‹ Histoire des comédiens de la troupe de MolièreChapitre 32 sur 60 · B\RON · texte numérisé non relu

B\RON

Les rôles de comédie ne sont pas moins nombreux, ce sont :

Alcestk, dans le Misanthrope.

Jupiter, dans Amphitryon, Dorante, dans le Menteur, Horace, dans XÉcole des femmes, MoNCADE, dans VHomme à bonnes fortunes, Eraste, dans la Coquttte.

Pamphile, dans VAndrienne,

Et si Ton son ge que Baron devait avoir alors de soixante-dix à quatre-vingts ans, on a peine à comprendre comment il put exciter à cet âge de tels transports d'enthousiasme, et créer, malgré sa vieillesse, douze rôles nouveaux.

Racine avait donné la première représentation de sa tragédie d'Esther à Saint-Cyr, mais elle ne fut représentée pour la première fois sur le théâtre qu'en 1721. Ce fut Baron qui joua Assuérus, Malheureusement la pièce ne plut pas au public, et le prestige même de Baron ne Tempêcha pas de tomber.

Beaubourg avait créé Joad dans Athalieen 1716.Baron reprit le rôle et Ton peut dire que ce rôle fut an des plus beaux de sa carrière qui en compte pourtant un si grand nombre.

Il y atteignit le sublime.

Enfin, voulant prouver sans doute que le vrai talent peut entreprendre tous les genres, il aborda le rôle d'Arnolphe de Y Ecole des femmes pour les débuts de M'^' Angélique, son élève (1726).

On peut dire, sans exagération aucune, que Baron révolutionna la Comédie française. Les grands comé-

diens, disciples du grand maître, étaient descendus un à un dans la tombe. I^a honne tradition s*était insensiblement perdue. lie ton emphatique était devenu le ton de la comédio, et le public habitué à entendre ainsi parler à la scène ne se doutait pas que Ton pût jouer autrement.

Soudain le vieux Baron sort de sa retraite après trente années de repos. Il a connu le maître, il a été élevé sous son toit, il a joué ses premiers rôles sous sa direction. [1 a le secret de bien dire, il est simple, il est vrai, il touche à 1 idéal de l'art. 11 parle, et à sa voix tout le public est pris par les entrailles. Ce n'est plus Baron, ce n'est plus un comédien que Ton écoute, c'est Joad, c'est Pyrrhus, c'est Alceste en personne. Sous sa direction savante et raisonnée, tout change autour de lui : M'" Lecouvreur profite de ses conseils et M"* Duclos corrige ses défauts. Le bon goût et la bonne diction reviennent de mode à la Comédie, et la déclamation ridicul; et outrée est encore une lois mise de côî,é.

Cependant Baron neRpuvait pas être éternel, et cette carrière si bien remplie se termina au théâtre le 3 septembre 1 '29, au théâtre où, par une coïncidence bizarre il joua pour ia djrnière fois le rôle de Ladislas, rôle qu'il avait joué déjà le jour de sa première retraite. On raconte qu'arrivé à ce passage :

Si proche du cercueil où je me vois descendre, il s'évanouit pit que le rôle fut achevé par Dumirail.

L'événement nous paraît un peu arrangé pour la circonstance. Quoi qu'il en soit, le 22 décembre suivant, le théâtre français perdait l'acteur le plus illustre qui

eût paru sur la scène française depuis sa fondation, le protégé et l'élève de Molière.

Baron fut inhumé dans le cimetière de Saint-Benott, ainsi que le constate son acte de décès inscrit sur les registres de cette paroisse. Il avait renoncé, une seconde fois avant de mourir, & sa profession de comédidn.

Baron avait épousé la fille du premier des La Thorillière, Charlotte, sœur de M"" Uancourt et du second La Thorillière. Un fils naquit de ce mariage, Etienne Baron, comédien comme son père; il mourut dixhuit ans avant lui.

