CHAPITRE PREMIER
De tous les comédiens qui composèrent la troupe de Molière, Madeleine Béjart est assurément la figure la plus curieuse à étudier. N*est-ce pas en effet Madeleine Béjart qui facilita Téclosion de ce génie prodigieux qui a nom Molière, n'est-ce pas la seule femme qui raccompagna durant toute sa vie, depuis les premiers pas sur le théâtre, jusqu'au bord de la tombe, puisqu'elle ne mourut qu'une année avant lui?
Madeleine Béjart appartenait à une famille honorable; son père, Joseph Béjart, avait un frère qui exerçait les fonctions de procureur au Ghâtelet; il était luimême huissier audiencier à la grande maîtrise des eaux et forêts. Mais, comme de son mariage avec Marie Hervé, mariage contracté le 6 octobre 1615, il avait eu au moins onze enfants, toute cette famille se trouvait dans un état très voisin de la gêne. Madeleine, qui
paraît avoir été le second enfant issu de ce mariage, naquit le 8 janvier 1618, et fut baptisée le même jour à Téglise Saint-Paul. Après avoir reçu, comme ses frères et sœurs, une éducation assez soignée, il fallut qu'elle se décid&t à choisir un état. La famille était nombreuse, les charges lourdes, la fortune petite. Elle aborda résolument celui de comédienne, et s'engagea dans une troupe d'acteurs nomades, avec qui elle parcourut le Languedoc et la Provence, en Tannée 1637; Madeleine avait donc à cette époque dix-neuf ans.
C'est dans celte tournée, comme on dit aujourd'hui, qu'elle fit la connaissance du comte de Modène. Celui-ci, de son vrai nom messire Esprit Raymond de Moirmorou, comte de Modène, était chambellan du duc d'Orléans, Gaston, frère unique de Louis XIII. Le gentilhomme ne tarda pas à s'éprendre de cette belle fille rousse, et de ces amours naquit une fille qui fut baptisée à Paris, à l'église Saint-Eustache, le 11 juillet i 638, sous le nom de Françoise. Le parrain de cette enfant, représenté par un gentilhomme, était le propre fils légitime du comte de Modène, et la marraine, Marie Hervé, mère de Madeleine.
Ces faits, comme on le verra plus tard, quand il s'agira de rechercher l'origine de la naissance de la femme de Molière, ont une iihportance capitale, et c'est pourquoi nous nous y arrêtons volontiers.
Cependant, le comte de Modène, engagé dans un complot contre le duc de Richelieu, abandonna Paris et sa maîtresse, en 1640, pour suivre le duc de Guise. Que fit alors Madeleine pour vivre et élever son enfant dont,
MADELEINE BEJART
entre parenthèse, on ne connut jamais la destinée?
Elle poursuivit, sans se décourager, sa carrière dramatique, et repartit vraisemblablement pour le Languedoc, où différents auteurs affirment qu'elle rencontra Molière ; mais n'est-ce pas plutôt à son retour à Paris?
Que Madeleine ait rencontré Molière dans le Languedoc ou à Paris, pour la première fois, peu importe. Le principal était qu'ils se rencontrassent quelque part, puisque Tinfluence de Madeleine devait être décisive sur l'avenir de Molière. Ce que Ton n'a pas assez fait remarquer jusqu'à ce jour, c'est que, lorsque Molière fut en présence de Madeleine Béjart, elle devait être accouchée depuis peu d'une autre enfant, et que cette enfant, dont la naissance était soigneusement cachée, n'était autre qu'Arraande, la future épouse de Molière, laissée en nourrice dans le Midi, où elle était née.
Je n'ignore pas les dissertations infinies et les polémiques sans conclusion qu'a fait naître cette naissance mystérieuse. -^ Lès affirmations de témoins contèmpo^ rains déclarant qu'Armande était fille de Madeleine. — L'acte de mariage de Molière, retrouvé par M. Beffara en 1821, dans lequel Armande est déclarée sœur de Madeleine, — Et çnfin, pour tout citer, les calomnies odieuses et ridicules des ennemis de Molière, l'accusant d'avoir épousé sa propre fille. — Eh bieni il ressort clairement de tout cela qu'Armande était bien fille de Madeleine, comme l'ont toujours dit d'ailleurs les contemporains, et que l'acte de baptême (s'il y en a eu un), — voir à l'article de M"* Molière — avait été sciemment faussé par Madeleine, qui conservait l'espoir de se faire
épouser par le comte de Modène, alors absent, et qui avait tout intérêt à dissimuler la naissance de cette enfant. Dans ce temps-là, on n'y regardait pas de si près pour falsifier un acte.
Et, sans aller aussi loin que Tauteur anonyme de la Fameuse comédienne qui déclare : — « qu'Armande Bé-
< jart, que le poète épousa le 20 février 1662, était fille
< de la défunte Béjart, comédienne de campagne, qui
< faisait la bonne fortune de quantité de jeunes gens
< de Languedoc, dans le temps de l'heureuse naissance
< de sa fille. C'est pourquoi il devait être difficile, ajoute- « t-il, dans une galanterie si confuse, de dire qui en € était le père ; » nous admettons que Madeleine connaissait fort bien le père de sa fille, que Molière savait son nom, mais qu'ils ne parlèrent jamais de lui.
Supposons donc que Molière, qui fit, comme on le sait, un voyage à Narbonne, à la suite du roi Louis XIII, en qualité de valet de chambre, en remplacement de son père resté àParis,ait vu pour la première fois Madeleine Béjart en Languedoc.
Il revient à Paris, il a vingt ans ; il veut embrasser la carrière de comédien, il va trouver Madeleine, de retour elle aussi, et lui demande aide et conseils. Certains biographes ont admis cette opinion que Jean-Baptiste Poquelin n'ait pris cette résolution d'entrer au théâtre que par amour de Madeleine et pour la suivre.
