SONNET PERDU AU JEU
Je chéris ma défaite, et mon destin m*est doux, Beauté, charme puissant des yeux et des oreilles ; Et je n*ai point regret qu'une heure auprès de vous Me coûte, en votre absence, et des soins et des veilles.
Se voir ainsi vaincu par vos rares merveilles. C'est un malheur commode à faire cent Jaloux ; Et le cœur ne soupire, en des pertes pareilles, Que pour baiser la main qui fait de si grands coups.
Recevez de la mienne, après votre victoire.
Ce que pourrait un roi tenir à quelque gloire,
Ce que les plus beaux yeux n*ont jamais dédaigné.
Je vous en rends. Iris, un juste et prompt hommage. Hélas ! contentez- vous de me l'avoir gagné.
Sans me dérober davantage.
On remarquera que Molière avait déjà appelé M"" Du Parc, /m, dans les vers que nous avons cités plus haut. Et c'est encore parle nom d7m, que Thomas Corneille, enflammé à son tour, va célébrer M**" Du Parc, dans son élégie que nous ne citerons pas ici, parce qu'elle n'a pas moins de 136 vers, mais qui commence ainsi :
Iris, je vais parler, c*est trop de Yiolence. U est temps que mon feu se dérobe au silence, Et qu'il fasse échapper au respect qui me nuit L'aveu du triste état où vous m'avez réduit.
En attendant, M"" Du Parc est de marbre. Elle repoussera les deux Corneille, comme elle a repoussé Molière à Lyon. Mais Pierre ne veut pas encore désarmer si vite.
Je vous estime, Iris, et crois pouvoir, sans crime, Permettre à mon respect un aveu si charmant;
Il est vrai qu'à chaque moment,
Je songe que je vous estime.
Cette agréable idée où ma raison s*abîme.
Tyrannise mes sens jusqu'à l'accablement ; Mais pour vouloir fuir ce tourment, La cause est trop légitime.
Aussi quelque désordre où mon cœur soit plongé, Je ne veux l'en voir dégagé ; Aimer ma peine est mon étude.
J'en aime le chagrin, le trouble m'en est doux. Hélas ! que ne m'estimez-vous Avec la môme inquiétude I
Les jours s'écoulent, et Molière vient d'obtenir enfin l'autorisation tant souhaitée d'emmener sa troupe à Paris et de jouer devant le roi. Il faut se séparer, et Pierre Corneille reprend sa plume pour adresser à Marquise ses adieux.
Allez, belle Marquise, allez en d'autres lieux
Semer les doux périls qui naissent de vos yeux.
Vous trouverez partout les âmes toutes prêtes
A recevoir vos lois et grossir vos conquêtes ;
Et les cœurs à Tenvi se Jetant dans vos fers
Ne feront point de vœux qui ne vous soient offerts. '
Mais ne pensez pas tant aux glorieuses peines
De ces nouveaux captifs, qui vont prendre vos chaînes,
Que vous teniez vos soins tout à fait dispensés
De faire un peu de gr&ce à ceux que vous laissez.
Apprenez à leur noble et chère servitude
L'art de vivre sans vous, et sans inquiétude,
Et si, sans faire un crime, on peut vous en prier.
Marquise, apprenez-moi Tart de vous oublier.
Je vois mes cheveux gris. Je sais que les années Laissent peu de mérite aux âmes les mieux nées ; Que les plus beaux talents des plus rares esprits, Quand les corps sont usés, perdent bien de leur prix ; Que si, dans mes beaux Jours, Je parus supportable. J'ai trop longtemps aimé pour être encore aimable, Et que d'un front ridé les replis Jaunissants Mêlent un triste charme aux plus dignes encens.
Il est vrai que le temps, \grand réparateur de toute chose, passa par là-dessus, comme le prouvent ces quatre vers que le grand Corneille ajouta au bas de celte pièce de vers, quelques années plus tard :
Ainsi parla Gléandre, et ses maux se passèrent, Son feu s'évanouit, ses déplaisirs cessèrent ; 11 vécut sans la dame, et vécut sans ennui, Comme la dame, ailleurs, se divertit sans lui.
