CHAPITRE V
Frédéric II. Comte de Ferrette.
Le premier acte qui fasse mention de Frédéric II est de l'année 1207, premier juin. L'Empereur Philippe de Souabe était alors à Bâle avec une nombreuse cour lorsqu'il donna à Thomas de Savoie, comte de Maurienne, l'investiture de tous les biens qu'il tenait en mouvance de l'Empire. Les témoins furent l'archevêque de Besançon , les évêques de Spire, de Strasbourg et de Baie, le comte Etienne ( comte de Bourgogne ), Richard comte de Montbéliard, Frédéric, comte de Ferrette et autres. (2)
Frédéric avait épousé Hclvige, ou Helvidie, fille d'Eginon comte d'Aurach , et d'Agnès , sœur de Berthold V, duc de Zœringen. (3) Celui-ci étant mort sans enfants en 1248, son beau-frère recueillit ses domaines héréditaires sur la rive droite du Rhin et devint comte de Fribourg. Il eut trois fils : Eginon U qui lui succéda en 1222 1
H) Schœpflin, Alsat. ill. T. II. généalogie des Ferrette. p. 609. (î( Scbœpflin AUatia diplomat T. I. 5(5
(S) Buchnger, Epil. fast. liiicel. 17b, 1 79, dil qu'elle était petite fille d'Agnès, maisSchcepiliD.'hut. Zœring-Badeusi*, 1a nomme positivement sa fille.
Conrad qui fut cardinal sous le litre de Ste-Ruflne et Berthold abbé deTennenbach en 121 S et de Lucelle en 1224.
Frédéric, quoique allié à ces illustres prélats, quoique figurant souvent dans de pieuses fondations , n'en fut pas moins un homme violent, respectant peu les biens du clergé, quand son intérêt du ses expéditions les lui présentaient comme des obstacles. Dès Tannée 4240 on le voit donner une terre de la valeur de 70 maros d'argent au monastère de Lieu- Croissant pour réparer les dommages qu'il lui avait causés. (4). A la fin du douzième et au commencement du treizième siècle on trouve un grand nombre d'actes par lesquels les seigneurs d'Alsace et de l'Evêché de Baie, font ainsi des dons expiatoires aux églises et aux monastères. C'était encore un temps de lutte entre l'Empire et la cour de Rome et si les partisans des Empereurs molestaient le clergé, celui-ci avait toujours une excommunication préparée pour forcer ces imprudents à la soumission ou à la réparation.
Le Comte Frédéric 11 habitait fréquemment son château d'Altkirch , bâti sur la hauteur qui dominait le monastère de. St* Morand. On a vu que dans la première moitié du onzième siècle, Louis IV comte de Montbéliard ne trouvant pas assez de place dans la tour ronde qui formait alors te château d'Altkirch pour y recevoir dignement le St-abbé Hugues, avait fait dresser la table du festin dans le verger et que le service avait failli être interrompu par un orage que le Saint avait conjuré. Ce fait nous indique qu'à cette époque les grands seigneurs logeaient encore dans des châteaux peu spacieux et que leurs fêtes et leurs festins se faisaient en plein air. (2)
Les vassaux des comtes de Ferrette à Altkirch étant devenus de plus en plus nombreux par suite de l'importance que prit le monastère de St-Morand, Frédéric II trouva avantageux d'environner leurs habitations d'une muraille et d'un fossé , pour en former une place fortifiée indépendante de son château. (3).
L'Empereur Otton IV avait été excommunié en 1210, et
(1) TrouiMat T. I. p. 456.
(5) On a conservé quelques dessins de U lonr ronde qui formait le noyau du château d'Ail kireb ; ils indiquai un de ces donjons du rèfa gedont la porte était placée ussez audessu6 du sol pour être obligé d'-mployer une échelle ou un escalier de bois pour y arriver.
(3) Schœpflin, Alsalia diplom. T. I. 5i*. — archives de Lucelle.
une partie des princes de l'Empire ayant élu à sa place Frédéric alors roi de Sicile, les partisans d'Otton commirent de grands ravages en Alsace et l'abbaye de Lucclle eut tellement à souffrir à cette occasion , que ï'abbé Conrad et quelques uns des religieux se réfugièrent à Altkirch, près du comté de Ferrctte , tandis que le restant des religieux se retiraient dans divers monastères. L'abbé fut bien reçu du comte Frédéric, qui avait embrassé le parti du jeune empereur , mais afin que les Bernardins de Lucelle aient toujours un lieu de refuge assuré, il leur donna un emplacement pour bâtir une maison et ses dépendances à Altkirch. (1).
Par acte de 4245, il déclare que pour le repos de son Âme et celle de ses parents, H donne à Notre Dame de Lucelle et aux frères cisteriens qui y servent Dieu, un emplacemeut pour bâtir une maison et dépendances , dans son municipe d' Altkirch qu'il a fait bâtir de son temps , leur promettant toute liberté et toute protection tant de sa part que de celle de ceux qui dépendent de lui , les assurant que s'il arrivait que des étrangers leur causassent du préjudice, il s'efforcerait de le réparer. De plus il veut que le vénérable abbé de la dite église, Berthold, frère de sa femme Helvidie, comtesse de Ferrette, contribue avec son monastère au don d'un marc d'argent pour acheter une cuirasse ou armure aux bourgeois de la ville et lui comte Frédéric exempte les dits bourgeois et la dite maison future du service du guet pendant la nuit, de tout service militaire et de toute exaction, voulant qu'elle soit libre et franche. Il ajouta à ce don douze journaux de terre près de la ville, moyennant, par les moines, lui en payer une censé annuelle de 8 sols de Baie à chaque St-Martin ; témoins : Conrad abbé, alors administrateur de Lucelle, plusieurs chevaliers et bourgeois d'Altkirch parmi lesquels on voit un maréchal et un boulanger.
L'acte est dàté de la ville d'Altkirch, tandisque ce même document donne à ce lieu le titre de municipe et de ville, municipio et oppido.
Ce document est très important pour l'histoire d'Altkirch, et si l'on ajoute que l'ancienne église de ce lieu bâtie en 4 4 80 et celle de St-Morand , qui de même que la précédente
(I) Walch. MucelUaea Lucel. T 1. 4*8.
atteste une construction du onzième ou du douzième siècle au plus tard, on pourra se convaincre que cette localité était déjà plus importante en 121 5 que les termes de l'acte ne semblent l'indiquer.
Ce document nous prouve qu'une des lourdes charges des vassaux consistait dans l'obligation de faire le guet sur les tours du château et le service militaire ; le comte n'en affranchit même la maison de Lucelle qu'à la condition d'acheter une armure pour les bourgeois appelés à faire cetle corvée à la place des moines.
On attribue au comte Frédéric II l'origine de la ville de Thann, bâtie au pied tle la colline qui supportait alors la tour d'Engelberg ou Engelbourg. Mais nous croyons que Schœpflin à commis une erreur et que la légende qu'il rapporte doit appartenir au douzième siècle , soit à Frédéric I. (1). A en croire la légende de St-Théobald, évéque d'Engubine en Ombrie, le comte de Ferrette se trouvant une nuit dans son château d'Engelberg apperçut trois lumières éclatantes près d'un sapin. S'étant informé de la cause de cette clarté, il apprit qu'un des serviteurs d'un évêque d'Italie, après la mort de celui-ci, avait voulu s'emparer de son anneau épi scopal, soit pour se payer de ses gages d'après l'avis donné par son maître dans ses derniers moments, soit par l'appât de la valeur de la bague, mais n'avait pu retirer l'anneau du doigt du St-éveque sans le couper. Ayant ensuite caché le doigt et l'anneau dans son bâton creusé à cet effet , il se mil en route pour retourner dans son pays. Arrivé près de la montagne d'Engelberg, la nuit le surprit et il se coucha sous un sapin où il s'endormit. A son réveil il voulut continuer son voyage et reprendre son bâton appuyé contre l'arbre , mais il ne put l'enlever de sa place. Il appela des personnes du voisinage pour les rendre témoins du prodige et dès lors les reliques de St-Théobald furent en grande vénération dans le pays. Ce fut alors que le comte Frédéric, frappé de ce miracle et à la vue des trois lumières, fit construire une chapelle au lieu même où se trouvait le sapin, appelé Thann en allemand. Il s'y fit un grand concours de pèlerins;
fi) Schœpflin, Alsatia illustrata. T. II. p. 41. Fradericus junior, Ferretarum corne», etc. — Le récit de M. de Golbéri, monuments d'Alsace page 80, se rapporte à Tannée 1 161 , époque où vivait Frédéric I, aïeul de Frédéric II. — Schœpflio cite les auteurs où il a puisé la légende.
on agrandit alors l'église et, lorsque plus tard on établit l'ordre de St-François, Théobald, un des successeurs du comte Frédéric de Ferrettc , fit venir une colonie de ces nouveaux religieux , leur donna des terres au pied de son château d'Engclbcrg pour y bâtir un monastère et il se forma successivement un bourg et une ville qui porta le nom de l'arbre près duquel s'était opéré le prodige.
Celte légende, dégagée du merveilleux qui en faisait autrefois toute la valeur , nous révèle cependant que Thann , et beaucoup d'autres villes de nos contrées, n'ont pris naissance, comme villes, que vers le douzième ou treizième siècle , n'étant auparavant que des villages ou des agglomérations de maisons près des châteaux et des monastères.
Quant au château de Thann , ce devait être à cette époque une forteresse déjà importante, puisqu'on 1234 elle est désignée sous le titre d'ancien et nouveau château, et que, selon Schœpflin, elle ne le cédait guère à Ferrclte en beauté et en antiquité. (I). Sous la domination de l'Autriche , héritière de la maison de Ferrettc, Thann, ouEngelberg était encore dans toute sa splendeur. Sa chapelle, dédiée à S ,e -Catherinc, comme celle du château de Fcrrette qui remontait au XI siècle tout au moins , était richement dotée. Dans les guerres d'Alsace, sous Louis XIII, le château de Thann fut pris et repris et les Français le firent sauter avec la poudre en 4624. Ce fut alors que sa tour ronde, sappée par le pied, se coucha sur le flanc toute entière, tant ses murailles étaient d'une construction solide. Elle est restée dans cet état jusqu'à nos jours.
