‹ Histoire des comédiens de la troupe de MolièreChapitre 30 sur 60 · C »VIR!LL · texte numérisé non relu

C »VIR!LL

Mais enfin, elle est capricieuse autant que personne du monde.

220 LES COMÉDIENS DE lA TROUPE DE MOLIERE

CLBONTB

Oui! elle est capricieuse J*eQ demeure d'accord; mais.tout sied bien aux belles ; on souffre tout des belles.

COyiELLB

Puisque cela va comme cela, je vois bien que vous avez envie de Taimer toujours.

CLÉCINTE

Moi? j'aimerais mieux mourir; et je vais la haïr autant que je rai aimée.

COVIELLE

Le moycD, si vous la trouvez si parfaite?

Molière cherchait évidemment alors un rapprochement avec sa femme. On était au mois d'octobre 1670, et voilà bientôt quatre ans que la rupture durait.

Un incident qui survint à propos de ftycAe' retarda encore la réconciliation. Molière avait recueilli chez lui le jeune Baron qu'il aimait comme un flls. Nous nous étendrons plus longuement à ce sujet au chapitre Baron. Il lui con^a le rôle de YAmour dans Psyché, tandis qu'il donnait à sa femme celui de Psyché. C'était une maladresse de la part du mari.

€ La Molière représen tait /'sycAe à charmer, et Baron, « dont le personnage était V Amour, y enlevait les cœurs « de tous les spectateurs. Les louanges communes que « Ton leur donnait les obligèrent de s'examiner de € leur cô!;9 avec plus d'attention et même avec quelque « sorte de plaisir. »

Baron ne respecta même pas son bienfaiteur. Cependant ce commerce ne devait pas être de longue durée.

Un tiers travailla-t-il à rapprocher les deux époux ? Nul ne le sait. Ou, Madeleine que ce mauvais ménage

désolait, exigea-t-elle à son lit de mort la réconciliation tant souhaitée ?

Madeleine mourut en févier 1672, et les deux époux s'étaient remis ensemble quelques mois à peine auparavant.

C'est alors qu'Armande devint enceinte pour la troisième fois, ce qui ne rempêcha pas de jouer encore le rôle A' penriet te, dans les Femmes savantes. Elle avait joué depuis Psyché le rôle d'Byaçmte dans les Fourberies de Scapin,

Le ménage s'était retiré de nouveau à Fécart, et était allé habiter rue Richelieu.

Tous ces changements de domicile ne nous laissentils pas deviner quelle vie infernale on devait mener dans cette maison de la rue Saint-Thomas, en compagnie de tous les Béjart et des De Brie?

Qui pourrait même affirmer que la tranquillité des deux époux n'a pas été troublée, dès le début, par ces rivalités continuelles; du jour où ils étaient venus sans y songer habiter de nouveau dans cette galère, il n'y avait plus eu d*accord possible entre eux.

Le rôle à! Henriette fut fait sciemment pour Àrmande.

Ce fut sa réhabilitation. Après l'avoir démasquée au public dans Célimène, Molière était heureux enfin de la présenter sous les traits de la femme honnête, aimante et dévouée, à!Henrieite enfin. Le grand homme avait pardonné.

Le dernier fils d' Armande, né le jeudi 15 septembre 1672 et baptisé le 1" octobre, fut tenu sur les fonts du baptême par Pierre Boileau (celui que Ton C/Onuaît sous

Zt2 LES COMÉDIENS DE LA TtlOUPE DE MOLIKRE

le nom de Puîmorin) et par Catherine Mîgnard, fille du peintre. Il reçut les noms de Pierre-Jean-Baptîsle- Armand, et mourut le 11 du môme mois.

Armande fit sa rentrée dans le Malade imaginaire (rôle â' Angélique), et cette pi^ce fut, comme on sait, la dernière du poète. On s'est demandé ce que faisait Armande au moment de la mort de son mari ; le point a été parfaitement éclairci.

Armande jounit dans le Malade, nous l'avons dit plus haut Lorsque Molière in disposé pria Baron de le reconduire chez lui, rue Richelieu, dans sa chaise, il est probable qu'Armande était encore dans sa loge occupée à se dépouiller de ses habits de théâtre. Elle rentra chez Bile ou mieux chez son mari, peu après.

Leurs appartements étaient à côté l'un de l'autre, .Slle ne crut sans doute qu'à une indisposition passagère, comme il en avait fréquemment depuis peu, et se retira chez elle.

