LISETTE A CLITON
Tu m'abandonnerais, toi que met hors de mise Ton poil déjà grisou et ta nasillardise ?
Dans D. Bertraiid de Cigarral, scène ii, acte I" :
GUSMAN, parlant de son maître (Jodelol)
Mais quant à la parole, il a grand agrément Et débite son fait fort nazUlardement.
Tallemant des Réaux raconte l'aventure suivante concernant Jodelet : c Un jour que les comédiens du Ma- « rais jouèrent au Palais-Royal, le chancelier Séguier « qui y était, trouva Jodelet, leur farini, fort plaisant ; il ♦ en fut si charmé que, pour tout dire en un mot, il en « devint^libéral, et lui fit dire qu'il le vînt trouver le « lendemain et qull lui ferait un présent ; Jodelet ne
€ manqua d'y aller. D'abord, un des valets de
€ chambre du chancelier lui vint dire : — J'ai p^lé
€ pour vous à Monsieur ; Monsieur a le dessein de vous
€ donner cent pistoles ; — et ajouta à cela : Vous n*ou-
€ blierez point vos bons amis, h^ fariné lui promit qull
€ y aurait le quart pour lui. Incontinent après, un autre
€ valet de chambre lui fit la même harangue, et Jode-
€ let lui fit la même promesse; enfin, il en vint jusqu'à
€ quatre, car le chancelier a quatre rançonneurs de
€ gens. Jodelet ensuite fut introduit, et le chancelier,
€ tout riant, lui demanda : Que voulez-vous que je
€ vous donne? — Monsieur, lui répondit-il, donnez-moi
€ cent coups de bâton, ce sera vingt-cinq pour chacun
« de vos valets de chambre. Sa Grandeur voulut tout
€ savoir, et Jodelet, par ce moyen, s'exempta de rien
€ donner & personne : ces coquins furent bien gron- € dés. »
On ne sait pas jusqu'à quelle époque Jodelel resta à l'Hôtel de Bourgogne, mais Lagrange, en nous annonçant rentrée de l'Espy et de Jodelet, son frère, dans la troupe de Molière, à Pâques 1659, nous dit qu'ils venaient du Marais. Après tout, Lagrange se trompe-t-il ? Dans l'esprit de Molière, Jodelet entrait pour remplacer dans les valets Du Parc, parti avec sa femme dans la troupe du Marais, et ITEspy, pour remplacer Du Fresne, qui prenait sa retraite définitive et se retirait à Argentan. Jodelet apportait tout naturellement avec lui son répertoire.
Jodelet est une recrue précieuse, une personnalité, une attraction nouvelle chez Molière. Aussi voyons -nous
LB8 PBKMIEBS CAMARADES DE IIOLIÈHE ^il
aussitôt au programme : Jodelet maître et valet, Jodelet prince, et Don Bertrand — ses succès.
Le 18 novembre 1659, le théâtre du Petit-Bourbon est en émoi, c'est la première représentation des Précieuses ridicules, pièce qui va avoir tant de succès que le prix du parterre sera porté, pour la 2* représentation , de 15 sols à 30 sols. Jodelet y parait sous son nom, suivant rhabitude consacrée ; Molière est trop fier de sa recrue pour ne pas faire valoir son acquisition.
Ce n'est donc pas Gliton, ce n*est donc pas Dubois, ce n'est donc pas Sylvestre, ou quelque autre nom de valet; c'e^t Jodelet en personne.