La multitude de chevaliers et de nobles qui figurent dans les chartes des comtes de Ferrctte , fait voir combien ces derniers avaient de puissance, carie plus souvent ces nobles étaient des ministériels ou des vassaux de la cour de Ferrettc. C'est ainsi, par exemple que, vers 4221, le comte Frédéric II, se trouvant au château de Pleujouse, cet antique manoir dont nous aurons ensuite à parler, y tint une cour pleinière en présence de Conrad abbé de Lucellc, qui alors administrait encore ce monastère, et de ses moines parmi lesquels il y avait Hugues de Porrentruy, Hugues de Aile, Henri de Miecourt , Willclmc de Cornol et Raimond , prieur
(I) Schœpfiin Als.il. ill. T. II p. 41.
)gle
de Miserez. On y voyait de même les prêtres séculiers Rodolphe , curé de Charmoillc , un des successeurs de Wido, parti pour la Terre-Sainte en 4i4o, Bœmont de Rocourt et Willelme deCourgenay. Là, se trouvait Bourcard d'Asuel, connu par ses longs démêlés avec Lucelle , il était accompagné de son chevalier Henri de VVinchoven ; on y voyait ensuite les nobles Hugues et Frédéric de Porrcntruy, Hugues chevalier de Bàle, Conon de Chapelle, Conon et Bourcard de Halle , tous portant le titre de Dominus ou de Seigneur, qu'on ne donnait alors qu'aux chevaliers. Venaient ensuite des nobles d'un rang moins élevé, Henri de Fregiécourt, Hugues de Chevcnez, Bourcard de Villers, Pierre de Cornol, Bourcard de Courgenay et plusieurs autres. Si on y ajoute les écuyers et les hommes à la suite de chacun de ces personnages , on comprendra que la cour était nombreuse. Il ne s'agissait cependant que de faire renouveler , par le chevalier Wczelo de Bonfol , noble vassal du comte de Ferrette et son avoué à Porrentruy , une donation faite précédemment par lui sur l'autel même de Notre Dame de Lucelle, mais dont il s'élait repenti plus tard et qu'il avait reprise, selon ce qui se pratiquait alors. Mais les moines avaient recouru au suzerain de Wczelo , et c'est pour cela que le comte de Ferrette tenait celte journée à Pleujousc et qu'il confirma encore une fois ce don en présence des seigneurs Hugues de Hetewiler, Conrad d'Eptingcn, Hugues de Chetercl, Hugues de Kœslhtlach, Dictrich d llirsingen, Henri de Ferrette surnomme le petit chevalier, personnage qui figure dans plusieurs actes , et encore d'autres nobles appartenant à la haute Alsace, tandis que dons l'assemblée de Pleujouse on ne voyait figuier que des nobles du pays d'Ajoic (1)
Les dons que la noblesse faisait aux églises offraient souvent si peu de stabilité qu'il fallait insérer dans les actes des anathèmes ou des peines contre les parjures. On employait surtout le moyen qu'on croyait plus efficace encore en faisant corroborer ou confirmer aux églises la possession de leurs propriétés par les souverains , par les papes et les évêques , c'est-à-dire par tous ceux qu'on croyait assez puissanls pour faire respecter la propriété d'aulrui.
C'est ainsi qu'au mois de décembre 1224 les moines de
(1) Archives de l'Ev. de Bàle, aclc original.
Lucelle demandèrent à Henry VII roi des Romains, la confirmation de leurs possessions, lorsque ce prince se trouvait à Bàle, au milieu d'une brillante cour formée d'évêques et de comtes, parmi lesquels Frédéric, comte dcFerrette, est nommé avec ses fils Ulric et Louis , immédiatement après le landgrave d'Alsace , Albert comte de Habsbourg et ses fils. (4)
Le bon accord que la parenté de Berthold d'Aurach, abbé de Lucelle, aurait dû entretenir avec la famille de Ferrette, fut cependant plus d'une fois troublé par des motifs d'intérêt. Ce prélat n'avait point de chances avec sa parenté: son oncle, le duc Berthold de Zœringen , voulut une fois le jeter par les tenêtres de son château de Fribourg , et envoya ses satellites pour saccager son monastère de Tennenbach. Mais il faut ajouter que l'abbé Berthold , qui revenait de Rome , trouva son oncle à table, en nombreuse compagnie et entre deux vins , et qu'alors il eut l'imprudence de lui reprocher sa conduite dure et cruelle. L'abbé en agit sans doute de même à l'égard des comtes de Ferrette et ces hommes peu patients envahirent son monastère de Lucelle et forcèrent le prélat d'aller résider ailleurs, avec quelques frères qu'il put retenir sous sa houlette pastorale, pendant les trois années que dura son exil. (2)
Un acte de l'année 1225 nous apprend que ces démêlés entre les deux beaux frères , pour affaires de succession de la maison d'Aurach , furent assez graves pour mériter l'intervention du roi des Romains. Les conditions furent réglées en ce sens que le comte Frédéric et ses héritiers resteraient paisibles possesseurs de leur seigneurie et dépendances , excepté ce que le comte avait donné ou donnerait encore à Berthold ; que le seigneur abbé qui préférait les biens célestes aux terrestres , ne toucherait rien à la propriété de cette seigneurie, quelles que puissent être ses prétentions et celles de Lucelle ; mais que le comte de Ferrette, comme le vrai possesseur, accorderait à l'abbaye le droit de lever les dîmes , les prémices et les novales , sur toutes les terres qu'elle possédait ou pourrait acquérir dans la seigneurie de Ferrette, le droit d'y faire paître toutes espèces de troupeaux , d'y
(1) Même' lieu. — \ Ces deux actes ont été publiés par M. T rouillai, oonum. T. 'l. 484 , 492.
(î) Buchiuger. Epit. fast. Lucel. 174 à 179.
chasser aux bêles fauves et aux oiseaux , d'y pêcher , d'y chercher des mines et de les y fondre , d'y battre petite et grande monnaie aux insignes de l'empire , de donner la noblesse et des armoiries selon l'usage de l'empire romain ; qu'il lui conférerait également le droit d'y lever des impôts, d'établir des péages , des octrois et autres tributs , voulant que ces mêmes terres de l'abbaye fussent , à l'égard des comtes de Ferrette , exemptes et franches de toute servitude et charge. Le comte ajouta encore, en faveur de l'abbaye t le droit d'établir des notaires , de légitimer les bâtards et tous les autres droits régaliens, s'obligeant, lui comte Frédéric et ses successeurs , de la garantir dans cette possession et, pour corroborer cet acte, il le munit de son scel et de celui de son fils Ulric , conjointement avec le sceau de l'abbé Berlhold.
Cet acte fut fait à Altkirch, avec l'approbation et le consentement de Henri roi des Romains, en présence du vénérable Bcrthold , abbé de Lucelle , du prieur Richard , de Hugues le cellerier et autres religieux de celte maison , d'Ulric, fils du comte de Ferrette , du seigneur Bourcard d'Asuel , de Richard, chanoine de Montbéliard, d'Otton, chanoine de St.-Ursanne , de Gérard deBonfol, d'Hermann de Miecourt , de Louis de Coeuvc et de plusieurs autres. (4)
Nous rapportons cet acte en entier parce que, d'un côté, il fait voir que Berthold d'Aurach et son abbaye soulevaient de grandes prétentions sur le comté de Ferrette et que, de l'autre , il indique quels étaient les droits de souveraineté dont les comtes de Ferrette pouvaient disposer.
L'intervention et l'approbation donnée à cet acte par le roi des Romains ne semblent avoir eu d'autres motifs, que celui d'une simple intervention , dans le but de ramener la paix entre une abbaye qu'il avait récemment prise sous sa protection, comme le fait entendre le préambule de l'acte , et non pas d'une autorisation à accorder au comte de Ferrette pour disposer de droits régaliens que ce comte ne reconnaissait pas tenir de l'empire, se regardant au contraire comme
ri) Ancienne copie aux archives de PEv. de Bâle , publiée par M. Trouillat T. I. 504
Ces privilèges onl une singulière analogie avec ceux donnes à l'abbaye de St-Claude par l'Empereur Maximilien I. en 1513, rappelant ceux précédemment accordes par les princes de la maison de Bourgogne. (Monnier ann- du Jura 1860. p. 2C7.
étant uh souverain indépendant dans ses domaines et ne relevant que fort indirectement de l'empire.
Le comte Ulric de Ferrette était probablement l'ainé des fils de Frédéric II , quoique des auteurs pensent que c'était son frère Louis qui était le premier né ; mais , lors même qu'ils auraient été frères jumeaux, on doit remarquer que, dans les actes où ces comtes figurent ensemble , Ulric est toujours nommé le premier.
Lorsqu'on 1212 le jeune Frédéric, roi de Sicile, fut élu à l'empire, il voulut s'attacher les hauts barons d'Alsace pour les opposer à ses compétiteurs. Le Landgraviat d'Alsace , ou la dignité de comte provincial d'Alsace , dont l'institution remonte, selon Schœpflin, à l'année 1186, dut plus particulièrement son établissement à Othon IV , lorsque voulant se faire couronner en Italie, il nomma Rodolphe III , comte de Habsbourg , landgrave de toute la Germanie supérieure , donnant à ce vicaire de l'Empire la charge de veiller sur la paix publique, de maintenir les droits royaux, de lever les tributs et enfin l'inspection des domaines avec droit de percevoir une part de ces produits pour former ses honoraires. Le landgrave jouissait de même du droit de faire la paix ou la guerre, d'armer les vassaux de l'Empire, de fortifier les villes et les châteaux, de rendre la justice, n'exerçant toute fois qu'un droit de protection sur les villes impériales ou libres qui étaient presque indépendantes de l'empire.
