CHAPITRE m
S'il n'est déjà pas très aisé, à deux siècles de distance, de recueillir des renseignements précis sur des comédiens aussi fameux que les Béjart, il est encore bien plus difficile de savoir ce qu'étaient les premiers camarades de Molière, et quelle était la composition exacte de sa troupe, pendant ses douze années de province.
Lorsque clés enfants de famille » décidèrent, pour la
première fois, de paraître en public, au jeu de paume des
Métayers, la troupe se composait de onze personnes,
dont nous avons donné les noms plus haut, à l'article de
Madeleine Béjart. De Poquelin et des Béjart, nous n^a-
pas à nous occuper ici. Voyons ce qu'étaient les sept
autres.
Il y avait eu déjà un nommé Charles Beys ou de Beys,
qui avait composé deux comédies, représentées, en 1635,
à THÔtel de Bourgogne : Y Hôpital des fous et le Jaloux
sans sujet y et une autre, représentée en 1636: Céline ou
les Fous rivaux. Ce de Beys, que Scarron compare pom-
peusement à Malherbe, était né, en 1610, à Paris, et mourut en 1659. Est-ce le même que le Denis Beys de \ Illustre Théâtre, ou est-il permis seulement de supposer qu'il était de la même famille? C'est encore lui qui est désigné dans les stances adressées à Monseigneur le duc de Guise sur les présents qu'il a faits de ses habits aux comédiens de toute la troupe:
La Béjart, Beys et Molière,
Brillants de pareille lumière,
N'en paraissent plus orgueilleux ;
Et, depuis cette gloire extrême,
Je n*ose plus m'approcher d'eux,
Si ta rare bonté ne me pare de môme.
Ce qui nous ferait croire assez volontiers que ce Beys était le même, c'est que Ton retrouve encore dans ses œuvres un sonnet à la louange du pâtissier Ragueneau, qui s'engagea dans la troupe de Molière, comme nous allons le voir tout à l'heure. Denis Beys ne faisait plus partie de V Illustre Théâtre en 1645.
Germain Clérin était le frère d'une comédienne du théâtre du Marais, dont les frères Parfaict ont parlé dans leur histoire du Théâtre Français, et qui se retira en 1670. Le 17 septembre 1644, il demeure rue et proche la porte Dauphine et se dit * comédien de la troupe de V Illustre Théâtre entretenue par sonÀltesse Royale »,
Georges Pinel était maître écrivain, et une vieille connaissance pour la famille Poquelin. C'est lui qui, le 25 juin 1641, avait emprunté 172 livres au père de Molière, et, le 1" août 1643, 160 livres à nouveau, dont sa femme Anne Pernay, se portait aussi garante. On voit
que la richesse n*abondait pas dans le ménage du pauvre maître écrivain, premier professeur d'écriture de Molière peut-être. On connaît Tanecdote racontée par Charles Perrault, dénaturée par Grimarebt, et mise en pièce de théâtre, il y a quelques années, à la Comédie Française.
Le père de Molière était désespéré de voir son flls embrasser la carrière de comédien. Mais, comme ni prières, ni supplications, ne pouvaient le détourner de cette voie, le vieux Poquelin s'en va trouver Georges Pinel, le maître, nous dit Perrault, c chez qui il l'avait « mis en pension pendant les premières années de ses « études, espérant que, par l'autorité que ce maître avait « eue sur lui pendant ce temps là, il pourrait le ramener à « son devoir. Mais bien loin que le maître lui persuadât « de quitter la profession de comédien, le jeune Molière « lui persuada d'embrasser la même profession, et « d'être le docteur de leur comédie, lui ayant représenté « que le peu de latin qu'il savait, le rendrait capable de « bien faire le personnage, et que la vie qu'il mènerait « serait plus agréable que celle d'un homme qui tient « pensionnaires ».
