CÉLIMÈNE
C'est pour me quereller donc à ce que Je vois, Que vous avez voulu me ramener chez moi.
ALGESTE
Je ne querelle point, mais votre humeur, madame, Ouvre au premier venu trop d'accès dans votre âme ; Vous avez trop d'amants qu'on vous voit obséder, Et mon cœur, de cela ne peut s'accommoder.
CÉLIMÈNR
Des amants que Je fais, me rendez- vous coupable? Puis-Je empêcher les gens de me trouver aimable?
Ne sont-ce pas là des réponses qui devaient tomber de la bouche d'Armande lorsque son mari la querellait? Et ce cri du cœur A' Alceste n'est-il pas celui d'un époux, qui, sll est trompé, veut l'igQorer encore pour Tamour de sa femme ?
Efforcez-vous ici de paraître Adèle
Et Je m'efforcerai, moi, de vous croire telle.
Célimène est née sans cœur, ce n*est pas Alceste qui lui en donnera un. Il ne fera que redoubler sa coquetterie par son humeur grondeuse, et s'attirer ses dédains et ses moqueries par ses soupçons jaloux. Et la nature humaine est si bizarre, que Célimène finira peut-être par le tromper réellement alors qu'elle n'y pensait même pas. Molière n'a pas écrit ce sixième acte.- Aussi la pièce ne finit pas.
Combien Lagrange avait raison d'écrire en parlant de son maître : « On peut dire qu'il y a joué tout le /
€ monde (dans ses pièces) puisqu'il s'y est joué le pre- « mier en plusieurs endroits, sur les affaires de sa fa- € mille et qui regardaient ce qui se passait dans son « domestique. »
Et les choses suivaient leur cours ; comme dans le Misanthrope, Molière querellait, s'emportait, Armande pleurait et s'évanouissait au besoin. Alors il s'empressait de la faire revenir à elle et lui demandait pardon de son emportement. /
La rupture cependant devint définitive et il fut convenu d'un commun accord, et « sans arrêt du parle- / . ment », qu'ils vivraient séparément.
C'est alors qu'il prit en affection sa petite maison d'Auteuil où il s'abandonnait à l'étude avec passion, et où il ne recevait que quelques amis, comme Chapelle et Boileau. C'est dans un de ces entretiens avec Chapelle que l'auteur de la Fameuse Comédienne prête à Molière le langage suivant que nous reproduisons ici parce qu'il est bien en situation :
« J'ai pris ma femme pour ainsi dire dès le berceau,
« je Tai élevée avec des soins qui ont fait naître les € bruits dont vous avez sans doute entendu parler, je € me suis mis en tête que je pourrais lui inspirer par € habitude des sentiments, que le temps ne pourrait € détruire, et je n*ai rien oublié pour y parvenir. Com- € me elle était encore lort jeune quand je Tépousai, je € ne m*aperçus pas de ses méchantes inclinations, et je « me crus un peu moins malheureux que la plupart « de ceux qui prennent de pareils engagements ; aussi € le mariage ne ralentit pas mes empressements^ mais « je lui trouvai, dans la suite, tant d'indifférence que € je commençai à m'aperce voir que toutes mes précau- « tions avaient été inutiles, et que ce qu'elle sentait € pour moi était bien éloigné de ce que j'aurais souhaité
€ pour être heureux Mes bontés ne l'ont point
€ changée, je me suis donc déterminé àvivre avec elle, € comme si elle n'était pas ma femme.
€ Mais si vous saviez ce que je souffre, vous auriez € pitié de moi ; ma passion est venue à un tel point € qu'elle va jusqu'à entrer avec compassion dans ses in- « térêts;et, quand je considère combien il m'est impos- « sible de vaincre ce que je sens pour elle, je me dis en € même temps qu'elle a peut-être la même difQculté à « détruire le penchant qu elle a d'être coquette,et je me € trouveplusdedispositions àlaplaindrequ'àla blâmer.»
Cependant cette rupture n'était pas publique, et Mlle Molière continuait son service au théâtre comme par le passé. Le devoir professionnel attache le pauvre mari aux pas de l'infidèle, dont la vue ravive sans cesse en lui de cuisantes douleurs.