Ce fut probablement à son passage à Baie, en 1212, que le jeune empereur s'empressa de confirmer aux comtes de Habsbourg la charge de landgrave en môme temps qu'il conférait à Ulric comte de Ferrette celle de landvogt ou bailli d'Alsace , donnant à peu près les mêmes attributions que celle de landgrave Cependant, quoi que le landvogt fut inférieur en rang au landgrave , il ne dépendait point de lui. Ulric devait être fort jeune lorsqu'il reçut cette faveur intéressée de l'empereur, et, dès le mois d'août de la même année, ce dernier avisa la ville de Strasbourg qu'il avait chargé ce comte et son collègue Otton d'Ochsenstein, avoué de la basse Alsace, de donner du secours à cette ville, contre le marquis de Hochberg. (1) On ne trouve pas dans l'hisloirc les détails de cette affaire , et
(1) Schœptlin, aU. ill T. II. 538.
l'emploi de l'autorité que reçut le jeune comte de Ferrette ne se manifesta, d'une manière importante que dans la guerre qu'il fit plus tard à son parent î'évêque de Strasbourg.
Avant de rapporter ces événements nous devons revenir à la maison de Montbéliard , pour expliquer ses nouveaux rapports avec les comtes de Ferrette et la contrée dont nous nous occupons. Thierry II, frère de Frédéric I er comte de Ferrette, n'avait pas laissé d'héritier mâle, à sa mort arrivée vers H 62, mais seulement deux filles, dont l'aînée épousa Richard II, sire de Montfaucon. Elle en eut quatre enfants : Thierry qui fut archevêque de Besançon, Stéphanie , abbesse de Baume , Agnès , épouse d'Erard , comte de Brienne , qui donna le jour à Jean de Brienne , roi de Jérusalem et enfin Àmédée de Montfaucon qui devint comte de Montbéliard , après la mort de son ayeul maternel , le comte Thierry II. Ainsi la descendance mâle des premiers comtes de Montbéliard passa alors dans une autre famille et Amédée même s'allia, en 1183, avec les comtes de Habsbourg, en épousant Gertrude, fille de Werneur et sœur de Richensa qu'on regarde comme une des femmes de Louis comte de Ferrette : De ce mariage naquirent trois enfants, dont l'un, Gautier de Montbéliard, fut connétable de Jérusalem et épousa une princesse de Lusignan, fille d'Amaury , roi de Chypre ; sa sœur , Bonne de Montbéliard devint femme de Pierre de Scey et Richard, l'ainé, succéda au comté de Montbéliard, après l'an 1183 Ce comte épousa Catherine, fille de Mathieu, duc de Lorraine, et il en eut quatre fils que nous verrons bientôt en relations avec les comtes de Ferrette. L'un d'eux , Etienne, se voua à l'état ecclésiastique, Richard fut sire de Courchaton, Amédée sire de Montfaucon , et l'ainé , Thierry III surnommé le grand baron , devint comte de Montbéliard et en porta le titre longtemps même avant la mort de son père.
Le voisinage des comtés de Montbéliard et de Ferrette , des droits mal déterminés, avaient fait surgir des difficultés entre les deux familles de ces comtes (1) et on en était venu à
(1) F. de G ingins. Mém. sur les sires de Montfaucon, p. 35. Le comte de Montbéliard avait fait bâtir un château fortifie à Belfort , ou Frédéric de Ferrette prétendait avoir des droits. Ce dernier, en représaille, avait élevé une bretèche près de Délie , à la frontière du comté de Montbéliard , que le comte Richard voulait le forcer à démolir. Cette querelle fut pacifiée par l'intervention de I'évéque de Porto, légat apostolique, par l'accommodement fait à Grandvillars le 15 mai 122G.
des hostilités , la guerre étant alors le moyen le plus souvent employé pour obtenir raison ou justice. C'est ce qui ressort d'un acte du 15 mai 1226 , fait en présence et par l'entremise de Conrad d'Aurach, cardinal de Slc-Rufine, beau-frère de Frédéric II , comte de Fcrrette. 11 portait alors le titre de Légat apostolique, et il ne fallut pas moins que la puissante intervention de cet illustre ecclésiastique, pour ramener la paix entre les deux familles et cimenter leur union par un mariage. La première condition du traité porte que Thierry , fils ainé du comte de Montbéliard épouserait, de la pentecotc prochaine en deux ans , Alix ou Adélaïde , fille du comte Frédéric et que celui-ci lui donnerait en dot cinq cents marcs d'argent, pour la sûreté desquels il fournirait en gage , la courtine de Traubach , au canton de Danncmarie, et l'avouerie de Lure (1), avec ses dépences, jusqu'à parfait paiement des 500 marcs. Mais à l'effet de régler la valeur et le produit de ces hypothèques durant leur engagement , chaque comte devait nommer un chevalier, et ces deux mandataires avaient mission de recueillir ce revenu et de le déposer à Lucelle , où l'abbé le garderait pour en rendre bon compte aux jeunes époux au jour du mariage; avec ce capital et ses intérêts, ainsi ménagés, on devait acheter des terres dans le voisinage de Montbéliard , du côté de Fcrrette (c'est-à-dire vers les limites des deux comtés) pour l'usage des époux.
Toute fois avant que Richard ne dispose de cette somme, on devait en distraire 40 marcs d'argent pour racheter l'avouerie de Lure qui avait été engagée précédemment; de même aussi , si le jeune comte mourait avant la célébration du mariage , la somme entière reviendrait de droit au comte de Ferrette.
11 fut ensuite réglé qu'aussi longtemps que ce dernier comte laisserait subsister le château de Montfort , il abandonnerait les revenus de l'avouerie de Délie au comte de Montbéliard , ou bien qu'il lui donnerait 200 marcs d'argent et garderait alors le château. Frédéric lui abandonna en
(I) Schœpflin alsat. dipl. T. I. 555. T rouillai T. I. 506. L'acte porte Liure et M. Trouillal a pensé que ce pouvait être Lutter , près de Fcrrette. Mais, Dunod , T. II. 180 dit fort bien que les comtes de Ferrette avaient reçu de l'abbé de Lure la mairie et l'avouerie de ce riche monastère , ayant l'intention d'employer la puissance de ces comtes pour se soustraire au pouvoir du comte de Bourgogne.
même temps toutes ses prétentions et droits sur la forteresse de Belfort, avec le consentement de ses fils Ulric et Louis., afin qu'il n'y ait plus de contestation à ce sujet.
Des précautions furent prises pour que l'interprétation de cet accord fut réglée dans son temps et d'après des formes fixées, laissant au légat -Conrad le droit d'excommunier celui des comtes , de leurs gens et de leurs terres qui refuserait de se soumettre aux conventions , et de les laisser sous le poids de l'interdit jusqu'à soumission.
A partir du jour de ce traité, le comte de Montbéliard devait s'abstenir de toute voie de fait sur les terres du comte de Ferrette et tous les deux promirent enfin d'observer cet accord de bonne foi , jurant, chacun avec dix chevaliers , sur le livre des Evangiles qu'ils ne commettraient plus d'hostilités sur leurs terres réciproques. Cet acte est daté de Grandwil (1) sans indication de témoins.
On voit par ce document que les comtes de Ferrette avaient bâti un château sur un terrain revendiqué par le comte de Montbéliard ou trop rapproché de ses domaines, qu'ils possédaient l'avouerie de l'abbaye de Lure et celle de Délie qu'ils conservèrent, comme l'indique ensuite un acte de 1233 par lequel Ulric et Albert son frère, comtes de Ferrette, abandonnèrent à l'abbaye de Murbach leurs prétentions sur le péage du val de St-Amarin , déclarant vouloir proléger, comme de loyaux avoués, les droits, les libertés, les biens et les hommes des domaines d'Oltingen , de Lutter et de Délie, appartenant à ladite abbaye de Murbach (2)
Le traité de 4226 nous révèle encore combien l'animosité et la méfiance étaient grandes entre les contractants , et le peu de cas qu'on faisait de la volonté de la jeune comtesse de Ferrette, dont on disposait, avant qu'elle ait l'âge nubile, sans s'occuper de son consentement. Elle dut cependant s'y soumettre et ce traité reçut, jusqu'à un certain point, son exécution.
A peine la querelle avec les comtes de Montbéliard futclle terminée qu'il s'en éleva une autre beaucoup plus grave avec l'évéquc de Strasbourg. (3) Berthold , duc de Teck , issu de Zœringen et parent des comtes de Ferrette , avait été promu à l'évèché de Strasbourg en 1223. L'histoire
(l) Grandvillars.
(?) Schœpflin , Alsat. dipl. T. I. p. 372.
(3) Schœpflin , hist. Zœringo-Badensis T. I. 209.
vante sa prudence et ses grandes qualités , auxquelles on pourrait ajouter ses dispositions guerrières. Profitant des désordres qui régnaient dans la contrée par suite des querelles de l'empereur Frédéric II et de la cour de Rome , il voulut se mettre en possession des biens de la maison de Dagsbourg qui étaient parvenus à son église en suite d'une donation. Il trouva d'abord une forte opposition de la part du comte de Linange qui s'était déjà emparé du château de Dagsbourg , l'antique Dabo, dont les comtes de Monlbéliard avaient d'abord porté le t titre.
Le comte de Linange avait épousé l'héritière d'Albert comte de Dagsbourg , mais après la mort de celte dame , l'évêqne crut être en droit de s'emparer des biens de sa famille alors éteinte et il alla assiéger le château de Dagsbourg. Ne pouvant s'emparer de cette forte place , il attaqua Bernstein et s'en rendit maître en 1227. Enfle par ce premier succès , il mit le siège devant le château d'Egisheim, mais, à l'instant, il s'attira de nouveaux ennemis dans les comtes de Ferrette qui prétendaient aussi à celte partie de l'héritage de la maison de Dagsbourg , à raison de leur propre descendance des comtes d'Egisheim.