Malheureusement^ les premiers essais ne devaient pas être faits pour tenter le vieux maître d'écriture qui, dès 1645, était sans doute retourné à ses leçons, puisque nous ne retrouvons plus sa trace.
Nicolas Bonenfant était un jeune clerc en rupture d'écritoire. M. Eudore Soulié nous donne quelques renseignements précis sur ce personnage :
« Nicolas Bonenfant était un jeune clerc de procu-
« reur, qui avait perdu son père, et dont la mère s'étail € remariée à un maître fourbisseur. Le 26 juin 1642, € ses tuteurs avaient convoqué une assemblée de pa- « rents dans laquelle ils avaient exposé qu'après Tavoir € mis en pension chez le procureur Bérenger, ils « ravalent employé au recouvrement de quelques droits. « Le conseil de famille avait décidé que Nicolas retour- « nerait en pension chez un autre procureur, mais il € avait quitté son étude pour se joindre à la troupe de € Y Illustre théâtre ; six mois après ses débuts, il n'en « faisait déjà plus partie. »
On a bien peu de renseignements sur Madeleine Malingre. M. Eud. Soulié, déjà nommé, a découvert un maître menuisier, nommé Adrien Malingre, qui demeurait, en 1643, rue des Vieux Augustins, paroisse Saint- Sulpice,et suppose que la jeune comédienne devait être sa fille. En 1645, elle avait quitté la troupe de Molière.
Catherine des Urlis nous est plus connue. En effet, elle était sœur de des Urlis, qui jouait les seconds rôles tragiques et les grands amoureux comiques au Marais. Elle-même resta dans ce théâtre jusqu'en 1673, lorsque, par un ordre du roi, il fut réuni à celui du Palais- Royal. Nous aimons donc à croire que c'est aux côtés de Molière qu'elle fit ses premières armes sur le théâtre. En tous cas, elle ne resta pas longtemps dans la compagnie des Béjart, car son nom n'apparaît qu'une fois parmi ceux des autres associés. C'est à elle que se rapporte l'anecdote suivante que nous transcrivons ici, sans autre commentaire.
M"* Beaupré, qui jouait également dans la troupe
du Marais, ayant eu un jour quelque différend avec Catherine des Urlis, résolut de se rencontrer avec elle répée à la main. M"* des Urlis accepta le défi, et le théâtre ayant paru Tendroit le plus convenable pour la rencontre, elles se battirent à la fin de la petite pièce, si Ton s*en rapporte à Sauvai, qui, ce jour-là, était au spectacle, mais qui ne dit pas quelle fut Tissue du combat.
Enfin, la dernière comédienne delà troupe, Catherine Bourgeois, que nous vo; ons figurer parmi les camarades de Molière, jusqu'en 1645, était fille d'un sieur Robert Bourgeois, qui demeurait toujours avec elle, mais duquel on ne peut dire rien de plus. Robert Bourgeois demeura successivement avec sa fille à proximité des jeux de Paume, d'abord sur le fossé d'entre les portes de Bussy et de Nesle, ensuite rue des Nonnains-d'Hyères, rolsse Saint-Paul.
Cependant, les affaires de la troupe n'étaient pas flo Tissantes, nous l'avons vu déjà. Beaucoup perdent courage et abandonnent Molière et les Béjart à leur malheureux sort ; il était donc de toute utilité de recruter de nouveaux comédiens. C'est ce que fit Molière sans plus tarder.
Voici d'abord un danseur de ballet, Daniel Mallet, engagé en date du 28 juin 1644. « Daniel Mallet, dan- « seur, demeurant ordinairement à la ville de Rouen, € étant de présent à Paris, logé au faux-bourg de Saint- € Germain, s'engage de servir la troupe tant en comé- € dies que ballets, tous les jours qu'ils la représente- « ront..'... le tout moyennant ei à raison de trente-cinq
« sols tournois pour chacun jour, jouant ou non. » Ajoutons qu'il avait droit à cinq soûs de plus les jours « qu'il jouait rôle à la dite comédie ».