Tout cela est absolument controuvé et fait injure à Molière. D'abord, il est certain qu'il ne devint son amant que plus tard. La naissance d'Armande, survenue avant cette liaison, n'en est-elle pas la meilleure preuve? En-
liADELEINE BEJART
suite il n'est pas admissible que Molière n'ait jamais songé au théâtre avant d'avoir vu Madeleine.
Eh quoi I Vous admettez alors que ce jeune homme, en sortant des bancs de l'école, n'avait jamais eu aucune idée de théâtre ; le voilà qui s'amourache tout à coup d'une comédienne, qui monte sur les planches et qui devient ce que l'on sait.
Ainsi, suivant cette version, supprimez l'amour de Molière pour Madeleine et Molière n'existait pas. Ahl nous ne nions pas l'influence, l'influence considérable qu'eut Madeleine Béjart sur la destinée de Molière. Nous savons fort bien que c'est grâce ^ celte dernière, fille d'huissier, et aussi entendue aux affaires qu'un huissier lui-même, nous savons fort bien que c'est grâce h cette caissière précieuse que le poète fut souvent à l'abri du besoin et put se livrer h son art, en dehors des préoccupations matérielles, qui assuraient l'existence de sa troupe ; mais aller dire que Molière ne se fit uniquement comédien que pour suivre Madeleine, et que, sans cet amour, il ne se fût jamais révélé, c'est ce que nous ne pouvons admettre. Le talent de Molière devait percer un jour ou l'autre ; Madeleine Béjart en hâta et en facilita l'éclosion, et c'est à ce titre qu'elle a droit à une large place dans l'histoire, non seulement du théâtre, mais encore de la littérature.
Molière a rompu ouvertement avec son père au commencement de l'année 1643; le père et le fils ont réglé leurs affaires d'intérêts, et Jean-Baptiste Poquelin a quitté la maison paternelle, emportant la somme de 630 livres. Où Molière allait-il en quittant ainsi la bou-
tique du père Poquelin? Vous Tavez deviné sans peine. Il allait retrouver Madeleine Béjart, occupée en ce moment à monter une troupe capable de tenir tête à celle de THôtel de Bourgogne, dont la réputation était assise et à celle des comédiens italiens, dont la vogue à Paris était immense.
Grâce à l'expérience de cette maîtresse femme, aidée elle-même de son frère Joseph, et de sa sœur Geneviève, grâce au concours de quelques enfants de famille, dont Tun laissait sa boutique, l'autre son écritoire, les difficultés furent vaincues.
, Le lieu choisi fut le jeu de Paume des Métayers, — du nom des propriétaires, — jeu de paume situé près de la tour de Nesles, à peu près à l'endroit qu'occupe aujourd'hui la grande cour de l'Institut.
Une pièce bien curieuse, qui jette un jour tout nouveau sur cette association de jeunes comédiens, est l'acte de société de la troupe qui fut signé, le 30 juin 1643,devant M"Fieffé, notaire à Paris : « Glérin, Poquelin, € Joseph Béjart choisiront alternativement les héros ; € Madeleine Béjart prendra le rôle qu'il lui plaira. »
Enfin, le 12septembre, le bail du jeu de Paume des Métayers est définitivement signé, et, le 31 octobre, les quatre musiciens, qui composent l'orchestre, sont engagés.
On comprend que, dès à présent, la vie de Molière est liée intimement à celle de Madeleine, et que les événements qui vont se passer intéressent au même point le poète et la comédienne.
Cependant la mise en état du jeu de Paume demandait quelque temps, et, pendant ce temps^ il fallait vivre.
MÂDBLBINB BEJART 7
La mort du père Béjart, survenue au commencement de cette même année, diminuait encore les ressources de toute la famille. La jeune troupe résolut donc de s'essayer en province, avant de tenter un grand coup à Paris. C'est ainsi que nous trouvons toute la compagnie présente à Rouen, le 3 novembre, donnant une procuration à M" Gavé, notaire royal, à seule fin de faire activer les réparations du jeu de Paume de Paris, et cette procuration nous donne, en même temps, les noms des artites composant la troupe de Madeleine. Ce sont :
Denis Beys,
Jean-Baptiste Poquelin,
Germain Clérin,
Joseph Béjart,
Nicolas Bonenfant,
George Pinel,
Magdelaine Malingre,
Catherine des Urleis,
Geneviève Béjart,
Catherine Bourgeois.
Enfin, le 28 décembre, les associés passent un marché avec Léonard Aubry, paveur des bâtiments du roi, pour rendre praticable l'accès du Jeu de Paume où ils vont jouer la comédie. Ce pavage doit être « parfait > pour le jeudi suivant, c'est-à-dire le 31 décembre 1643.
Voilà donc V I llustre Théâtre, — c'était le nom choisi par la nouvelle entreprise, — qui ouvre définitivement ses portes.
Ah I pourquoi le service des premières n'existait-il pas encore, en cette bonne année 1644, et qu'il nous
serait agréable de lire le compte rendu de Finauguration du jeu de Paume des Métayers, compte rendu écrit à la bonne franquette par quelque Francisque Sarcey de ce temps-là !
Hélas I Fentreprise nouvelle ne devait pas tarder à péricliter.
« Les Jours suivants n*étant ni festes ni dimanches « L'argent de nos goussets ne blQssa pas nos hanches ; « Car alors, excepté les exempts de payer, « Les parents de la troupe, et quelque batelier, « Nul animal vivant n'entra dans notre salle. »
Cette fois» l'auteur d'£/omtr^ pourrait bien avoir dit la vérité. Les dettes de la Compagnie ne le prouvent que trop.
C'est alors que les jeunes comédiens pensèrent à con« jurer la malecbance en changeant de quartier. La proximité de la place Royale et du quartier aristocratique leur fit choisir le port Saint-Paul ; installée au jeu de paume de la Croix-Noire, près du couvent de TÂve- Mariai et sur remplacement même du marché de ce nom, que Ton voit aujourd'hui, la troupe inaugura sa nouvelle salle le 8 janvier 1645.
