‹ Histoire des comédiens de la troupe de MolièreChapitre 33 sur 60 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Si Ton dît volontiers qu'il n'existe pas de sot métier, on peut dire également qu'au théâtre, il n'est pas de sot emploi. L'exemple de Beauval en est la preuve la plus frappante. Voici un garçon parti de l'emploi le plus humble qui se puisse rencontrer dans une troupe de comédiens au xvii« siècle, celui de moucheur de chancelles. Il arrive, par son zèle, son application à bien faire, à rendre de petits services dans la comédie. Peu à peu le voici passé comédien à son tour; ce qu'il fait, il le fait consciencieusement; aussi le remarque-t-on de suite, et Molière qui s'y connaissait en hommes et en choses, n'hésite pas à lui confier dans ses comédies des rôles en rapport avec ses moyens. Beauval y trouve tout simplement la manière d'y être parfait. Mais n'anticipons pas.

Beau val (Jean Pîtel, sieur de Beauval) naquit vers 1635 au dire des quelques biographes qui ont bien voulu s'occuper d'une aussi mince personnalité. Il avait pour frère un certain Pitel de Longchamp, qui courut la province comme acteur, et dont on ne retrouve guère la trace. Lui, Beauval, entra donc en qualité de moucheur de chandelles dans la troupe de Paphetin, à Lyon. Combien de temps courut-il la province lui aussi ? on ne sait. Toujours est-il qu'il se lit remarquer un beau jour d'une jeune comédienne qui n'était point dépourvue de talent, qu'un mariage fut décidé entre eux, mais que ce projet souleva aussitôt de vives oppositions.

Cependant M"* Bourguignon, c'est ainsi que s'appelait notre amoureuse, avait bien rais dans sa tète d'épouser son Beauval. En vain put- on obtenir de l'archevêque de Lyon un ordre par lequel défense était faite à tous les curés de la ville de célébrer ce mariage. Rien n'y fit. M*" Bourguignon se rendit à la paroisse avec Beauval, un jour de prône. Beauval, à ce que Ton raconte, se cacha sous la chaire du curé, et lorsque le prône fut fini, se montra en déclarant à haute voixquil voulait prendre M"' Bourguignon comme épouse; elle dit, de son côté, qu'elle prenait Beauval pour époux. Ce scandale ayant paru sufGisant, on les maria sans plus marchander.

Ce mariage pour Beauval était un véritable coup de fortune. Lui qui n'était jamais monté sur le théâtre que pour moucher les chandelles, le voici maintenant qui allait y monter pour de bon. Ce n'est pas peu que de

passer du jour au lendemain de Tétat de gagiste à celui de comédien, et que d'avoir pour femme une des meilleures, artistes de la troupe, celle qui faisait la recette. Aussi Paphetin, le directeur, n'y regarda pas de si près, et nomma, sans plus tarder, Beauval comédien. Et comme sa nature simple et un peu craintive lui donnait une certaine tournure comique, on lui donna en partage les rôles de niais, de naïfs et de vieilles ridicules.

Cependant la réputation de M^'" Beauval, sa femme, était venue jusqu'à Molière. Celui-ci avait besoin d'une bonne soubrette dans sa troupe: Madeleine Béjart atteignait la cinquantaine. Il lui fallait une gaillarde bien taillée, à l'œil vif, aux dents blanches, au rire sonore. Molière alla trouver le roi, et, le l"août 1670, un courrier apportait à Beauval et à sa femme, qui se trouvaient alors à Mâcon, Tordre royal que Ton va lire :

« De par le Roy, Sa Majesté voulant toujours entre-

< tenir les troupes de ses comédiens complètes, et pour « cet effet prendre les meilleurs des provinces pour son « divertissement, et estant informée que la nommée de « Beauval, Tune des actrices de la troupe des comédiens « qui est présentement à Mascon, a toutes les qualités « requises pour mériter une place dans la troupe de ses « comédiens qui représentent dans la salle de son Palais- « Royal, Sa Majesté mande et ordonne à la dicte Beau- « val et à son mary de se rendre incessamment à la

< suite de sa cour pour y recevoir ses ordres ; veut et « entend que les comédiens de la dicte troupe qui est « présentement à Mascon, ayant à les laisser seurement € et librement partir, sans leur donner aucun trouble

€ ny empeschement, nonobstant toutes conventions, € contratz et traitez avec clause de desdit qu'ils pour- € raient avoir fait ensemble, dont, attendu qu*il s'agit € de la satisfaction et du service de Sa Majesté, elle les € a relevés et dispensés ; enjoint à tous ses ofQçiers et < sujets qu*il appartiendra, de tenir la main à Texécu- € tion du présent ordre.