Voici ensuite Nicolas Desfontaines, un poète, celui-là, qui, avant d'entrer dans la troupe, avait déjà composé Eurymédon ou Vlllustre Pirate^ et plusieurs autres pièces. On croit même qu'il fit représenter par ses nouveaux associés les pièces suivantes, dont le titre seul n'est pas sans nous effrayer quelque peu:
Perside ou la suite de t Illustre Bossa;
Saint Alexis ou F Illustre Olympie ;
L Illustre Comédien ou le Martyre de Saint-Genest ;
Et tout cela était représenté sur \ Illustre théâtre !
Notons encore, comme de passage dans la troupe vers la même époque, Philippe Millot, et un certain Pierre Dubois, qui s'intitule maître brodeur. Enfin signalons l'apparition, en août 1645, du sieur Germain Rabel, qui est aussi venu apporter son appoint.
Nous touchons au moment où la troupe, lassée par ses trois tentatives infhictueuses à Paris, va partir en province. Denis Beys, Georges Plnel, Nicolas Bonenfaut, Nicolas Desfontaines, Catherine des Urlis, Madeleine Malingre ont abandonné la partie. La troupe, réduite à sa plus simple expression, est donc composée comme suit :
Les sieurs Molière. Damoiselles Madeleine Bbjart. Germain Clârin. Geaeyiève Béjart.
Joseph BÉJART. Gatheriae Bourgeois.
Germain Rabbl.
Mais la troupe ne pouvait rester en si petit nombre,
LES PaRMIEBS CABfARADES DE MOLIERE 59
on le comprendra sans peine. Aussi Ton se mit en quôte de bonnes recrues et c'est ainsi qu'on s'adjoignit tout d'abord Charles Du Fresne, dont nous avons déjà prononcé plusieurs fois le nom, et dont nous allons nous occuper avec plus de soin.
Charles Du Fresne naquit à Argentan. C'était le fils de Claude Du Fresne, peintre du roi. Avant d'entrer dans la troupe de Molière, il avait dirigé en personne une entreprise théâtrale en province. C'est ainsi que Ton constate son passage à Lyon en 1643. Desfontaines avait fait, paraît-il, partie de cette compagnie, et comme Desfontaines avait été attaché h la fortune des Béjart, on ne s'étonnera pas si Charles Du Fresne fit la connaissance de Molière. Les affaires étaient fort embrouillées lorsque Du Fresne entra dans la troupe ; pour éviter sans doute les poursuites des créanciers , Molière se mit à l'écart, et Du Fresne en devint, nominalement du moins, ledirecteui*. C'est ainsi qull est désigné, au mois d'avril 1648. Du Fresne avait assurément des qualités administratives que n'avaient pas les autres, et, comme ancien directeur et fils de peintre, il ne tarda pas à devenir le régisseur et le décorateur de la troupe.
En conséquence, c'est Du Fresne qui adresse des demandes aux municipalités pour donner la comédie. Le sieur Molière n'est qualifié que de « comédien de la troupe du sieur Du Fresne ». C'est Du Fresne qui adresse des requêtes à qui de droit, comme à Fontenayle-Comte, où l'on tardait à mettre un jeu de paume à la disposition des acteurs.
C'est Du Fresne qui est appelé à Agen par ordre du
dO LES COMEDIENS DE L.i TROUPE DE MOLIÈRE
gouverneur, et c'est encore lui qui vient rendre ses devoirs aux officiers municipaux.
La troupe est connup de réputation sous le nom de troupe de la Béjart, mais c'est Du Fresne qui la dirige en nom, et remplit les formalités d'usage pour les représentations à donner.
En 1653, nous retrouvons Du Fresne à Lyon avec toute la troupe, signant au contrat de mariage de Du Par»; avec Marquise de Gorla. Puis nous le retrouvons encore à Paris, lorsque la troupe vient s'y fixer définitivement. On peut dire que, sauf Molière et les Béjart, c'est le seul comédien qui soit resté attaché à la troupe depuis son départ de Paris jusqu'à son retour, soit l'espace de douze années.
