FEMME DE MOLIERE
La plume nous brûle entre les doigts en écrivant ce nom et nous n*abordons pas ce sujet sans trembler : M"' Molière, c'est-à-dire la femme mystérieuse et étrange — mystérieuse par son origine et étrange par son caractère — qui eut Tinsigne honneur de porter un tel nom, et qui empoisonna la vie de celui-là même qui le lui offrait avec tant de bonté.
Mais, si vous le voulez bien, avant de nous livrer à toutes ces considérations, faisons un peu de biographie pure et simple, pour commencer, et nous envisagerons ensuite les choses d'un peu plus haut.
Et d'abord, qui était-ce que cette Armande — Grésinde-Claire-Élisabeth Béjart — qui devait plus tard de-
venir la femme de Molière? La fille de Madeleine Béjartj disent les uns ; sa Jeune sœur, disent les autres. Chacun a donné son avis avec des preuves à l'appui, et ce débat n*a en somme rien éclairci. Nous avons déjà parlé de tout ceci, à l'article de Madeleine Béjart, et nous ne voulons pas nous exposer aux redites. Nous avons même donné notre opinion en la considérant comme fille de Madeleine, et nous allons ici, pour ne plus y revenir, donner aussi les raisons qui nous ont fait ranger à ce dernier avis.
L'acte de baptême d'Armande n'a jamais été retrouvé. M. Jal lui-même nous déclare avoir fouillé tous les registres des paroisses de Paris sans résultat.
Il en conclut que la petite Armande dut naître à la campagne, aux environs de Paris sans doute. En quelle année? Son acte mortuaire, dressé en 1700, lui donne ^ / cinquante-cinq ans. Elle serait donc née vers 1644 ou A 1645. Ou, comme nous avons eu occasion de le voir ' souvent dans les déclarations mortuaires, l'âge de la défunte était-il un peu avantagé. Elle naquit donc peutêtre en 1642, ou plutôt 1643. Où se trouvait Madeleine à cette époque? Peut-être à Paris, mais plus sûrement en Languedoc. N'est-ce pour rien que l'auteur de la Fameuse Comédieiine in^mn^ méchamment que« dans « le temps de l'heureuse naissance de sa fille » Madeleine « faisait la bonne fortune de quantité de jeunes € gens du Languedoc ?» «
Et pourquoi, après tout, Armande ne serait-elle pas née en Languedoc? Nous verrons tout à l'heure ce qui nous ferait pencher pour cette hypothèse.
ARMANDE BKJART 197
Que déclarent donc les contemporains au sujet de la naissance d'Armande? Qu'elle est fille de Madeleine. Et combien de temps acceptera-t-on cette affirmation sans la discuter? Pendant plus d'un siècle et demi, jusqu'en 1821, époque à laquelle M. Beffara découvrira l'acte de mariage de Molière, acte dans lequel la mariée est désignée comme sœur de Madeleine. Nous nous réservons de dire,au^môïnènr de ce mariage, pourquoi cet acte — parfaitement authentique —avait été sciemment faussé.
Pour le moment, peu nous importe. Voici la petite Armande — Grésinde, du nom que portait aussi Madeleine — voici la petite au monde. Il fautTélever, qu'elle soit la fille de Marie Hervé, âgée alors de 54 ans^ ou de Madeleine, âgée de 24 ans. Et où va-t-on l'élever ? Estce à Paris, près de la vieille maman Béjart ? non : c'est au fond du Comtat Venaissin,et,fort vraisemblablement, chez le sieur THermite de Souliers, sieur de Vauselle, et sa femme, Marie Courtin de la Dehors, qui possédaient un petit bien rural, appelé la Souquette, à Saint- Pierre-de-Vassol, propriété qui venait du comte de Modène et que Madeleine acheta plus tard, en 1661.
