CHAPITRE IX
Baron, de son vrai nom Michel Boyron, fut incontestablement le premier acteur du xvii* siècle.
Son père, André-Michel Boyron, naquit à Issoudun dans la boutique d'un mercier, et fut lui-même comédien d'une certaine valeur. Chargé un jour par ses parents d'aller vendre quelques marchandises à la foire dé Bourges, il fut tellement enthousiasmé des pièces de théâtre qu'il y vit représenter, qu'il s'enrôla sur-lechamp comédien. Après avoir couru la province pendant quelques années, il débuta sur le théâtre de l'Hôtel de Bourgogne où il obtint un grand succès. Chacun connaît la mort du père du grand Baron, événement passé à l'état de légende. Un jour qu'il jouait le rôle de Don Diègue, il laissa tomber son épée comme la
234 LKS GOMÊDIKNS DE LA TROLPE DE MOLIÈRE
circonstance Texige dans la scène avec le comte de Gormas^ et en la repoussant du pied avec indignation, il en rencontra la pointe qui lui blessa le pied. Il négligea cette blessure et, deux jours après, la gangrène s'y mît. Il ne voulut pas qu'on- lui coupât la jambe et se laissa mourir (octobre 1(555).
Quant à son nom de Baron, nom que devait illustrer k un si haut point son &ls sur la scène française, on prétend qu'il lui vient d'une conversation qu'il aurait eue avec Louis XllI, et dans laquelle ce prince ne cessa de rappeler Baron au lieu de Boyron.
Quoi qu'il en soit, Baron ou Boyron, le père, joua les rois et les paysans avec certain succès, au dire de tous les contemporains. Il avait épousé une femme d'une grande beauté, artih^te comme lui, et d'un talent trèfc goûté.
M"' Baron, née Jeanne Ausou, obtint elle-même de nombreux succès sur le théâtre de THôtel de Bourgogne dans la tragédie et dans la comédie. L'abbé d'Aïlainval raconte que lorsqu'elle se présentait à la toilette de la reine-mère, Sa Majesté disait aux dames de la amr : < Mesdames, voici la Baron », ce qui ne tardait pas aies mettre toutes en fuite, tellement elles craignaient sa beauté.
Restée au théâtre après la mort de son mari, M"® Baron mourut elle-même d'une courte maladie en septembre 1662.
Elle avait eu l'honneur de mettre au monde le grand Baron qui devait devenir la gloire du théâtre français pendant trois quarts de siècle.
Avec de tels parents, le jeune Michel Baron avait de
qui tenir. S'il est vrai que la naissance d'un comédien ou d'une jolie femme doive rester un mystère, cet axiome est applicable à notre héros plus qu'à tout autre, car on ne sut jamais son âge d'une façon certaine. Un extrait de baptême, produit après sa mort par sa famille, dit qu'il naquit à Paris en octobre 1653 sur la paroisse Saint- Sauveur, mais cet acte fut très contesté lors du décès de Baron, qui avait toujours caché son âge, et on lui donnait six ans de plus. Cette opinion s'appuyait surtout sur le mauvais état des registres des paroisses pendant les guerres de la Fronde, et sur le témoignage d'un de ses camarades d'enfance nommé Descoteaux, joueur de flûte en renom. Nous citerons néanmoins cet acte de baptême à titre de curiosité :
« Du 8 octobre 1653, baptême de Michel, fils de € André Boyron, bourgeois de Paris, et Jeanne Ausou, « sa femme; le parrain Michel Bachelier, bourgeois de « Paris, de la paroisse Saint-Eustache, la marraine < Catharine Jon, femme de Jacques Guilhamar, avooat € au parlement, de la paroisse Saint-Eustache. »
Baron, disciple de Molière, son élève dans l'art de la dietion, devait fournir plus tard à Grimarest toutes les notes avec lesquelles celui-ci composa la vie de notre premier poète comique, en l'an 1705.
Il est donc tout naturel qu'il soit question, dans cette histoire, de Baron et de ses débuts ; mais tous ces détails sont si louangeurs à l'égard de Baron, qu'il faut bien un peu en rabattre, et ne pas oublier qu'ils ont été fournis à Grimarest par l'illustre comédien lui-même, alors au comble de la réputation.
Le petit Baron, après la mort de ses parents, avait été mis en pension à Villejuif. Un oncle et une tante, ses tuteurs, avaient déjà mangé la plus grande partie du bien que sa mère lui avait laissé, et commençaient à être embarrassés de sa personne. En ce moment il existait à la foire Saint- Germain une troupe de petits comédiens qui jouaient sous le nom de comédiens de M. le Dauphin.
