paru ou avait été faite le moyen, devenant tous les jours plus incompatible avec le régime de l'inégalité, l'antagonisme est rendu de plus en plus profond entre ces intérêts et ce qui, de l'ancienne dépendance individuelle et foncière, subsiste ou prétend à revivre sous d'autres modes.
Dans la culture, dans les classes rurales et tout ce qui se rattache à elles ou en dépend, cet antagonisme se résume ayec le plus d'évidence et dé force. Là, l'inégalité est sensible par tous ses côtés, dans l'assiette de l'impôt, dans l'amoindrissement de sa surface, dans les vices de sa perception, comme dans la source même des plus lointains effets que cette perception vicieuse produise ; de ce siège principal de la vie sociale, elle se répand à tout ; là seront donc le lieu, les agents, les moyens souverains de la lutte. Là, aussi, il y a des désirs, des ambitions, des besoins trop vivaces, ayant triomphé de trop de courants contraires, et qui viennent de prendre sous Sully trop de vitalité, pour qu'avec le levier du droit dont les a pourvus le seizième siècle, et celui de l'utile que les proportions et le mouvement donné maintenant à la société rendent si puissant, ils ne maîtrisent pas, en fin de compte, cette restauration de l'abus et de l'oppression. Ce ne sera pas sans une action longue et de très-grandes souffrances, sans descendre de l'état le plus prospère, aux pires conditions, passer par les alternatives détestables du bien-être et de l'épuisement, et emprunter à l'excès du mal son irrésistible mais déplorable raison ; car la royauté oscille à diverses fois de ces tendances
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réactionnaires à son rôle ancien : avant d'entrer tout h fait, sans même se contenir devant la détresse du cultivateur et de la production, dans ces voies pernicieuses, elle reprend avec plus de vigueur et de génie qu^à aucune époque le travail de simplification des rapports sociaux, élève très-haut, avec la puissance sociale, les intérêts de personnalité et de possesdbn; et ces périodes intermittentes de fécondité donnant véritable* ment plus d'action encore aux retours de l'injustice sociale, les classes rurales ne sont que plus rudement précipitées. On verra donc leur victoire naître non de leurs actes propres, mais, au dernier terme de leur faiblesse, de Timpuissance où l'excessif usage de cette action réactrice met ceux qui la conduisent ou en jouissent. Alors, toutefois, il n'est pas seulement évident jusqu'à l'excès que tout développement national reste impossible sous elle : le danger qu'elle fait courir à la civilisation, la violation qu'elle porte aux droits et à la destinée de l'homme ont accumulé contre l'état de société qui l'engendre et le pouvoir qui l'a suivie et accrue les efforts intellectuels, les besoins économiques, les passions ; rendu universelle la pensée qu'eux durant elles dureraient fatalement, et créé une nécessité publique de leur destruction absolue par la reconstitution radicale des rapports de personne, de choses et de gouvernement.
Voilà le sens général des faits qu'entre 1610 et 1789 l'historien des classes rurales rencontre dans l'étude du développement économique et social de notre pays, et dont il me reste à placer le tableau dans le cadre, trop étendu sans doute pour qui me suit, quoique trop borné pour la science, où je cherche ici à présenter leurs vicissitudes et leur rôle passés.
I 2. — Administration agricole de Richeliea, et comment les vices sociaux
en paralysent l'efficacité.
Un régime qui demandait au cultiTateur la majeure portion des charges d'État, et grevait le travail au lieu du revenu, devait vite atteindre, pour peu que la dépense fût accrue, toute régularité d?aiUeurs • supposée maintenue dans, les perceptions, la mesure de ce qui pouvait être acquitté sans entamer les moyens de reproduction. Il fallait donc plus que Tordre ou l'économie, plus que de savoir garder la justice dans la levée de Fin^pôt et une sévère administration des dépenses, pour maintenir, dans la société du dix-septième siècle, un travail agricole proportionné à la grande existence où elle tendait. A la royauté qui se faisait alors plus que jamais le centre, Fâme de ce progrès ardent, la science et l'art de l'économiste étaient nécessaires ; plus habiles, plus ingénieux à proportion qu'on avançait, parce qu'à proportion les ressorts de l'activité personnelle étaient plus gênés ou altérés; plus sûrs, plus résolus aussi, une continuelle réforme des institutions étant l'unique, et, encore, l'insuffisant moyen de donner au travail la vitalité. Que cet esprit gouvernemental fît défaut ; qu'à sa place, bien plus, régnassent ensemble l'idée de conservation stricte de ces institutions vicieuses et un esprit de stériles dépenses ; que [9$ charges publiques s'élevassent, étant de Oioiqs ejn moins également réparties, pour satisfaire les folies dp cour e^ la vénalité des grands outre les exigences normales de rii;tat, l'équilibre pompu entre la faculté de produire et les besoins on verrait la condition de chacun s'empirer et la détresse se faire.
