‹ Histoire des comédiens de la troupe de MolièreChapitre 13 sur 60 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Lorsque Molière vint à Lyon vers la fin de l'année 1652, il y trouva installée la troupe d'Abraham Mitalla. C'est dans cette troupe que se trouvaient De Brie et sa femme, ainsi que M"' Marquise de Gorla qui devînt la femme de Du Parc, et dont nous avons conté l'histoire. Molière fut ravi du jeu et de la tournure de ces deux actrices et les fit passer dans sa troupe. Tel est pour nous jusqu'à ce jour le commencement des De Brie, dont, chose assez singulière, on n'a pas encore retrouvé les actes de baptême et par conséquent l'origine.

De Brie s'appelait de son vrai nom Edme Villequin et avait pour frère Etienne Villequin qui fut peintre. M"* De Brie, de son vrai nom Catherine Leclère du Rozet, était grande, bien faite, jolie, avec un visage qui resta toujours jeune, et chantait et dansait à merveille, sans cependant égaler M'"* Du Parc dans les ballets ; j^iie jy^ pj^ç ^y^!^^ pQ^j, qyiq la beauté altîère, M"' De

Brie possédait le charme, la douceur et la gr&ce.

De Brie, disons le tout de suite, fut toujours < le mari de la reine ». Engagé complaîsamment par Molière qui tenait avant tout à une acquisition aussi précieuse que M"' De Brie, il fut voué à perpétuité aux utilités. Nous ne savons s'il s'en plaignit ; tout laisse à croire qu'il fut content de son sort. On a voulu toujours le représenter comme un bretteur et un spadassin. Est-ce parce qu'il joua un maître d'armes dans le Bourgeois gentilhommel II est difficile de se prononcer. Mais nous pouvons affirmer que s'il était querelleur avec ses camarades, c'était bien le mari le plus accommodant du monde ; sans quoi, le pauvre Molière n'aurait eu qu'à se bien tenir. Nous avons rapporté à l'article Madeleine Béjart le passage du pamphlet de la Fameuse Comédienne, où il est dit que Molière déjà un peu lassé de saliaisonavec Madeleine, liaison quiremontait bien à dix ans, jeta son dévolu sur la Du Parc ; mais que repoussé « dédaigneusement > par celle-ci, il s'en consola avec la De Brie.

^ Eh bien I voilà le grand mot lâché, le mot de conso- ' lation, et pendant vingt ans c'est M"' De Brie qui sera la consolatrice du poète. Qu'il aitpour maîtresse Madeleine, ou qu'il rompe avec elle, qu'il se laisse prendre aux attraits naissants d*Armande et qu'il en essuie les dédains, que dans un moment de folle passion il l'épouse, et en supporte les tristes conséquences, c'est toujours à M"' De Brie quil reviendra. Elle accepte tout, elle pardonne elle l'encourage etle console.M"'De Brie c'est l'ange gardien de Molière, et surtout du Molière des dernières années, du Molière triste et ravagé, misanthrope etma-

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lade, comme Madeleine Béjart a été le soutien de ces premières années, et son premier amour.

Et que dira Madeleine de cette liaison? nous Tavons dit plus haut, quand nous nous sommes occupé d'elle. Madeleine se sent vieillir; elle est femme d'esprit; elle fermera les yeux, mais gardera son ascendant sur le poète.

M"" De Brie était-elle bien intelligente? Intelligente, oui certes, mais d'une intelligence supérieure, nous ne le croyons pas. Ce n'était pas une maîtresse femme comme la Béjart, femme de conception et de tête, née pour le commandement ; ce n'était pas une beauté sculp- a turale, comme la Du Parc. C'était la résignation, la douceur,le chien fidèle ; c'est sur son sein que Molière, fatigué de ses luttes et de ses travaux, viendra se reposer et \ oublier.

Finissons-en de suite avec De Brie, personnage fort peu intéressant en somme, pour ne nous occuper ensuite que de sa femme, une des figures principales de la troupe de Molière. Voici donc Ténumération des rôles créés ou plutôt tenus par De Brie :

ViLLEBREQuiN, dans la Jalousie du Barbouillé. (On n'a pas onbliô

que De Brie, s'appelait Villequin. Ce jeu de mots devait être passé k Tétat d'habitude.)