Plaçons ici une observation personnelle, qui n'a pas encore été faite, sachions-nous. Nous avons vu que Jodelet est représenté fariné, que Tallemant l'appelle le fariné: Jodelet, pour le public, c'est donc le fariné. Comme Pierrot, c'est Pierrot. Eh bien I croyez-vous que, chez Molière, Jodelet, s'appelant sur la scène Jodelet, va renoncer à sa farine? Ce ne serait plus Jodelet. Cela peut vous paraître eitraordinaire, mais cela est ainsi. Il fallait la farine pour le public. En doutez-vous encore ? Ecoutez alors la présentation de Jodelet faitepar Mascarille, qui est Molière en personne : € Ne vous étonnez € pas de voir le vicomte de la sorte (de quelle sorte?); « il ne fait que sortir d'une maladie qui lui a rendu le € visage pâle comme vous le voyez »^ et tout vous sera expliqué. La chose n'est pas douteuse. Voyez-vous, de nos jours, un mime, comme Paul Legrand, renoncer à son plâtre lorsqu'on lui intercale un rôle dans une comédie quelconque ? Et cela cependant vous paraît][tout
naturel, parce que, pour vous, ce successeur de Deburau est, comme son maître, le fariné. Pourquoi donc voulez- vous qu'il en fût autrement pour Jodelet? Il serait assurément ridicule âe jouer, de nos jours, le vicomte de Jodelet dans les Précieuses avec une couche de blanc sur le visage, et je ne croîs même pas que Brécourt, qui lui succéda dans ce rôle et qui le tint longtemps, le jouât ainsi.
Je tenais seulement à prouver que le rôle fut joué ainsi d'original, à cause de Jodelet, qui jouait toujours avec sa farine; en attendant le mot, ^le visage pâle », n'a pas été retiré par Molière, et l'usage veut que l'acteur, chargé du rôle, évite avec soin de se faire un teint coloré.
Cependant Jodelet touche au terme de sa carrière. La tradition veut qu'il soit devenu, sur ses derniers jours, d'un caractère difflcile et hargneux, qui le faisait haïr de tous ses camarades. Qui sait si un mal secret ne le dévorait pas déjà, et n'était pas la cause involontaire de cette humeur quinteuse?
Lagrange nous apprend, dans son Registre^ que l'on joua les Précieuses, le vendredi 12 mars, au théâtre du Petit-Bourbon : tout laisse à supposer que Jodelet jouait encore dans la pièce ; ce fut la dernière fois qu'il parut en public. La fermeture annuelle eut lieu ce jour-là, et Lagrange nous apprend encore qu'il mourut le jour du vendredi saint, et qu'il fut enterré à Saint-Germain l'Auxerrois, suivant ainsi de près Béjart, l'aîné, mort au mois de juin précédent.
Le vendredi saint tombait, cette année-là (1660), le
26 mars, et, le 27, les registres de Saint-Germain-rAuxerrois enregistrent le convoi de Julien Bedeau, comédien du roi, pris rue des Poulies. Lemazurier, qui commet plus d'une erreur sur son compte, et qui l'appelle Geoffrin, je ne sais pourquoi, dit qu'il fut marié et que son fils devint un prédicateur célèbre sous le nom de D. Jérôme. D'autre part, M. Jal qui fut un chercheur infatigable, nous avoue in p^'nument qu'il n'a jamais pu
découvrir ni son mariage i : i la naissance de ce fils. C'est comme pour l'âge de Jodelet. Lemazurier, s'appuyant sans doute sur ce passage de Loret :
Ici glt qui de Jodelet
Joua cinquante ans le rôlet,
en conclut qu'il débuta au théâtre en 1610. Alors Jodelet serait mort à 80 ans !
Mais, d'où vient que Lagrange ne nous en dit rien, alors qu'il a bien soin de nous faire remarquer que son frère, le sieur de TEspy, âgé de plus de soixante ans, s'est retiréprès d'Angers? Si Jodelet était mort à quatre-vingts ans, Lagi'ange aurait noté cette particularité, croyez- le bien. De plus, comment se fait-il que, débutant, suivant Lemazurier, en 1610, nous n'entendions pas parler de lui avant 1634 ? Loret n'y regardait pas de si près ; il a voulu nous dire que Jodelet avait plus de cinquante ans, voilà tout, et, puisque nous avons parlé de cette épitaphe, nous la citerons tout entière ;
Ici glt ([ui de Jodelet
Joua cinquante ans le rôlet,
Et qui fut de môme farine
Que Gros-Guillaume et Jean Farine,
Hormis qu'il parlait mieux du nez, Que les dits deux enfarinés, n Alt un comique agréable, Et, pour parler suivant la fable.
Par avant que Gloton, pour nous pleine de fiel, Eût ravi, d*entre nous, cet homme de théâtre, Cet homme archi-plaisant, cet homme archi-folfttré, La terre avait son môme, aussi bien que le eiel.