Mais elle ne devait pas mieux réussir au port Saint- Paul qu'elle n'avait réussi au faubourg Saint-Germain. 'En vain, Gaston d'Orléans, dont Madeleine Béjart avait obtenu la protection, par les amis de son ancien amant^ le comte de Modène, en vain, Gaston d'Orléans, disonsnous, protégea-t-il de son argent nos jeunes comédiens jusqu'à son départ pour l'armée ; en vain Henri de Guise leur fit-il présent de riches habits, en vain ôut-
on recours à des pièces nouvelles, telles queYArlaxerce de Magnon : rien n'y fit.
La situation devenait de plus en plus critique pour Madeleine et pour ses camarades. Molière, comme chef de troupe, avait endossé toutes les responsabilités. Le découragement le plus profond régnait parmi les comédiens, et ilne oonnutplus de bornes, lorsque leur chef,leur soutien, Molière en personne, fut jeté au Châtelet sur la requête du maître chandelier, qui n'était pas payé. ( Août 1645 .)
vocation ! ô passion du thé&tre! combien faut-il que vous soyez puissantes pour que les plus humbles même subissent pour vous, et sans se plaindre, les dernières misères ! N'y a-t-il pas lieu de trembler en songeant que le désespoir pouvait un seul instant pénétrer dans ce cœur ? La boutique du père Poquelin, sous les piliers des halles, n'était-elle pas à deux pas du Châtelet ? Et le moindre repentir manifesté par ce fils comédien ne pouvait-il pas aussitôt faire rouvrir les lourdes portes, et faire tirer les gros verrous de la prison? Le père n'aurait-il pas été enchanté de voir le fils rentrer au bercail, la tête basse et l'air piteux, après cette petite mésaventure de jeunesse?
Non ! la vocation l'emporta avant tout ; Molière nous fut gardé. Dans sa détresse, ce n'est pas à son père qu'il aura recours, parce qu'il n'a pas renoncé, malgré tous ses déboires, à ses planches chéries. C'est au premier venu,[c'est à un étranger généreux et compatissant qu'il s'adressera pour se faire rendre la liberté, c'est à Léonard Aubry, qui donnera caution, et que ses camarades désintéresseront à leur tour.
Comment ne pas citer ce passage de Sainte-Beuve ^ passage déjà appelé en témoignage par M. Eudora Soulié, mais que l*on ne saurait trop connaître : < Ces
< hommes, dit-il, en parlant des génies exceptionnels^ « ont des destinées diverses, traversées ; ils souffrent, € ils combattent, ils aiment ; soldats, médecins, comé- € diens, captifs, ils 'ont peine à vivre ; ils subissent la
< misère, les passions, les tracas, la gène des entre- € prises. Mais leur génie surmonte les liens, et, sans se € ressentir des étroitesses de la lutte, ils gardent le € coHier franc, les coudées franches! >
Revenons à la troupe de Madeleine Béjart. Pendant la captivité de Molière au Chàtelet, la troupe s'était désorganisée, et des onze fondateurs, il n'en restait plus que sept. On abandonne alors le port Saint-Paul, vers la fin de cette triste année 1645, et Ton retourne au faubourg Saint-Germain, au jeu de paume de la Groix- JBlanche, situé rue de Bucî, sur l'emplacement actuel du café de France.
C'est là que les pauvres comédiens feront leur dernière tentative, avant de quitter Paris pour douze années, Paris où ils ne rentreront plus maintenant qu'en triomphateurs.
Les derniers moments de Molière et de Madeleine Béjart à Paris sont encore enveloppés de ténèbres assez épaisses. Néanmoins, d'après certains documents, on peut conclure qu'ils y étaient encore à la fin de 1646 ; \ car c'est le 24 décembre de cette année que Molière fait
garantir, par son père, le payement de la caution que Léonard A.ubry avait avancée pour lui ; ce qui indique-
rait assez qu'il était sur le point de quitter Paris. Nous en pouvons déduire aussi qu'il y avait eu, avant ce départ, un certain rapprochement entre le père Poqueliri et son flls. Ce rapprochement sera bien plus sensible encore lorsque Molière reviendra à Paris, après avoir fait fortune en province.
Quelles furent les pièces représentées par Yllhistre Théâtre pendant ces trois années ? Il est assez difficile de le dire ; tout ce qui entoure les débuts de Molière et dô Madeleine Béjart est toujours resté dans H'ombre. MM. Paul Lacroix et Edouard Fournier veulent que Molière ait composé, à cette époque, deux ballets : La Fontaine de Jouvence et t Oracle de la Sibylle de Pansoiist. Rien n'est moins prouvé.
Mais nous pouvons citer à coup sûr, parmi les pièces représentées et dues à la plume de différents auteurs: LArtaxerce de Magnon, imprimé le 20 juillet 1645 ; Perside ou la suite de F Illustre Bassa; Saint Alexis ou r Illustre Olympie; nihistré Comédien, ou le Martyre de Saint Genest.
Ces pièces ont été citées par les frères Parfaict, dans leur histoire du théâtre français, et elles avaient pour auteur Desfontaines, qui faisait partie de la troupe.
Nous avons vu jusqu'à présent les premiers pas de Molière sur le théâtre, aux côtés de la belle et rousse Madeleine. Nous avons assisté à leurs tâtonnements, à leurs déboires. Maintenant, nous allons les suivre pendant leurs douze années passées en province, longue épopée, qui commence par la misère et se termine par la richesse et la gloire.
Cette longue pérégrination de douze années dont les maigres détails par nous connus n'ont été découverts que depuis quelques années à peine, est devenue le sujet de toutes les dissertations, et donne encore lieu aux recherches les plus infatigables.
C'est que ces douze années sont d'une importance capitale dans la vie du poète. C'est pendant ces douze années de lutte quïl devait opérer sa transformation complète, et c'est au bout de ces douze années qu'il va enfin se révéler.
En quittant Paris, Molière avait résilié ses fonctions de chef de troupe. Ce changement s'explique facilement. Il laissait derrière lui une meute de créanciers, et il avait du reste endossé assez de responsabilités dans les deux dernières années de son séjour à Paris.