ARMANDK BÉJART 217
Ils se côtoient chaque jour, ils se parlent, ils se rencontrent aux répétitions, aux représentations, ilsjouent dans les mêmes pièces.
D'abord dans le Médecin maigre lui, où elle jouait probablement Lucinde avec c une jupe de satin couleur
€ de feu, avec trois guipures et trois volants, et le corps « de toile d'argent et soie verte. >
Ensuite dans Méllcerte^ le v6\QfïEroxène, bergère, puis Zaïde dans le Sicilien, enfin Elmire dans Tartuffe.
On connaît les reproches adressés à Elmire par M^^Pernelle:
Ma bru, qu'il ne vous en déplaise,
Votre conduite en tout est tout à lait mauvaise ; Vous devriez leur mettre un bon exempie aux yeux. Et leur défunte mère en usait beaucoup mieux. Vpus êtes dépensière et cet état me blesse, Que vous alliez vêtue ainsi qu'une princesse. Quiconque à son mari veut plaire seulement.
Ma bru, n'a pas besoin de tant d'ajustement.
Mais il paraît que les ajustements A' Elmire ne suffisaient même pas à Armande, puisque son mari, Tapercevant avant d'entrer en scène dans un costume d'un luxe inouï, fui forcé de lui dire: « Oubliez- vous donc que « vous faites le personnage d'une honnête femme >, et il la força à aller chanirer de toilette.
M'" Molière crée ensuite les rôles suivants:
Algmène, dans Amphitryon (janvier 166^) ; Elise, dans ÏAvnrti (septembre 1668); Angélique, dans George Dandin (1668).
George Dandin 1 quelle leçon à ajouter aux autres I
218 LES COMÉDIB^S DE LA TBOUPK DE MOLÎBRB
GEORGE DANDIN
Quoi qu'on éo puisse dire, les galants n'obsèdent jamais que quand on le veut bien. Il y a un certain air doucereux qui les attire ainsi que le miel fait les mouches; et les honnêtes femmes ont des manières qui les savent chasser d'abord
ANGÉLIQUE
Moi!4es chasser! et par quelles raisons? Je ne me scandalise point qu'on me trouve bien faite; et cela me fait du plsûsir.
GBOKGE DANDIN
Oui ! mais quel personnage youlez-vous que joue un mari pendant cette galanterie?
ANGÉLIQUE
Le personnage d'un honnête homme qui est bien aise de voir sa femme considérée.
GEORGE DANDIN
Je suis votre valet, ce n'est pas là mon compte.
Ce n'était pas celui de Molière non plus.
Nous en sommes au moment où les pièces se succèdent avec une rapidité prodigieuse. Molière se console par le travail de tous ses déboires conjugaux ; il est dans toute la fièvre de la production. Et pourtant il n'oubliera pas Tinfidèle à qui il réservera toujours la plus belle part.
G*est qu'il est fier de voir applaudir à ses côtés celle qui porte son nom, et qu'il n'a pas perdu tout espoir d'une réconciliation. Armande sera de toutes les fêtes; elle sera Julie de M. de Pourceangnac, Eciphile des Amans magnifiques^ Lucile du Bourgeois gentUhom-' me. C'est dans cette dernière pièce que nous trouverons son portrait :
' GLÉONTE
Fais-moi de sa personne une peinture qui me la rende méprisable; et mar|ue-moi bien pour m*en dégoûter, tous les défauts que tu peux voir en elle.
CO VIELLE
Elle, monsieur? Voilà une belle mijaurée, une pimpesouée bien bâtie, pour vous donner taul d'amour ! Je ne lui vols ritfa que de très médiocpp, et vous trouverez c mt personnes qui seront plus dignes de vous. Premièreiuetit elle a les yeux petits.
CLÉO.NTE
Cela est vrai, elle a les ymn peii's; mais elle les a pleins de feu, les plus brillants, les plus perçants du monue, les plus touotiants qu'on puisse voir.
COVIELLE
Elle a la bouche grande.