La Rapière, dans le Dépit amoureux.

Almanzor, dans les Précieuses ridicules. (TomI le monde le désigne du moins pour ce rôle, mais comment expliquer alors : « Allons, petit garçon », etc., lorsque Madelon s'adresse À Almanzor. De Brie n'était pas de petite taille ; voyez plus loin au Bourgeois gentilhomme.)

La Rambe, dans Don Juan.

Un garde de la Maréchaussée, dans le Misanthrope,

M. Loyal, dans le Tartuffe,

Un MAITRE D*ARMBS, dans le Bourgeois gentilhomme (« ce grand

escogriffe de maître d'armes »).

Le Dieu d'un fleuve, dans Psyché, Sylvestre, dans les Fourberies de Scapin.

DiAFoiRus PÈRE, dans le Malade,

D'après la lettre sur Molière et les comédiens de son temps {Mercure de France , mai 1740), il avait succédé à Du Parc dans les emplois de Gros-René. Après avoir suivi Molière pendant vingt ans, il passa en 1673 à la salle Mazarine, et mourut le 9 mars 1676. « Le 9« jour « de mars iôT^, environ six heures du matin, Edme de € Brie, bourgeois de Paris, est décédé en sa maison, < rue Guénégaud, et son corps a été inhumé le lende- « main. > (Registres de Saint- André.)

M"' De Brie suivit donc les destinées de la troupe pendant vingt ans (1653 à 1673), et l'on peut affirmer qu'aucune autre actrice ne créa autant de rôles qu'elle dans le répertoire de Molière.

Un air tout engageant. Je ne sais quoi de tendre, Dont il n*est point de cœur qui se puisse défendre.

Qui parle ainsi? Molière, et encore:

€ Elle se prend d'un air le plus charmant du monde « aux choses qu'elle fait, et l'on voit briller mille grâces € en toutes ses actions, une douceur pleine d'attraits, € une bonté toute encourageante, une honnêteté ado- € rable. >

M"* De Brie, c'est le type de l'ingénue au théâtre ; en un mot c'est Agnès. V^ge n'est rien pour elle, elle se rit des années, elle sera Agnès encore à soixginte ans passés, et non pas de son propre désir, mais, comme

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nous le verrons tout à l'heure, parce que le public n'en veut pas d'autre. Il n'en connaît pas de plus jeune. Le souvenir de Déjazet n'est pas si loin de nous pour ne pas croire à ces récits, et chaque soir ne pouvons-nous pas aller applaudir, dans Fortunio ou Perdican, M. Delaunay, le plus jeune de tous les jeunes premiers?

Pour énumérer les rôles de M"* De Brie, il faut passer en revue l'œuvre du Maître, depuis le commencement jusqu'à la fin. C'est l'ingénue de son théâtre et il ne faut pas qu'elle vieillisse ; elle ne vieillira pas.

Voici d'abord Célie dans YEtourdi, Lélie ne peut s'empêcher de s'écrier dès son entrée :

Ah ! que le ciel m'oblige, en offrant à ma vue, Les célestes attraits dont vous êtes pourvue I

Célie n'est point méchante :

Mon cœur, qu'avec raison votre discours étonne, N'entend pas que mes yeux fassent mal à personne.

Que Lélie se rassure ; les yeux de M"* De Brie ne feront jamais de mal à personne. '

Voici Lucile, du Dépit amoureux ; c'est Eraste qui parle:

Je l'avouerai, mes yenx observaient dans les vôtres Des charmes qu'ils n'ont pas trouvés dans tous les autres, Et le ravissement où j'étais de mes fers Les aurait préférés à des sceptres offerts.

Mais Lucile n'est-elle point femme?

ma faiblesse est trop grande,

J'aurais peur d'accorder trop tôt votre demande.

Lé ton et l'allure changent nécessairement avec Ma-^ delon des Précieuses où cependant ses yeux ne sont point oubliés :

Vicomte, que dis-tu de ces yeux ?