Alors on n'hésitait nullement à faire la guerre. Les anathèmes prononcés contre ceux qui violeraient la trêve de Dieu, cet essai d'arrêter les guerres privées, ne retenaient pas les grands seigneurs, et les hostilités commençaient toujours par la dévastation des terres des vassaux des parties belligérantes. Les comtes de Ferrette entrèrent aussitôt, à main armée, dans les domaines de l'évêché de Strasbourg et y commirent de grands dégâts , ne respectant pas même les terres de leur parent le landgrave d'Alsace.
L'cvêquc profita habilement du mécontentement d'Albert de Habsbourg pour l'engager dans son parti , mais les comtes de Ferretle ne restèrent pas inactifs : Ulric , en sa qualité d'avoué d'Alsace, tira des troupes des villes impériales et môme des villes dépendant plus directement du roi des Romains, qui alors gouvernait l'empire en l'absence de son père, l'empereur Frédéric, parti pour la Terre-Sainte. Les Ferrette firent alliance avec leur proche parent Eginon, alors le plus puissant seigneur du Brisgau , depuis qu'il avait réuni sur sa tête les couronnes comtales d'Aurach , de Furstcmberg et de Fribourg. Son autorité était si grande
qu'il bravait les menaces de l'empereur en retenant en prison sa tante , veuve du dernier duc de Zœringen.
Après avoir commis, de part et d'autre, de grands ravages en Alsace pendant que chaque parti réunissait ses alliés, l'évêque de Strasbourg s'avança avec le landgrave jusqu'à la hauteur de Brisach , appartenant alors en indivis à l'empereur et à l'évêque de Bâle. Ils trouvèrent l'ennemi campé entre Hirlzfeld et Blodelsheim, s'appuyant d'un côté à la vaste forêt de la Hardt et de l'autre aux rives du Rhin. Les deux armées restèrent en présence près de quinze jours sans oser sérieusement en venir aux mains ; enfin Berthold de Teck et Albert de Habsbourg attaquèrent les comtes de Ferrette , les défirent complètement , s'emparèrent de leur camp , de leurs bagages chargés sur des chars , d'un grand nombre de chevaux , et poursuivirent ces fuyards jusqu'au fleuve où beaucoup se noyèrent , tandis que d'autres , fort nombreux, furent faits prisonniers. (1)
La bataille de Blodelsheim, livrée en 4228, causa un profond chagrin aux comtes de Ferrette, dont elle affaiblit singulièrement la fortune. Ils en portèrent plainte à Henri roi des Romains , qui en témoigna une vive irritation et résolut de venger ses villes impériales de la perte qu'elles venaient d'éprouver. Il était d'ailleurs intéressé dans l'affaire de l'héritage de Dagsbourg , parce qu'un des comtes de Linange lui avait cédé ses droits. Ce prince fit d'abord marcher son armée dans les terres de l'évêque de Strasbourg , y porta le fer et le feu , brûlant et saccageant même les églises. S'approchant alors de la ville épiscopale, il la bloqua et lui ferma tellement toutes communications, même avec le Rhin, qu'il réduisit cette place à l'extrémité. Il s'en serait même bientôt emparé , si la nouvelle du retour de l'empereur n'était survenue pour changer l'état des choses (1229). Le roi Henri se hMa de lever le siège de Strasbourg, fit la paix avec Berthold de Teck et lui promit même son assistance contre les comtes de Ferrette.
Nonobstant la défection de ce prince , ces comtes ne laissèrent pas de continuer la guerre qui prit un caractère de brigandages et de dévastations, dont les actes et les chroniques ont laissé de nombreux souvenirs. Les comtes et
(1) Martine , Thésaurus auecd. T. III. p. H56. — Laguille , hisl. d'Alsace. — Trithemius chron. lib. T. I p. 542. — Urstisius chron. Schœpflia el oulres.
leurs adhérents avaient réuni tous les gens de guerre qu'ils avaient pu se procurer. (1) Les annales de l'abbaye de Beinweil nous disent que, même après la fin de la guerre , l'Alsace fut encore longtemps exposée aux ravages de ces bandes années qui ne vivaient que de pillage, parcourant la province la nuit et le jour , pillant les campagnes , les monastères et les églises, coupant les communications entre Bàle et Strasbourg , et dévalisant tous ceux qui ne pouvaient leur résister. Plusieurs autres auteurs parlent de ces actes de brigandage et môme de châteaux surpris et pillés par ces bandes armées. Elles étaient cependant commandées fort souvent par des seigneurs du pays et les comtes de Ferrette, de même que leurs vassaux nobles, prirent une part active dans ces dévastations.
L'abbaye de Lucelle, qui semblait éloignée du théâtre de la guerre , qui venait d'être gratifiée de privilèges royaux par les comtes de Ferrette, qui renfermait encore dans ses murs le vénérable abbé Berthold, trop vieux pour conserver l'administration du monastère , mais dont la présence aurait dù arrêter les entreprises de ses neveux , ne fut nullement à l'abri de leurs gens de guerre. Le comte Louis, dont le surnom de Grimel ou de Colère indique, à lui seul, combien il devait être redoutable , fut particulièrement accusé d'avoir commis de tels excès à Lucelle que les moines furent encore une fois obligés d'abandonner leur monastère. Il est probable que l'abbé Berthold désapprouvait la guerre qu'on faisait à l'évèque de Strasbourg et il n'en fallut pas plus pour irriter les comtes de Ferrette.
Les possessions de l'abbaye en Alsace ne furent pas plus respectées ; les Ferrette brûlèrent son moulin près d'Ensisheim et lui saccagèrent des églises.
Cependant le retour de l'empereur Frédéric II avait apporté quelque remède aux désordres que l'incapacité et le mauvais naturel de son fils avaient laissé commettre pendant son absence. Plusieurs grands personnages s'entremirent pour pacifier l'Alsace ; l'empereur retira au comte Ulric sa charge d'avoué de la haute Alsace et porta ainsi un coup sensible à la puissance et à l'orgueil de la maison de Ferrette. L'année 1230 fut pour elle un temps de réparations k forcées. L'évèque de Bâle, Henri de Thun, profita du mé-
(i) Aclklin, ebrooica domeslica Sli Viceolii et omo. «afctorum in Beimviler T. I. 459, aiince 1230.
contentement de l'empereur contre ces hauts barons , pour forcer ceux-ci à rendre la paix à Lucelle. On voit par un acte de ladite année que, menaçant le comte Louis de toute la colère de l'empereur, il lui fit promettre qu'il s'abstiendrait de toute hostilité contre Lucelle pendant un terme de cinq ans, à dater de la St-Martin prochaine; que si ses gens causaient du préjudice au monastère , il s'engagerait à le réparer dans le délai de trois semaines , sous peine d'être excommunié par l'évéque et ses domaines mis en interdit , sans autre avertissement, et il lui fit renoncer à l'avance à tout recours contre cette sentence.
D'un autre côté, l'abbé et les fnoines de Lucelle, dans le même espace de cinq ans , ne devaient se permettre aucune provocation contre le comte , à moins qu'il ne violât luimême ses promesses., et, dans ce cas même, ils devaient suspendre toute querelle avec lui. (1) Cet acte fut scellé par l'évéque et le comte Louis.
Les annales de Lucelle rapportent qu'à la même époque, lorsque l'abbé Berthold remit au prieur Richard, l'administration de l'abbaye, Louis, fils ainé du comte de Ferrelte , prétendit exercer des droits d'avoué sur le monastère, mais que le nouvel abbé recourut à l'empereur, seul avoué de Lucelle , à l'évéque de Bâle et au comte de Habsbourg qui forcèrent le comte Louis à se désister de ses prétentions, moyennant dix marcs d'argent moins un scheling, qui ne furent payés que vers 1239. (2)
En exécution de la convention menaçante que le comte Louis avait souscrite en 1230, il fut obligé, la même année, de régler des difficultés soulevées par ses vassaux qui , durant la guerre , l'avait imité dans les hostilités envers l'abbaye de Lucelle.
Ce même Wezelo de Bonfol , que le comte Frédéric avait déjà forcé de restituer des dons faits par lui à Lucelle , se trouva parmi les ministériels du comte Louis. Mais il paraît que, s'il avait remis la main sur des biens donnés, ce n'était pas sans quelques droits , puis que les moines , pour obtenir son désistement de toutes ses prétentions , lui ac-
(1) Trouillat T. I. 518
(2) Nous croyons qu'il y a ici mne erreur ou une confusion de fait. L'indemnité ci- dessus fut payée , non pas en 4i39 mais en 1259 , par la renonciation à l'avoucrie de Michclbach par Louis de Ferrette un des fils d'Ulric et neveu de Louis Grimel. Dans ce dernier acte , il n'est: point question de l'intervention du comte de Habsbourg.
cordèrent une somme de cent sols de Baie et un char de vin du cru des vignes qu'ils possédaient à Hadstadt et qu'ils durent môme faire conduire jusqu'à Porrcntruy.
Les Bernardins payèrent également les frais de l'arbitrage, en donnant un manteau gris à Gérard de Bonfol , un des compositeurs et trois sols à son collègue Rudolphe, maire de Vendelincourt. Cet acte fut scellé par le comte Louis à Lucelle , en présence d'une nombreuse assemblée d'ecclésiastiques et de laïques. (4)
La même année encore , le comte Ulric qui avait aussi eu des différents avec Lucelle , déclara que son banvard de Moose ayant exigé chaque année , de la dite abbaye, une censé de seize gerbes et de deux moutons pour sa ferme de Moose, il voulait, sur la prière de son oncle l'abbé Berlhold , faire cesser cette redevance et en faire don à l'abbaye. De plus , pour le repos de son àme et de celles de ses prédécesseurs, il confirma à Lucelle tous les biens, meubles et immeubles , que ses prédécesseurs , ses ministériels ou ses hommes avaient donnés au monastère et ce , en présence de plusieurs religieux et de nombreux chevaliers et officiers du comte (2).
Ce ne fut toute fois que deux ans plus tard que ce même comte Ulric répara les dommages causés à l'église de Croix durant la guerre précédente (3).