Avant de revenir définitivement à Paris, ajoutons une petite remarque concernant Du Parc. Le rôle typique de Gros-René lui avait donné une grande importance. Outre le Dépit amoureux, il y avait beaucoup de pièces, — aujourd'hui disparues, — 6ù existait le rôle de
Gros-René. Nous ne citerons comme exemple que les titres suivants : Gros-René écolier, la Jalousie de Gros- René y Gros-René petit enfant y Gros-René dans le Médecin volant, sans compter le rôle de Gros-René que Du Parc établira plus tard dans Sganarelle. En venant à f Paris^ il est donc absolument un personnage de tradition. C'est Gros-René !
Les débuts à Paris commencèrent, comme on sait, devant le roi, le 24 octobre, et devant le public, le 13 novembre. Lagrange nous apprend que V Étourdi et le Dépit amoureux passèrent pour pièces nouvelles à Paris et eurent un grand succès. Il est bien certain que Du Parc {Gros-René dans le Dépit), et sa femme {Hippolyte dans V Étourdi) , en eurent leur bonne part. Ce qui né les empêcha pas tous deux de quitter la troupe à Pâques (1659), pour entrer au Marais.
D'où vient donc ce brusque départ ? Eh quoi I voilà Du Parc qui vit avec Molière depuis bientôt douze ans, voilà M"* Du Parc, une des colonnes de la troupe, la reine en beauté à coup sûr, qui, à peine arrivés à Paris, c'est-à-dire au but tant souhaité, faussent compagnie et laissent là amis et camarades I Et remarquez que Gros- René va perdre énormément au change, car si nous avons vu Jodelet apporter au Petit-Bourbon son répertoireet son bagage, nous ne verrons pas Gros-René en pouvoir faire autant au Marais. Molière compose lui- , même ses pièces, et n'est pas homme à les laisser traîner partout. Aussi, ce n'est plus Gros-René qui déménage, c'est Du Parc, et il a perdu dans ce changement le plus beau fleuron de sa couronne.
La cause de ce départ, vous Tavez devinée : la visite à Rouen est encore trop récente pour que vous ayez oublié Tengouement des deux Corneille pour la Du Parc. V Le Marais, c'est le théâtre des deux Corneille par ex- / cellence. Rien ne le dit, rien ne le prouve, mais si M"* Du Parc quitte Molière, — car c'est bien elle qui le veut et non Du Parc, — c'est sur les conseils réitérés des Corneille, qui n'ont cessé de lui écrire depuis son passage à Rouen. Ils lui ont fait miroiter devant les yeux une foule d'avantages ; les rôles qu'ils écriront pour elle et qu'elle jouera au Marais. M"' Du Parc n'a pas su résister et le bon gros Du Parc a obéi à son épouse, en mari bien dressé, et l'a suivie, le chagrin dans le cœur d'abandonner Molière et les Béjart et de passer pour un ingrat.
Voici comment Loret mentionne ce fait dans sa Mtise historique du 31 mai. Nous avons vu que Jodelet, par contre, quittait le Marais pour entrer au Petit-Bourbon :
Dudit acteur (Jodelet)]les compagnons, Quoiqu'ils se soient frottés d'oignons, "fTont pas pleuré cette disgrâce I Car Gros-René vient à sa place, Homme tiré sur le rôlet Et qui vaut trois fois Jodelet.
L'empire exercé par M"* Du Parc sur les Corneille, et principalement sur le grand Corneille, est encore plus grand qu'on ne le suppose. Comme le fait remarquer très bien'M. Levallois dans les Amours de Corneille, ce ne fut pas un attachement passager. Ce fut cet amour^ — tout platQnique nous l'avons vu, — qui arracha le poète à sa retraite, et le relança dans la lutte dramati-
que. Il donna de plus à sa muse un accent tout nouveau et, rien qu'à entendre la façon dont s'expriment désormais, dans ses œuvres, les vieillards amoureux, on devinera sans peine la flamme intérieure qui consumait le poète.
Cependant, il fautavoun- que la troupe de Molière avait quelque chose de bien ultachant.Ce diable d'homme savait se faire des amis de tous ceux qui l'approchaient, et les comédiens étaient de sa famille. On ne s'en allait de la troupe de Molière que pour deux motifs : la mort ou la retraite.
Les uns mouraient comme Joseph Béjart. et Jodelet, les autres, trop âgés et fatigués, se retiraient à la campagne comme Du Fresne et de l'Espy. Mais on ne s'en allait pas dans une autre troupe. Les ei\fants prodigues, comme les Du Parc, revenaient au bercail au bout d'un an. Ah ! comme ils devaient rentrer l'oreille basse après cette petite escapade, et comme le Maître devait sourire en les morigénant doucement 1
Leur passage au Marais, malgré les promesses des Corneille, n'a donc été qu'une déception, et Gros-René s'en est venu retrouver Marinette.