Ce fut donc Du Fresne, fils d'un peintre du roi, qui prit la direction de la Compagnie. Ce dernier s'entendait fort bien aux affaires théâtrales. Il avait déjà joué la comédie à Lyon en 1643, et s'acquittait avec habileté des fonctions toujours difficiles de régisseur et de metteur en scène. Enfin, ses aptitudes pour la peinture le désignaient d'avance comme peintre décorateur.
Mais l'âme de la troupe, dont elle est tout à la fois la caissière, la princesse et la soubrette, suivant la circonstance, c'est Madeleine Béjart. En eCTet, elle y prend une telle importance que sa troupe n'est plus connue dans les provinces que sous le nom de troupe de la Béjart] Molière ne vient qu'en seconde ligne.
Est-ce donc exagérer l'histoire que de proclamer que cette femme fut le bon génie de Molière?
Combien de fois, sans cette femme qui savait penser à tout, la troupe eût-elle manqué de pain durant ces premières années? Comment, sans cette providence, Molière eût-il pu tranquillement enfanter ses chefsd'œuvre et travailler ses rôles sans autre souci que celui de son art ?
Après une pérégrination fort peu définie dans Touest
de la France, la troupe est à Bor deaux en 1647 , où elle
joue devant le duc d'Épernon. C'est à cette date, qu'il
faut placer une anecdote relative à la tragédie d'iïera-
clius.
Le public, mal disposé, siffla impitoyablement les in-
terprètes, et Molière, chargé du rôle principal, dut abandonner la scène sous une avalanche de pommes cuites.
Les débuts, à Nantes, ne furent pas non plus très heureux (1648) et, s'il faut en croire la tradition, la jeune troupe eut à soutenir la concurrence redoutable d'un
Italien qui faisait jouer des marionnettes I I^même
tradition ne nous dit pas si le montreur de marionnettes dut à son tour plier bagage devant le succès des comédiens; toujours est-il que la Compagnie se fixa à Nantes et y demeura près de deux ans, non sans quitter la ville de temps en temps pourîairé quelques excursions dans le voisinage. C'est ainsi que nous en retrouvons la trace à Fontenay-le-Comte en juin 1648.
L'année suivante, nos comédiens sont à Agen, puis à Toulouse. Le 10 janvier 1650, la troupe estàNarbonne.
C'est à cette année 1650 que se rattache l'apparition des deux premiers essais authentiques que nous possédions de la plume de Molière ; je veux parler de la Ja-
lousie du Barbouillé et du Médecin volant. Dans celte course folle à travers la province, il fallait jouer tous les genres, tenir tous les emplois, aujourd'hui dans une grande ville, demain dans un modeste village. Comédies, tragédies, farces, tout était représenté suivant les nécessités du moment. C'est alors que Molière composait des canevas à la manière italienne, que ses camarades et lui développaient impromptu en présence des spectateurs.
De ces fragments, il ne nous reste que les deux pièces citées plus haut, et que Ton peut garantir comme véritablement de lui. Mais Ton peut se consoler aisément en songeant que la plupart de ces canevas lui servirent plus tard à composer quelques-unes de ses pièces, notamment le Médecin malgré Itii.^
La lutte touche à sa fin. La troupe de la Béjart arrive à Lyon en 1652, et Molière donne la première représentation de sa comédie YEtourdiy au commencement de Tannée suivante.
Le succès en fut tel que la troupe rivale que Mitallâ dirigeait à Lyon se vit réduite à jouer devant les banquettes, et que plusieurs de ses acteurs, tels que De Brie et sa femme passèrent dans la troupe de la Béjart, toujours dirigée en nom par Du Fresne.
Toutes les villes voisines voulurent connaître la pièce nouvelle de V Etourdi, Vienne fut une des cités privilégiées qui accueillit Molière, ainsi que le prouve la réception qui lui fut faite par Tacadémicien Pierre de Boissat, vice-bailli de la ville. Celui-cireçut le comédien à sa table, ne faisant pas, « comme font certains fana-
MADELBINB BSJART i5
< tiques, et ne le mettant pas au rang des impies et des
< scélérats, quoiqu'il fût excommunié. »
Pauvres comédiens I dont la Bruyère disait avec raison : < La condition des comédiens était infâme chez les € Romains, et honorable chez les Grecs :qu'est-elle chez
< nous? On pense d'eux comme les Romains, on vit € avec eux comme les Grecs. >
Nos comédiens voyageaient dans le Languedoc, lorsque Molière alla offrir ses services au prince de Conti, qui remplissait les fonctions de gouverneur de cette province ; le prince, qui avait été le condisciple de Molière,au collège de Clermont, le reçut très favorablement, donna des appointements à la troupe, et l'engagea pour les Etats du Languedoc. Cette amitié devait être le point de départ de la fortune de Molière.
C'est au château de la Grange, près de Pézenas, que la troupe de la Béjart donna, avec Molière, ses premières représentations devant le prince de Conti. Elle y resta du mois d'août au mois d'octobre 1653.
Les représentations comprenaient, comme toujours, dés tragédies, des comédies et des ballets.
Molière, soit qu'il revînt à Lyon, ce qui est assez probable, soit qu'il restât dans le Languedoc, avait été retenu par le prince de Conti pour la durée des Etats ; or, la tenue des Etats, commençant le 7 décembre 1654, à Montpellier, il est hors de doute que la troupe resta flans cette ville les cinq mois que dura la session.
De retour à Lyon, le quartier général, vers la fin d'avril 1655, les recettes continuent à être fructueuses. Les mauvais jours sont loin. D'ailleurs, le 18 février
précédent, Madeleine Bejart n*a-t-elle pas prêté 3.200 livres à Antoine Baralier, receveur des tailles de Montelimar, et parent de La Thorillière?^Ce prêt n'indique pas la gêne de Tillustre Compagnie.
Ici se place une relation fort intéressante; je veux parler du récit du séjour de la troupe à Lyon, fait par d'Assoucy, ce poète burlesque, troubadour et musicien.