Mais ce n'est là qu'une excursion dans la fantaisie . M"* De Brie va revenir à son genre avec la femme de Sganafelle dans le Cocu imaginaire, et surtout avec Isabelle de Y Ecole des maris. ^^

La scène entre Isabelle et Sganarelle (actell, scène ly) ne fait-elle pas déjà pressentir la scène légendaire entre Agnès et i4rno/pAe? C'est, croyons-nous, une des premières scènes que l'on ait jamais faites au théâtre de franche ingénuité.

Vous n'avez pas été plutôt hors du logis, Qu'ayant pour prendre l'air la tôte à la fenêtre, J'ai vu dans ce détour un jeune homme paraître. Qui d'abord, etc

Et Je m'en sens le cœur tout gros de fâcherie.

Et Sganarelle, ravi de tant de candeur, de s'écrier :

Dans quel ravissement est-ce que mon cœur nage, Lorsque je vois en eUe une ûlle si sage I C'est un trésor d'honneur que j'ai dans ma maison. Prendre un regard d'amour pour une trahison I

Voilà donc les ingénues proprement dîtes implantées sur notre théâtre, et peut-être grâce à qui? Grâce aux airs pudiques et aux yeux de M"' De Brie, yeux qu'elle s'obstine si souvent *à tenir baissés devant ses tuteurs, bien qu'elle les ait pourtant fort beaux.

Nous ne parlons que pour mémoire du petit rôle de

Climène joué par M"' De Brio dans les Fâcheux, où chacun devait faire sa partie, et nous arrivons au rôle principal de la carrière de M"' De Brie, à celui dans lequel elle a laissé des traces ineffaçables, à celui qu'elle tint toute sa vie, et où personne, paraît-il, ne parvint à l'égaler de son vivant ; nous avons dit: Agnès.

VEcole des femmes,c'esi Arnolphe et Agnès. Molière qui avait déjà vu la façon dont M"' de Brie avait interprété le rôle ^Isabelle de Y Ecole des maris, et qui rêvait une grande figure (Arnolphe), n'en travailla qu'avec plus d'ardeur à son sujet. VEcole des femmes fut son premier grand chef-d'œuvre personnel, et qui sait s'il aurait écrit cette pièce s'il n'avait pas eu sous la main une Agnès ?

Loin de nous la pensée d'étudier ici le rôle S! Agnès. Des gens bien autrement compétents que nous en la matière ont versé des torrents d'encre en l'honneur d' Arnolphe et d'Agnès. Disons seulement en ce qui concerne M"' De Brie qu'elle y fut inimitable, et reproduisons après tous les autres l'anecdote à laquelle nous faisions allusion plus haut:

Quelques années avant la retraite de M"' De Brie, ses camarades l'engagèrent à céder son rôle d'Agnès à une autre actrice plus jeune, nommée Angélique Ducrdisy. Lorsque celle-ci se présenta pour le jouer, le parterre demanda M"' De Brie avec tant d'insistance qu'on fut obligé de l'aller chercher chez elle. Elle vint, joua le rôle en habit de ville, parce qu'on ne voulut pas même lui donner le temps d'en changer, reçut des applaudissements qui ne finissaient points et conserva le

rôle S! Agnès jusqu*à sa retraite. Voici les vers qu'on fit alors sur eue :

I) faut qu'elle ait èt6 ôharmante, Puisqu'auJourd*hui, malgré ses ans, A peine des attraits naissants Égalent sa beauté mourante.

/ Lorsque Y Ecole des femmes fut attaquée et que Molière écrivit la Critique, c'est à M'*' De Brie qu'il confia /\ lerôle à'Uranie, Uranie qui défend la pièce contre les détracteurs et qui trouve que les « femmes qui font, € tant de façons n'en sont pas estimées plus femmes « de bien. »

Nous sommes en 1663. Molière donne VImpromptUj cette scène de sa vie de coulisses transportée en pleine lumière sur le théâtre. Molière est marié avec Armande depuis plus d'une année. Comment va-t-il donc parler à M"* De Brie « sa consolatrice, » et ce, en présence de Madeleine Béjart et d'Armande sa femme. On ne compte pas le mari, qui devait en ce moment s'habiller pour jouer un spadassin quelconque dans une autre pièce. Ecoutez :

« Pour vous, vous faites une de ces femmes qui peu- « vent être les plus vertueuses personnes du monde, «pourvu qu'elles sauvent les apparences; de ces femmes « qui croient que le péché est dans le scandale, qui veu- «lent conduire doucement les affaires qu'elles ont, sur « le pied d'attachement honnête, et appellent amis ce « que les autres nomment galants. Entrez bien dans ce «caractère. »

Voilà donc Isabelle et Agnès expliquées, « M'** Ni-

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touche, » dirait-on de nos jours. Telle est M"' De Brie.