Du Fresne jouait les seconds rôles tragiques, mais ces longues courses en province l'avaient lassé. Il avait mis de côté quelque argent et ne songeait qu'à se retirer du théâtre. Aussi, à Pâques 1659, il préféra quitter la troupe, alors installée sur le théâtre du Petit-Bourbon, et aller vivre de ses rentes à Argentan, son pays natal.
C'est là qu'il épousa, le 17 juillet 1664, une demoiselle Grimblot, en prenant le titre, sur les registres de la paroisse, de valet de chambre ofBcîer du roi. On sait qu'il vivait encore en 1679, mais nul n'a pu fixer l'époque exacte de sa mort.
Nous avons dit combien la troupe s'était trouvée dégarnie au moment du départ de Paris. Voici les noms de quelques-uns des comédiens qui vinrent tour à tour en grossir les rangs à travers les provinces.
A Nantes, en 1648, c'est Pierre Réveillon, qui avait déjà
LES PREMIERS GABfARADES DE MOLIÈRE 61
joué la comédie à Lyon, sous les ordres de Du Fresne Nous retrouvons la signature de Réveillon sur un acte de bapténje (Lyon 9 décembre 1652) et au contrat de Duparc passé à Lyon le 19 février 1663.
C'est René Berthelot, dit Du Parc ou Gros- René, auquel nous consacrerons un article spécial.
Ce sont Catherine du Bosc et Julien Mélindre de Roc- Hessanne, présents à Narbonne en 1650.— C'est Cyprien Ragueneau de TEstang, autrefois pâtissier à Paris, rue Saint-Honoré, près du Palais-Cardinal, qui entra dans la troupe de Molière à Lyon en 1653. — Et, le 15 octobre 1653, ce même Ragueneau prend à bail pour trois ans un appartement sîtiré à Lyon, dans une maison près de celle des Jésuites de Saint- Joseph, ce qui indique bien, coramelefaitremarquerM. Loiseleur, des idées de résidence et des retours périodiques de la troupe dans cette ville.
Cet ex-pâtissier, nous dit la légende, se piquait aussi de poésie, mais nous croyons savoir que dans V Illustre Compagnie son emploi, comme comédien, ne fut jamais bien important, et qu'il se contenta plus volontiers de moucher les chandelles.
On trouve cependant dans les œuvres poétiques de Beys (1652) un sonnet à sa louange, — affaire de politesse réciproque probablement.
Nous aurons h nous occuper plus loin de sa fille, devenue la femme de Lagrange, et qui, avant de devenir actrice, fut femme de chambre de M"' De Brie et buraliste au contrôle. Lagrange nous appï-end par une petite note inscrite sur un feuillet de son Registre que :
€ M. Cyprien Ragueneau, père de sa femme, est mort « à Lyon le 18 août 1654, et qu'il fut enterré en Téglise * Saint-Michel ». Le pauvre pâtissier-comédien n'avait pas profité de son bail de trois ans.
Nous retrouvons encore la trace de deux comédiens, les Martin, mariés à Lyon en l'église Sainte-Croix, le 29 avril 1655.
Voici le document communiqué à M. Jal par M. Eudore] Soulié : « Martin (nom de baptême illisible), un € des comédiens de la troupe de Monseigneur le prince € de Gonli, et Anne Reynes, comédienne de la même € troupe, reçurent la bénédiction nuptiale en présence « de Pierre Réveillon, Charles Du Fresne, René Ber- € thelot, Jean-Baptiste Poquelin et Joseph Béjart, tous « de la même troupe. » Cependant le succès croissant des comédiens à Lyon forçait bien Molière à renforcer sa troupe de jour en jour. C'est ainsi qu'il acquit successivement, sortant de la troupe dirigée par Mitalla ♦ à Lyon, Edme Villequin, sieur de Brie, et sa femme, puis M"' de Gorla, qui allait devenir la femme de Du Parc.