Ce récit a été maintes fois cité dans les histoires de Molière ; je ne vois pas qu'il soit déplacé dans celle de Madeleine Béjart, puisqu'il nous apprend comment^ on vivait dans la société de ces heureux comédiens.
D'abord, qu'était ce d'Assoucy? Un singulier original assurément, barde ambulant, voyageant à pied, suivi de deux petits pages, et chantant ses propres œuvres dans les moindres villages, en s'accompagnant sur un luth. Après une série d'aventures et d'extravagances, il arriva à Lyon en 1655. Il y trouva Molière et MM. les Béjart. Ceux-ci, qui avaient touché une bonne somme du prince de Conti, et qui, fort goûtés à Lyon, attiraient la foule chaque jour, n'avaient rien qui pût rappeler les héros du Roman comique de Scarron. Aussi d'Assoucy n'a-t-il rien de plus pressé que d'aller faire leur connaissance.
€ Je demeurai trois mois à Lyon parmi les jeux, « la comédie et les festins. »
Puis il s'embarque avec eux sur le Rhône, et va perdre tout son argent au jeu, à Avignon.
€ Mais comme un homme n'est jamais pauvre tant qu'il « a des amis, ayant Molière pour estimateur et toute la « maison des Béjart pour amie, en dépit du diable et « de la fortune, je me vis plus riche et plus content que
1IA0ELEINB BRJART 17
€ jamais ; car ces généreuses personnes ne se conten- € tërent pas de m'assister comme ami, elles me vou- € lurent traiter comme parent. Etant commandés pour « aller aux Etats, ils me menèrent avec eux à Pézenas, « où je ne saurais dire combien de grâces je reçus € ensuite de toute la maison. On dit que le meilleur € frère est las au bout d'un mois de donner à manger € à son frère ; mais ceux-ci, plus généreux que tous les € frères qu'on, puisse avoir, ne se lassèrent point de me € voira leur table tout un hiver, et je puis dire :
« Qu'en cette douce compagnie,
« Que je repaissais d*liarmonie,
« Au milieu -de sept ou huit plats,
« Exempt de soin et d'embarras,
« Je passais doucement la vie.
« Jamais plus gueux ne fut plus gras ;
« Et quoiqu'on chante et quoiqu'on die,
« De ces beaux messieurs des Etats,
« Qui tous les Jours ont six ducats
« La musique et la comédie,
« A cette table bien garnie,
« Parmi les plus friands muscats
« C'est moi qui soufflais la rôtie
« Et qui buvais plus d'hypocras.
« En effet, quoique je fusse chez eux, je pou vais bien € dire que j'étais chez moi. Je ne vis jamais tant de < bonté, tant de franchise ni tant d'honnêteté que parmi « ces gens-là, bien dignes de représenter réellement € dans le monde les,personnages des princes qu'ils re- € présentent tous les jours sur le théâtre. >
Quelle peinture, quel tableau saisissant, nous présente ici le pauvre d'Assoucy I Où sont-ils, les mauvais jours, les maigres recettes, les emprunts forcés? La ré-
18 LES GOMéDIKNS DB LA TROUPE DB HOUÈRB
putation est venue, et avec elle Targent et le bonheur. D*Assoucy passa encore, < six bons mois dans celte Cocagne, » et il suivit la troupe de la Béjart et de Molière Jusqu'à Narbonne.
Avant de poursuivre plus avant, répondons de suite à une objection bien naturelle de notre lecteur.
Nous nous efforçons de mettre ici au grand jour les points obscurs de la vie de Madeleine Béjart; nous avons raconté successivement les aventures de sa troupe à travers les provinces ; mais dans tout cela quel rôle remplissait Madeleine? Dans quelle comédie ou dans quelle tragédie paraissait-elle devant le public? Nous avouerons franchement notre embarras. C'est à peine si l'on connaît les titres des pièces représentées. Et ce- / pendant nous pouvons affirmer qu'elle ne joua pas dans Y Etourdi, la première véritable pièce de Molière. Elle avait sans doute trop à faire comme caissière et administrateur en ce temps-là. Quant à ce qu'on est convenu d'appeler son emploi^ n'avons-nous pas vu plus haut qu'elle s'était réservé dans un acte en bonne forme, passé par-devant notaire, de choisir le rôle qui lui con. viendrait ?
Cependant, nous allons, dès à présent, pouvoir devenir plus affirmatif au sujet des rôles remplis par elle. C'est pendant la tenue des États de Languedoc, à Bézîers, pour la session de 1656-57, que Molière fit représenter
• sa deuxième œuvre, leDépiêamoureuxy etMadeleine,dans ' cette pièce, créa le rôle de Marinetfe, « la forte en gueule
de la pièce >, comme diraient les naturalistes de nos
jours.
MADBLEINB BEJART 19
Les États terminés, il fallut encore une fois quitter le Languedoc et retourner à Lyon pour y donner la comédie nouvelle, sans oublier toutefois de passer par Nîmes, Orange et Avignon.
Puisque nous avons entrepris de tout citer, mentionnons encore un passage du pamphlet de la Fameuse Comédienne y^m se rapporte à l'un de ces séjours à Lyon (1653) et aux amours de Molière et de M"' De Brie, au détriment de Madeleine, devenue une vieille maîtresse:
ce Quand ils furent arrivés à Lyon (1647), ils y trouvè- « rent une autre troupe de comédiens établis, dans « laquelle étaient la Duparc et la De Brie. Molière fut € d'abord charmé de la bonne mine de la première, mais « leurs sentiments ne se trouvèrent pas conformes sur « ce chapitre, et cette femme qui, avec justice, espérait € quelque conquête plus illustre, traita Molière avec € tant de mépris, que cela l'obligea de tourner ses vues € du côté de la De Brie, dont il fut reçu plus favora- % blement; ce qui l'engagea si fort, que ne pouvant pas € se résoudre à s'en séparer, il trouva le secret de Tat- € tirer dans sa troupe avec la Duparc. La Béjart supporta « cet engagement avec assez de chagrin; cependant, € comme elle vit que c'était un mal sans remède, elle « prit le meilleur parti, qui était de s'en consoler, en « conservant toujours sur Molière l'autorité qu'elle « avait eue, et l'obligeant à prendre des mesures pour « cacher le commerce qui était entre la De Brie et lui. « Ils demeurèrent quelques années dans la même in- « telligence. >
On le voit par cette citation, à laquelle il est permis
d'ajouter quelque foi, — car le récit n'a rien en soi d'exagéré — sa liaison avec le poète dure toujours, mais s'est singulièrement relâchée. C'est qu'elle date déjà de douze ou treize ans, cette liaison, «t que Madeleine a près de quarante ans ; et dans le milieu où vit Molière, il est difiicile de résister aux séductions de deux beaux yeux ; surtout quand ces beaux yeux sont ceux de la De Brie.