En peu de mots, Madeleine a quitté Paris un peu forcément, lorsque son amant, le comte de Modène, s'est trouvé compromis dans un complot contre Richelieu. Elle est venue en Languedoc, et elle y a eu cette enfant. On Ta déclarée peut-être comme fille de la vieille Marie Hervé, pour éviter les susceptibilités du comte de Modène, si celui-ci reparaissait à l'horizon, ou on ne l'a pas déclarée du tout en ne la faisant pas baptiser. Puis,
comme il fallait retourner à Paris, on a laissé Tènfant en nourrice au fond du Languedoc. N'avions-nous pas raison de croire qu'Armande est née en Languedoc ?
Maintenant rapprochez de ce que nous venons de dire ce passage de la Fameuse Comédienney et la cause, pour nous,est entendue :
« Elle a passé sa plus tendre jeunesse en Languedoc^, « chez une dame d'un rang distingué dans la province. » La dame de Vauselle n'est-elle pas suffisamment désignée?
Cependant la petite a grandi, elle a près de onze ans. La fortune a ramené Molière et Madeleine dans le Languedoc. Si Molière ne savait rien encore de la naissance de cette enfent, on lui a tout avoué ; n'y aura-t-il pas une petite place libre dans la maison hospitalière des Béjart? Citons encore un passage du pamphlet, qui paraît être assez bien renseigné sur ces détails:
« Molière, chef de la troupe où était la Béjart, ayant « résolu d'aller à Lyon, on retira la flUe de la Béjart de « chez cette dame qui, ayant conçu pour elle une amitié « fort tendre, fut fâchée de l'abandonner entre les mains « de sa mère, pour aller suivre une troupe de comédiens c errants. »
Nous nous sommes étonné (voir chapitre III, les Premiers Camarades de Molière), de la présence du sieur tde Vauselle et de sa femme dans la troupe de Molière. Ces braves gens ne voulant pas quitter la petite l'ont peutêtre suivie, et leur présence se trouverait aimi expliquée.
Armande devint bientôt l'enfant gâtée de toute la Compagnie ; on ne l'appelle que M""" Menouy sobriquet
ARMANDE BÉJART 19î>
enfantin; et, comme il faut bien que chacun paie de sa personne dans la troupe, M"* Menou jouera les petits rôles d'enfant. On a retrouvé un curieux exemplaire à'AndromèdCj tragédie de Corneille, imprimé à Rouen en •1651, et où le nom des*acteurs a été mis à la plume en regard du nom des personnages — M. Paul Lacroix affirme môme que cette écriture est celle de Molière. — Eh bieni outre Molière, les quatre Béjart, Du Parc, De Brie, sa femme, Du Fresne, Chateauneuf, de Vausellê et M"* de Vausellê, Ragueneau de TEstang, nous trouvons les demoiselles Magdelon et Menou.
La petite Menou, qui récitait les quatre vers du rôle HEphyre, n'était autre qu'Àrmande faisant ses premiers pas sur le théâtre. Cette représentation étant antérieure à la mort de Ragueneau, survenue le 18 août 1654, M"" Menou avait onze ans.
Lorsque la troupe s'installa définitivement à Paris, les Béjart et Molière demeuraient dans la même maison.
Armande grandissait de jour en jour et s'épanouissait dans toute la fraîcheur de sa jeunesse.
Chapelle,qui écrivait,vers ce temps,àson ami Molière» ne déteste pas les allusions ni les allégories :
La branche amoureuse et fleurie, Pleurant pour ses naissants appâts, Toute en sève et larmes,ren prie, Et, jalouse de la prairie, Dans cinq ou six Jours se promet De rattirer à son sommet.