Les portraits de Baron ne manquent pas. Voici ce qu'en disait M''* Clairon :

« Baron eut Tavantage d'être élevé par Molière : il « avait de Tesprit, une figure imposante, et passait sa « vie avec ce que la France avait de plus illustre. « Comme les autres, il cadençait et déclamait les vers c dans ses jeunes années; mais à force de â^exalter lui- « même, de s'égaler autant qull le pouvait aux grands « personnages de l'État, qui Tadmettaient près d'eux, la « simple et véritable grandeur lui devint familière : il la « porta dans ses rôles, et c'est à lui qu'on doit les pre- € mîères leçons de cette vérité qu'il est toujours si difll- « cile d'atteindre. »

C'est que personne, en effet, ne sut joindre mieux que Baron à la noblesse, le naturel, la simplicité, la familiarité même au besoin : « La passion en sait plus « que les règles, » disait-il pour justifier les infractions aux principes, quand les circonstances le demandaient.

Collé assure qull ne déclamait jamais, même dans le

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plus prand tragique, et qu'il rompait la mesure des yovs de telle sorte que l'on ne sentait point la monotonie de ralexandrin.

Comme les comédiens de son temps, Baron ne semble pas avoir remarqué jamais l'absurdité des costumes tragiques que Ton portait alors. Collé, dans son journal, nous apprend qu'il se montrait dans Venceslas en habit français avec un cordon bleu ressemblant à Tordre du Saint-Esprit. Auguste portait une couronne de lauriers par-dessus sa vaste perrui|ue, et cet acteur si digne de sViever au-dessus du mauvais goût, et de réformer cet usage comme il avait réformé la déclamation ampoulée et chantante, ne semble avoir combattu en rien la stupidité de ces accoutrements. Dans Misaël des Machabées, on le vit jouer avec un toquet d'enfant et des manches pendantes.

Avant de paraître en scène, Baron avait toujours soin de s'échauffer dans la coulisse, en interpellant ceuA qui passaient, et leur disant même des injures au besoin. C'est ainsi qu'on le vit un jour, sous les habits du grand prêtre Joad, crier en fureur dans la coulisse après les comparses en retard : « Un lévite ! un lévite î

€ Comment par la mordieu! pas un b de lé-

« vite ! »

Un jour, il jouait le comte d'Essex. Sa jarretière se détache et tombe sur le théâtre. Comme il se trouvait alors en scène avec le traître Cécil, qu'il pouvait traiter avec hauteur, il en profita pour la remettre en lui parlant dans une attitude dédaigneuse, et ce jeu de scène imprévu produisit un tel effet sur le.public, que beau-

coup d'acteurs essayèrent de renouveler le môme jeu au même endroit.

Une autre fois, il entre en scène avec son confident croyant que Ton jouait Phèdre. Mais, à. peine a-t-il prononcé le premier vers qu'il est averti par le souffleur qu'il se trompe : c'est Mithridate qu'on joue. Alors, sans se déconcerter, changeant immédiatement, en un clin d'œil, de physionomie, d'attitude et de ton, il prend son confident par la main, l'amène sur le devant du théâtre, et commence d'une voix ferme ; On nous faisait, Arbate, un fidèle rapport.

Gomme il parut très âgé sur le théâtre, on raconte sur lui une foule d'anecdotes dont nous nous contenterons de citer quelques-unes, en les donnant telles qu'on les trouve :

Jouant très vieux le rôle de Rodrigue dans le C/rf, il excita un éclat de rire général en disant :

Je suis jeune il est vrai

Il recommença en appuyant sur les mots, et les rires ayant redoublé, il s'avança sur le bord du théâtre : < Messieurs, fit-il, je vais recommencer encore ; mais je « vous préviens que si Ton rit de nouveau, je quitte « le théâtre pour n'y plus reparaître. »

Et on se le tint pour dit.

Un soir, entrant en scène dans Iphigéniey il débute d'un ton fort bas :

Oui, c'est Agamemnon, c'est ton roi qui t'éveille.

« Plus haut 1 » lui crie-t-on de toutes parts. — « Si je le disais plus haut, je le dirais mal, » répondit-il.

Une autre fois qull jouait Britannicus, il est accueilli par des rires provoqués par sa vieillesse. Il se contente de regarder fixement Tauditoire et d*une voix pleine d'amertume: « Ingrat parterre que j'ai élevé! » dit41.

Hfttons-nous d'ajouter que son passé et la faveur du public justifiaient ces hardiesses que Ton n'aurait pas endurées de tout autre.