Mais Madeleine, c en femme intelligente en prend « le meilleur parti >, et c conserve toujours sur € Molière l'autorité qu'elle avait eue >, ce trait nous fait connaître toute la femme dont Tesprit était infiniment supérieur à celui de toutes les autres femmes qui l'entouraient.
Une autre, en pareil cas, se fût contentée de pleurer ou de se dépiter. Elle, tira profit de la situation, se fit craindre quoique trompée, et garda son autorité sur son volage amant. C'était là pour elle le principal.
Cependant ces succès de province, autrefois si souhaités, ne suffisent plus maintenant à l'ambition de la troupe. Il faut à tout prix se rapprocher de la capitale pour y recevoir la consécration du triomphe. Mais, comment aborder Paris^ où l'on n'est pas connu ? Paris, que l'on a quitté depuis onze ans ? Paris, qui a ses comédiens ordinaires choyés et adulés? Paris, qui s'est montré si cruel au moment des débuts? N'importe; le Maître se sent maintenant en pleine virilité ; sa santé est robuste, sa troupe excellente, ses espérances immenses.
Après s'être aventurée jusqu'à Dijon, en juin 1657,
MADELEINE BEJART Hi
la Compagnie revient encore finir son année à Lyon. L'idée de venir se fixer à Paris n'en obsède pas moins sans cesse Molière ; et lorsqu'il quitte Grenoble, après ou vers les fêtes de Pâques de 1658, c'est pour revenir s'installera Rouen, à quelques heures de la capitale.
A partir de ce moment, et depuis Lyon déjà, on peut dire que la troupe de la Béjart devient la troupe de Molière. Cet homme prodigieux a tout accaparé; il remplit toutes les fonctions : auteur, comédien, danseur, orateur de la troupe, directeur. Madeleine ne marchera plus à l'avenir à ses côtés que comme lieutenant.
De Rouen, Molière vient fréquemment à Paris, en tenant sesvoyages secrets. Comment arriva-t-îl amener abonne fin son entreprise? On Tignore. Les uns ont voulu voir dans cette affaire la recommandation du prince de Conti ; les autres celle du peintre Mignard, qui avait fait la connaissance de Molière à Avignon.
Quoi qu'il en soit, Molière qui était venu à Paris, en repartait un jour en toute hâte, et ramenait de Rouen ses camarades, dont il avait fait agréer les services à Monsieur, frère unique du roi. Ce fut donc en qualité de Comédiens de Monsieur que nos acteurs parurent devant le roi et devant la reine-mère.
Cette représentation mémorable avait lieu le 24 octobre 1658, devant toute la cour, sur un théâtre dressé à cet effet, dans la salle des gardes du vieux Louvre, au grand désespoir des comédiens de l'hôtel de Bourgogne. Le 3 novembre suivant, la troupe autorisée à jouer dans la salle du Petit-Bourbon, alternativement
avec la troupe italienne, inaugura la série de ses représentations par l'Étourdi et le Dépit amoureux.
Cette fois^les voilàà Paris, et pour n'en plus sortir.
Qu'était à ce lïïoment Madeleine Béjart?Une fort belle femme encore, bien que frisant la quarantaine, rousse de cheveux, tour à tour grave et rieuse, et riant de ce sourire de soubrette particulier aux Beauval et aux Augustine Brohan.
Molière va donner, Tun après l'autre, tous ses chefsd'œuvre '; Madeleine sera de toutes les pièces, elle créera successivement :
1(360 La suivante de Gélie, dans Sganarelle,
1661 Elise, dans Don Garcie.
1661 Lisette; dans VÉcole des maris.
1663 Mademoiselle Béjart, prude, dans Ylmprompiu de
Versailles,
1664 Une Égyptienne, dans le Mariage forcé, 1664 PhiUs, dans la Princesse d'EHde.
1666 Corinne,dans Mélicerte,
1668 Frosine, dans V Avare.
1664-69 Donne, dans Tartuffe.
1669 Nérine, dans M. de Pourceaugnac.
1670 Cléonice, dans les Amants magnifiques,
• Dans la Thébaïde de Racine, jouée en 1664, sur le théâtre du Palais-Royal, elle avait créé le rôle de Jo^ caste.
Voyons maintenant en quels termes Molière lui adresse la parole dans V Impromptu de Versailles,
« Vous, vous représentez une de ces femmes qui, € pourvu qu'elles ne fassent pas l'amour, croient que « tout le reste leur est permis ; de ces femmes qui se « retranchent toujours fièrement sur leur pruderie, re-
MADELEINE BEJAIIT 23
€ gardent un chacun de haut en bas, et veulent que € toutes les plus belles qualités que possèdent les au- « très ne soient rien en comparaison d'un misérable € honneur dont personne ne se soucie. Ayez toujours € ce caractère devant les yeux pour en bien faire les € grimaces. »
Voici ce qu'en dit Grimarest dans sa Vie de Molière :
€ C'était une femme altière et peu raisonnable lors- € qu'on n'adhérait pas à ses sentiments. »
Arrêtons-nous d'une façon toute spéciale à l'année 1662, remplie par un gros événement.
