JOSEPH BÉJART
Lagrange nous apprend dans son Registre que Ton ne joua pas jusqu'au 1*' juin en signe de deuil. Le 26, Molière conduisait au tombeau ce âdële camarade qui, comme le dit si bien M. Edouard Thierry, « frappé le premier sur « la scène, lui donnait l'exemple d'achever son rôle « avant de s'en aller mourir; > — notons encore l'observation suivante que nous empruntons au même auteur:
« On a dit que Joseph Béjart jouait Pandolfe ; s'il « en était ainsi, il y avait entre les deux funestes avenue tures un autre point de ressemblance. Pandolfe et « Argan venaient l'un et l'autre de faire le faux mort, « — Pandolfe à son insu, — lorsqu'ils passèrent tous « deux de la fiction à l'irréparable réalité. >
L'acte d'inhumation nous fait savoir que> le lundi 2^ mai 1659, fut fait le convoi de < Joseph Beygar, comédien pris sur le quai de L'EschoUe et porté en carrosse à Saint-Paul. > Nous avons expliqué autre part que Molière et les Béjart habitaient alors la même maison, sur le quai de l'Ecolg (en la maison de l'image de saint Germain).
On a raconté que Joseph avait laissé en mourant 24.000 écus d'or, ce qui correspondrait à peu près à 14.0000 livres, soit un demi-million de nos jours. Est-il besoin de réfuter ce bruit absurde, mis en circulation par Guy- Patin ? Gomme le fait fort bien remarquer M. Jules Loiseleur, Joseph n'avait rien reçu de son père, mort insolvable. Et s'il avait laissé un avoir quelconque, il en eût disposé; par testament au profit de ses amis ou de ses parents les plus proches ; or ses sœurs ne recueillirent rien.
A défaut de fortune, Joseph Béjart laissa la réputation
d'un honnête homme et d*un comédien consciencieux. Il ne faut pa» lui en demander davantage.
Geneviève Béjart, dite M*" Hervé
Geneviève Béjart était encore bien jeune lorsque sa sœur aînée débuta en province, mais nous la retrouvons aux côtés de son frère Joseph et de sa sœur Madeleine au moment de la formation de Ylllustre Théâtre à Parisien 1643; elle avait alors dix-neuf ans. Nous voyons d'aboTd^a signature au bas d'un acte passé entre Léonard Aubry et les comédiens; et chose curieuse, c'est le fils de ce même Aubry, paveur des bâtiments du roi, demeurant à Paris, rue Champ-Fleury, paroisse Saint-Germain-rAuxerrois, qui épousera Geneviève, vingt-neuf ans après les débuts de V Illustre Théâtre.
Puis elle signe successivement tous les actes relatifs à rétablissement de la troupe. Elle demeure et vit en commun avec Joseph, Madeleine et Molière. Le jeune Louis ne viendra la rejoindre que plus tard. Lorsque la mauvaise chance força les jeunes comédiens à se désunir, Geneviève n'abandonna pas son frère et sa sœur. Cette famille Béjart, dont faisait pour ainsi dire partie Molière lui-même, n'était-elle pas comme le noyau de la troupe, noyau autour duquel venaient se grouper des comédiens de passage dont les noms changeaient sans cesse, tels que Nicolas Desfontaines, Catherine des Urlis, Madeleine Malingre, Denis Beys, Clérin, etc.
C'était d'ailleurs là le sort de toutes les troupes:
< Elles ont si peu de fermeté que, dès qu'il s'en est fait
< une, elle parle déjà en môme temps de se désunir, »
GENEVIEVE BBJÀRT 39
nous dit Ghappuzeau, au livre troisième de son Théâtre-Français, « et soit dans cette inconstance, soit dans le « peu de moyen qu'elles ont d'avoir de beaux théâtres et « des lieux commodes pour les dresser, il esl aisé de voir « la différence qui se trouve entre les troupes fixes de Pa- « ris et les troupes ambulantes de province. > — N'estce pas encore à peu près la même chose de nos jours?
Il est assez peu aisé de s'y reconnaître dans la vie de Geneviève Béjart à cause des noms multiples qu'elle porta au théâtre ; et cependant, si l'on veut prendre la peine d'y regarder de près, rien n'est plus facile que de faire cesser la confusion.