Et il ajoute :
« Vous montrerez ces beaux vers à M"' Menou s^ule- < ment, aussi bien sont-ils la figure d'elle et de vous. »
Molière a quarante ans; Armande vingt ; ce qui le charme surtout chez Armande, qu'il a vu grandir chaque jour, qu'il traite comme son enfant, c'est la gentillesse, la minauderie, la câlinerie, de telle sorte qu*un beau jour, en lui donnant un de ces bons baisers paternels,comme il lui en donnait chaque jour, sans arrièrepensée, tout son être a frémi, et il s*est pris à songer longuement. De plus, faut-il le dire, la petite n'est pas insensible non plus.La liaison de Molière avec Madeleine, alors âgée de quarante-quatre ans, estflnie depuis longtemps I Sa liaison avec la De Bi*ie,qui a doublé le cap de la trentaine, voilà près de dix ans qu'elle dure 1 Lassitude, ennui que tout cela! Mais avoir, posséder une jeune flUe élevée pour lui et par lui : c'est le rêve î
Il vous le dit assez par la bouche de tous ses personnages auxquels il donne sa vie, son cœur et son cerveau. Molière nous aprévenus une bonne fois pour toutes, dans VImpromptH, qu'il n'entendait jamais se mettre en scène :
« Et voilà de quoi, j'ouïs, l'autre jour, se plaindre « Molière, parlant à des personnes qui le chargeaient « de même chose que vous; il disait que rien ne lui « donnait du déplaisir, comme d'être accusé de regarder « quelqu'un dans les portraits qu'il fait; que son des- « sein est^de peindre les mœurs, sans vouloir toucher « aux personnes, et que tous les personnages qu'il « représente, sont des personnages en l'air, et des fan- < tôuies proprement, qu'il habille à sa fantaisie, pour « réjouir les spectateurs. »
Ainsi ce n'est pas Molière qu'il faut woir en Sganarellef Arisle ou Arnolphe.^ous nous sommes déjà expliqué
à ce sujet à propos A'Alceste du Misanthrope et nous n'avons pas à y revenir, mais comme il parlera tour à tour avec chacun d'eux :
.•••*. Chacun a sa méthode.
En femme, comme en tout, je veux suivre ma mode. Je me vois riche assez pour pouvoir, que je croi, Choisir une moitié qui tienne tout de moi, Et de qui la soumise et pleine dépendance N'ait à me reprocher aucun bien ni naissance.
Je ne puis Taire mieux que d'en faire ma femme. Ainsi que je voudrai, je tournerai cette âme ; Comme un morceau de cire entre mes mains elle est, Et je lui puis donner la forme qui me plaît.
Voulez-vous savoir maintenant comment Ariste entend élever les filles?
Soit; mais je tiens sans cesse
Qu'il nous faut en riant, instruire la jeunesse, Reprendre ses défauts avec grande douceur, Et du nom de vertu ne lui point faire peur.
Mes soins pour Léonor ont suivi ces maximes ; Des moindres libertés je n*ai point fait des crimes, A ses jeunes désirs, j'ai toujours consenti, Et je ne m'en suis point, grâce au ciel, repenti. J'ai souffert qu'elle ait vu les belles compagnies. Les divertissements, les bals, les comédies; Ce sont choses, pour moi, que je tiens de tout temps Fort propres à former Tesprit des jeunes gens; Et l'école du monde, en l'air dont il faut vivre, Instruit mieux à mon gré que ne fait aucun livre. Elle aiiue à dépenser, en habits, linge et nœuds ; Que voulez- vous? je tâche à contenter ses vœux. Et ce sont des plaisirs qu'on peut dans nos familles, Lorsque l'on a du bien, permettre aux jeunes fllles.
, Armande a-t-elle été élevée d'après d'autres principes que ceux-là? Mais il y a la différence d'âge. Ariste le sait parbleu bieni Aussi va-t-il au devant de ce qu'on pourra dire :
. Je sais bien que nos ans ne se rapportent guère, Et je laisse à son choix liberté tout entière.
Et ajoute le pauvre homme :
... Quatre mille êcus de rente bien venants, Une grande tendresse et des soins complaisants, Peuvent, à son avis, pour un tel mai iage, Réparer entre nous l'inégalité d'âge.
Ariste se trompait, Molière Ta su plus tard.
Transportons-nous un instant par la pensée dans cette vaste maison de la rué;Saint-Thomas-du-Louvre, dite maison du singe, et faisant Tencoignure de la place du Palais-Royal.