Dans ces luttes incessantes entre la noblesse et le clergé, pour la possession de biens terrestres, le peuple n'apparait que comme victime des querelles des grands : on ravage ses terres , on brûle ses habitations , on égorge les femmes et les enfants, mais jamais on ne répare le mal qu'on lui a causé. On remarque en même temps la persistance du clergé qui ne lâche jamais prise, qui revient toujours sur ses prétentions, faisant intervenir la puissance souveraine ou les foudres de l'église, selon que l'un ou l'autre de ces grands moyens lui parait plus opportun. Nous allons bientôt en voir un nouvel exemple.
L'intervention de l'évcquc de Baie, Henri de Thun, dans
(i) Trouillat T. I. 3!6. — (2) Même lieu 319.
(o) On raconte diversement ce fait : mais l'acte dit simplement que 1rs paroissiens de Croix (village à 2 lieue» de Porrentruy) ont convenu avec l'abbaye de l.ucelle que celle-ci réparerait l'église détruite et réduite en solitude, moyennant, par les premiers , abandonner à l'abbaye pendant 28 ans un pâturage où Ton pouvait nourrir 500 brebis. Le comte engagea alors les habitants de Croix à prolonger ce délai de neuf ans.
)gle
les affaires des oomles de Ferrette, les avait vivem-88|q juq sés. La sentence comminatoire d'excommunication qui pesait sur le violent comte Louis irritait ce farouche baron. Des prétentions de l'évêque sur diverses parties des domaines de la maison de Ferrette, soit dans le pays de Porrentruy, soit dans la vallée de Delémont et jusqu'aux portes mêmes de Ferrette, excitaient le déplaisir de ces comtes (1). Quoique Berthold, le troisième des fils de Frédéric, fut chanoine de l'église de Bâie et destiné à de hautes dignités ecclésiastiques , son influence n'avait aucun poids dans les conseils de famille et celle de Louis le colère semblait au contraire y dominer.
Dès l'année 4234, les comtes de Ferrette commencèrent à inquiéter l'évêque de Baie, et ce fut sans doute ù cette occasion que Henri de Thun fit alliance avec leur ancien ennemi , Berthold de Teck , évéque de Strasbourg qui , par un acte du 5 octobre , s'engagea à protéger dans ses droits et ses biens meubles et immeubles son vénérable frère l'évêquede Baie, pendant deux années consécutives. Cette confédération devait s'étendre au maintien de la paix dans toute la province. Elle ne désignait personne en particulier, mais les événements prochains semblent suffisamment indiquer que les contractants avaient en vue les comtes de Ferrette, dont les hommes d'armes ou les gens de guerre continuaient de laire des ravages en Alsace, en même temps que ces hauts barons méditaient des projets plus directs contre l'évêque de Bâle. Il est probable cependant que ce dernier eut des démêlés bien vifs avec eux dans le courant de la même année ou de l'année suivante et que, ne pouvant réussir à les terminer à l'amiable ou d'après leur intérêt, les comtes se décidèrent à employer des moyens tout autres , mais non moins violents que ceux mis en pratique contre l'évêque de Strasbourg.
Henri de Thun, dans sa jeunesse, avait été chevalier de l'ordre Teutonique , ordre qui n'avait pas la réputation d'être composé d'hommes de paix , mais bien de guerriers souvent farouches. Henri fut ensuite, pendant plus de 20
(I) L'église de Durlistorf et dépendances , au comté de Ferrette, appartenait à l'évêque de Bâle. Acte du 1 0r fév. 1 195 L'évêque prétendait aux courtines du même lieu et de Wolschwiler , actes de 1211 , 1232 et 1853, et exigeait un service personnel des hommes du bourg même de Ferrette , acte de 1233 à 34.
ans , prévôt du chapitre de Bàle et il portait la crosse et Tépée de cette église depuis l'année 424 5 (1).
L'histoire n'a pas gardé le souvenir précis des faits qui précédèrent et provoquèrent l'insulte que les comtes de Ferrette firent à cet évéque, mais bien le détail de l'injure même et de sa punition. Il est d'ailleurs évident que l'attentat qu'ils commirent n'eut pas lieu inopinément et sans de graves conflits antérieurs Divers auteurs l'attribuent à bon droit aux mœurs barbares des temps et aux désordres qui régnaient dans la contrée , sous l'administration peu honorable du roi des Romains (2). L'acte qui fait connaître cette affaire est rédigé sous forme d'un traité entre l'évèque de Baie et les comtes de Ferrette, ce n'est nullement une sentence rendue par une autorité supérieure quelconque , pas plus par le landgrave siégeant à Megenheim , comme on l'a inféré d'après les termes d'un autre acte, que par toute autre juge souverain (3). C'est un traité de paix fait entre le chapitre de Bàle, représentant moins intéressé que 1 evêque même, et le comte Frédéric, chef de sa famille entièrement compromise dans cette affaire , traité mis sous la garantie des dignitaires du chapitre et de deux chevaliers pour une partie matérielle de son exécution, et sous celle de l'église ou sous le poids d'une excommunication formidable et déjà valable contre les dissidents. Mais il nous paraît évident que pour amener les comtes de Ferrette à se soumettre à un tel traité, l'évèque et son chapitre s'étaient précédemment adressés au pape et à l'empereur , et qu'à vue des messages qu'ils en avaient obtenus, les comtes n'avaient plus trouvé aucun moyen d'échapper à une punition , sans risquer de rester excommuniés et d'être mis au ban de l'empire. S'il y avait eu un jugement rendu antérieurement à la cour de Mégenheim , l'acte que nous allons rapporter en aurait certainement fait mention. Cet acte est daté de l'an de l'incarnation du Seigneur M.CC. XXXII, veille des calendes de janvier ou 31 décembre. (4> Il est en latin et nous le traduisons textuellement :
M) Htst. manuscrites de l'Ev. de B£le par Commano, 151. (2) Ochs, T. I. 300 et 30Î , et divers auteurs.
(5) Slrobel , Gescbichle des Elsasses, T. I. 495- Cet auteur a confondu Pacte dont nous parlons avec celui du 25 janvier 1233 , dont nous ferons bientôt l'analyse.
(4) M. Trouillat, T. I. 529 , le date de 1331. A l'occasion d'un autre acte daté du XIII des calendes de janvier i 147 il dit en note , page 299 ,
« Sur ce que le noble homme , Frédéric , comte de » Ferrette , a osé faire prisonnier, près du couvent et du » château d'Altkirch, le révérend père et seigneur Henri, » évêque de Bâle, et sa suite tant ecclésiastique que laïque, » et qu'il leur a enlevé les biens qu'ils avaient avec eux » et leur a fait des injures atroces , il a juré, avec trois » chevaliers qui lui ont été adjoints , de restituer tout ce » qu'il pourra retrouver desdits biens , soit à Altkirch , » Ferrette ou à tout autre endroit de ses possessions , soit » en les rachetant , soit en les reprenant même de force , » pourvu toutefois que ces objets soient encore en bon état, » comme lorsqu'ils ont été enlevés.
» Quant aux objets qu'il ne pourrait retrouver, en quels » lieux qu'ils puissent être , il en paiera la valeur, d'après » l'estimation qu'en feront le prévôt Diethclm , le doyen » Conrad, le chantre Hugues, le cellerier Ulric, tous » trois chanoines de l'église de Bâle , Bourcard le vidame » (4) et Conon de Telsperg , tous deux chevaliers, dans » un délai fixé par eux et pour laquelle valeur il fournira » les cautions qu'ils indiqueront. En outre, ledit comte » restituera tout ce que Pévéque aura pu perdre, depuis le » moment de sa captivité jusqu'à son retour à Bâle , et » ce qu'il n'aura plus en nature , il le paiera d'après l'es-
que cette date correspond au 20 décembre 1146 , suivant .notre manière actuelle de compter. A la page 520 , il date un acte du 31 décembre 1232 , sur l'original duquel on lit exactement les mêmes chiffres et mois que sur celui dont nous nous occupons ; il en fait de même T. II. -page
260 , pour des actes de 1275 et 1276 Schcepflin et Hergott, qui ont
publié la charte dont il s'agit, la dâtent de 1232. — Nous avons consulté des personnes expérimentées au sujet de cet acte et de sa date et elles ont pensé avec nous qu'il faut lui conserver celle de 1232, non seulement parce que l'on a souvent varié alors sur l'époque où l'on commençait l'année , mais encore parce que l'acte du 25 janvier 1233 , fait près de Mcgenheim, avait essentiellement pour but d'exécuter promptemenl le précédent , dont le délai fatal expirait à la S'-4can Baptiste de l'année suivante, et qu'en attendant, une sentence d'excommunication pesait sur les comtes de Ferrette jusqu'à parfaite exécution.
Nous ne faisons point ces observations pour critiquer l'opinion émise par M. Trouillat, mais dans le but d'éclairer un passage important de l'histoire des comtes de Ferrette et des évêques de Bâle.
(1) Le vidame était chargé de l'administration des affaires temporelles de la maison de Pévéque.
Les nobles de Telsperg figurent alors tantôt parmi les ministériels des comtes de Ferrette , après avoir été ceux des Sogren , tantôt parmi les officiers de l'évéque.
» tiraation qui en sera faite par les six préposés qu'on vient » de nommer.
» Toutefois, en expiation et en satisfaction d'un aussi » grand crime , le comte , ses fils et ses ministériels ou » officiers subiront la peine communément appelée Harnes- » car qui les condamne , chacun selon son rang , sa nais- » sance et les usages en pareil cas , depuis la porte dite » Spalon (la porte de St. -Paul) jusqu'aux portes de la » basilique de la bienheureuse Marie , en suivant la prin- » cipale rue (de Bâle). Arrivés là , ils devront se proster- » ner et, après avoir fait leurs prières, ils se rendront près » de l'évêque, dans quel endroit de la ville qu'il lui plaira » de se trouver ; ils se mettront à ses genoux par trois fois » et lui demanderont humblement pardon de leur attentat ; » après qu'il leur aura permis de se relever , le comte dé- » chargera l'évêque des serments qu'il lui a fait faire , lui » rendra les otages qu'il avait exigés et lui remettra les » actes qu'il lui avait fait faire (durant sa captivité) , et » jurera qu'il ne rentrera pas dans son comté sans la per- » mission de l'évêque ou de ses successeurs.