Et puis M"" Du Parc s'était trouvée enceinte. M. Jal, dans son dictionnaire, nous apprend que, le jeudi 13 octobre 1659, René Berthelot, comédien de M. le duc d'Anjou (Monsieur, qui fut duc d'Orléans ; mais pourquoi Du Parc prenait-il alors cette qualification?) et Marguerite-Thérèse Gorle (sic) sa femme, firent baptiser, à Saint-Germain-l'Auxerrois, Catherine, qui fut tenue par François de Rebé, archidiacre, comte de Lyon, et par
Catherine de Neuville, flUe de Nicolas de Neuville, maréchal de France, gouverneur de Lyon. Nul doute que c'est pendant leur séjour à Lyon que les Du Parc avaient connu ces hauts personnages, qui ne dédaignaient pas de tenir leur enfant sur les fonts baptismaux.
Enfin, à Pftques 1660, voici Du Parc et sa femme réintégrés dans la troupe de Monsieur ; ils joueront l'un et l'autre dans le Cocu imaginaire (le 28 mai), M"* Du Parc, le rôle de Célie, Du Parc le rôle de Gros- René. Molière est trop heureux de son retour pour ne pas le faire rejouer sous ce nom, même dans un bout de rôle assez insignifiant et peut-être ajouté après coup à dessein.
Ouvrons une parenthèse. Nous relevons de divers côtés que M"* Du Parc créa le rôle de Cathosûxû&l^ Précieuses. Elle le reprit, c'est possible, mais ne le créa pas. Nous ferons remarquer, nous, que c'est précisément pendant que M""" Du Parc était au théâtre du Marais, qu'eut lieu la première représentation des Précieuses. Il eût fallu alors que le Marais V^ti prêtée y comme on dit à présent. Vu les mœurs de l'époque et la rivalité des troupes, c'est bien peu vraisemblable. Et puis, sur quel document s'appuîe-t^on ?
Le 4 février 1661, première représentation de Don Garde de Navarre sur le théâtre du Palais-Royal, où la troupe est installée depuis peu. M"' Du Parc joue le rôle ù'Elvire. On peut voir par l'importance de ce rôle quelle place occupait désormais M"** Du Parc dans la troupe.
Le 24 juin, YÉcole des Maris. M"* Du Parc ne fait point partie de la distribution de cette pièce, mais Du
LBS DU PARC 91
Parc, quittant pour une fois le nom de Gros-René, joue le rôle à!Ergaste, valet de Valère. Si nous en croyons ces deux vers mis dans la bouche de Sganarelle, Du- Parc n'a pas maigri :
Peste soit du gros bœuf, qui, pour me faire choir, ^
Se vient devant mes pas planter comme une perche I \
« Lundi, 15 août, la troupe est partie pour aller à Vaux < le-Vicomte pour M. le Surintendant, et a joué les € Fâcheux devant le roi, dans le jardin, et est revenue € le vingtième du dit mois. »
On la connaît cette fameuse fête de Fouquet, et la façon précipitée dont fut composée pour la circonstance la comédie des Fâcheux, conçue, faite, apprise et représentée en quinze jours par Molière, qui pourtant ne se piquait pas d'impromptu.
Le prologue en avait été écrit par Pellisson, qui, peu de jours après, était arrêté avec Fouquet. Le valet d'Eraste, La Montagne, c'est encore le gros Du Parc, et la fâcheuse Oronte c'est sa femme.
Les Fâcheux eurent un grand succès à la ville aussi bien qu'à la cour, et l'année qui suivit fut presque entièrement remplie par les représentations des Fâcheux . et de Y Ecole des Maris, avec le répertoire courant. M"" Du Parc avait dû encore une fois se tenir pendant quelque temps à l'écart de la scène, car le 27 janvier 1663, Molière et sa femme tiennent sur les fonts baptismaux de Saint-Ëustache Jean-Baptiste René, fils de René Berthelot, demeurant alors rue de Grenelle. Lagrange, qui note d'ordinaire les naissances des enfants des corné-
diens de la troupe, n'en fait aucune mention, et c'est M. Jal qui nous apprend ce détail.