€ Fait à Saint-Germain en Laye le 31 juillet 1670. < Signé : Louis, et plus bas : Golbert. »

Beauval, en recevant cet ordre, ne se fit pas prier pour se rendre à Paris. Certes, il n'ignorait pas que cet ordre était motivé par le talent de sa femme et non par le sien. Mais que lui importait? N'était-il pas comédien lui aussi ? Et ne pouvait-il pas, à ce titre, partager un peu les lauriers de M'" Beau val, sa femme? Le couple Beauval laissa donc là Mâcon sans le moindre regret.

Voici, d'autre part, en quels termes Lagrange nous annonce dans son Registre l'arrivée des deux nouveaux venus :

« Quelques jours après qu'on eut recommencé, après € Pâques 1670^ M. de Molière manda de la campagne le € sieur Baron, qui se rendit à Paris après avoir reçu « une lettre de cachet, et eut une part. Et deux mois « après M. de Molière manda de la même troupe € de campagne M. et M"' de Beau val, pour une « part et demie, à la charge de payer cinq cents « livres de pension au sieur Béjart et trois livres cha- € que jour de représentation, à Ghateauneuf, gagiste de € la troupe. »

Il n'est pas impossible que l'engagement des Beau-

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val ait eu lieu sur la recommandation de Baron, qui sortait de la même troupe, comme on le voit ; cela même, en y réfléchissant, à dû se passer ainsi. Molière n'eut pas à se plaindre de la recommandation.

M"* Beau val eut donc une part entière et Beauvalune demi-part. Voyons un peu ce que devint le pauvre comédien de province dans une aussi illustre compagnie. Molière ne tarda pas à étudier les moyens de Beauval et sut en tirer parti ; puisque Beauval avait été reçu par-dessus le marché, il fallait bien l'utiliser à quelque chose.

Le premier rôle que Beauval créa d'original dans le répertoire du Maître, fut celui de Bobinet dans la Comtesse dEscarbagnas (1672) ; mais celui qui commença véritablement sa réputation, fut celui de Thomas Dia foirus dans le Malade imaginaire (10 février 1673).

N'est-ce pas Beauval lui-même que Molière a visé quand il fait dire à Diafoirus le père :

€ Monsieur, ce n'est pas parce que je suis son père ; « mais je puis dire que j'ai sujet d'être content de lui, « et que tous ceux qui le voient en parlent comme d'un « garçon qui n'a point de méchanceté. Il n'a jamais eu « l'imagination bien vive, ni ce feu d'esprit qu'on re- « marque dans quelques-uns ; mais c'est par là que j'ai « toujours bien auguré de sa judiciaire, qualité requise « pour rexercice de notre art. Lorsqu'il était petit, « il n'a jamais été ce qu'on appelle mièvre et éveillé ; on « le voyait toujours doux, paisible et taciturne, ne « disant mot, et ne jouant jamais à tous ces petits jeux « que l'on nomme enfantins. On eut toutes les peines du

€ monde à lui apprendre à lire, et il avait neuf ans € qu*il ne connaissait pas encore ses lettres. »

On sait que le rôle de Toinette dans le Malade fut créé, par sa femme, M'" Beauval. Or on raconte qu'à une des répétitions, Molière, mécontent de ses interprètes et surtout de sa soubrette, ne ménagea pas ses observations. M"' Beauval, peu endurante de sa nature, lui répondit assez brusquement et ajouta: € Vous nous tourmentez tous et vous ne dites rien à « mon mari. — J'en serais bien fâché, reprit Molière, la € nature lui a donné de meilleures leçons quelesmien- « nés pour ce rôle. »

Après la mort de Molière, Beauval et sa femme passèrent à l'Hôtel de Bourgogne. Ils furent conservés à la réunion des troupes en 1680. A la retraite d'Hubert, en 1685, Beauval reprit les rôles de vieilles ridicules que remplissait cet acteur et, malgré ses faibles moyens, réussit à se faire agréer du public. Le nom de Beauval resta toujours comme celui d'un comédien ayant excellé dans les rôles de niais.