» Le comte donnera ensuite les courtines de Wolschwiler » et de Durlisdorf , avec le consentement de ses enfants , » à la bienheureuse Marie , avec tous leurs droits , c'est- » à-dire , les hommes et toutes les dépendances , et après » les avoir reçus à titre de fief de l'évêque , il sera admis » au baiser de paix. Cependant, si l'on peut prouver par » des documents ou par des témoins irrécusables , que les » dites courtines appartenaient déjà antérieurement à l'é- » glisede Bâle, le comte sera tenu d'en donner d'autres » de même valeur à la bienheureuse Marie, et il les rece- » vra de même en fief de l'évêque ; il promettra aussi , » sur les saintes reliques placées devant lui , qu'à dâter de m la fête de St. -Jean-Baptiste prochaine en un an, il obtien- » dra de son fils Louis , pour lors en dissentiment avec » lui , son consentement à l'abandon de ces courtines ou m de leur équivalent ; que s'il ne le faisait point par ad- » monition et même par citation , il serait excommunié , » sa terre , ses châteaux , les églises dont il possédait le » patronage , seraient frappés d'interdit , sa femme , ses » vassaux et ses colons seraient privés de la participation » au service divin et, en quel lieu qu'il se rendit et qu'il » séjournât, et aussi longtemps qu'il y serait, ce lieu
m serait aussitôt sous le poids de l'interdiction, et ce, jus-
» qu'à ce que le comte eût amené son fils Louis à donner
» son consentement.
» Ce serment prêté , le seigneur évcquc et le chapitre
» de Bâle lui remettront des lettres munies de leurs sceaux,
» et par lesquelles ils prieront le souverain Pontife de
» bien vouloir admettre le comte et ses complices au béné-
» fice de l'absolution. (1) A cet effet, le prévôt et le doyen
» déjà cités , fixeront une certaine somme que le comte
» devra payer.
» Quant à tout le peuple , hommes et femmes d'Altkirch ,
» qui ont pris part à ce crime énorme , ils viendront à Bâle,
» avec la procession (des autres pénitents), et arrivés de-
» vant la porte de la ville, ils se dépouilleront de leurs
» habits ordinaires, pour en revêtir d'autres en laine,
» selon l'usage des pénitents , et tous ensemble , ils tra-
» verseront processionnel lement la ville , jusqu'au portail
» de l'église de la bienheureuse Marie, et là, ils se pros-
» terneront à terre ; les hommes seront tonsurés à la ma-
)> nière des pénitents et donneront une offrande en argent
» qui leur sera imposée par le prévôt et le doyen, ou que
« ceux-ci feront fixer, s'ils ne peuvent y assister tous deux.
» Si, par des motifs légitimes , quelqu'un ne peut venir
» alors et qu'il reste' à la maison ou ailleurs, il sera tenu
» de se rendre à Bàlc la semaine suivante , pour subir
m sa peine.
» La comtesse et les dames de sa cour que nous avons
» exemptées de cette procession, (2) pour racheter la peine
» qu'on leur épargne pour satisfaire au crime commis ,
» et pour mériter une plus entière rémission de leurs pé-
» chés , enverront, quand la procession se rendra à Bâle ,
» de larges offrandes pour la fabrique de l'église , par des
» délégués spécialement députés à cet effet.
« Cette forme de composition et de traité de paix ainsi
» approuvée de part et d'autre, rédigée et écrite par le
» chapitre de Bàle , a été confirmée par l'apposition de leurs
(1) Ces termes indiquent suffisamment que l'excommunication avait été prononcée, soit de fait à raison même de la nature du crime , soit par quelque décision de la cour de Rome.
(2) Les termes sont : « Comi tissa et domicellae sus familiarcs , quos abbâc processione exemptas esse decrevimus. » Ces mots révèlent à eux seuls que cette sentence était bien réellement émanée de Pévèque ou du chapitre de Bâle et nullement d'une cour séculière.
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» sceaux , afin que, si sur l'un ou l'autre des articles il s'é- » levait des doutes , on put recourir à cet écrit. Datée de » Tan de l'incarnation du Seigneur M.CC.XXXII , veille » des calendes de janvier. »
Ce dernier paragraphe de l'acte vient encore corroborer notre opinion sur son origine ; aussi Hergott , en rapportant ce document, l'intitule Sentence au sujet des désordres entre Frédéric*, comte de Ferrette et l'église de Bàle , sur des injures et des dommages près d'Altkirch , à l'évéque Henri , à ses clercs et laïques. Lorsqu'ensuite cet auteur explique les planches qui représentent les sceaux des comtes de. Ferrette , il dit qu'il a copié celui du comte Frédéric H dans les archi ves épiscopales de Bàle , au bas d'un acte daté de la veille des calendes de janvier 4232. (4)
Ces indications d'Hergott font voir que , de son temps , l'acte original existait encore et il le fait suivre du paragraphe suivant, qui paraît avoir été également inscrit sur ce document et que nous traduisons textuellement :
« Tout le peuple d'Altkirch, hommes et femmes, se » rendit processionnel lement à Bàle et déposa sur l'autel de » la bienheureuse Marie , ses présents pour la réparation » de la fabrique de l'église. »
Cet acte est un de ces curieux monuments des mœurs et des lois du moyen âge. Il révèle que les comtes de Ferrette étant en désaccord avec Févêque de Bàle , principalement pour la possession de deux villages près de Ferrette, profitèrent d'un voyage que Henri de Thun fit imprudemment en Alsace et de son passage sous les murs de leur château d'Altkirch, où la cour de Ferrette se tenait fréquemment, pour arrêter l'évéque et toute sa suite , se composant d'ecclésiastiques et de laïques , et selon l'usage , emmenant avec lui une certaine quantité de bagages. Pendant qu'on le conduisait au château , le peuple d'Altkirck , attiré par cette scène et voyant sans doute les gens du comte piller les effets de l'évéque , ne restèrent pas inactifs ou simples spectateurs.
Henri de Thun fut alors forcé de donner des actes de désistement de ses prétentions sur les domaines et les droits
Cl) Hergott, gcnéalog. diplomat- Habsburg , T. II, page 341. T. I. p. 368. T. II , N° CCXCIV. Le scel que cet auteur donne dans ses planches est du reste le même que celui que nous avons copie sur un autre acte original.
en litige et de fournir des cautions. La tradition rapporte qu'il fut ensuite enfermé dans le donjon du château et qu'il y resta jusqu'à ce que la rumeur publique et les plaintes du clergé, adressées à l'empereur et à la cour de Rome , obligèrent le comte à relâcher son prisonnier , mais non sans lui faire jurer qu'il ne tirerait point vengeance de cet attentat , car ce sont là les serments dont l'évêquc demanda d'être relevé par le comte au jour du jugement.
Ces choses ont du se passer dans le courant de l'année 4232, car on a vu auc le 5 octobre de l'année précédente, l'évôquc éprouvait déjà des craintes et faisait alliance avec Berthold de Teck , et quoi que ce soit le seul acte qu'on ait conservé de cet évêque de 4234 au dernier décembre 4232, nous croyons que sa captivité ne fut pas de longue durée. Cependant il est à remarquer que les comtes de Ferrettc se regardaient comme indépendants , que dans la position embarrassée où se trouvait l'empereur Frédéric II, ce prince ne pouvait guère que citer les comtes devant une dicte de l'empire où ils pouvaient être traités avec indulgence par les grands de cette époque, si fréquemment en lutte avec le clergé et néanmoins toujours forcés de plier sous le poids des excommunications , ou bien , si les comtes refusaient de comparaître devant cette cour de pairs , on pouvait tout au plus les mettre au ban de l'empire sans avoir les moyens de faire respecter la sentence. Aussi ne voit-on pas figurer l'intervention de l'empereur dans toute cette affaire.
Restait à recourir à la puissance du souverain Pontife qui , nonobstant ses embarras personnels , venait d'être chassé de Rome pur une faction soutenue secrètement par l'empereur, mais qui ne perdait jamais l'occasion de maîtriser les hauts barons de l'empire.
Le crime commis par les Ferrette semblait en effet ressortir plutôt de la juridiction religieuse que d'un autre tribunal qui n'existait pas encore, et qui eut été impuissant à faire exécuter ses jugements. Le clergé de Bàle résolut donc d'y recourir , mais comme des intérêts purement temporels étaient mêlés à la question et qu'en excommuniant simplement les comtes de Ferrette, on ne récupérerait pas les biens enlevés à Altkirch, soit en meubles, soit en terres, par suite des actes extorqués à l'évêque et que celui-ci avait de plus juré de ne point se venger, il était de toute
nécessité de traiter avec les comtes mêmes et de les amener à entrer en arrangement.
Quoique, à cette époque, on eut déjà beaucoup abusé de rexcommunication , on ne trouva pas de moyen plus sùr d'arriver au but qu'on se proposait. En privant toute la famille de Ferrette, tous ses vassaux, de toute participation aux sacrements de l'église, en les retranchant de son sein, en mettant en interdit leurs terres et celles de toute personne qui recevrait un de ces excommuniés ou qui communiquerait avec eux , c'était mettre les Ferrelte au ban de la société même ; ces comtes et tous leurs hommes devenaient des proscrits. Le comte Frédéric était alors âgé ; sa femme, la comtesse Helwige, était sœur de deux prélats de grand renom , mère d'un chanoine de l'église de Bâle qui, peutêtre même , se trouvait à Althirch à la suite de l'évêquc , et sans doute l'influence de cette dame sur son époux , fut grande puisqu'on l'exempta, toute fois en payant, de l'affront de la pénitence publique.