N'oublions pas que dans cette maison • demeure Madeleine Béjart, Geneviève Béjart, Louis Béjart, leur mère Marie Hervé, la jeune Armande, M"* De Brie et sans doute De Brie. Molière vît au milieu de tout ce monde. Il est plus que probable que Ton prend les repas en commun. Lia conversation roule sur le théâtre. On cause de la recette de la veille, de la réfiétition du jour, de la pièce en préparation, d'un prochain voyage à faire à Versailles ou à Saint-Germain. La préoccupation apparente, c'est le théâtre, mais que se passe-t-il au fond de toutes ces âmes? Observons de plus près. Voici Molière sombre, préoccupé, regardant Armande à la dérobée, et
ARHÀNDE BÉJART 203
refoulant au plus profond de lui un amour qu'il n'ose s'avouer à lui-même, et encore moins aux autres. Voici Armande folle et rieuse, parée et ajustée avec étude, se rendant fort bien compte de Veffet qu'elle produit sur Molière, et faisant tout ce qu'elle peut par ses mines et ses agaceries pour activer encore la passion qu elle a fait naître. M"* De Brie toujours tendre et bonne souffre en silence de l'abandon où la laisse son poète depuis quelque temps. Elle lève de temps à autre sur lui ses deux grands yeux si doux, et où on aurait cependant peine à lire un reproche, puis se tourne vers Armande dont elle observe le manège, flairant d'instinct une rivale à combattre, et ne s'en trouvant pas la force. Aucun détail de cette comédie des comédiens n'échappe à Madeleine Béjart, grave au fond et cependant s'efforçant de sourire. C'est qu'elle connaît Molière ; elle le devine et le prévient; ils ont vécu trop longtemps delà vie commune pour se dissimuler quelque chose, elle a appris à lire sur son visage comme on lit dans un livre.
Alors un double courant de sentiments la traverse. D'un côté c'est Tancienne maîtresse qui se réveille, et qui ne laissera jamais sa flUe épouser son ancien amant. Mais d'un autre côté c'est la rivale de la Brie qui reprend le dessus; c'est un esprit de vengeance qui l'anime. La De Brie l'a détrônée dans le cœur de Molière par sa jeunesse ; elle va donc pouvoir la détrôner à son tour par la jeunesse aussi, par sa propre fille à elle, par Armande ! Au bout de la table De Brie raconte un exploit fameux de bretteur à Béjart et à sa sœur Geneviève qui l'écoutent d'une oreille distraite. La
vieille mère Hervé dort dans un coin et complète le tableau.
Cependant Molière n*y tient plus et fait part de ses projets à Madeleine, Comment, lui si fort à mener une intrigue au théâtre, s'y prit-il pour hasarder une pareille demande ? C'est ce que Ton ne saura sans doute jamais. S11 fallait en croire Grimarest, Madeleine était tout à fait opposée à ce mariage, à ce point qull avait pris le parti de se marier sans rien dire « Mais comme « elle l'observait de fort près, il ne put consommer son € mariage pendant plus de neuf mois. * Ce qu'il y a de certain, c*est que ce mariage rencontra de grandes difficultés et fut de longs mois avant de s accomplir. En effet, Lagrange nous dit à la date de 1661 :
« Avant que de recommencer après Pâques au Pa- € lais-Royal, M. de Molière demanda deux parts au lieu € d'une qu'il avait, sa troupe lui accorda, pour lui ou « pour sa femme sll se mariait. » Molière avait donc bien le projet de se marier quand il fit cette demande. Et cependant son mariage n'eut lieu que près d'un an après. Que se passa-t-il dans l'intervalle ?
Molière profita de ces tergiversations pour présenter au public celle qui allait devenir sa femme, et qui jusqu'alors, comme artiste, n'avait encore été que M"" Me^ nou.
Ce début eut lieu le 24 juin 1661 par le petit rôle de Léonor dans V Ecole des maris . Molière a bien soin de lui apprendre que Tamour d'un homme mûr n'est pas à dédaigner, et qu'il faut fermer l'oreille aux galanteries des jeunes freluquets. Aussi fait-il dire à Léonor:
Que tous ces Jeunes fous me paraissent fâcheux ! Je me suis dérobée au bal pour Tamour d'eux.