Un organiste de Troyes, nommé Raisin, avait inventé une épinetle merveilleuse, puis étaii venu à Paris, avec sa femme, ses quatre enfants et sonépiaette. Il obtînt la permission de faire voir à la foire Saint-Germain le petit spectacle qu'il avait préparé ; Tépinette fit merveille et Raisin ût fortune. Bientôt le spectacle se composa d'une comédie que jouaient les enfants de Raisin aidés de quelques autres bambins du même âge. Tricassin rival et VAndouille de Troie faisaient d'heureuses recettes.
C'est dans cette troupe que Fonde et la tante de Baron engagèrent pour cinq ans leur jeune pupille. Sur ces entrefaites, Raisin étant mort, sa veuve continua son exploitation; cette femme, ravie de trouver un enfant si capable de tenir tout ce qu'on souhailait de lui, et de posséder en lui le fils de deux célèbres comédiens, fit valoir son pensionnaire.
La Raisin s'étant établie après la foire près du vieil hôtel Guénégaud, ne quitta pas Paris qu'elle n'eût gagné vingt mille écus de biens, mais la province lui fut moins favorable ; elle mangea ce qu'elle possédait avec un gentilhomme du prince de Monaco, nommé
Olivier, et revint de Rouen à Paris avec sa troupe qui se trouvait dans un état pitoyable.
Connaissant Thumeur bienfaisante de Molière, elle alla le prier de lui prêter son théâtre pour trois jours seulement, espérant remettre sa troupe en état. Molière lui accorda cette faveur, et de cet assentiment naquit la fortune de Baron ; en effet le petit Baron joua et eut un tel succès, que Molière, malade les deux premiers jours, se fit porter au Palais-Royal à la troisième représentation.
Il lui reconnut de suite de si rares dispositions qull Tinvita à souper avec lui, Tinterrogea, Tobserva, le fit coucher chez lui, et enfin rhabilla tout de neuf.
Mais laissons la parole à Grimarest, c'est-à-dire à Baron :
« Molière lui demanda ce que sincèrement il souhai-
< terait le plus alors ?— D'être avec vous le reste de mes « jours, lui répondit Baron, pour vous marquer ma € vive reconnaissance de toutes les bontés que vous « avez eues pour moi. — Eh bien I lui dit Molière, c'est € une chose faite, le roi vient de m'accorder un ordre
< pour vous ôter de la troupe où vous êtes. » Molière avait été à Saint- Germain supplier le roi de
lui accorder cette grâce.
La Raisin furieuse s'en fut trouver Molière. Mais voyant qu'il n'y avait plus d'espérance, elle pria Molière de laisser au moins le petit Baron jouer trois jours encore dans sa troupe ; ce qui lui fut accordé.
A partir de ce jour, Molière prit soin de Baron comme de son propre fils, et tout en lui donnant une bonne
éducatioD, il cultiva avec soiu les dispositions extraordinaires qu'il avait pour le thé&tre. On sait si les leçons d*un tel maître devaient profiter à Télëve 1
Voulant même qull créât dans une de ses pièces un rôle spécialement écrit pour lui, Molière composa alors à son intention la pastorale héroïque de Mélicerte, où Baron Taisait le rôle de MyrtiL Ce fut cette pastorale qui fût jouée à Saint-Germain le 2 décembre 1666, encadrée dans le ballet des Muses. Et ce fait est si vrai que Baron ayant quitté la troupe après le ballet du roi où les deux premiers actes furent représentés, Molière abandonna son projet et ne fit point les actes suivants.
Cependant, sll faut en croire Grimarest, les bontés que Molière témoignait à Baron déplaisaient à sa femme. Aussi s'oublia t-elle un jour dans le feu d'une discussion jusqu'à lui donner un soufQet. Baron, poussé dans cette affaire, soit par son amour-propre, soit par une inconstance habituelle aux jeunes gens, abandonna la maison de Molière, et se retira chez la Raisin.
Il ne devait pas y rester bien longtemps ; après avoir couru la province avec sa troupe, il la quitta à son tour pour entrer dans une compagnie, où se trouvait M^'' Beauval, devenue plus tard sa camarade dans la troupe du Palais-Royal; c'est ainsi qu il alla en Languedoc, en Dauphiué, à Lyon et à Dijon.
A travers toutes ces vicissitudes, le souvenir de Molière était toujours présent à son esprit : il revoyait le toit hospitalier du poète, les réceptions à la cour, les chambrées du Palais-Royal ; il pensait à son avenir brisé par sa faute, par son orgueil, et il ne cachait pas le re-
gret qu'il avait d'avoir ainsi quitté son bienfaiteur.
Mrûs si l*élève n'oubliait point le maître, celui ci se souvenait aussi de son élève, tant il est vrai qu'en dépit de Tingratitude, on s'attache quand même à ceux que Ton. oblige. Molière apprend par aventure le repentir du jeune Baron ; il lui écrit à Dijon une lettre très touchante en y joignant un ordre, du roi, pour regagner prompteraent Paris.