Je veux parler du mariage de Molière avec Armande Béjart, fille de Madeleine.
Notre intention n'est pas de raconter ici par le menu l'histoire de ce mariage. Nous en parlerons plus longuement h l'article de M"* Molière (Armande Béjart) ; nous ne mentionnerons ici que les faits qui ont rapport . à Madeleine.
La liaison de Molière avec Madeleine n'existe plus depuis longtemps. Sa flUe Armande accompagne la troupe depuis Lyon et vit de la vie commune. Elle a grandi sous les yeux de Molière. Molière en est devenu amoureux. Mais cet amour, on doit le comprendre, ne doit que raviver la jalousie de la maîtresse déjà trompée, comme on l'a vu plus haut, et si Ton pense que Madeleine Béjart, Armande et M"' De Brie habitaient sous le même toit, on se fait difficilement une idée de ce que devait être la situation intolérable de ce grand homme au milieu de ces trois femmes.
C'est à quoi Chapelle fait allusion dans la lettre qu'il
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liii adresse de la campagne, et dans laquelle il compare ces trois beautés à Pallas, Junon et Gypris :
« Voilà rhistoire; que t'en s'emble?
« Crois-tu pas un homme avisé ?
« Vois par là, qull n^est pas aisé « D'accorder trois femmes ensemble ? ' y « Fais- en donc ton profit. Surtout *
/' \ « Tiens-toi neutre, et tout plein d'Homère, / \ « Dis-toi bien qu'en vain l*homme espère « Pouvoir jamais venir à bout « Oe ce qu'un grand Dieu n'a su faire. »
Si Ton s'en rapporte à Grimarest, Molière eut à surmonter de terribles difficultés avant d'épouser Armande.
Parlant de Madeleine, il dit: « qu'elle l'observait de si « près, qu'il ne put consommer son mariage pendant « plus de neuf mois. »
L'auteur anonyme Ù!è\^ Fameuse Comédienne ^%V d'un avis tout différent, et nous montre la Béjart, comme il l'appelle, déçue dans son amour, et poussant Molière à ce mariage, par haine de la De Brie, sa rivale:
€ La chose était assez difficile, nous dit-il, car la De « Brie, qu'il aimait déjà, était fort bien faite, et la petite « Béjart n'avait point encore ces manières qui l'ont « depuis rendue si aimable. »
Cependant, Madeleine ne se décourage Ras ; elle veut, coule que coûte, supplanter la De Brie:
« Mais de quoi une femme jalouse ne vient-elle pas « à bout, lorsqu'il s'agit de détruire une rivale! »
Elle a remarqué que Molière aimait fort la jeunesse, qu'il avait une inclination particulière pour sa fiUer que
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sa flUe aimait Molière comme un père, c'est donc elle gui activera le feu de cet amour dans le cœur du poète, au lieu de Téteindre, et M^'' De Brie sera à son tour vaincue.
Nous donnons cette version pour ce qu'elle vaut^ sans ajouter aucun commentaire.
Nous avons dit que nous reviendrions plus en détail sur le mariage de Molière avec Armande, quand nous nous occuperons de celle-ci ; il est donc inutile d'insister ici sur cet événement. Qu'il nous suffise de savoir, en ce qui concerne Madeleine, qu'elle marie sa fille en janYXfi]L^ §62 à so n ^ncien amant, Molière, et que, continuant la fraude antérieure, qui avait fait déclarer cette enfant comm e sa sœur et non comme sa fille, pour les raisons que nous avons indiquées^ elle se fait inscrire au contrat comme: « sœur de la dite damoiselle. »
En attendant, Armande reçoit en dot dix mille livres tournois, environ quarante mille francs de notre monnaie, et cette dot lui est donnée par sa prétendue mère, aux termes du contrat, c'est-à-dire par la vieille veuve Béjart. Or, comme il est prouvé que celle-ci n'avait rien, il est aisé de deviner d'où lui venait cette dot. Madeleine n'était-elle pas la seule vraiment aisée dans toute cette famille ?
Enfin, c'est encore Madeleine^ qui à son lit de mort va instituer Armande sa légataire universelle, n'appelant à lui succéder les enfants de sa sœur Geneviève qu'au cas où ceux nés de Molière et d' Armande décéderaient sans postérité.
Madeleine Béjart habita à Paris différents domiciles.
Après avoir logé avec Molière sur le quai de TÉcole, alors que la troupe jouait sur le théâtre du Petit-Bourbon, elle vint habiter, toujours en compagnie du poète, la maison qui faisait Tencoignure de la rue Saint-Honoré et de la rue Saint-Thomas-du-Louvre, et ayant vue sur la place du Palais-Royal. Cette maison était connue sous le nom de maison du Singe. C'est dans cette maison que fut signé le contrat de mariage de Molière. , Madeleine y demeurait aussi avec sa sœur Geneviève, \ son frère Louis et leur mère commune. Après leur mariage, les nouveaux époux allèrent habiter autre part. Madeleine comprit qu'il ne fallait pas s'immiscer dans le nouveau ménage, et resta dans cette maison. Elle continua à être la caissière de la troupe, comme jadis en province, et c'est encore chez elle que les comédiens éliront domicile pour signer un acte le 16 avril 1670. Ce fait seul nous prouve quelle autorité elle conserva dans la troupe jusque dans les dernières années de sa vie. / Le premier enfant de Molière avait eu pour parrain \ I et marraine, le roi, que le marquis de Créquy représenta, i et M"' Henriette, duchesse d'Orléans, qui avait délégué la maréchale du Plessy.
La marraine du second enfant fut Madeleine, et le parrain, le comte de Modène, son ancien amant, dont nous avons déjà parlé, et que nous retrouvons encore à ses côtés au bout de vingt ans : ce comte de Modène, pour qui elle avait gardé toujours une certaine amitié, puisqu'elle lui payait ses dettes et lui rachetait ses créances. Et comme à cette époque la veuve Béjart vi-
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vait toujours, ce choix ne prouve-t-il pas une fois de plus la maternité de Madeleine?