Il prit sa retraite le 8 mars 1704, avec 1.000 livres de pension et mourut le 29 décembre 1709, laissant le souvenir d'un homme simple, mais fort honnête et bon camarade. Il avait donné à sa femme le chiffre fort respectable de vingt-quatre enfants.

M*'* Beauval (Jeanne-Olivier Bourguignon), femme du précédent et actrice d*un grand talent, eut une enfance qui tient plus du roman que de la réalité. Exposée tout enfant à la porte d'une église de Hollande, elle est recueillie par une blanchisseuse. Celle-ci la cède à Filandre, directeur d'une troupe de comédiens ambulants. Cette troupe était celle qui s'intitula plus tard troupe de M. le prince de Condé, et que M. Chardon, du Mans, croit être celle décrite par Scarron dans le Roman comique en 1651. Voilà donc la petite Bourguignon dans la troupe de Filandre qui, lui reconnaissant des dispositions pour le théâtre, en prend un soin particulier ; il la traite comme son enfant. Après avoir parcouru avec elle la Hollande et la Flandre, Filandre vient à Lyon. Là se trouvait un autre directeur de troupe, Monsinge ou Monchinge, plus connu sous le nom de Paphetîn. Celuici fait des propositions engageantes à la jeune fllle qui, oubliant sur le champ son ancien bienfaiteur et les services rendus, passe dans la troupe de Paphetin où se trouvait Beauval comme gagiste.

Nous avon? raconté plus haut l'étrange histoire de son mariage, et comment sur un ordre du roi, ils

étaient passés tous les deux dans la troupe de Molière en 1670.

Molière, qui recherchait partout une soubrette, ne tarda pas à utiliser les services de la Beauval qu'il faisait venir tout exprès de Mâcon, et le premier rôle qull lui confia fut celui de Nicole dans le Bourgeois gentilhomme, joué pour la première fois à Ghambord devant le roi,le 14 octobre 1670.

« Vendredi troisième octobre, latroupe est partie pour a Ghambord par ordre du roi. On y a joué, entre plusieurs « comédies,le Bourgois gentilhomme, pièce nouvelle de « M. de Molière. Le retour a été le vingt-huitième du « dit mois. Reçu de part pour nourritures et gratifica- « tions 600 livres 10 sols. »

Mil® Beauval était grande et bien faite, mais nullement jolie, et avait une voix aigre et un rire continuel.

Aussi la première fois qu'elle parut devant le roi, quelques jours avant la première représentation du Bourgeois gentilhomme^lm déplut-elle à première vue.

Il demanda même à Molière, à ce que Ton raconte, qu'on lui ôt&t le rôle qu'elle devait jouer dans la pièce nouvelle. Ce n'était pas l'affaire de Molière qui comptait beaucoup sur son actrice. L'auteur -directeur aux abois usa alors de subterfuge : il représenta au monarque qu'il n*y avait plus que peu de jours avant la première représentation de son ouvrage, que le temps nécessaire pour faire apprendre un rôle aussi long que celui de Nicole n'existait pas ; bref il supplia le roi qu'on lui laissât pour cette fois son actrice, et profitant du court intervalle de temps qui lui restait, il appropria le rôle

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aux moyens de M'"" Beauval, et même à son défaut capital qui était de rire en parlant. On connaît le rôle de Nicole du Bourgeois gentilhomme^ Mais laissons parler Robinet gui a vu Molière à Chambord:

Avec sa ravissante troupe Qui si fort a le vent en poupe Et môme où, par Tordre royal On voit depuis peu la Beauval, Actrice d'un rare mérite.

Qui de bonne grâce récite.

Ainsi qu'avecque Jugement, Et qui bref est un ornement, Le plus attrayant sur la scène, C'est une vérité certaine.

M"' Beauval joua Nicole et elle y réussit si complètament que le roi dit à Molière au sortir de la représentation : « Je reçois votre actrice. » Le directeur ne s'était pas trompé. A partir de ce jour M^i© Beauval devînt une des premières actrices de la troupe de Molière. C'est la servante de Molière à la gaieté communicative, habituée à parler haut et ferme dans la maison. Mais aussi comme Molière a su ménager la première entrée en scène de sa protégée. Elle a un tic qui consiste à rire continuellement en parlant, et ce tic peut déplaire au roi. Voici comment Fauteur s'en tirera :

M. JOURDAIN

Nicole!

Plalt-il?

Ecoutez.

m.Ihijhilhi.'hil Qu'as-tu à rire?

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