Disons tout de suite ce que devint cet enfant. On verra tout à l'heure qu'il perdit ses parents étant encore fort jeune. II ne fut donc pas élevé pour la comédie. Il s'embarqua sur un navire de commerce, et partit pour les colonies. Bientôt, dégoûté de ce métier pénible, il revint à Paris et épousa, le 1*^ mars 1688, âgé d'environ 26 ans, une demoiselle Charlotte Dennebault, demeurant alors rue Mazarine. C'est tout ce qu'on sait sur son compte.
M"* Du Parc avait repris son service ; le premier rôle qu'elle créa à nouveau dans une pièce de Molière, fut celui de Climène dans la Critique de F Ecole des femmes^ le !•' juin 1663, -r- rôle où elle eut un grand succès; — puis, en octobre, le rôle de Mlle Du Parc, marquise façonnière, dans Y Impromptu de Versailles.
Nous avons vu plus haut ce que Molière lui faisait dire. Elle joue encore Z>ori;wéw^, jeune coquette, dans le Mariage forcé] Aglante^ cousine de la princesse, dans le Princesse d'Elide (8 mai 1664). Voyons, à titre de curiosité, quelle part prirent Du Parc et sa femme dans les Plaisirs de Vile encha?itée, « fêtes galantes et magni- € flques faites parle roi à Versailles,le 7 mai 1664,et con- € tinuées plusieurs autres jours. »
« Le Printemps parut ensuite sur un cheval d'Espagne, « représenté par M"' Du Parc, qui, avec le sexe et les € avantages d'une femme, faisait voir l'adresse d'un « homme. Son habit était vert, en broderie d'argent « et de fleurs au naturel.
€ L'Eté le suivait, représenté par le sieur Du Parc, sur « un éléphant couvert d'une riche housse. »
Du Parc sur un éléphant I Quelle masse ! Le lendemain on jouait la Princesse d'Elide, où M"" Du Parc avait un rôle, nous l'avons dit plus haut. Le troisième jour, M"* Du Parc est en nymphe.
« Mais ce qui surprit davantage, fut de voir sortir « Alcine de derrière le rocher, portée par un monstre « marin d'une grandeur prodigieuse. » Deux des nymphes de sa suite s'approchent, et toutes trois récitent des vers à la louange delà reine, mère du roi. — Alcine, on Ta deviné, c'est M"* Du Parc.
Nous avons dit, au début de ce chapitre que M"" Du Parc dansait à merveille, etnous avons même cité un passage attribué à M'*" Poisson. Si l'on doutait encore du talent de ballerine de M"* Du Parc, il suffirait de lire la relation, des plaisirs de Ylle enchantée, pour voir la place qu'occupait M"" Du Parc dans un ballet. Tandis que ses compagnes, M'" De Brie, M"* Molière, se retirent après avoir récité leurs vers^ pour laisser la place aux danseurs^ M"* Du Parc reste, au contraire, et va devenir le premier personnage du ballet. Dans l'énumération des noms des danseurs, nous ne trouvons qu'un nom de comédien ou de comédienne, et c'est le sien. Lisez le détail des six entrées du Ballet dû palais d' Alcine, dans la troisième journée des fêtes, et vous serez tout à fait convaincus.
Vous avez dû remarquer que, depuis longtemps déjà, Du Parc n'a plus créé aucun rôle dans les pièces de Molière. Nous l'avons vu sur un € éléphant », mais cela
ne peut guère compter. Le dernier rôle véritablement établi par 'lui est celui de La Montagne des Fâcheux. Et cependant nous voyons sur le Registre de Lagrange les noms des pièces oùjouaitGros-René,restéesaurépertoire. Que faut-il en conclure ? Du Parc était-il malade depuis longtemps? ne jouait-il que par intervalles ? pu ses rôles étaient-ils tenus par des camarades ? Quoi qu'il en soit, malade ou non, on avait joué encore, avec ou sans lui, les Fâcheux et le Dépit ^ du 13 au 25 octobre, à Versailles.— Lepauvre Gros-René mourut le mardi 28 octobre 1664 et fut enterré le lendemain : «Convoi de € 20 prêtres, vêpres de feu René Du Parc, vivant comé- « dien de M. le duc d'Orléans, pris rue Saint- Thomas- « dxx-l^ViyvQT^. [Registre de St-Germain-VAuxerrois,)
Lagrange commet donc une erreur dans son Registre lorsqu'il écrit : « Mardi 4 novembre on ne joua pas à cause de la mort de M. Du Parc ». C'est mardi 28 octobre qu'il faut lire. Cette mort causa une profonde affliction dans la troupe. Du Parc était aimé de tout le monde. On renonça à jouer le soir, bien que ce fût jour de représentation (dimanche, mardi, vendredi), et l'on continua sa part à sa veuve jusqu'à Pâques de Tannée suivante.