Madeleine ne devait précéder que d'une année, jour pour jour, dans la tombe,le compagnon de toute sa vie. Au commencement de l'année 1672, à l'âge de cinquantequatre ans, cette femme, qui n'avait peut-être jamais de sa vie connu la maladie, se mit au lit pour ne plus se ^ ^ relever. La femme d'affaires subsiste chez elle jusqu'au dernier instant. Près de six semaines avant de succom^ ber, € gisante au lit, malade de corps, mais saine d'es- € prit, de mémoire et de jugement » elle dicta au notaire ses dernières volontés.
Elle veut racheter ses fautes par d'abondantes aumônes, et recommande son âme à Dieu. Elle veut que son corps, privé de vie, repose en l'église Saint-Paul, dans l'endroit où sa famille a droit de sépulture ; elle lègue particulièrement à son frère Louis la moitié d'un terrain situé dans le faubourg Saint- Antoine ; elle lui laisse ensuite, ainsi qu'à Geneviève etàArmande, quatre cents livres de rente viagère; mais c'est la femme de Molière qu'elle institue sa légataire universelle.
Dira-t-on après cela qu'Armande n'était pas sa flUe, et est-il naturel que la plus jeune sœur soit désignée comme ci-dessus?
Pierre Mignard, dit le Romain, peintre ordinaire du roi, est chargé par elle de recueillir ses deniers comptants, lors de son décès,et d'en surveiller le placement; et M. Charles Gardé, trésorier de la Chancellerie de Paris, est nommé exécuteur testamentaire.
Comme on le voit, la pauvre comédienne ne perd
pas un instant sa présence d*esprit à son lit de mort.* Bien qu'elle puisse à peine signer un codicile qu'elle fait ajouter trois jours avant sa mort, elle se fait relire le testament en entier et indique des corrections de noms propres. Enfin, elle déclare c ne pouvoir plus si- € gner, sa faiblesse et son mal augmentant toujours, € l'en empêchent entièrement. »
La profession de comédien a de cruelles nécessités. Molière ne pourra pas assister aux derniers moments de celle à qui il doit tant et peut-être même Toriginede sa gloire. Lisez le Registre de Lagrange, qui note, au jour le jour, les allées et venues de la troupe:
€ Mardi 9* février. — La troupe est partie par ordre du € Roi pour Saint-Germain,et est revenue le vendredi 26* € du dit mois. »
Et plus loin :
€ Le 17 février de la présente année. Mademoiselle « Béjartest morte pendant que la troupe était à Saint- € Germain pour le ballet du Roi, où on joua la Comtesse € d'Escarbagnas. Elle est enterrée à Saint-Paul sous les « charniers. »
Après avoir été présenté à Téglise de Saint-Germain l'Auxerrois, sa paroisse, le corps de Madeleine fut, «par permission spéciale de Monseigneur l'Archevêque, porté en carrosse à Téglise de Saint-Paul, » conformément à son désir, et inhumé, le 19 février 1672, sous les charniers de la dite église.
L'acte mortuaire est signé par Béjart l'Éguisé, et J.-B. P. Molière, qui était accouru de Saint-Germain pour accompagner sa vieille amie à sa dernière demeure.
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Quelles réflexions devait-il se faire, le pauvre grand homme, en suivant le cercueil qui emportait une partie de lui-même, lui, le condamné à mort, qui n'avait plus qu'un an à vivre après celle qu'il avait tant aimée aux belles heures de sa jeunesse I
M. Arsène Houssaye, dans la brillante fantaisie qu'il a brodée sur Madeleine Béjart, se plaît à énumérer longuement tous les objets relatés dans son inventaire ; ce que, d'ailleurs, M. Soulié avait fait avant lui, puisqu'il avait donné en entier le document. Nous n'entrerons pas dans cette voie. Il est évident que, chez une comédienne, on devait trouver des habits de théâtre, et c'est ce qu'on a trouvé. Peu nous importe qu'on ait prisé six livres un chaudron, un poêlon, etc., le tout en cuivre jaune, et le reste à l'avenant.
Gontentons-nous de savoir que l'argenterie et les bijoux valaient environ trois mille livres, et que les deniers comptants « en espèces de louis d'or, pistoles et pièces de quatre pistoles d'Espagne, louis blancs de trente sols, » ne s'élevaient pas à moins de 17.809 livres, soit environ quatre-vingt-dix mille francs de notre monnaie actuelle.
Notre étude sur Madeleine Béjart ne serait certainement pas complète si nous ne parlions pas de Madeleine écrivain, — Car ne vous y trompez pas, — Madeleine se mêlait d'écrire et fort adroitement, nous n'en doutons pas, car elle était femme d'esprit.
C'est d'abord Lagrange qui nous signale dans son Registre y à la date du 30 janvier 1660, la première représentation de Don Quichotte, ou les Enchantements
de Merlm, pièce € raccommodée par M"' Béjart. » Ce sont ensuite des vers adressés par elle à Rotrou, ^ur sa tragédie Hercule mourant.
« Ton Hercule mourant va te rendre immortel « Au ciel comme sur terre, il publiera ta gloire, « Et laissant ici-bas un temple k ta mémoire, « Son bûcher servira pour te faire un autel. »
Et combien de pièces, pendant les pérégrinations de province, n'a-t-elle pas dû c raccommoder » à la façon du Don Quichotte? Sans vouloir en rien rapetisser l'œuvre du Maître, ne peut-on pas supposer que, plus d'une fois, cette femme, qui connaissait le théâtre comme personne au monde, lui a été d'un bon conseil ?
Celui qui ne dédaignait pas de demander avis à sa servante Laforest ne devait pas repousser les observations de Madeleine.
Telle est, à grands traits, la vie de cette femme, d'une rare intelligence, qui, si elle a commis des fautes, Il su les racheter amplement par ce seul fait : celui d'avoir puissamment contribué à faire éclore ce génie prodigieux qui a nom Molière I