Lorsque Geneviève se promenait dans les provinces, en compagnie de Joseph, de Madeleine, et plus tard de Louis, il y avait bien des Béjart à mettre sur Tafflche, — comme Ton dirait à présent, — bien que la coutume fût de ne pas afficher les noms des acteurs. Mais on n'en connaissait pas moins leurs noms ; Molière le comprit, et Geneviève joua d'abord sous le nom de sa mère; et s'appela M"' Hervé. C'est sous ce nom qu'elle abor- ^ / dera l'emploi des soubrettes, et elle le gardera même jusqu'éBri663, puisque dans V Impromptu de Versailles \ Molière dit, en s'adressant à M"' Hervé : « Pour vous, vous êtes la soubrette de la Précieuse^ qui se mêle de temps en temps dans la conversation, et attrape, comme elle peut, tous les termes de sa maitresse. »
En 1664, elle épousa en premières noces à Saint-Germain-l'Auxerrois, le sieur Léonard de Loménie, fils d'un bourgeois de la ville de Limoges; ce Léonard habitait, ainsi que nous l'apprend le contrat signé le 25 novem-
bre, rue de la Parchemînerie, paroisse Saint-Severin ; et Geneviève dans la même maison que Molière et ses frère et sœurs, place du Palais-Royal ; Geneviève apportait en dot cinq cents livres tournois, en deniers comptants, et trois mille cinq cents livres tournois, enhabits, linge et meubles. Or, comme ce sieur Léonard de Loménie prit ensuite le nom de La Villaubrun, il n'y a pas lieu de s'étonner si M"' Hervé fut ensuite quelquefois désignée sous le nom de M"' de La Villaubrun .Cette union ne devait pas être de longue durée, et le seigneur de La Villaubrun mourut vraisemblablement au commencement de Tannée 1672. Geneviève avait à cette époque quarante-huit ans. C'est alors qu'elle épousa en secondes noces le sieur Jean Baptiste Aubry, sieur des Carrières, et fils de ce Léonard Aubry, que nous avons vu, trente ans auparavant, aider de ses deniers la nouvelle entreprise de Y Illustre Théâtre, C'étaient, comme on le voit^ de vieilles connaissances. Jean-Baptiste était, comme son père, paveur des bâtiments du roi. Ce contrat est en date du 15 septembre, et l'inventaire dressé après la mort de son premier mari, avait été clos le 27 juin précédent. Elle n'avait pas eu le temps de s'ennuyer dans son veuvage. Bref, voici Geneviève Béjart, dite M"' Hervé du nom de sa mère, dite M"' de La Villaubrun du nom de son premier mari, appelée dorénavant M"' Aubry, du nom de son second ; et voilà du même coup toutes ces dénominations expliquées. Rien d'étonnant que, dans cette confusion, beaucoup d'historiens ne se soient égarés ; aussi existe-t-il fort peu de biographies exactes de cette actrice.
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Nous avons laissé Geneviève en province avec la troupe de sa sœur Madeleine. Elle raccompagne partout, jouant les rôles secondaires de soubrette, et la suit jusqu^à Paris, où nous la retrouvons faisant encore partie de la troupe.
Mais, bien qu^elle en ait fait partie depuis sa création jusqu^à la mort de Molière, les rôles qu'elle créa dans le répertoire du Maître, sont infiniment peu nombreux ; en effet, à part les rôles de la servante précieuse dans Y Impromptu de Versailles (1663) et celui ^"Aristione dans les Amants magnifiques (1670), rôles qu'elle joua sous le nom de M"* Hervé, nous ne la retrou- / vons plus que dans le rôle de Bélise des Femmes savantes (11 mars 1672), qu'elle joua sous le nom de M"' Villaubrun.
Geneviève ne devait pas survivre longtemps à sa sœur Madeleine et à Molière. Après la mort de celui-ci, lorsque la troupe se dispersa, elle passa dans la troupe Guénégaud, et mourut presque aussitôt, le 3 juillet 1675. « Le troisième jour de juillet 1675, nous dit
< Lagrange, M"' Aubry mourut; Ton ne joua pas le ven- « dredi cinquième. > — Le registre mortuaire de Saint- Sulpice contient ensuite Tacte suivant: — « Le
< quatrième jour de juillet 1675 a été fait le convoi, « service et enterrement de Geneviève Béjart, âgée de
« quarante-quatre ans, femme du sieur Aubry, paveur « ordinaire du roi. > — C'est cinquante et un ans qu'il aurait fallu dire. Mais cette coquetterie n'a rien d'extraordinaire pour une femme de théâtre, qui avait épousé un mari beaucoup plus jeune qu'elle.
Cet Aubry, quoique maître paveur, se piquait aussi de littérature; c'est lui qui fit représenter les tragédies de Démétrius (1689) et d'Agathocle (1690), pièces d'ailleurs dépourvues de toute espèce de valeur. Il survécut jusqu'en 1692. Il se qualifiait beau-frère de Molière, et c*est ainsi qu'il se fait appeler dans la requête signée de lui et adressée à l'archevêque de Paris pour les funérailles de notre grand poète. M. Eudore Soulié nous apprend que,le 16 août 1673, c'est-à-dire six mois après la mort de Molière, sa veuve, Jean B. Aubry et Geneviève Béjart louent, pour y demeurer ensemble, une maison, sise rue de Seine, appelée Hôtel d'Arras, à côté de la Comédie ; c'est ce qui explique pourquoi Çeneviève fut enterrée à Saint-Sulpice. Tels sont les renseignements succincts que nous avons pu recueillir sur Geneviève Béjart, figure bien effacée à côté d'autres si illustres, et que ne venait rehausser aucune originalité de talent. — M. Arsène Houssaye qui écrit l'histoire un peu à sa manière, — manière brillante sans doute, mais bien peu positive, — veut qu'elle ait été blonde et jolie: ce n'est pas nous qui dirons le contraire.
Le même auteur émet cette opinion singulière qu'elle a aimé Molière, et que c'est elle qui fit opposition au mariage de celui-ci, parce que son nom ne figure pas dans le contrat ; c'est une déduction un peu hardie, il faut en convenir ; et nous ne l'enregistrons ici qu'à titre de bizarrerie. Rien n'est venu prouver qu'il y ait eu des relations entre Geneviève et Molière, et les ennemis de Molière, qui ont mis sa vie privée au grand jour, n'auraient certes pas manqué de nous le dire, si