Nous avons dit que M"* De Brie chantait et dansait. Le petit rôle de Y Egyptienne dans le Mariage forcé en est la preuve. Rien à dire du rôle de Cynthie, cousine de la princesse, dans la Princesse cfElide. Nous arrivons à la relation des fêtes de Versailles, en date du 7 mai 1664 et jours suivants.

€ Lorsque Ton eut fait halte en cet état^ un profond

« silence causé tout ensemble par l'attention et par le

'«respect, donna le moyen à M"' De Brîe,qui représentait

€ le siècle cT airain, de commencer ces vers à la louange

« de la reine. *

A joutons que les vers en question étaient du président de Périgny. Quelques jours après, toujours dans les mêmes fêtes, nous la retrouvons en nymphe , sous le nom de Célie. Enfin, le 15 février suivant, nous la voyons encore sous un jour nouveau, dans le rôle de la paysanne Mathurine de Don Juan,

Un grand événement se prépare, c'est la première représentation du Misanthrope. N'oublions pas qu'à ce moment Molière est brouillé avec sa femme et cherche à se rapprocher de M"* De Brie. Certes nous n'allons pas prétendre, comme on l'a fait souvent, qu'Alceste c'est Molière, et Célimène Armande. Un tel raisonnement est absurde, s'il est afflrmatif. Alceste, c'est Alceste, et Célimène, c'est Célimène. Mais Molière est homme, aucun auteur ne fut plus humain. Ne vous étonnez donc pas s'il tire parti de tout, se jouant luimême au besoin, plaçant dans la bouche d'Alceste des tirades qui eussent été de circonstance dans la sienne.

A ce point de vue donc, et sans entêtement de vouloir que tout ce que dit Alceste soit dit par Molière, rappelons-nous que le rôle d!E liante était tenu par M"' De Brie. Aussi Philinte dit- il à Alceste :

Et ce qui me surprend encore davantage C'est cet étrange choix où votre cœur s'engage. La sincère Ellante a du penchant pour vous, La prude Arsinoé vous voit d'un œil fort doux ; Cependant à leurs vœux votre ftme se ref ase, Tandis qu*en ses liens, Célimène l'amuse.

Et plus loin :

Pour mol, si Je n'avais qu'à former des désirs, La cousine Ellante aurait tous mes soupirs ; Son cœur qui vous estime est solide et sincère, Et ce choix plus conforme était mieux votre affaire.

Ehl parbleu I Alceste le sait bien.

Il est vrai, ma raison me le dit chaque jour ; Mais la raison n'est pas ce qui règle l'amour.

Ces aveux n'ont-ils pas Fair d'une confession publique ? Et le public ne s'y trompe pas. Il sait bien alors qui est Alceste, Célimène ou Eliante, et prend au vol les allusions. Mais encore une fois, cela n'empêche pas la action d'être la fiction, et la comédie suit son cours. On nous dira que nous cherchons les rapprochements à plaisir. Certes non, et pourtant comment s'en défendre I Prenez le Misanthrope, acte IV, scène ii, Alceste (Molière) est ou se croit trahi par Célimène (Armande). Aqui vient-il confier ses malheurs, près de qui vient-il chercher une consolation? Près d'Eliante, lisez. M"* De Brie.

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Madame, c'est à vous qu'appartient cet ouvrage; C'est & vous que mon cœur a recours aujourd'hui Pour pouvoir s'affranchir de son cuisant ennui ; Vengez-moi d'une ingrate et perfide parente Qui trahit lâchement une ardeur si constante ; Vengez-moi de ce trait qui doit vous faire horreur.

EUANTE

Mol I vous venger, comment?

ÂLGBSTB

En recevant mon cœur.