Ils croient avoir tout dit;
Lorsqu'ils viennent d'un ton de mauvais goguenard^ Vous railler sottement sur l'amour d'an vieillard; Et moi d'un tel vieillard je prise plus le zèle, Que tous les beaux transports d'une jeune cervelle.
Ariste il est vrai a soixante ans dans la pièce. Mais c'est une façon adroite en forçant la note de rappeler à Léoîior que Molière n'en a que quarante. Cependant Ariste ne veut violenter personne :
Léonor, sans courroux, j*ai sujet de me plaindre. Vous savez si jamais j'ai voulu vous contraindre, Et si plus de cent fois je n'ai pas protesté De laisser à vos vœux leur pleine liberté !
Léonor n'a pas changé de sentiment :
Je ne sais pas sur quoi vous tenez ce discours ;
Mais, croyez que je suis de môme que toujours, ^ /
Que rien ne peut pour vous altérer mon estime, /
Que tout autre amitié me paraîtrait un crime,
Et que,- si vous voulez satisfaire mes vœux,
Un saint nœud dès demain nous unira tous deux.
Oh ! comme il soigne les rôles qui doivent être appris par Armande, et comme il y regarde à deux fois avant d'écrire ce qu'elle doit dire ! En attendant, Armande, stylée par ses leçons, s'acclimate peu à peu : au mois d'août il ne craint pas de la produire devant la Cour, dans le rôle d'Orphise des Fâcheux. Sa beauté épanouie y produisit un grand efltet.
Enfin le mariage est décidé, Armande ne se tient plus
de joie et slmagine quelle va devenir une princesse. Le contrat de mariage précédant d'un mois environ la bé- / nédiction nuptiale fut signé le 23 janvier 1662 dans cette ' maison de la rue Saint-Thomas dont nous avons parlé
plus haut. Étaient présents du côté de Molière, son père Jean Poquelin, tapissier et valet de chambre du roi et son beau-frère André Boudet, marchand bourgeois de Paris. Du côté d'Armande, Madeleine Béjart qui se qualifie « sœur de ladite damoiselle », Louis Béjart, € son frère » et«5âmoiselle Marie Hervé, veuve de feu € Joseph Béjart», stipulant pour Armande «sa fille « âgée de vingt ans ou environ. » La dot apportée par la future est de dix mille livres et son douaire est fixé à quatre mille.
A la suite du contrat est mentionnée la quittance de la dot remise le 24 juin suivant à Molière par Marie Hervé. Inutile d'insister sur la provenance de cette dot : comme la mère Béjart n'avait pas un sou à la mort de son mari et vivait depuis à la charge de ses enfants, il n'est pas difficile de deviner que la dot avait été donnée par Madeleine, femme économe, la vraie mère celle-là, etque la déclaration en question était une fausse'déclaration à ajouter aux autres. Mais les apparences étaient sauvegardées pour le monde et peut-être aussi pour la famille Poquelin. On remarqua seulement que Geneviève ne parut ni au contrat ni au mariage religieux; on en a tiré des conclusions vraiment par trop hypothétiques pour que nous les enregistrions ici.
Voici la copie exacte de l'acte de mariage (Registres de Saint-Germain-l'Auxerrois) :
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€ Du lundy vingtièsme (février 1662), Jean Baptiste - € Poquelin, fils de Jean Poquelin et de feue Marie Creçé « [sic) d'une part et Armande, Grésinde Béiart, fille de « feu Joseph Béiart et de Marie Hervé d'autre part, € tous deux de cette paroisse, vis-à-vi^ le Palais-Royal, € fiancés et mariés tout ensemble par permission de € M. Comtes (sic), doyen de Nostre-Dame et grand vicaire € de Monseigneur le cardinal de Retz, archevesque de € Paris, en présence de Jean Poquelin, père du mariéet « de André Boudet, beau-frère du dit marié et de la € dite dame Hervé, mère de la mariée et Louis Béiard > et € Magdeleine Béiard, frère et sœur de la dite mariée € et d'autres ; avec dispenses de deux bans. » Suivent les signatures.