Ce n'est que lorsqu'il cracha le sang, qu'il dit à Baron : « Allez dire à ma femme qu'elle monte. > Et c'est pendant que Baron allait chercher Armande qu'il rendit le dernier soupir entre les bras de deux religieuses qui l'assistaient.

La présence d'Armande, qu'elle ait été dans la chambre au-dessous ou dans celle d'à côté, est donc incontestable. Mais, en présence de ce cadavre les difficultés surgissaient, car c'est à elle qu'il appartenait de le faire enterrer, et Tartuffe était encore trop présent dans les mémoires pour que les détracteursel ennemis de Molière ne cherchassent pas à exercer une petite vengeance, alors

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même qu'ils n'avaient plus à craindre leur ennemi. Nous nous trompons, Tartuffe existait bien toujours.

Les détails de Fenterremenl de Molière sont trop connus pour que nous les rappelions ici : nous n'avons qu'à examiner la façon dont se comporta Armande dans cette circonstance. Etait-elle bien affligée ? Elle ne le savait peut être pas elle-même ; elle était surprise à coup sûr d'un dénouement si brusque, et de se voir du jour au leniemain riche et maîtresse de ses biens; néanmoins^ apparente ou réelle, on dit qu'elle marqua une grande douleur.

Le rituel de Paris rejetait les comédiens de la communion et les privait de la sépulture ecclésiastique s'ils n'avaient pas renoncé, en mourant, à leur profession, en cas de retour à la santé I Le curé de Saint-Eustache ne faisait donc que se contbrmer au rituel en refusant à Molière l'entrée do son église. Armande en appela à

l'archevêiue de Paris. Cette requête a été reproduite par M. Taschereau dans son Histoire de Molière,

Elle fut présentée à l'archevêque au nom de la veuve par son beau-frère Aubry et le notaire de la famille. On se rappelle encore qu'Armande, épouvantée par le flot de populaire qui se pressait dans la rue au moment de la levée du corps, jeta de l'argent par les fenêtres, suppliant le peuple de prier pour son mari défunt. .

L'inventaire dressé après la mort de Molière nous a fait pénétrer dans cet intérieur. Ce document, bien trop long pour être reproduit ici, se trouve en entier dans le livre de M. Eud. Soulié : Recherchessur Molière et sur sa famille. Il jette un jour curieux et nouveau sur la

façon de vivre des deux époux, et sur le confortable dont ils aimaient à s*entourer.

Nous avons raconté^ àTarticle de Lagrange, la dislo cation survenue dans la troupe après la mort de son chef : rOpéra, avec LuUi, chassait les pauvres comédiens de leur théâtre. Nous avons dit comment Lagrange sauva la situation^ et il faut le dire à la louange de M"' Molière, celle-ci sut apprécier Lagrange à sa juste valeur. De son côté à lui, respect absolu pour la veuve (le son maître; de son côté à elle, confiance entière dans le meilleur ami de son mari.

C'est à Lagrange qu'elle remit les manuscrits de Fillustre mort, et nous lui devons de ce fait Tédilion complète des œuvres de Molière publiées quelques années après par les soins de Lagrange.

Voici donc la troupe installée au théâtre Guénégaud, c'est-à-dire au n" 42 de la rue Mazarine.

Comme femme de l'ancien directeur, Armande a conservé une certaine suprématie dans la troupe. La conduite de la jeune veuve — elle avait à peine trente ans — paraît exempte de tout reproche.

Elle loue, le 16 août 1673, par bail de six ans, avec Geneviève et Aubry, mari de celle-ci, THôtel d'Arras, rue de Seine, no 41, « se réservant le droit d'ouvrir une € porte sur la montrée du corps de logis de derrière, « pour avoir communication au théâtre. » Et ce fait même prouve bien son intention arrêtée de vivre de la vie paisible de famille, à côté de son théâtre même, c'està-dire de ses occupations journalières. 11 ne faudrait pas s'imaginer cependant que, parce que Molière est

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mort, il n'y a plus de rôles au théâtre pour sa veuve.

Outre tous les rôles des pièces de son mari restées au répertoire, rô?es où elle excellait, elle joue encore avec avantage dans toutes les pièces nouvelles. C'est ainsi qu'elle parut avec un éclat prodigieux dans Circé^ véritable féerie, pour laquelle il n'avait pas fallu moins de vingt jours de fermeture. La pièce se joua six mois. Ceci se passait en 1675. C'est à cette année que se rapporte une aventure extraordinaire qui lui arriva, aventure qui eut un grand retentissement dans Paris, et qu'on ne peut s'empêcher de rapprocher de Y affaire du collier survenue quelque cent ans après.