C'étaient des dispositions de ce genre que les successeurs de Henri IV et de Sully avaient installées au gouvernement. Aussi, dès 1614, la richesse avait fui des campagnes; une population à qui la culture cessait d'être profitable refluait en
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mendiant des champs abandonnés sur les yilles (1) ; un trou* ble économique profond, et que rien ne motivait sinon le dé- Teloppement des vices sociaux, arrêtait déjà l'impulsion prise des dix années antérieures, laissant voir quels rudes écueils trouveraient les intérêts ruraux, toute la classe taillable, dons les nouvelles voies où se portait l'action nationale.
Ces intérêts, toutefois, se sentaient alors trop de fonds pour n'être pas moins émus de ce désordre inattendu que de ce qu'il présageait. Ils semblent en prendre occasion, simplement, d'afBrmer à nouveau leur droit, et de chercher dans un gOfH vernement plus concentré et plus inspiré d'eux plus de certt* tudè d'en jouir et de l'étendre. Les Etats de 16i4, les Nota* blés de 1617 et de 1626 ne paraissent pas avoir fait d'autre oeuvre. Successivement ces assemblées remettent à la royailté la garde des principes sociaux qu'avait dégagés le seizième siècle, la charge d'ouvrir à la personne le développement où ils l'appelaient, lui faisant en même temps que ce dépôt, comme le programme civil et économique de l'absolu pouvoir qu'elles lui confèrent.
Dans l'ordre privé l'abolition définitive de toute servitude personnelle (2) , la réduction à sommes ou à quantités fixes des droits seigneuriaux non encore délimités et l'abolition formelle de ceux qui n'avaient plus de raison d'être ; dans Tordre adiniiiislratif et économique, une justice équitable, efficace, qui châtiât les^xcès d'un reste tyrannique de seigjïorat;. la destrudtion des châteaux inutiles et la défeinse du territoire et derrière lesquels ces excès pouvaient s'abriter; la cessation
(1) Voir divers édits portés à cetle date an sajet de la mendicité,
(2) Le gouvernement royal est resté en ce point toujours en arriére de ropinion ; l'esprit judi!Ciaire, qui marcbaît encore avec elle dans ces^qiies* lions» aurait dû l^'entratn^r, pOjLfrt^nt. Un^arrêi du parJemept de, Paris, défi 157 1 (ter juin, président Séguier; maintenait raffranctiissement fait par le roi de serfs ou mainmortables du Charolais au détriment du seigneur, sous celte seule réserve : « en payant par lesdits sujets indemnité au seigneur. »
348 HISTOIBB DBS GLASSB8 RURALES EN FRANCS.
des anoblissemeots et de tous moyens pour les non-nobles d'exempter de Timpôt leurs terres ou leur fortune ; une assiette, une levée plus justes et la rentrée plus sûre aux maios de rÉtat des contributions de toute sorte ; des obstacles contre la concentration du sol par acquisition ou autrement dans les communautés religieuses ; enfin, que la nation tout entière fût donnée pour débouché à sa propre production par la suppression des douanes intérieures, et les douanes frontières ouvertes à propos devant l'exportation pour entretenir dans le travail agraire, industriel et commercial à la fois une activité constante, voilà ce que, sous l'empire des désordres qu'on avait laissés ou fait se produire, en même temps que sous l'inspiration des besoins ou des buts nouveaux, ces intérêts, dès 1614 (1), demandaient au gouvernement royal.
Il était urgent que ce gouvernement s'y^ résolût, tant les Jeannin et les Goncinî avaient conduit vite les champs à la stérilité et perdu les ressources quand Richelieu reçut le pouvoir. Pour s'y autoriser tout à fait vis-à-vis de l'esprit de réaction sociale devenu par eux très-fort, il se fait tracer une fois de plus, par les Notables de 1626, ces voies qu'il croyait faciles auprès des grandes choses qu'il méditait ; après quoi il exécute, comme le plus simple détail de ses conceptions, les plus considérables des actes qu'impliquait la volonté de les suivre.
Ce politique accusé de si peu de respect pour les personnes par l'histoire n'a rien édicté, inspiré ou accompli en matière d'économie publique ou de droit civil, qui ne découle de la plus vive notion de la valeur individuelle ; de même que Sully, il n'attend que d'individualités libres et garanties l'activité et la richesse sociales. Pour rendre à cette individualité tenue comme seule féconde ses anciens stimulants, il veut dégager la propriété roturière des fidéi-commis où l'avait entrahiée la
(1) Cahiers da liers-état.