Mais ceux-ci ayant leur place marquée dans cette histoire, nous nous contentons de ne signaler ici que les oubliés ou les inconnus.
Dans ce nombre figurent :M^*' Magdelon, dont on retrouve le nom sur un exemplaire à' Andromède, tragédie deCorneillc,impriméeàR6uenenl651 ;— Chasteauneuf, qui figure aussi dans la même distribution ; c'est ce Chasteauneuf que l'on suppose être l'auteurde la Feinte mort de Pancrace, imprimée en 1663 ; —Jean-Baptiste
LES PRBBOBRS CAMARADBS BB MOllJÈRB 63
L'Hermite Souliers, sieur de Yauselle, poète à ses heures, et M"* de Vauselle, sa femme.
Ce Vauselle, qui s'intitulait chevalier de Tordre de Saint-Michel et gentilhomme servant chez le roi, n'étwt pas un comédien de rencontre. C'était un vieil ami du comte de Modène, et» par conséquent, de Madeleine Béjart. C'est lui qui, en 1638, au baptême de la fille de Madeleine et du comte de Modène, avait représenté le jeune fils de ce dernier, choisi pour parrain de l'enfant. C'est encore lui qui deviendra dans la suite le beaufrère du comte de Modène, lorsque celui-ci, devenu veuf, épousera la sœur du comédien.
Était-ce bien un comédien, ce gentilhomme qui s'occupait d'art héraldique et écrivait les Éloges de tous les premiers présidents de Paris f ou se trouvait-il seulement dans la troupe par aventure?
De Vauselle possédait un petit bien rural, appelé la Souquette, situé à Saint-Pierre-de-Vassal, dansleComtat-Venaissin. Il était originaire du pays qu'il habitait avec sa femme. Or il est dit, d'autre part, qu'Armande, la femme de Molière, fut élevée chez une dame de qualité qui habitait le Midi, et que Molière^ allant à Lyon, retira de chez cette dame la fille de Madeleine^ qui avait alors dix ans. lien résulte que M. Loiseleur se demande, dans son remarquable ouvrage, si cette dame n'était autre que la sœur de ce de Vauselle, vieil ami du comte de Modène, et nous nous le demandons avec lui. Les dates, le lieu, tout semblerait le faire croire. Mais, encore une fois, que venait faire de Vauselle dans la troupe ?
6i LES GOBIÉDIENS DE LA TROUPE DE MOLIÈRE
Quoi qu'il en soit, nous le retrouvons à Paris en 1601, demeurant, avec sa femme, rue et devant le Petit-Bourbon, paroisse Saint-Germain-FAuxerrois, vendant à Madeleine Béjart la grange de la Souquette contre la somme de 2.856 livres.
La série des premiers camarades de Molière peu connus ou totalement oubliés commence à s'épuiser. Nous verrons plus loin comment Molière fit la connaissance à Rouen de Du Croisy, qui dirigeait une autre troupe, et comment Lagrange se joignit à eux dès qu'ils furent installés au Petit-Bourbon à Paris.
Il ne nous reste plus, par conséquent, à nous occuper ici que des deux frères Bedeau, plus connus sous leuis noms de guerre, l'Espy et Jodelet.