Les difficultés se compliquaient ensuite par la résistance qu'apportait un des membres de la famille de Ferrette , le violent comte Louis qui, après avoir pris part à l'expédition d'Altkirch, avec d'autant plus de motifs qu'il avait à se venger de la sentence rendue par Henri de Thoune dans ses démêlés avec Lucelle , n'entendait point se soumettre à aucune réparation. Il fallait donc vaincre son obstination, et dans la crainte que son père, le comte Frédéric, et toute sa famille n'y missent pas suffisamment de bonne volonté, ou pour réveiller même dans le cœur du farouche Louis quelque sentiment favorable à sa famille, on menaça celle-ci de l'excommunier et de mettre toutes ses terres en interdit, jusqu'à ce qu'elle eût forcé Louis à approuver l'abandon des deux villages ou de leur équivalent , point capital de l'affaire, car il est remarquable qu'on n'insista pas pour faire subir, à*e baron, la pénitence publique qu'on imposait à tous ceux qui avaient pris part à l'attentat d'Altkirch, parce que sans doute on prévoyait qu'il ne s'y soumettrait jamais.
Il faut que la situation des comtes de Ferrette ait été bien tendue , bien étroite pour que Frédéric et son fils Ulric, l'ancien landvogt d'Alsace se soumissent à de telles conditions. II est vrai que le nom de ce dernier ne figure point directement dans l'acte du 31 décembre , mais on le verra bientôt s'occuper personnellement de son exécution.
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La peine du harnescar, à laquelle se soumirent les comtes de Ferrettc, était la punition qu'on infligeait à la haute noblesse. On la voit appliquée tantôt par les empereurs , pour violation de la paix publique, tantôt par l'autorité religieuse, en répression d'attentats commis sur des personnes ecclésiastiques. Cette peine, destinée à la haute noblesse, atteignait toujours les officiers et les vassaux de celle-ci. Elle consistait en général dans l'obligation de parcourir processionnel lement une certaine distance, en portant sur les épaules un chien , s'il s'agissait d'un haut baron , une selle de cheval , si c'était un simple chevalier , un gros missel, pour un ecclésiastique et une pièce de charrue pour les simples vassaux. On comprend que, dans des tems où il n'y avait point de lois écrites ni suivies régulièrement, les juges ou les coupables eux-mêmes , quand ils étaient puissants comme les comtes dcFerrette, modifiaient diversement la coutume générale préindiquée (I).
Selon diverses indications, ce jugement fut exécuté dès le lendemain et, quoi qu'on fût en hiver, il dût y avoir grande affluence à Bâle pour une telle cérémonie. C'était le triomphe de la puissance ecclésiastique sur la haute noblesse ; l'évéque de Bâle traitait ses puissants adversaires comme le souverain Pontife en agissait à l'égard des empereurs mêmes , et chose remarquable , on retrouve dans la sentence du 31 décembre , de singuliers rapprochements avec les actes de soumission que l'empereur Frédéric II avait faits peu auparavant au pape Grégoire IX. Sans nul doute , un très-grand nombre de vassaux nobles des comtes de Ferrette furent compris dans ce jugement et durent assister à la pénitence publique avec les habitants d'Altkirh , mais l'absence du comte Louis , la sentence d'excommunication
(I) Ducange, au mot harminiscar, se trouve embarrassé pour indiquer l'élymologie et l'origine même de cette peine , qu'il dit déjà mentionnée dans un capitulaire de Louis III , dans la seconde moitié du neuvième siècle. On l'employa au milieu du siècle suivant, sous le règne d'Otton le grand. Trithème, chron. birs. p. 429, année 1135, cite un jugement rendu par Frédéric I et les grands de son empire contre de hauts barons qui avaient violé la paix publique et qui durent porter des chiens. Après la pénitence , l'archevêque de Worms où se tenait l'assemblée, durant les fêtes de Noël, leva la sentence d'excommunication portée contre ces perturbateurs. Ducange cite deux applicaUons de cette peine en 1246 et 1296. Le conservateur suisse, T. IV, a publié un article sur l'acte de 1232. 11 a été en partie reproduit dans l'album de la Suisse pittoresque, année 1838, p. 73.
comminatoire qui posait, à son sujet, sur son père et toute sa maison , durent soulever de graves débats dans l'intérieur de leur famille.
La maison des comtes de Ferrette se composait alors de Frédéric II et de sa femme Helvige. Leurs enfants étaient : Ulric, l'ancien landvogt d'Alsace, qui devait avoir plus de 38 ans et était probablement marié , mais sans enfants en état de prendre part à l'attentat d'Altkirch; Louis, qui devait aussi être marié, car il est peu probable qu'il eut pu contracter un mariage plus tard, on ne lui connaît point d'enfants ; Berthold, chanoine des églises de Baie et de Grand-Val, plus tard évéque de Bâle; Albert, avoué de l'abbaye de Massevaux , peu connu dans les actes ; Adélaïde , épouse du comte de Montbéliard et qui ne devait pas être à Altkirch. — On verra ensuite, par un acte subséquent, qu'il y avait encore au moins une sœur d'Adélaïde et qu'elle était mariée. Les annales de Colmar, en rappelant l'assassinat du comte Frédéric par son fils Grimel, en 1234, ajoutent que les sœurs du parricide furent conduites à Bâle , et furent ensuite admises dans l'ordre des sœurs de Colmar. Cette indication, tout en renfermant des erreurs, fait penser qu'une des filles de Frédéric a pu se faire religieuse à Colmar, mais il y en eut au moins deux de mariées , comme on le verra plus loin.
Selon toute apparence, le comte reçut de I'évêquc la permission de rentrer dans ses domaines après la pénitence, et il n'y avait vraisemblablement alors à Ferrette , que le père , la mère et les deux fils ainés , Ulric et Louis. Pressé de se soustraire à la menace d'excommunication, le comte Frédéric dut aussitôt chercher à amener Louis à mettre une prompte fin à cette sentence comminatoire , en donnant son approbation à la cession de Wolschwiler et de Dûrslisdorf. Le comte Ulric avait le même intérêt que son père , étant menacé comme lui , et alors il est facile de comprendre qu'il dut y avoir de graves démêlés entre ces hommes violents , qu'il a pu s'engager une lutte criminelle, probablement pendant la nuit, ou lorsque les lumières furent éteintes. Dans ce combat entre les fils et le père, Frédéric fut étranglé et poignardé, et quand on vint éclairer cette scène d'horreur, toutes les voix s'élevèrent contre Louis le colère ; sa conduite présente et son caractère emporté , ne pouvaient manquer de faire approuver l'accusation que son
frère ou autres portèrent alors contre lui, et le nom de parricide s'ajouta dès lors à celui de Louis Grimel.
On a écrit diversement sur ce sujet. Les annales de Colmar rédigées à la fin du 43 e siècle par un moine Bàlois, dans le couvent des dominicains de Colmar, disent simplement, sous la date de 1234 : Frédéric, comte de Ferrette , a été tué par son fils dit Grimmel. (4) Mais cette date est erronnée , car le crime a été commis durant les premiers jours de janvier 1233, comme l'atteste un acte du 25 dudit mois , que nous citerons bientôt. Il est donc inutile de relever les erreurs commises par ceux qui ont raconté cette scène dans le château de Hohennach, et qui accusent Louis Grimel d'avoir enfermé son père pendant un grand nombre d'années. (2) Nous ne citerons pas tous les auteurs modernes qui ont rapporté diversement ce fait, accusant en général le comte Louis Grimel mais aussi parfois son frère Ulric, Mais nous rapporterons textuellement la traduction de la confession de mort du comte Ulric , acte original encore muni de son sceau, et que nous avons trouvé et acheté avec quelques autres chartes provenant de l'abbaye de Lucelie. A la dissolution de ce monastère, ces chartes avaient été emportées , soit par un des religieux , frère de celui qui nous les a vendues , ou peut-être détournées alors comme tant d'autres documents précieux. Cet acte est ainsi rédigé.
(3) « En présence de Dieu et de Marie sa mère , Nous » Ulric, comte de Ferrette, faisons connaître que le meur- » trier de notre père Frédéric, n'est point notre frère Louis
(1) La chronique des dominicains dé Colmar a été publiée de nouveau et traduite du latin en français par MM. Gérard et Liblin en 1854.
(3) C'est l'opinion de Trilhème, dans la chronique d'Hirsauge, année 1 234 , p. 561 . Mais il ne dit pas en quel lieu le comte Frédéric fut détenu pendant de longues années , «t il ne nomme pas le parricide. Il dit seulement que Dieu punit te coupable en le livrant à ses ennemis et fit passer le comté de Ferrette dans des mains étrangères.
Episode de l'histoire d'Alsace au XIII e siècle , publiée par le Courrier du Haut-Rhin, 1844 et 1845, N° OS , 3 Août 1845. Hohennch. — Le parricide. L'auteur dâle ce crime de l'année 1254, époque non seulement contredite par les actes , mais encore par Tige même du comte Frédéric qui succéda à son père en 1 188 et qui dut lui-même donner le jour à Ulric avant 1194, puisque Ulric devait avoir aumoins 18 ans en 1913 lorsque l'Empereur lui donna ta charge de Landvogt d'Alsace.
(à) La formule religieuse de cet acte est commune à plusieurs documents de celle époque et même à des actes des comtes de Ferrette : actes de 1915 et 1930. Trou il ta t T. I, 407 et 519. Un acte de Louis comte de
» que nous avons accusé injustement, et exclu de sa suc- » cession à cause de la malédiction paternelle, mais nous » Ulric. Que Dieu nous absolve de ce parricide, et aussi » de la mort de Rodolphe , comte de Sogren ; c'est pour- » quoi, parvenu à la fin de nos jours, nous déclarons tous » nos péchés à R. Bénedict qui écrit ma confession pour » qu'elle soit un monument de mon crime et de ma vraie » pénitence. En témoignage de ces choses, la présente » charte est munie de notre seel. Donné l'an du Seigneur » M.CC.LXXV, la veille des calendes de février. »
La mort du comte Ulric se trouve toujours fixée au i er février de cette même année J27î>.