Les autres étaient les parents et les amis.
Lagrange commet donc une faute en mettant sur son Registre : « M. de Molière épousa Armaîide-Glaire-Elisabeth-Grésinde Béjart, le mardi gras 1662 » et une seconde en disant : « mardi 14« février mariage de M. de Molière, etc.» Or le mardi gras était le 22 février; Lagrange écrivait après coup ses souvenirs. Le mariage religieux — on Ta vu par Tacte — eut lieu le lundi 21. Quand . Lagrange nous parle du Mardi gras^W a peut-être voulu dire que Ton a fait le repas de noce ce jour-là.
Les deux époux quittent la maison de la rue Saint- Thomas et s'en vont joucouler rue Richelieu. Le sacrifice est consommé: nous allons à présent en voir les suites.
Madeleine qui connaissait le caractère de Molière et celui de sa fille avait ses raisons pour s'opposer à ce mariage. Ce qu'elle avait prévu et ce à quoi Molière dans
/ le feu de sa passion n'avait pas songé, arriva. Molière était d'un naturel sensible et porté à la rêverie. Armande était frivole, coquette, prodigue et incapable d'aimer quelqu'un pour lui-même. C'était une victoire pour elle simple petite fille, de devenir la femme d'un homme célèbre, riche et aussi bien en cour; mais c'était surtout une victoire pour elle que de pouvoir porter de beaux bijoux et de somptueuses toilettes. Molière parlait tendresse, Armande parlait chiffons. La passion qu'avaient fait naître en lui les attraits naissants d' Armande l'avait rendu aveugle, lui, l'homme perspicace; et là où il avait espéré rencontrer une femme, il n'avait trouvé qu'une poupée. Avait-il le droit de se plaindre, après ravoir élevée sur ses genoux ?
La lune de miel ne fut pas de longue durée. Entourée, complimentée par tous les grands seigneurs, Armande redoubla de coquetterie. Molière, qu'un rien rendait jaloux quand il s'agissait d' Armande, lui présenta quelques observalRons. Armande, forte de sa conduite, se prit à sourire et n'écouta pas son mentor. Nous avons prévenu le lecteur en commençant ce chapitre que nous n'abordions pas le sujet sans trembler. Certes oui, et nous voici au pied du mur, car je vous défie d'en sortir ou sans dénigrer outre mesure Armande, ou sans ridiculiser son mari.
La note juste, à notre avis, a été donnée par M. Ed. Thierry, dans son étude sur Lagrange:
€ Qu'ils aient souffert l'un par l'autre, voilà la vérité < incontestable. Le mariage leur fit un enfer domestique; € mais un mauvais ménage ne suppose pas nécessaire- € ment les fautes de la femme. L'incompatibilité d'hu-
armânde bejart 209
« meur suffit entre époux, et un premier malentendu
< devient celui de Texistence entière. On devrait se € rappeler avant tout que Molière n'avait jamais cessé « d'aimer et d'excuser Armande, et qu'il la demandait
* encore comme la consolation de ses derniers moments. « Qui sait le mal que purent faire dans une telle union € la calomnie de Monlfleury le père, Madeleine, belle « sœur équivoque, Mlle De Brie, confidente suspecte?