Oui, je vous raccorde, tout cela c'est la comédie. Mais vous savez bien à présent par tout ce qui précède que les choses dans la vie réelle ne se passaient pas autrement.

Nous l'avons dit en commençant, M"* De Brie, c'est la consolatrice de Molière. On nous demandera de conclure ; nous le ferons très volontiers. Nous ne dirons pas aussi affirmativement que M. Goquelin dans son intéressante étude Molière et le Misanthrope, qu'il n'y a rien de Molière dans Alceste, mais nous dirons plutôt avec M. de la Pommeraye {Réponse à M, Coquelin) qu'un auteur met toujours quelque chose de soi dans son œuvre, et c'est ici le cas plus que jamais.

Il nous répugne de citer des passages du pamphlet la Fameuse Comédienrie parce qu'on ne sait jamais là où commence Ja vérité ni où elle finit dans cet affreux libelle. Mais il faut bien reconnaître que l'auteur anonyme de ce livre connaissait à fond certains détails. Eu ce qui concerne la De Brie, comme il l'appelait, voici ce qu'il en dit. C'est au moment où Molière cherche à se détacher d'elle pour épouser Ârmande :

€ La De Brie, qui s'aperçut des desseins secrets de sa € rivale, mit de son côté tout en œuvre pour empêcher € Faccomplissement d'un mariage qui offensait si fort € sa gloire. Rien ne lui paraissait plus cruel que de ce- € der un amant à une petite créature qu'elle jugeait, € avec quelque sorte de raison, lui être inférieure « en mérite. Elle en témoigna son inquiétude à Mo- € lière, et le mit en quelque incertitude par ses reproc- ches. Il conservait beaucoup d'honnêteté pour elle, € et il avait reçu des gages de son amour qui le met- € talent dans la nécessité d'avoir de ces sortes d'é- « gards. »

On sait qu'avant son mariage Molière habitait dans une vaste maison qui faisait l'encoignure de la rue Saint-Honoré et de la rue Saint-Thomas-du-Louvre ; là demeuraient aussi Madeleine, Armande, Geneviève, Louis Béjart, leur mère, et M"' De Brie. Lorsque l'union fut consommée, Molière alla vivre à l'écart avec sa jeune femme, et s'installer rue Richelieu. Par quel motif deux ans plus tard est-il revenu habiter la rue Saint-Honoré? Est-ce pour les couches de sa femme? Est-ce par crainte

de Bref, le revoilà sous le toit de M"' De Brie, et

nous n'avons cité ces changements de domicile que pour en arriver là.

Mais revenons aux rôles créés par M"* De Brie:

Daphnë, bergère, dans Mélicerte (lt>66). Iris, dans la Pastorale comique (1666). /szrfore, esclave grecque, dans le Sicilien (1667). Mariane, fille d'Orgon, dans Tarr /wyffe(1667).

On voit par ce dernier rôle que M"* De Brie ne vieil-

lissait pas. Molière n'aurait pas été assez fou pour lui faire tenir un pareil emploi si elle n'avait encore paru fort jeune, alors que sa propre femme, A.rmande, âgée de 25 ans, jouait Elmire à ses côtés.

Mariane dans V Avare (1668). C'est dans Y Avare que se trouve, acte !•', scène ii, le portrait de Mariane par Gléaute, portrait que nous avons reproduit plus haut.

Claudine suivante d'Angélique dans George Daiidin (1668).

€ Gomment est-ce que tu fais pour être si jolie ? » Nous nous le demandons avec Lubin. Voulez-vous savoir maintenant ce que Claudine pense des maris?

« Pour moi, je hais les maris soupçonneux, et j'en € veux un qui ne s'épouvante de rien, »

Retiens cela. De Brie, mon ami.

« un sî plein de conûance, et si sûr de ma chasteté, € qu'il me vît sans inquiétude au milieu de trente hom- € mes. »

Quelle école I aussiDe Brie pouvait-il répondre comme Lubin : « Eh bien l'je te donnerai la liberté de faire tout € ce qu'il te plaira. »

Molière n'en demandait pas davantage.

Dorimène, marquise, ÙAn&W Bourgeois gentilhomme (1670).