Malgré tous ses adorateurs, M"' Du Parc paraît avoir fait bon ménage avec son mari. Rien ne prouve un dérèglement dans sa conduite pendant ses courtes années de mariage, et l'on a vu que les prétendants, s'appelassent-ils Molière, Pierre ou Thomas Corneille, étaient froidement accueillis. Du Parc, qui connaissait sa femme et qui avait confiance en elle, se contentait d'en rire :
Je veux croire les gens lorsqu on me dit : Je t'aime, Et ne vais pas chercheri pour m'estimer heureux, Si MascarUle ou non s*arraclie les cheveux.
Moi, jaloux ? Dieu m'en garde, et d'être assez badin Pour m'aller emmaigrir avec un tel chagrin!
Outre que de ton cœur ta foi me cautionne, L'opinion que J'ai de moi-môme est trop bonne Pour croire auprès de moi que quelqu'autre te plût. Où diantre pourrais-tu trouver qui me valût ?
Tout Du Parc n'est-il pas dans ces vers ? Et comme Molière connaissait bien son monde. Il n'est nul détail de la vie privée dont il ne sache, pour lui aussi bien que pour les autres, tirer parti et mettre sur la scène. Du Parc vécut heureux et dut mourir de mènje. Seulement nous n'avons jamais parlé de son âge, vu que personne ne le connaît, et que nous ne le connaissons pas davantage.
M"* Du Parc devenue veuve continua donc à faire partie de la troupe de Molière, mais comme on va le voir, elle ne de vait pas y rester bien longtemps. Bien que jeune encore, car elle ne devait pas avoir beaucoup plus de vingt-cinq à trente ans à cette époque, elle était arrivée en pleine possession de son ^talent. Molière n'hésita pas à lui confier ses premiers rôles, Elvire dans Don Juan (15 février 1665), Arsinoé dans le Misanthrope (4 juin 1666), Mélicerte dans Mélicerte (2 décembre 1666).
Assurément une jeune comédienne ne peut rêver de plus beaux rôles ni de plus beaux succès. Et cependant M"" Du Parc quitte la troupe à Pâques en 1667, et passe à THôtel de Bourgogne.
Quels étaient les motifs assez puissants qui pouvaient décider M"* Du Parc à prendre une pareille détermina-
lion? Nous arrivons à un point très délicat à traiter. Nous voulons parler de Tamour de Racine pour M"' Du \/ Parc, d'où la fuite de M"* Du Parc, la brouille survenue entre Racine et Molière, et la première représentation d'Andromaque à THôtel de Bourgogne.
Molière, qui avait dix-huit ans de plus que Racine, Tavait protégé à ses débuts ; on prétend qu'il lui avait donné le sujet et le plan de la Thébaide, en y joignant une bourse de cent louis. Cette tragédie fut jouée le 20 juin 1664 sur le théâtre du Palais-Royal et Molière se chargea lui-même du rôle ù'Etéocle. Racine était donc de ce fait Tobligé de Molière.
Le 4 décembre 1665, Racine fait encore représenter sur le théâtre de Molière, Alexandre, et Molière lui donne les meilleurs comédiens de sa troupe pour interpréter les principaux rôles. Ce sont Lagrange, Lalhorillière, Hubert, M"' Du Parc (rôle d'Axiane), M"' Molière etpucroisy.
Et voici qu'à la date du 18 du même mois, Lagrange écrit sur son Registre : c Ce même jour, la troupe fut
< surprise que la même pièce d'Alexandre fût jouée « sur le théâtre de THôtel de Bourgogne. Comme la chose
< s'était faite de complot avec Racine, la troupe ne crut
< pas devoir les parts d'auteur au dit M. Racine qui en € usait si mal que d'avoir donné et fait apprendre la « pièce aux autres comédiens. Les dites parts d'auteur € furent repartagées et chacun des douze acteurs ont eu « pour sa part 47 livres. »
Quel était donc ce procédé? Aller donner à Floridor, Montfleury et les autres comédiens concurrents de Mo-
lière, le même manuscrit et faire jouer la pièce le même jour? On comprend facilement que Molière n'eut pas lieu d'être très satisfait. Les recettes de 1294, 1262 tombèrent à 116 et 277 livres.