« Quand je l'ai vu, dit Collé dans ses Mémoires, il « avait déjà soixante^douze ou soixante-quinze ans, et « à cet âge, on pouvait bien lui pardonner de ne pas

< entrer aussi vivement dans la passion que l'eût pu « faire un acteur de trente ans. Il suppléait du reste à « ce défaut par une intelligence, une noblesse et une € dignité que je n'ai vues qu'en lui ; il excellait surtout € dans les détails d'un rôle. »

Les triomphes de Baron avaient poussé son orgueil outre mesure. C'est lui qui disait en parlant de luimême: « Tous les cent ans, on peut voir un César, mais c il en faut deux mille pour produire un Baron, et

< depuis Roscius, je ne connais que moi. »

Racine ne se laissa pas dominer par l'influence considérable que Baron possédait au théâtre, et il ne se gêna guère pour lui dire, pendant la lecture d'uiie de ses pièces que Baron critiquait d'une façon peu séante: « Baron, je vous ai fait appeler pour prendre un rôle « dans ma pièce, et non pour me donner des conseils. »

L'excessive vanité de Baron lui valut, comme on peut se le figurer, de nombreuses critiques, et Lesage ne craignit pas de le persifler hautement dans son Diable boiteux :

« J^aperçois un histrion qui goûte, dans un profond « sommeil, la douceur d'un songe qui le flatte agréable- « ment; cet acteur est si vieux qu'il n'y a tête d'homme « à Madrid qui puisse dire Tavoir vu débuter. Il y a si « longtemps qu'il paraît sur le théâtre, qu'il est pour

< ainsi dire théâtriflé. Il a du talent, et il en est si fier et € si vain qu'il s'imagine qu'un personnage tel que lui est

< au-dessus d'un homme. Savez-vous le songe que fait « ce superbe héros de coulisse? Il rêve qu'il se meurt, et

< qu'il voit toutes les divinités de l'Olympe assemblées

< pour décider de ce qu'elles doivent faire d'un mortel « de cette importance. »

Citons encore ce passage de Gil Blas où le nom de Baron manque seul au bas du portrait que Lesage dessine : « Premièrement c'est un homme qui a été comé- « dien ; il a quitté le théâtre par fantaisie, et s'en est « depuis repenti par raison. As-tu remarqué ses che-

< veux noirs? Ils sont teints aussi bien que ses sourcils « et sa moustache ; il est plus vieux que Saturne ; ce- « pendant comme au temps de sa naissance ses pa- « rents ont négligé de faire inscrire son nom sur les « registres de sa paroisse, il profite de leur négligence € et se dit plus jeune qull ne Test de vingt bonnes € années pour le moins; d'ailleurs c'est le personnage « d'Espagne le plus rempli de lui-même ; il a passé les € douze premiers lustres de sa vie dans une ignorance « crasse ; mais pour devenir plus savant, il a pris un

< précepteur qui lui a appris à épeler en grec et en latin. « Au reste on dit que c'est un grand acteur, je veux

« le croire pieusement. Je t'avouerai toutefois qu'il ne

« me plaît point; je rentends quelquefois déclamer « ici, et je lui trouve, entre autres défauts, une pronon- € dation trop affectée, avec une voix tremblante qui € donne un air antique et ridicule à sa déclamation. » On voit par ce qui précède que Lesage n'était point de ses partisans. Rectifions au plus vite ce jugement par la figure un peu plus flatteuse qu'en a laissée Jean- Baptiste Rousseau :

Du vrai, du pathétique 11 a fixé le ton.

De son art enchanteur Tillusion divine Prêtait un nouveau lustre aux beautés de Racine, Un voile aux défauts de Pradon.

Parmi les critiques les plus vives qui lui furent adressées au sujet de sa rentrée au théâtre sur un âge avancé, il convient de mentionner encore YEpitre à Baron fort bien versifiée, qui se trouve dans les œuvres de Lebrun, imprimées chez Prault en 1736.