< Femme et flère, Armande ne supporta jamais la dé- € fiance et ses emportements injustes; elle se vengea « du soupçon en l'irritant par la coquetterie apparente € ou réelle, mais toujours dangereuse. »
Et M. Ed. Thierry fait remarquer que Molière ne cessa jamais d'être inquiet et tourmenté, et que cinq ans avant le Misanthrope, Thomme aux rubans verts s'appelait Don Garde, Rapprochons de cette citation les confidences de Molière à ses amis Mignard et Rohault, confidences plus ou moins authentiques, mais qui marquent bien l'état d'esprit du grand homme : « Je suis le
* plus malheureux des hommes et je n'ai que ce que je
< mérite. Je n'ai pas pensé que j'étais trop austère « pour une société domestique ; j'ai cru que ma femme
< devait assujettir ses manières à sa vertu et à mesinten- « tions; et je sens bien que dans la situation où elle est, « elle eût été encore plus malheureuse que je ne le € suis, si elle l'avait fait. Elle a de renjouement,de l'es- € prit, et elle est sensinle au plaisir de le faire valoir;
* tout cela m'ombrage malgré moi. J'y trouve à redire,
< je m'en plains Cette femme cent fois plus raisonnable <€ que je ne le suis, veut jouir agréablement de la vie;
2f0 LB8 COMÉDIENS DB LA TROUPE DE MOLIÈRE
€ elle va son chemin, et assurée par son innocence, elle € dédaigne de s*assujettir aux précautions que je lui de- € mande. Je prends cette négligence pour du mépris; je € voudrais des marques d'amitié pour croire qu'on en a € pour moi, et que Ton eût plus de justesse dans sacon- € duite pour que j'eusse Tesprit tranquille. Mais ma € femme, toujours égale et libre dans la sienne qui serait « exempte de tout soupçon pour tout autre homme € moins inquiet que je ne le suis, me laisse impitoya- « blement dans mes peines; et, occupée seulement du € désir de plaire en général, comme toutes les femmes, € sans avoir de dessein particulier, elle rit de ma fai- « blesse. »
Si celte lettre n'est pas de Molière, avouons qu'elle est une admirable confession publique et qu'il n'eût certes pas désavoué le morceau.
Les premiers mois du mariage absorbèrent tellement son existence que ce génie, si fécond d'ordinaire, ne produisit plus rien pendant plus d'une année. Les Fâcheux sont du mois d'août 1661, Y Ecole des femmes du 2ô décembre 1662 — détail que l'on n'a pas fait assez ressortir. Eh bien 1 dans celte Ecole des femmes, on y sent déjà le mari déçu et desillusionné.:
Ciel ! puisque pour un choix j'ai tant philosophé, Faut-il de ses appâts m'ôtre si fort coiffé ! Elle n'a ni parents, ni support, ni richesse ; Elle trahit mes soins, ma bonté, ma tendresse, . Et cependant je l'aime après ce lâche tour, Jusqu'à ne me pouvoir passer de cet amour.
Et plus loin :
ARMÂNDE BÉJART 211
Quoi ! j'aurai dirigé son éducation Avec tant de tendresse et de précaution ; Je l'aurai fait passer chez moi dès son enfance, Et j'en aurai chéri la plus tendre espérance ; Mon cœur aura bâti sur ses attraits naissants, Et cru la mitonner pour moi durant treize ans, Afin qu un jeune fou dont elle s'amourache Me la vienne enlever jusque sur la moustache !
M"* Molière n'a pas joué dansV Ecole des femmes. Elle fait sa rentrée par le rôle S! Elise dans la Critique le !•' juin 1663. — Quand nous disons rentrée, elle avait sans aucun doute joué dans Tinteryalle dans des pièces déjà représentées. Elle était alors enceinte de six semaines environ, mais elle Tétait de près de six mois lorsqu'elle parut dans V Impromptu de Versailles (octobre 1663).
MADEMOISELLE MOLIÈRE
Voulez- VOUS que je vous dise ? Vous deviez faire une comédie où vous auriez joué tout seul.
MOLIÈRE
Taisez-vous, ma femme, vous êtes une bête.
MADEMOISELLE MOLIÈRE
Grand merci, monsieur mon mari, voilà ce que c'est, le mariage change bien les gens, et vous ne m'auriez pas dit cela il y a dixhuit mois. /
M0L1ÈRB
Taisez-vous, je vous prie. ^
MADEMOISELLE MOLIÈRE
C'est une chose étrange qu'une petite cérémonie soit capable de nous ôter toutes nos belles qualités, et qu'un mari et un galant regardent la même personne avec des yeux si différents.