Les chagrins domestiques de Molière augmentaient chaque jour ; l'éducation de Baron était une distraction pour lui, et il regardait son retour comme un amusement. Ici se place tout un petit récit de l'arrivée de Baron à Paris où perce la bonté ineffable du poète.
Au reçu de la lettre de son bienfaiteur, Baron prend la poste ; Molière impatient va l'attendre à la porte Saint- Victor. Il guette avec inquiétude chaque voiture nouvelle, chaque chaise de poste, il dévisage chaque passant. Mais Baron a grandi ; l'enfant est devenu un homme ; ses traits se sont accentués, et Molière ne le reconnaît pas dans cette foule bigarrée qui entre à tout instant par la porte Saint- Victor. Il s'en revient au logis triste et pensif; là il y retrouve Baron qui l'attend et qui se précipite dans ses bras en pleurant.
Lagrange, qui consigne tout avec soin dans son Registre, nous apprend ce retour en ces termes : < Quelques « jours après qu'on eut recommencé après Pâques 1670, < M. de Molière demanda de la campagne le sieur Baron « qui se rendit à Paris après avoir reçu une lettre de € cachet, et eut une part. »
De ce jour,Baron fut classé dans la troupe de Molière.
Le premier rôle important qu'il joua sur le théâtre du Palais-Royal fut celui de Domitien dans la pièce de Corneille, TUe et Bérénicey pièce qui n*eut aucun succès (1670). Au mois de janvier 1671, il créa le rôlede V Amour dans Psyché, tragédie-ballet de Molière et de Corneille sur le théâtre des machines du Palais des Tuileries, devant toute la cour. Sa jeunesse, sa beauté et sa taille le firent applaudir de toute l'assemblée; la pièce transportée au théâtre du Palais-Royal, le 24 juillet suivant, eut trente-huitreprésentations consécutives, chiffre considérable pour l'époque.
C'est à cette date que se place une intrigue amoi>reuse qu'aurait eue Baron avec la femme de Molière, s'il faut s'en rapportera un passage du pamphlet de la Fameuse Comédienne, Tant que M'" Molière, comme on disait alors, avait demeuré avec son mari, elle avait haï Baron <;omme un petit étourdi qui les mettait fort souvent mal ensemble par ses rapports ; et la haine l'avait empêchée de le trouver joli.
Mais quand elle se fut brouillée avec son mari, elle commença à le regarder sans trop de prévention. La pièce de Psyché que l'on jouait alors seconda heureusement ses desseins, et donna naissance à leur amour. La coquetterie de M"' Molière et l'humeur volage de Baron devaient leur faire apercevoir bientôt qu'ils n'étaient pas faits l'un pour l'autre, et ce commerce heureusement ne fut que de courte durée.
Espérons, avec M. Taschereau, que ce furent les remords de Baron qui l'en détournèrent. Toujours est-il que, vers la fin de cette même année 1671, le rappro-
chementde Molière et de sa femme était un fait accompli.
Le 24 mai 1671, Baron joue le rôle d'Octave dans les Fourberies de Scapin, Puis nous le retrouvons encore dans un rôle de Berger dans la pastorale de la Comtesse dEscarbagnas {ltni-1672). De cette pastorale ajoutée à la pièce et jouée devant la cour, il ne nous est rii3n parvenu.
Le voici dans Ariste des Femmes savantes (11 mars 1672) et chaque rôle est un nouveau succès pour le jeune homme sur la distinction et la beauté duquel on ne tarit pas d'éloges.
Pendant ce temps Baron vît chez Molière comme s'il eût été son fils. Grimarest, dans sa Vie de Molière, fait encore intervenir Baron dans différentes conversations avec Molière, Bernier et Chapelle, et il le fait parler on étourdi, en enfant gâté, ce qui est fort naturel pour un jeune homme de cet âge.
Les derniers moments de notre grand poète ont été mille fois retracés ; après une représentation ùw Malade imaginaire, Molière se trouve plus mal que de coutume.
Il vient dans la loge de Baron et se plaint « d'un froid « qui le tue». Baron envoie chercher des porteurs et ne quitte point la chaise de son maître, de peur de quelque accident. Bientôt après, de retour au logis, Molière crache le sangà pleine bouche; Baron épouvanté envoie chercher sa femme en toute hâte. Mais celle-ci n'a pas le temps de monter un étage que Molière expire entre les bras de deux sœurs quêteuses qu'il avait recueillies
chez lui. Aussitôt Baron se rend à Saint-Germain en informer le roi, lequel, au dire deGrimarest, s'en montra fort touché. Molière mort, sa troupe fut désorganisée ; Baron passa à THôtel de Bourgogne oh il fut désigné pour remplacer Floridor. C*est alors qu'après avoir été l'interprète de Molière, il devint Tinterprète de Racine, car c'e^tàlui qu'échut l'honneur de créer l'Achille A'Iphigénie (1674) et l'Hippolytede/>Aèrfre(1677).