Enfin, comme étude sur Baron, citons la lettre écrite à milord ***, signée George Wink, pseudonyme qui dissimulait la personnalité de Tabbé d'AUainval. Nous y trouvons le passage suivant :

« La nature Tavait favorisé de ces qualités corporel- « les qui gagnent les cœurs, et qui sont si avantageuses « à ceux qui parlent en public, particulièrement sur le « théâtre; et Tair d'une cour polie et spirituelle, qu'il € fréquentait avec assez d'agrément, lui avait rendu « comme naturelles des manières aisées et charmantes « qui y naissent avec la plupart des courtisans, et dont € on n'acquiert et copie ordinairement que le ridicule, c Enfin, il a été le plus grand comédien qui ait jamais

€ brillé sur le théâtre français, et il ne lui manquait, « dit le judicieux La Bruyère, que de parler avec la « bouche; on s'y était même accoutumé à ce défaut; « mais on a toujours crié contre la mauvaise habitude < qu'il avait de tourner le dos à l'acteur à qui il parlait, « pour regarder les bancs du théâtre. On ne peut lui « reprocher de plus, que quelques marques de bien- « séance, comme de toucher sa perruque, de se mou- € cher sur le théâtre, de tenir son mouchoir à la main, « même dans les tragédies, quand il jouait habillé à la « française, et quelques autres indécences, où même « il savait qu'il mettait tant de grâce qu'il ne daigna € jamais s'en corriger. »

On explique d'une autre façon la manie qu'il avait de tourner quelquefois en scène le dos au public pour regarder les banquettes du théâtre. Il ne le faisait que lorsqu'il y était forcé en quelque sorte par les spectateurs assis sur le théâtre qu'il entendait rire ou causer tout haut derrière lui. C'était alors qu'il se retour- .nait vers eux, et leur imposait silence en leur adressant les vers qu'il avait à dire. On sait que les banquettes sur le théâtre ne devaient être supprimées qu'à la clôture de 1759, et sur les instances de Lekain.

Nous arrivons à traiter la question de Baron, auteur dramatique. Quoiqu il ne soit pas précisément de notre sujet de juger la littérature des œuvres de Baron, nous ne pouvons quitter cette grande figure sans jeter un coup d'œil rapide sur ce qu'on est convenu d'appeler le théâtre de Baron.

Baron ne manquait pas d'esprit, et il avait beaucoup

de goût: depuis le milieu de sa vie il se piqua de belleslettres^ et il ne parut pas moins de dix pièces qui furent signées de son nom. Nous disons signées, car la propriété de ces ouvrages lui fut vivement contestée.

Le Rendez vous des Tuileries (1685) et les Enlèvements (même année), qui eurent dix-huit représentations, nous reproduisent sans façon, Tune une scène de l'/mpromptu, l'autre deux scènes de Mélicerte de Molière.

D'Allainval ne craint pas d'affirmer hautement que X Homme à bonnes fortunes et la Coquette sont d'un gentilhomme que Baron paya pour faire mettre ces deux pièces sous son nom. Il est difficile de contrôler le fait ; en attendant, YHomme à bonnes fortunes (1686) passe pour la meilleure de toutes ses pièces, et Ton prétend que Baron, gâté par les duchesses de son temps, avait étudié la fatuité sur lui-même, et s'y était représenté sous les traits de Moncade.

VAndriefine et les Adelphes de Térence pièces représentées en 1703 et 1705, passèrent pour être du Père de La Rue, jésuite.

Nommons comme mémoire :

Le Jaloux^ 1687 ;

Les Fontanges maltraitées, 1689 ;

La Répétition, 1689 ;

Le Débauché, 1689 ; pièces qui n'eurent qu'un très petit nombre de représentations et qui complètent )e bagage littéraire de Baron.

La meilleure édition de ses œuvres est celle de Paris, 1759, 3 vol. in-12. On voit par cette étude que nous avons rapporté avec la plue grande impartialité tous les

jugements portés sur Baron. C'est au lecteur qull appartient de discerner les louanges trop flatteuses des critiques outrées.

En résumé, Baron possédait toutes les qualités nécessaires au théâtre que beaucoup de ses successeurs les plus illustres ne purent réunir.

Lekain péchait par la forme, Dufresne par la chaleur, Grandval par Torgane. Baron, supérieur à tous ces comédiens si justement célèbres, fut admirable» et à un aussi haut degré, dans la tragédie et dans la comédie.

Avec lui s'éteignit la troupe de Molière, si nous en exceptons toutefois la veuve de Beauoourg, fille de Beau val, qui avait créé le rôle de Louison dans le Malade imaginaire.

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