‹ Histoire des comédiens de la troupe de MolièreChapitre 11 sur 60 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

René Berthelot, dît Du Parc, et surnommé ensuite Gros-René y parce qu'il créa le rôle de Gros-René dans le Dépit amoureux, fut un des premiers acteurs de la troupe de Molière, où il entra pour jouer les valets. Quelques biographes, qui d'ailleurs donnent fort peu de détails sur sa vie, disent qu'il fut un des acteurs de la troupe bourgeoise qui jouait en 1645 au faubourg Saint-Germain. Eh bien I nous devons l'avouer, nous n'avons trouvé aucun document sur lequel on peut s'appuyer pour une semblable assertion. La troupe de Ylllustre Théâtre, on la connaît. Nous l'avons passée en revue dans un autre chapitre ; nulle part on ne voit Du Parc y figurer. Ce qui est plus logique, c'est que Du Parc, dont on ignore les antécédents, sortait probablement de quelque troupe au moment où Molière quittait Paris pour ses pérégrinations en province ; ou bien encore il se joignit à la troupe de Molière, dans quelque

ville que celui-ci traversait. Quoi qull en soit, il est certain que Du Parc faisait partie de la Compagnie, dès le début des excursions dans Touest de la France. Nous l'y retrouvons encore, douze ans plus tard, quand Molière revient définitivement à Paris. Du Parc suivit donc le sort commun de la troupe, & Nantes, à Lyon, à Limoges, à Agen, partout où Ton retrouve des traces de ce passage. Le voilà à Lyon, en 1652 et 4653, et c'est là qull va se marier. Relevons encore une erreur grossière commise à ce sujet. Nous lisons, en effet, à propos de M"* Du Parc : c Elle s'engagea avec son mari dans la € troupe de Molière, lorsqu'il partit pour la province. »

C'est absolument faux. M"' de Gorla, dont le prénom / était Marquise, était fille de Jacques de Gorla, originaire du pays des Grisons, et fixé à Lyon depuis 1635.

M. J. Loiseleùr, à qui nous empruntons ces détails, nous apprend qu'il s'intitulait opérateur. Or, Marquise faisait partie de la troupe rivale de Molière à Lyon, et avait pour amant le gros Du Parc. Lorsque le succès de VEtQurdi eut fait le vide dans la salle voisine, plusieurs de ces comédiens vinrent offrir leurs services à Molière. Du Parc épousa sa maîtresse, et la fit entrer dans la troupe.Ce mariage fut célébré àLyon, le 23 février 1653. Le contrat, où signèrent Molière, Du Fresne, Joseph Béjart et Pierre Réveillon, porte la date du 19 du môme mois.

Quelle était donc cette femme, dont les cinq plus grands génies du siècle de Louis XIV allaient devenir successivement amoureux? Molière àLyon (1653J, les deux Corneille à Rouen (1658), La Fontaine et Racine

à Paris (1664). Empressons-nous dé dire que ce dernier eut seul quelque succès.

M^*' Du Parc avait la figure noble et un talent très distingué dans les rôles tragiques ; elle Jouait surtout avec un grand naturel, comme le prouve le passage suivant de YImpromptu de Versailles :

MOLIÈRE

Pour vous, mademoiselle

M"« DU PAHC

Mon Dieu, pour moi, je m'acquitterai fort mal de mon personnage, et Je ne sais pourquoi vous m'avez donné ce rôle de façonnière.

MOLIÈRE

Mon Dieu, mademoiselle, voU& comme vous disiez lorsqu'on vous donna celui de la Critique de VÉcole des femmes ; cependant vous vous en êtes acquittée h, merveille, et tout le monde est demeuré d'accord qu'on ne peut pas mieux faire que vous n'avez fait. Croyez-moi, celui-ci sera de même, et vous le Jouerez mieux que vous ne peùsez.

M"e DU PARC

Comment cela se pourrait-il faire ? Car il n'y a pas de personne au moDde qui soit moins façonnière que moi.

MOLIÈRE

C'est vrai, et c'est en quoi vous faites mieux voir que vous êtes une excellente comédienne, de bien représenter un personnage qui est si contraire k votre humeur.

Et plus loin :

Prenez bien garde, vous, k vous déhancher comme U faut, et à faire bien des façons; cela vous contraindra un peu, mais qu'y faire?

Voici, d'autre part, ce que Ton trouve dansleilfercwrc

80 lAS COMEDIENS DE LA TROUPE DE MOLIÈRE

de France, n®« de mai et de juin 1740, Lettres sur la vie de Molière et des comédiens de son temps, lettres attribuées à M"* Poisson, et qui prouvent que M"* Du Parc remplissait bien sa partie dans les ballets :

€ Elle faisait certaines cabrioles remarquables, car on € voyait ses jambes et partie de ses cuisses par le € moyen de sa jupe fendue des deux côtés, avec des bas € de soye attachés au haut d'une petite culotte. »

Revenons à Molière, à Lyon, en 1653. La beauté de M"* Du Parc ne devait pas le laisser bien longtemps insensible ; seulement Molière ne s'apercevait pas sans doute d'une chose, c'est que son mariage avec Du Parc était encore bien neuf, et que la noble dame était encore « acoquinée » de son Gros-René.

Nous avons cité, dans l'article consacré à Madeleine Béjart, le passage du pamphlet de la Fameuse Corné- ! dienne où il est dit que Molière fut d'abord charmé de la bonne mine de la Du Parc, mais que celle-ci le traita avec tant de mépris que cela l'obligea à tourner ses vues du côté de la De Brie.