Nous voici en 1671. Le sujet de Psyché yiemi d'être remis en vogue par le roman de La Fontaine. Le carnaval approche, et les ordresdu roi sont pressants. Molière a fait le plan de Psyché, tragédie-ballet. Quinault a écrit les paroles qui se chantent en musique, à la réserve de la plainte italienne. Molière a versifié le

prologueje premier acte, la première scène des deuxième et troisième actes ; Ck)meille s'est chargé du reste, et Sa Majesté s'est trouvée servie à point.

A qui donc Molière va-t-il confier le rôle de Vénus ? à M"' De Brie. Qui nous dira alors l'âge de M"* De Brie ? Puisque personne n'a jamais pu découvrir la date de sa naissance, il n'est permis que de faire des suppositions. S'il fallait s'en rapporter à ses biographes, elle aurait eu près de cinquante ans. Mais si tous voulez admettre avec nous que lorsqu'elle rencontra Molière à Lyon elle avait de dix-huit à vingt ans, nous dirons qu'elle pouvait avoir environ trente-sept ans. Croyez-bien que le grand roi s'entendait en morceaux friands, et qu'il aurait bien su se plaindre à Molière, si celui-ci lui avait présenté une Vénus sur le retour. Voici donc Psyché joué devant toute la cour ; Vénus descend du ciel dans une grande machine avec Y Amour ^ son fils, et deux petites Grâces. Toutes les divinités de la terre et des eaux joignent leurs voix et lui témoignent la joie qu'elles ressentent.

Cessez, cessez pour mol, tous vos chants d'allégresse ; De si rares honneurs ne m'appartiennent pas ; Et Thommage qu'ici votre bonté m'adresse, Doit être réservée pour de plus doux appâts.

Les appâts de Psyché représentée par Armande, la femme de Molière.

C'est une trop vieille méthode De me venir faire sa cour; Toutes les choses ont leur tour Et Vénus n*est plus à la mode.

U est d'autres attraits naissants, Où l'on va porter ses encens.

Psyché ! Psyché la belle aujourd'hui tient ma place, Déjà tout l'univers s'empresse à l'adorer, Et c'est trop que dans ma disgrâce Je trouve encor quelqu'un qui me daigne honorer.

On va s'écrier que nous voulons encore trouver des allusions où Molière n'a jamais songé à en mettre. C'est bien possible et nous ne voulons pas forcer cette note. Mais avouez que la chose mérite bien d'être citée, ou relevée en passant, et qu'il est étrange d'entendre l'ancienne maîtresse délaissée parler ainsi à la nouvelle épouse; si Molière n'a pas vu là d'allusions, il devait du moins tenir pour assuré que ces paroles ne seraient pas déplacées dans la bouche de M*** De Brie, et qu'elle les saurait dire comme il convient.

Cependant, un rapprochement s'est encore opéré entre Molière et sa femme. Armande est devenue enceinte pour la troisième fois, et comme le fait observer M. Loiseleur, « Molière fait jouer les Femmes savantes, et € scelle sa rupture définitive avec M"' De Brie et sa « réconciliation avec sa femme en confiant à la première « le rôle sacrifié 6! Armande, et à la seconde l'aimable « personnage S! Henriette, l'idéal de l'épouse pure, hon- € nête et sérieuse, celui qu'il avait rêvé pour lui- € même. »

Armande fut le dernier rôle joué par M"' De Brie dans le répertoire de Molière, puisque Molière mourut un an après. Et avec Molière, M^^* De Brie, bien que peut-être alors en froid avec le poète, M"* De Brie, disons-nous, plus encore que tous les comédiens de la troupe, perdait tout.

120 LES GOBfÉOIENS DE LA. TROUPE DE MOLIÈRE

Passée avec son mari et ses camarades au théâtre de Guénégaud^ et conservée à la réunion, il y eut alors un fait assez étrange en ce qui la concerne. Jusqu'à ce jour, elle et son mari avaient eu chacun part entière, elle à cause de son talent, lui à cause de sa femme. Au moment de la réunion, on trouva le mari trop bien payé, mais comme on craignit sans doute le bretteur et le spadassin, on réduisit la part de M"« De Brie d'une moitié, ce qui fit une part et demie pour eux deux. M^i» De Brie, d'humeur assez accommodante, accepta la diminution sans rien dire.