Devenu désormais célèbre, il aborde tous les grands rôles avec succès, et lors de la réunion des trois troupes, survenue en 1680, il est considéré comme le premier acteur de l'époque. Bornons-nous à citer quelques-unes de ses principales créations.
lôSl Alamir, dans Znide de Chapelle.
1681 PiLADB> danâ Ore$ie de Boyer et Leclerc.
1685 Alcibiadb, de Campistroa.
1686 MoNGADK, àKa^Y Homme abonnes fortunes.
16â6 Erastb, dans la Coquette.
Ces deux dernières pièces sont signées de lui. '
16*8 RÉouLUS, de Pradon.
1691 Tirtdate, de Gampistron.
On vit alors une chose sans précédents dans les annales du théâtre : un comédien couvert de lauriers, bien accueilli de toute la cour, jouissant même de l'amitié du roi, solliciter tout à coup sa retraite !
C'est ce que fit Baron, et il l'obtint de Louis XIV à Fontainebleau, où il joua une dernière fois Ladislas dans VenceslaSy le 21 octobre 1691.
On se perdit en conjectures, comme bien l'on pense, sur cette retraite prématurée. Il est probable que ses
contemporains en connurent les motifs. Pour Thistoire du théâtre elle est toujours demeurée un mystère.
Les uns ont prétendu qull quittait le tbéàtre pour prendre une charge de valet de chambre du roi^ qui lui fut ensuite refusée ; mais cette hypothèse est bien peu vraisemblable, si Ton considère le haut rang qu occupait Baron grâce à ses nombreux succès, sa vanité excessive, et la charge qu'il souhaitait.
D'autres chroniqueurs affirment qu'il avait sollicité du roi la. régie du théâtre, alors en société libre, et que Louis XIV lui aurait refusé, ce qui aurait provoqué sa retraite.
. D'autres enfin disent qu il renonça au théâtre pour pouvoir jouir de ses droits religieux alors refusés aux comédiens, et cette dernière supposition est peut-être encore la plus plausible.
La Comédie lui accorda une pendon de 1.000 livres, à laquelle le roi en ajouta une de 3.000.
L'acteur Beaubourg reprit la succession de Baron, mais ne le remplaça jamais.
Trente ans après cet événement, c'est-à-dire le 16 mars 1720, jour de la clôture annuelle de Pâques, La Thorillière fils, dans son compliment d*usage au public, annonça la rentrée de M. Baron dans Cinna.
Personne ne voulait en croire ses oreilles. Eh quoi I Baron, le grand Baron, retiré du théâtre depuis trente ans, allait reparaître en public ! Cette nouvelle fit Teffet d'un coup de foudre et excita un enthousiasme général.
À combien de gens de la génération de 1720 avait-il
été donné de Tentendre trente ans auparavant? Quelle figure allait-il faire sur les planches, ce vieillard dont le nom était passé déjà à Tétat de légende? Beaubourg lui-même, son successeur, bien plus jeune que lui, était retiré du théâtre depuis deux ans.
Aussi le 10 avril 1720, jour de la rentrée du grand tragédien, une foule considérable se pressait-elle aux portes de la Comédie. Le régent lui-même avait tenu à assister h ce spectacle. Eh bien ! chose étonnante, et tellement invraisemblable qu'il faut qu'elle nous soit atQrmée par tous les chroniqueurs de Fépoque pour que nous puissions y croire, après trente années de repos, Baron n'avait perdu aucun de ses moyens 1 Cette rentrée lut un triomphe.
Il passa alors en revue tous les grands premiers rôles tragiques et comiques du répertoire, et même ceux qui semblaient ne devoir plus être de son âge. De tous ses anciens camarades aucun ne restait debout : tous étaient morts ou retraités.
On n'en finirait pas s'il fallait citer tous les rôles tenus par Baron. Nous nous bornons à citer les principaux :
SÉVÈRE, dans Polyeucte.
NÉRON, dans Britannkus.
Rodrigue, dans le Cid.
Horace, dans Horace,
Achille, dans Iphigénie en AuUde,
CÉSAR, dans la Mort de Pompée,
Pyrrhus, dans Andromaque,
JOAD, dans Athalie.
Œdipe, dans Œdipe de Corneille.
Le comte d'ËssEx, dans la pièce de ce nom.
ScÉvoLA, dans la tragédie de Duryer.
XiPHARÈs, dans MWiridate.