Ce récit peut être vrai, mais, comme le fait remarquer fort judicieusement M. Arsène Houssaye, Molière n'était pas un ingénu ; si la Du Parc l'eût traité avec tant de mépris, il ne l'eût pas prise dans sa troupe avec la De Brie. Molière, en ce temps-là, était le beau Molière, celui que Mignard représentait, à Avignon, drapé à l'antique et couronné de lauriers ; et Du Parc n'était après tout qu'une grosse futaille roulante. Il est vrai que si Ton ne peut pas décider du goût des femmes, on peut encore bien moins commander l'affection.

Molière n'en continua pas moins à soupirer en silence, comme le prouvent les vers suivants de sa jeunesse, publiés par le Bibliophile Jacob, chez A. Lemerre^ en 1869 :

n n*est rien de plus aimable

Qu'iris en toute la cour;

Que n'est-elle autant traitable

Qu'elle sait donner d'amour I

On ne serait pas à plaindre, ^

Quoique l'on pût endurer ; /

Mais elle nous fait tout craindre

Et ne fait rien espérer. '

Quand pour elle un cœur soupire, U ne s'en trouve pas bien.

Hélas ! Je sais bien qu'en dire, Quoique je n'en dise rien.

Je crois bien la rendre tendre En aimant ses doux attraits, Mais lors on a beau se rendre, Elle ne se rend jamais I

Ah ! que l'on souffre de peine, Quand on est absent de vous I Loin dé vos beaux yeux, Climéne, On ne trouve rien de doux.

Dans votre aimable demeure, Les ris ne vous quittent pas, Et le chagrin, k toute heure, Accompagne, ici, nos pas.

Quand je vins, belle Marquise, Avec vous, en ce beau lieu, A mon aimable franchise, En partant, je dis adieu.

Sans penser à la défendre, Moi, qui la chérissais tant.

Je ne pensai qu'à me rendre :

Un autre en eût fait autant.

Ah ! VOUS avez beau vous plaindre Que je me plains, nuit et jour, Je ne saurais me contraindre, Vous voyant si peu d'ainour.

Voulez- vous me faire taire^ Sans qu'on m'entende jamais?

La chose est facile À f^e, Aimez autant que je fais.

, Cependant Du Parc ne voulait pas rester au second plan pendant que sa femme obtenait chaque jour de nouveaux succès dus à son talent et à sa beauté. Il s'était perfectionné dans l'emploi des valets, et Molière n'hésita pas à lui confier le rôle de Gros-René dans le Dépit amoureux, rôle qui devait le rendre à jamais célèbre.

Je suis homme fort rond de toutes les manières,

lui faisait-il dire, et le parterre, en voyant ce gros homme, se tenait les côtes à force de rire. Du reste, prenez le rôle du commencement à là fin, et vous verrez qu'il est écrit pour Du Parc, ce bon vivant à la trogne vermeille :

Pour moi, je ne sais pas tant de philosophie, A ce que voient mes yeux franchement je me fie, Et ne suis point de moi si mortel ennemi Que m'aller affliger sans sujet ni demi.

Le chagrin me parait une incommode chose,

Je n'en prends point pour moi, sans bonne et juste cause.

Quel duo ce devait être et quel régal, Du Parc en Gros- Renéy et Madeleine Béjart en Marinette, Le maître assurément formait ses élèves, mais il faut avouer qu'il avait là de rudes collaborateurs pour son œuvre.

Le Dépit amoureux fut joué, pendant la tenue des Etats du Languedoc, à Béziers, en 1656-57. Nous en arrivons au moment où la troupe quitte Lyon et Grenoble et vient se fixer à Rouen pour se rapprocher de la capitale (mai 1658).

Les deux Corneille habitaient Rouen à cette époque. Pierre avait cinquante-deux ans ; marié depuis dix-huit ans à Marie Lampérière, il en avait eu cinq ou six enfants; Avocat du Roi, il avait résilié ses fonctions depuis 1650, après plus de vingt années d'exercice, et il avait aussi renoncé au théâtre après la chute de Pertharite, en * 1653. Lorsque Molière arriva à Rouen, Pierre Corneille préparait une nouvelle édition de ses œuvres revues et corrigées. La présence des comédiens à Rouen, et ses conversations avec Molière, ne contribuèrent pas peu sans doute à sa rentrée sur la scène par la tragédie ai" Œdipe.

Thomas était beaucoup plus jeune, il n'avait que trente-deux ans et il avait épousé, depuis huit ans, la scBur cadette de la femme de son frère. Il avait déjà donné dix pièces au théâtre, et Timocrate (1656) avait été joué 80 fois au théâtre du Marais.

On comprend que l'arrivée de la troupe de Molière à Rouen fut un véritable événement pour nos deux poètes dramatiques.

. Le 19 mai, Thomas Corneille, qui a déjà jugé de rexcellence de la troupe, écrit à un de ses amis :

< Je voudrais qu'elle voulût faire alliance avec le Marais ; elle en pourrait changer la destinée. »

On sait que le théâtre du Marais était le théâtre où

les deux Corneille faisaient de préférence représenter leurs ouvrages.

Les rapports entre les deux Corneille et la troupe de Molière, qui s'empressa de monter quelques-uns de leurs ouvrages, devinrent donc chaque jour de plus en plus intimes. Pierre et Thomas assistaient aux répétitions, causaient avec les comédiens. La beauté sculpturale de la Du Parc ne fut pas sans faire une impression profonde sur Pierre, malgré ses cinquante ans. Reproduisons, d*aprës M. Bouquet, la curieuse lettre suivante que Pierre Corneille écrivait à Tabbé de Pure :

€ Monsieur,

« Je vous envoie un méchant sonnet que je perdis hier au jeu contre une femme, dont le visage et la voix valent bien quelque chose. C'est une bagatelle que j*ai brouillée ce matin. Vous en aurez la première copie. Il y a un peu de vanité d'auteur dans les six derniers vers. »

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