Un président de Grenoble, appelé Lescot, était venu à Paris ; il y vit M"* Molière sur le théâtre et s'en éprit follement. Une aventurière du nom de Ledoux promit au président de lui ménager une entrevue avec M"' Molière. On découvrit alors une certaine fille galante nommée la Tourelle, qui ressemblait à s'y méprendre à M"'' Molière. Le naïf président fut au comble de ses vœux. Un jour cependant, ne respectant pas la défense qui lui avait été faite de ne jamais parler à la comédienne en public — et pour cause — le président se rend directement à la loge de M"* Molière. Celle-ci lui demande ce qu'il y vient faire. Le président s'étonne d'être ainsi reçu et balbutie des mots d'amour ; M"* Molière n'entendpas la plaisanterie et se fâche ; les comédiens accourent, on fait monter la garde et le président est expulsé.

Mais M*" Molière ne s'en tient pas là ; il lui faut une réparation publique ; on recherche la Ledoux, on recherche la Tourelle, et les deux femmes mises en pré-

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sence, on est forcé de reconnaître que la Tourelle est le portrait vivant de M'" Molière. Un arrêt est rendu.

Le président Lescot paiera 200 livres à M"* Molière h titre de dommages, et fera des excuses ; la Ledoux et la Tourelle seront fustigées devant la maison de M"' Molière, et bannies de Paris pour trois ans.

11 y avait au tbé&tre Guénégaud un comédien qui s'appelait Isaac François Guérin, sieur d'Estriché, et qui avait une quarantaine d années. Il avait débuté à Paris au théâtre du Marais et jouait les premiers confidents dans la tragédie, et les rôles dits à manteau dans la comédie II avait passé bientôt du théâtre du. Marais au théâtre Guénégaud et les connaisseurs affirment qu'il n'était pas sans talent.

Il avait de plus la réputation d'un homme honnête et doux. Bien fait et de bonne mine, il plut à M"* Molière. Il est juste de dire que, de son côté, Guérin lui faisait une cour assidue.

La veuve de Molière resista-t-elle longtemps aux assiduités de Guérin ?

Hésita-t-elle longtemps avant de se décider à* lui donner sa main? Nous ne savons.

Bon veuvage remontait déjà à quatre ans. Une nouvelle union ne pouvait donc en rien choquer les convenances ; en outre depuis quatre ans n'habitait-elle pas en famille? Sa réputation avait pu souffrir une seule fois d'un scandale La réparation avait été publique.

Que n'a-t-on pas dit sur ce mariage? De quelles, in jures Armande nVt-elle pas été accablée? Ehl oui, sans doute il eut été bien plus beau que celle qui s'appelait

M*'* Molière gardât intact le nom de son mari. Mais en comprenait-elle bien rimportance? Et puis, comme le fait remarquer M. Jal, le nom de Molière n'avait pas alors réclat qu'il a aujourd'hui. Enfin il ne nous appartient pas d'approuver ou de désapprouver la conduite d'Armande en cette circonstance; mais, ô messieurs les censeurs bien sévères, avez-vous oublié qu'Armande est une femme, encore belle, coquette toujours, vivant au théâtre, et n'aimez-vous pas mieux pour le respect même du nom qu'elle portait qu elle se soit remariée, elle, veuve d'un comédien, avec un comédien qui était en somme un honnête homme, plutôt que d'avoir fait entrer toute la cour dans son alcôve?

Les prétendants de cette sorte ne manquaient pas ; elle n'était pas une sainte; elle préféra à une vie accidentée un intérieur modeste.

Après ces considérations, la blâme encore qui voudra.

Armande se remaria à la fin du mois de mai 1677 et /

Lagrange écrivit : « Le dernier may 1677, M. Guérin « d'Estriché a espousé la veuve de M. de Molière, à la € Sainte-Chapelle basse à Paris. »

Voici, d'après M. Jal, ce qu'on lit au registre de cette église: « Le lundi 31' du jour de may (1677), après les € fiançailles et la publication de trois bans, je soussigné € curé de la paroisse de la Sainte-Chapelle de Paris, ay € en l'église de la basse Sainte-Chapelle, interrogé « M. Isaac-François Guérin, officier du Roy, fils de feu « Charles Guérin et de Françoise de Bradane ses père « et mère, d'une part, et Grésinde Béjart, fille de feu