Quelques-uns ont voulu voir là une petite vengeance, de M"' Molière. Quoi qu'il en soit ce fut ainsi, et cela dura ainsi jusqu'à ce qu'elle reçût l'ordre de sa retraite avec une pension de mille livres, le lundi 19 juin 1684. Voici Tordre du Roi :

< La De Brie, la Dennebaut et la Dupin sortiront de € la troupe et auront chacune mille livres de pension, € et il leur sera permis de prendre à chacune douze € cents livres que les comédiens leur paieront dans le € courant de cette année, ou de conserver leur part € jusqu'à Pâques. »

Et Lagrange ajoute : « Elles ont opté de rester jus- € ques à Pâques. »

Aucune des 68 paroisses de Paris ne contenant son acte de décès, il a été impossible jusqu'à ce jour de préciser la date de sa mort (Lemazurier dit le 19 novembre 1706; où a-t-il pris cette date?). Tout laisse donc supposer qu'elle se retira en province ou plutôt dans les environs de Paris. La famille de son mari était originaire

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de la Brie, d'où le nom de guerre qu'il avait pris.

M^'* De Brie eut à notre connaissance deux enfants. Lagrange nous dit sans préciser : € M"* De Brie est

€ accouchée le d'une fille, nommée Catherine, octo-

€ bre 1659. » M. Jal a retrouvé l'acte de baptême de cette enfant. Elle naquit le 9 novembre (et non pas en octobre) et fut baptisée à Saint-Germain-l'Auxerrois le 10 novembre. Elle s'appelait Catherine du nom de sa mère, Nicolle du nom de sa grand'mère. Elle est qualifiée « fille dô Edme Vilquin [sic) comédien de M. le € duc d'Anjou, et de Catherine Leclère, sa femme, rue € des Fossés ; le parrain Etienne Yilquin. »

Cette fille épousa plus tard Jean-Baptiste Yinx, escuyer, sieur des Plantes, et capitaine au régiment de Picardie.

L'autre enfant, dont on ignore la date de naissance, était un garçon. Il s'appelait Jean-Baptiste, ce qui laisse à supposer que Molière avait été son parrain, et se maria à Saint-Sauveur le 3 avril 1691 ; sa femme était la petite-fille de Montfleury et de Floridor. M"« De Brie sa mère et Lagrange assistaient au mariage ; le marié est qualifié bourgeois de Paris.

Enfin en ce qui concerne la parenté de M"* De Brie, expliquons ce passage à première vue fort obscur du Registre de Lagrange, où il dit que le 25 avril 1672, jour de son mariage à lui, Lagrange, Jean Baraillon, tailleur ordinaire des ballets du Roi, épousa Jeanne-Françoise Brouart, sœur de M"* De Brie. On s'y perd I L'explication est toute simple, et c'est M. Jal, si souvent cité, qui nous la donne. Nicolle Ra vanne ^ mère de M"« De Brie,

se maria deux fois : la première fois avec Leclère. €*est de cette union que naquit M'** De Brie, de son vrai nom Leclère. La seconde fois avec Jean Brouart, un des vingtquatre violons du Roi. C*est de cette union que naquit M"^' Jeanne Brouart, sœur par conséquent de M"* De Brie.

Nous nous attachons à tous ces faits pour ne rien laisser d'inexpliqué, et bien prouver que nous avons recherché jusqu'au moindre détail concernant les faits et gestes des comédiens de la troupe de Molière.

M"« De Brie, M"« Du Parc, ce sont les deux colonnes du théâtre de Molière, femmes diamétralement opposées comme figure et comme caractère, autant que peuvent être dissemblantes labeautéaltièreetla douce ingénuité. Mais quelles femmes I Et comme Molière pouvait se reposer sur elles, avec Madeleine pour soubrette, et Ârmande comme grande coquette I Tout le théâtre de Molière est dans ces quatre noms.

Ajoutons, pour W^ De Brie, que dans la vie traversée, agitée, ravagée même du poète, elle fut, et cela vingt années, la note douce entre les exigences et les jalousies de TautoritaireMadeleine, et les frivolités, pour ne pas dire les trahisons, de la trop volage et capricieuse Armande.

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