Armande accoucha d'un fils le 19 janvier 1664 ; on lui donna le nom de Louis du nom de son auguste parrain.
Le baptême eut lieu le 18 février ; Charles de Créqui, premier gentilhomme de la chambre et ambassadeur à Rome, représentant le roi, et la maréchale du Plessis, représentant Madame Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orléans. Molière pouvait alors défier toutes les calomnies, et confondre Montfleury le père qui n'avait pas craint d'insinuer au roi que Molière avait épousé sa propre fille. Cette acceptation du monarque de tenir sur les fonts baptismaux Tenfant de Molière et d'Armande, était la plus belle réponse que Ton puisse faire à une semblable infamie. L'enfant mourut le 10 novembre de cette même année.
Armande reparut plus belle que jamais dans la Princesse cTElide et sous les traits de la njmi^heDircé dans la troisième journée des fêtes de Versailles.
Il a été publié un libelle infâme sur Armande, libelle auquel nous avons souvent fait allusion : « la Fameuse « Comédienne ou histoire de la Guérin, auparavant * femme et veuve de Molière », Francfort 1688, et dont on n a jamais connu l'auteur. Certains détails qu'on y relève ont quelquefois un tel caractère de vérité, que nous n'avons pu nous empêcher d'en citer quelques-uns ; mais à partir de ce moment de la vie de la comédienne nous sommes forcés d'en rabattre.
A s'en rapporter au pamphlet, depuis la Princesse dElide, M"* Molière eut à subir les obsessions de toute la cour, et ne se montra pas cruelle. Mais pour que nous acceptions, sans le discuter, ce récit, faudrait-il^ au moins ne pas y trouver des erreurs que nous sommes à. même de relever, comme Chambord pour Versailles,
ARMANDK BKJART 213
OU des noms de jeaiies seigneurs qui se trouvaient alors en Pologne ou en d'autres lieux, et qui par conséquent ne pouvaient être à cette époque môme ses amants.
Con tentons -nous de dire que la coquetterie d* Armande se développait de jour en jour en dépit des observations de son mari, et ne faisait qu'accroître sa jalousie et ses tourments.
La Princesse d'Élide fut une leçon pour Molière. Il se garda bien de produire encore sa femme dans un rôle semblable et devant la cour; il se contenta de lui confier le petit rôle de Charlotte dans Don Juan (15 février 1665.)
Cependant Armande était devenue une seconde fois enceinte. Elle mit au monde une fille « Esprit, Madeleine, * le 4 août 1665, et chose assez singulière, les parrain et marraine de cette enfant furent Madeleine Béjart et le comte Esprit Rémond de Modène. Qui sait, pendant qu'on va chercher bien loin — si ce dernier n'était pas le véritable père d'Armande? Il est peu vraisemblable qu' Armande, à peine remise de ses couches, ait fait partie de la distribution de V Amour Médecin, mais il se passa alors dans le ménage du poète un événement grave. La vie est devenue impossible pour les deux époux. Molière a quitté déjà depuis longtemps son logement de la rue Richelieu et est revenu habiter cette grande maison de la rue Saint-Thomas où l'on vit en commun, et où se trouve aussi M"' De Brie. Les querelles intestines se multiplient.
La rupture avec sa femme devient définitive.
C'est dans ces circonstances que Molière enfanta le
Misant hr ope M^^* De Brie avait fait écrire à Molière le rôle û' Agnès. M"' Molière lui fit écrire le rôle de Célimène. Ne croirait-on pas assister à Tune de leurs querelles intimes en lisant les premières scènes de l'acte II, et les deux époux devaient-ils s'exprimer autrement que ne le font Alceste et Célimène f
ALGESTE
Madame, voulez-vous que Je vous parle net?
De vos façons d'agir je suis mal satisfait; CoDtre elles dans mon cœur trop de bile s'assemble. Et Je sens qull faudra que nous rompions ensemble.