Trois jours après, Alexandre disparaissait de l'afflche du théâtre du Palais-Royal.
La brouille entre Molière et Racine était donc commencée. La désertion de M"* Du Parc, la première actrice de la troupe, désertion due uniquement à Racine, allait finir de fâcher à jamais ces deux génies, qui, hâtonsnous de le dire, ne continuèrent pas moins Tun et Taiitre à se rendre justice. Molière défendit les Plaideurs, comme Racine le Misanthrope.
Racine avait pour lui deux avantages que n'avait pas eus Pierre Corneille. Il était jeune, et la Du Parc était veuve. Le rôle S!Aœîane que venait de jouer M"' Du Parc lui fit perdre la tête. Il devint amoureux fou de son actrice, et soit jalousie, fondée ou non, contre Molière dont le ménage n'allait déjà plus fort bien, soit qu'il jugeât la troupe de l'Hôtel de Bourgogne plus apte à jouer la tragédie, il écrivit le rôle S!Andromaque , en vue de M*** ÏDu Parc, et lui fit quitter brusquement Molière et le Palais-Royal.. Molière ne lui pardonna jamais cette action.
Les amours de Racine et de M*** Du Parc, bien que niées par son fils Louis Racine, qui, du reste, nie les choses les plus évidentes, furent des amours folles, insensées, interrompues brusquement un an après parla mort de Tamante. On a bien même été jusqu'à dire que Racine avait contracté un mariage secret avec elle. Em-
96 LEa COMÉDIENS DE LA TROUPE DE MOLIÈRE
pressons-nous de dire que ceci n'est rien moins que prouvé, et rentre plutôt dans le domaine du roman que de rhistoire.
M"« DuParc zvé^d.Andromaque (t667) àrHôtel de Bourgogne. Elle avait pour partenaire Floridor {Pyrrhus)^ Montfleury [Or este), Lafleur (Pylade) et M^« Désœillet {Hermione),
La représentation SAndromaque fut un événement et ne &t pas moins de bruit que n'en avait fait celle du Cid trente ans auparavant.
Le grand Corneille avait désormais un rival. On peut dire que ce rôle S! Andromaque fut le couronnement de la carrière de M"' Du Parc. La mort s'approchait à grands pas.
La fin de M^'Du Parc fut toujours enveloppée du plus grand mystère. Au faîte de la renommée et de la gloire, M^^' Du Parc était entourée d'adorateurs. « Le chevalier « de Rohan, écrit M""' de Montmorency à la date du 10 € juillet 1668, veut épouser la Du Parc, fameuse comé- <i dienne ; la famille du chevalier s'y oppose. > Bussy répond de Chaseu, le 17 du même mois : «J'admire l'étoile « de la Du Parc qui a donné mille passions à mille gens « et jamais une médiocre. Si le chevalier de Rohan « l'épouse, ce sera un grand triomphe pour l'amour. >
D'où M""' Marc de Montifaud conclut dans son livre Racine et la Voisin, que Racine n'était pas marié avec la Du Parc, ce qui pourtant ne serait pas une preuve, si le mariage avait été tenu secret pour tout le monde.