C'est quand on se trouve en présence de personnalités comme celle de J'Espy, que Ton est frappé du silence qui s'est fait pendant deux siècles autour de ces noms. Ainsi voilà un homme qui n'était pas le premier venu, qui s'illustra même pendant de longues années sur le théâtre du Marais, qui fit pendant quatre ans partie de la troupe de Molière, qui eut l'honneur de jouer, dans le répertoire du maliveyGorgiôusden Précieuses, Gorgiôtts de Sganarelley Ariste de VEcole des maris, Damis des Fâcheux, Chrysalde de YEcoledes femmes, et sur lequel il est impossible de rien découvrir. Il naquit, paraît-il, vers 1603, et était frère du fameux Jodelet ; son véritable nom était Bedeau. Guéret, dans la Promenade de Saint- Cloud, nous apprend qu'il était excellent dans le rôle S! Ariste de Y École des maris. Pour le reste, il nous faut consulter le Registre de Lagrange, dont nous aurons
LES PREMIERS CAMARADES DE MOLIÈRE r5
à nous occuper, d'une façon toute particulière, à Tarticle Lagrange.
« Le sieur l'Espy et Jodelet, son frère, qui étaient « dans la troupe du Marais, passèrent dans la troupe de « Monsieur. »
Les débuts de TEspy au théâtre du Petit-Bourbon eurent donc lieu après la rentrée de Pâques 1659.
Lorsque, le lundi 11 octobre de Tannée suivante, le théâtre du Petit-Bourbon commença a être démoli par M. de Ratabon, surintendant des bâtiments du roi, sans en ayertir la troupe qui se trouva fort surprise de rester sans théâtre, on alla se plaindre au roi. Mais M. de Ratabon insista, disant que la place de la salle était nécessaire pour le bâtiment du Louvre, et qu'il n'avait pas cru devoir entrer en considération de la Comédie pour avancer son projet. Cependant le roi, à qui la troupe avait le bonheur de plaire, gratifia les comédiens de la salle du Palais-Royal, cette même salle que Richelieu avait fait construire pour y faire jouer Mirame. Seulement, nous dit encore Lagrange, il y avait trois poutres de la charpente pourries et étayées, et la moitié de la salle était découverte et en ruine. Le sieur de Ratabon reçut un ordre exprès de faire les grosses réparations.
Ce fut l'Espy qui fut chargé de conduire les ouvrages. On demanda au roi le don et la permission de faire emporter les loges delà salle du Petit- Bourbon, ce qui fut accordé, à la réserve des décorations, que le sieur de Vigarani, machiniste du roi, nouvellement arrivé à Paris, se réserva, sous prétexte de les faire servir au palais des Tuileries ; mais il les fit brûler jusqu'à la
dernière, afin qu'il ne restât rien de l'invention de son prédécesseur, qui était le sieur Torelli, dont il voulait ensevelir la mémoire.
Il ne faut pas oublier que Molière jouait, sur le théâtre du Petit-Bourbon, alternativement avec une troupe italienne, à qui il paya 1.500 livres pour jouer les jours extraordinaires, les lundis, mercredis,jeudis et samedis.
C'est dans cette ciconstance difficile que Ton put juger des sentiments des comédiens pour Molière. Profitant de l'occasion qui s'offrait à eux, les concurrents de l'Hôtel de Bourgogne et ceux du théâtre du Marais firent tous leurs efforts pour démembrer la troupe de Molière par des propositions engageantes.
< Mais, nous dit Lagrange, toute la troupe de Monsieur demeura stable; tous les acteurs aimaient le sieur Molière, leur chef, qm joignait à un mérite .et une capacité extraordinaire, une honnêteté et une manière engageante qui les ofiligea tous à lui protester qu'ils voulaient courir sa fortune et qu'ils ne le quitteraient jamais, quelque proposition qu'on leur fît et quelque avantage qu'ils puissent trouver ailleurs. >
Les représentations avaient cessé au Petit-Bourbon le dimanche 10 octobre ; elles ne purent recommencer au Palais-Royal que le 20 janvier 1661. C'était une perte considérable pour la troupe, qui ne put jouer en public pendant ce laps de temps. Elle en avait profité pour jouer à la ville, en visite, comme on disait alors, chez les grands du jour, et au Louvre. Mais ce n'étaient pas là les recettes ordinaires.