« Joseph Béjart et de Marie Hervé, ses père et mère dé- « fanls, et veuve de Jean Poquelin, officier du Roy, tous « deux de celte paroisse et leur consen tement mutuel par € moi pris, les ay solennellement, par paroles de pré- « scnls, conjoints en mariage, puis dit la messe des es- « pouzailles, en laquelle je leur ay donné la bénédiction « nuptiale. »

Les épîgrammes ne manquèrent point, témoin le suivant:

Les grâces et les ris régnent sur son visage; Elle a Tiir tout charmant, et l'esprit tout de feu; Elle avait un mary d'esprit, qu'elle aimait peu : Elle en prend un de chair qu'elle aliue davantage.

Dans le courant de Tannée suivante, Armande mettait au monde un fils qui s'appela Nicolas-Armand-Martial, et mourut le 8 mars 1708, qualifié bourgeois de Paris. Il ne monta jamais sur le théâtre.

Cependant le ménage Guérin continuait à faire les beaux jours du théâtre Guénégaud. Guérin avait un naturel parfait, une diction juste et sage, et plaisait beaucoup au public; Armande continuait à jouer dans les pièces de son premier mari, où elle était parfaite, et tenait en outre fort bien les seconds rôles tragiques et les rôles comme Léonor de V Homme à bonnes fortunes. Lemazurier nous dit qu'elle avait une voix charmante et chantait avec beaucoup de goût le français et Titalien. Elle pariait même cette langue avec facilité, ajoute-t-il, puisque Champmetlé lui confia un rôle tout italien dans sa comédie intitulée le Parisien, qui fut jouée en 1682 et que ce rôle fut le succès de la pièce.

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Armande prit sa retraite le 14 octobre 1694, avec la pension de 1000 livres. Elle avait alors environ cinquante ans. Elle mourut le 30 novembre 1700 « dans sa « maison rue de Touraine » et, son acte de décès fut rédigé à Saint-Sulpice le 2 décembre, jour de son enterrement. Guérin lui survécut. Bien qu'âgé de 64 ans à la mort de sa femme, il était encore vert et bi^n conservé. Il continua à jouer jusqu'en 1717 et ne renonça au théâtre qu'à la suite d'une attaque d'apoplexie. Il avait alors 82 ans. Guérin n'en mourut pas; pensionné par le roi qui lui donna 300 livres par an, il vécut encore jusqu'au 28 janvier 1728. Il mourut donc à 92 ans.

Nous avons vu que le fils d'Armande et de Guf^rin était mort en 1708. Il nous reste à parler succinctement de la fille de Molière et de dire ce qu'elle étaitdevpnue. Des trois enfants de Molière, il n'avait survécu qu'une fille, Esprit-Madeleine qui avait sept ans et demi au moment de la mort de son père; Armande avait été nommée sa tutrice et André Boudet, oncle paternel de Teûfant, son subrogé tuteur. Mise au couvent par sa mère, elle voulut se faire rendre des comptes de tutelle à sa majorité, comme c'était son droit. Elle était alors comme pensionnaire au couvent des dames religio-uses de la Conception, rue Saint-Honoré. Mais cela ne tiisait pas l'affiire de Guérin ni de sa femme. De là une procédure interminable qui finit enfin par une transaction le 2î3 septembre 1693 Ces détails se trouvent tout au long dans le livre de M. Eud. Soulié, Recheixhes sur Molière, pages 102 et suivantes.

Grimarest qui semble Tavoir connue, vante c Farran-

€ genient de sa conduile, la solidité et Tagrément de

« sa conversation. »

/ Mariée seulement en 1705, âgée de quarante ans,

/ avec Claude de Rachel, écuyer, sieur de Montalant, elle

/ mourut à Argenteuil, chez son mari, le dimanche 23

/ mai 1723; et comme elle n'avait pas eu d enfants, avec

elle s'éteignit la postérité di3 Molière.

Nous avons raconté en toute justice, avec ce qui s'y rattache, la vie d'Armande Béjart, femme de Molière. Aucune femme ne fut plus décriée.

Elle n'était pas parfaite assurément. Mais nous nous sommes efforcé de démontrer que, dans cette malheureuse union désassortie, toutes les fautes ne venaient pas d'elle.

Qui sait si, mieux élevée et mariée plus coriformément à son âge et à son caractère, elle n*eût pas été, dès le d^but, ce qu'elle fut plus tard, une mère de famille tranquille et honorée ?

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