Cependant les amours de Racine et de M"' Du Parc
duraient toujours, lorsque M"' Du Parc mourut près- , / que subitement le 11 décembre 1668. Et puisque nous '. avons entrepris de tout dire, Racine fut accusé de Ta- / \ voir empoisonnée. Cette accusation est tellement monstrueuse qu'il était bien juste que nous en recherchions la source. Nous la trouvons surtout dans l'interrogatoire de^la Voisin ,1a célèbre empoisonneuse, interrogatoire du 21 novembre 1679, c'est-à-dire onze ans après:
€ — Qui lui avait donné la connaissance de la Du Parc, € la comédienne? —Elle l'a connue il y a quatorze ans ; .€ elles étaient très bonnes amies ensemble, et elle a su € toutes ses affaires pendant ce temps. Elle avait eu l'in- € tention de nous déclarer, il y a déjà du temps, que la Du « Parc devait avoir été empoisonnée y et que l'on a soup- « çonné Jean Racine ; le bruit en a été assez grand ; ce € qu'elle a d'autant plus lieu de présumer que Racine a € toujours empêché qu'elle, qui était la bonne amie de « la Du Parc,ne l'ait vue pendant tout le cours de sama- € ladie, quoique la Du Parc la demandât toujours. >
Mais pour quelle raison Jean Racine aurait-il empoi- \ sonné sa maîtresse? Ce n'est que l'année suivante qu'il deviendra l'amant en titre de la Champmeslé. '
Au momenl de la mort de M"'Du Parc, un autre bruit courut et celui-là paraît beaucoup plus fondé. M"* Du Parc était devenue enceinte. Teuve, elle craignit le scandale, Racine ne le redoutait pas moins. On devine le reste. Des gens allèrent colporter que Racine était cause de la mort de M"' Du Parc et il n'en fallut pas davantage pour dire qu'il avait empoisonné sa maîtresse.
C'est du reste Topinion adoptée par Ràvaisson, Archives de la Bastille y tome VI. Rapprochons cette opinion, la^ vraie selon nous, de ce passage de Mathieu Marais, Mémoires touchant la vie de Boileau Despréaux : « La Du Parc mourut bientôt en couches. € Elle était veuve. > Racine donne bien assez d'autres prises à la critique, comme conduite et comme caractère ; n'en faisons pas, de grâce, un ignoble traître de mélodrame, et cela sur la déposition de la Voisin, déposition qui n'est rien moins que claire, et qui émane d'une mégère cherchant à sauver à tout prix sa tête, quitte à compromettre tout le royaume.
La mort de M"* Du Parc laissa un grand vide au théâtre. Robinet nous signale ainsi l'événement :
L'Hostel de Bourgogne est en deuil Depuis peu voyant au cercueil, Son Andromaque si brillante, Si charmante et si triomphante, Autrement la belle Du Parc, Par qui l'amour tirait de l'arc, Sur les cœurs avec tant d'adresse.
Clotho, sans yeux et sans tendresse Pour les plus accomplis objets, Comme pour les plus inl parfaits, . Et qui n'aime pas le théâtre.
Dont tout le monde est idolâtre, Nous a ravi cette beauté Dont chacun était enchanté, Alors quavec un port de reyne, Elle paraissait sur la scène.
Et tout ce qu elle eut de charmant Gît dans le sombre monument.
. Elle y Alt mercredi conduite Avec une nombreuse suite, Dont étoyent les comédiens Tant les Français qu'Italiens,
LBS DU PARC 101
Les adorateurs de ses charmes, Qui ne la suivaient pas sans larmes.
Quelques-uns d'eux, incognito, Qui, je crois, dans. leur mémento, Auront de la belle inhumée Fort longtemps l'image imprimée.
Item, maints différents amours Assemblés de sombres atours, Qui pour le pas sembloyent se battre.
Item, les poètes de théâtre.
Dont l'un, le plus intéressé, Était à demy trépassé.
Item, plusieurs peintres célèbres Etaient de ces honneurs funèbres.
Ayant de leurs sçavants pinceaux Été l'un des objets plus beaux.
Item, enfin, une cohorte De personnes de toute sorte Qui furent de ses sectateurs, Ou plutôt de ses spectateurs :
Et c'est ce que pour épitaphe En stile d'historiographe.
Croyant lui devoir ce soucy.
J'en ai bien voulu mettre soy.
Voici, d'après M. Jal, la copie exacte de l'acte mortuaire de la comédienne :
« Du 13 décembre 1668, Marquise, Thérèse de Gorla,
< veuve de feu René Berthelot, vivant sieur Du Parc,
< Tune des comédiennes de la troupe royale, âgée d'en-
< viron 25 ans, décédée le onzième du présent mois, « rue de Richelieu ; son corps porté et inhumé aux
< religieux carmes des Billettes de cette ville de Paris, € présents au convoi Rault Régnier, marchand apothi- « caire, demeurant paroisse Saint-Germain, et Spencer, € juré crieur, témoins. >
Registres de Saint-Roch,
On a remarqué dans ces deux documents , d*abord : € lepoètede théâtre le plus intéressé, à demy trépassé, » et ensuite les vingt-cinq ans environ déclarés sans doute par le même poète. C'est trente-cinq ans qu'il aurait fallu dire.