Cependant les travaux tiraient à leur fin. De l'Espy,
qui s*était prodigué, fut chargé de payer les ouvriers, le bois, les serruriers, les charpentiers, maçons et autres, et nous voyons qu'il a touché à cet effet 1.497 livres, d'une part, plus 317 livres, 8 sols, de l'autre.
L'Espy prenait de Tâge et n'aspirait plusqu*au repos. On se souvient de ce passage de V École des maris :
ARISTE
La jeunesse
Veut ...
SGANARBLLE
La Jeunesse est sotte et parfois la yielllesse.
Riez donc, beau rieur. Oh! que cela doit plaire De voirun goguenard presque sexagénaire I
(ËooLB DES Maris, acte P'.)
Il avait acheté du vivant de son frère Jodelet, mort en 1660, une terre nommée Vigray, aux environs d'Angers. C'est là qu'il se retira. Il quitta la troupe à Pâques ou avant Pâques, en 1663, âgé de plus de 60 ans. On ignore l'époque de sa mort.
Jodelet, frère du précédent, s'illustra, à vrai dire, sur d'autres scènes que sur celle de Molière, où il ne fit que passer, mais il a sa place ici comme tout autre. On sait peu de choses précises sur l'origine de Jodelet, de son vrai nom Julien Bedeau. Tout fait présumer qu'il naquit vers le commencement du xvii' siècle, et qu'il entra d'abord au théâtre du Marais. Jodelet appartenait à cette race de farceurs célèbres qui firent les beaux jours du règne de Louis XIII. il était de l'école des Turlupin, des Gros-Guillaume et des Gautier GarguUle.
Il plut de suite au public par la uaïveté de son jeu et la vérité de son débit. Un ordre de Louis XIII le lit passer & THÔtel de Bourgogne en 1634. Jodelet s'appliqua alors à devenir un comédien. Les traits de son visage étaient si marqués et si comiques, paraît-il, qull n*avait qu'à se montrer pour exciter le rire. Mais, comme on va le voir, Jodelet ne se contenta pas de ses avantages physiques, et voulut aborder les rôles importants. Pierre et Thomas Corneille brillaient alors d'un vif éclat. Scarron était aussi un des maîtres de la scène. Ces auteurs lui confièrent une grosse partie à jouer et Jodelet la gagna.
C'est.d' abord le rôle de Cliton du Menteur^ en 1642, et de La Suite du Menteur^ en 1643 ; celui de Jodeletdans Jodelet maître et valet, en 1645, et dans Jodelet duelliste ou souffleté, en 1646.
En 1650, il joue d'original le principal personnage de Don Bertrand de Cigarral, pièce de Thomas Corneille, et, en 1655, le Geôlier de soi-même, du même auteur, pièce plus connue sous le nom de Jodelet prince.
Jodelet parlait du nez horriblement, mais ce défaut ne faisait que rendre son débit plus burlesque, et passait aux yeux. du public pour une qualité de plus. La même chose ne se passe-t-elle pas de nos jours, où nous aurions peine à nous accoutumer à entendre tel ou tel artiste privé d'un tic ou d'un accent qui l'a rendu célèbre.
A^braham Bosse nous a laissé un portrait de Jodelet gravé de son temps. Il nous est représenté avec une grosse moustache noire et le visage couvert de farine. Mais les
portraits — littéraires — ne manquent pas, témoin ces quelques citations que nous prenons dans les pièces où Jodelet joua un rôle. Cliton, dans La Suite du Menteur, rôle joué par Jodelet, parle de lui-même en ces termes :
Le héros de la farce, un certain Jodelet, Fait marcher après vous votre digne valet ; n a jusqu'à mon nez et jusqu'à ma parole, Et nous avons tous deux appris à môme école ; C'est l'original môme, il vaut ce que je vaux ; Si quelqu'autre s'en môle, il peut s'incrire en faux. Et tout autre que lui dans cette comédie N'en fera jamais voir qu'une fausse copie.
Dans Y Amour à la modey scène vu, acte IV :