Ainsi dans ses vieux jours, au moment de mourir, lorsque la maladie et la vieillesse accablaient son corps , lorsque l'approche de la mort effrayait son âme , lorsqu'un moine, probablement de Lucclle , l'exhortait à ce terrible passage à l'éternité, le comte Ulric avouait, à la fois, deux crimes dont l'un était peu connu et l'autre avait contribué a la ruine de son frère.
On se demande ensuite comment il a pu se faire que le comte Louis eût accepté l'odieuso accusation d'un parricide qu'il n'avait pas commis ? Mais nous ne pouvons donner d'autre explication à ce fait, que celle d'une lutte nocturne entre les deux frères et leur père, arrivée évidemment à la suite de la pénitence de Baie, lutte affreuse, dans laquelle ces deux frères ont sans doute, en même temps, porlé une main parricide sur leur père , soit volontairement , soit dans le combat fratricide qu'ils durent se livrer et dans lequel leur père devint victime de leur aveugle fureur. Ce qui prouve que le comte Louis se croyait le seul coupable, c'est qu'à partir de ce jour, ce farouche baron ne prit plus part qu'à des actes expiatoires.
Ne pouvant plus rester à Ferrettc, au milieu de sa famile, il se retira au château de Porrentruy où, dès le 16 janvier, c'est-à-dire peu de jours après la catastrophe , et tout excommunié qu'il était , il donna au couvent de Bellclay une maison au château de Porrentruy , libre de toute censé et de tout service, et en affranchissant ceux qui l'habiteraient ,
Frobourg de l'année 1263, V des calendes de Sept, commence ainsi Innomine Sanctc et individus trinitatis, Palris et Filii et Spiritus Sancti, SancUe dei genitricis Maria? , Sancti Johannis Baplist», etc. — HislorischeZeilung, 6 juin 1854.
moines ou autres , de toute exaction , à la condition qu'ils bâtiraient une chapelle dans ledit château. Les témoins de cette libéralité furent l'avoué même de Porrentruy , Hcrmann de Miécourt , Henri de Fregiécourt, Pierre de Boncourt , tous portant le titre de Dominus, qu'on ne donnait qu'aux chevaliers et Richard, un de ses officiers audit lieu, avec un des bourgeois, appelé Kencclin. L'acte fut muni de son scel et daté de Porrentruy, l'an de l'incarnation du Seigneur 1233, le 17 des calendes de février, (10 janvier). (1)
Neuf jours après, le comte Ulric déclara que lorsque le comte Albert de Habsbourg, landgrave d'Alsace, son cousin, présidait une cour de justice à Mégenheim, sa mère, Helvige comtesse de Fcrreltc et Berthold son frère, chanoine de l'église de Baie , avaient consenti à la donation que lui et son père d'heureuse mémoire, Frédéric comte de Ferrette, avaient faite a l'église de Bàle, des courtines de Durlisdorf et de Wolschwiler, avec son propre assentiment, comme leur avoué et tuteur, et les avaient transmises à ladite église , entre les mains de Henri prévôt de Lutenbach , de Henri prévôt de St-Ursannc , de Simon de Mégenheim , de Crafton de Lutenbach , chanoine de Bàle, et de Henri, grand maître de cuisine et officier de ladite église. Ensuite , ledit comte Ulric et son frère Berthold , et avec eux leurs ministériels, (vassaux nobles), Conrad d'Eptingen, Hugo d'ilzack, Henri de Ferrette et Wezelo de Flachsland, ont promis par serment, qu'ils engageraient Louis, actuellement proscrit , lorsqu'il se serait purgé de l'infamie dont il était accusé et qu'il serait réconcilié , Albert, ses frères et toutes ses sœurs, à consentir à ladite donation par des actes scellés du sceau de Louis et de ses sœurs ou des sceaux de leurs époux, et qui seraient transmis à l'église de Bâle.
Mais dans le cas où , jusqu'à la fête de la purification
(1) TiouillatT. I 52U. — Le sceau du comte Louis de Ferrelle est tellement semblable à celui de son frère Ulric qu'on ne peut les distinguer qu'à la legeude. Tous les deux représentent uu chevalier vélu d'une tunique et la tète couverte d'un casque. Il lient répéc haute de la main droite et il appuie un bouclier aux armes de Ferrelle contre sa poilrinc. Le cheval n'est couvert que d'une petite housse. La légende porte S. Ludovici comitis Ferretarum. Le contre- scel est semblable à celui du comte Frédéric : l'écu de Ferrette chargé de deux bars adosses avec la légende Sigillura Veritalis.
prochaine (2 février suivant) , il ne remplirait pas son serment, lui, Ulric et son frère Berlhold et leurs ministériels, (précités) avec eux, se constitueraient en otages à Mulhouse, jusqu'à ce qu'ils aient exécuté ces engagements ou payé cent marcs d'argent à l'église de Bàle.
De plus , il comprenait dans le germent ci-dessus, l'exécution complète du traité de paix conclu entre son révérend père Henri évôque de Bàle , et son père alors comte de Ferrette, prenant humblement sur lui la charge qui avait été imposée à son père. En témoignage de ces choses, la présente charte fut munie du sceau du comte Albert , de ceux d'Ulric, de sa mère et de son frère Bcrthold, et faite àMégenheim, l'an du seigneur 1233, indiclion septième, octave des calendes de février (25 janvier) en présence de Hermann le jeune, comte de Frobourg et des hommes libres, Conrad de Rôthlein , Ulric de Riusecca, Richard de Glicrs , et des ministériels Werner de Lobegaze , Henri de Slierbach, Otton de Ilzack , Conrad de Juncholz , Liupclin de Isenheim, Gottfrid Scheccho et de plusieurs autres (1).
Ce document nous prouve encore une fois de plus qu'il n'y avait pas eu de sentence impériale prononcée contre les comtes de Ferrette, mais seulement le traité du 31 décembre entre le comte Frédéric, chef de la famille et le chapitre de Bàle, mais que celui-ci, non content de l'humiliation imposée à la maison de Ferrette et de la catastrophe qui venait de la frapper, pressait l'exécution de ce traité par tous les moyens à sa disposition, et était parvenu, évidemment par la menace d'excommunication et des autres clauses du traité, à amener tous les membres de la famille de Ferrette devant l'assemblée de Mégenhcim tenue par leur cousin le Landgrave, pour leur faire corroborer ce traité dont le chapitre pouvait craindre l'inexécution après la mort du comte Frédéric. .
Les termes du préambule de cet acte ont fait croire qu'il avait été précédé d'un jugement antérieur de la cour de Mégenhcim (2), mais l'ensemble de ce document repousse complètement cette opinion.
(1) Trouillal T. I. 537. Celte charte figure également dans d'autres publications.
(2; Megeuheim était le lieu où le landgrave de la Haute Alsace tenait sa cour de justice, eu plein air, in publiça slrata dit un acte de 1205 , rapporté par Hergotl T. II, 392.
On voit que le chapitre de Bàle prenait toujours l'initiative et que l'évéquc restait dans l'ombre, craignant sans doute de se retrouver en présence des comtes de Ferrette ; mais, comme il y avait encore bien des affaires litigieuses à régler, on les verra bientôt se rapprocher, sous la médiation du vieil abbé Bcrthold de Lucelle et d'autres prélats.
L'arrangement fait à Mégenheim avait non seulement pour but d'assurer à l'évéque la ratification de la cession des deux courtines, causes de tant de catastrophes, par tous les membres de la maison de Ferrette , mais elle ne laissait pas que d'ouvrir une voie à celle-ci pour sortir de l'impasse où la mettait la résistance du comte Louis. Dans l'acte du 31 décembre, toute la famille devait être excommuniée de fait, si le comte Frédéric ne forçait pas son fils, dans un délai de six mois, à donner son assentiment à cette même cession , et à Mégenheim , après l'assassinat du comte, le chapitre de Bàle consentait à accepter des otages et même, au pis aller, une somme de 100 marcs d'argent, qui pouvait couvrir tous les risques que courrait l'église de Bàle en cas de persistance du comte Louis dans sa rébellion. Sans doute cette transaction devait , par le fait même , relever la maison de Ferrette de la sentence comminatoire du 31 décembre, mais Louis restait lui-même excommunié, et par le fait de l'arrestation de l'évêquc à Allkirch et par tous les actes qui en avaient été la suite.
Malgré la position terrible dans laquelle se trouvaient les comtes Louis et Ulric, quelques fussent les circonstances de l'assassinat de leur père, il faut cependant qu'il y ait eu un rapprochement quelconque entre eux pour que, dès la même année ou l'année suivante, ils aient pu consentir à se trouver ensemble à Delémont , pour traiter de leurs affaires d'intérêt , avec ce même évéque , objet de leur haine et cause indirecte de l'horrible forfait commis par l'un d'eux et peut-être par tous les deux. Mais comme on l'a dit, leur oncle vénérable, Berthold abbé de Lucelle ou portant encore ce titre quoiqu'il se fut démis de l'administration de ce monastère, intervint entre eux de concert avec le prévôt de Grandval , où son neveu Berthold de Ferrcttc possédait aussi un canonicat, et plusieurs seigneurs indépendants ou vassaux des deux partis intéressés. Une journée fut fixée à Delémont, appelée seulement villa, mais qui pouvait être déjà un bourg, comme on a vu Altkirch, désigné de la
sorte dans le môme acte qui le nomme ville et cite. On fit alors un accord entre ces hommes si divisés d'intérêts, Henri, évéque de Bàle, d'une part, et Ulric et Louis, comtes de Ferrette, d'autre part, au sujet de leurs droits et usages dans des courtines où ils avaient des prétentions communes. Il fut convenu que tout homme des églises de Bi\le, de St.- Germain (de Grandval) ou de St.-Ursanne qui habiterait avec sa femme et sa famille dans la ville intermédiaire de Porrentruy (4), ne devait aucun service à l'évéque ; mais tous les autres appartenant de l'église de Baie ou de St.-Ursanne, en quels lieux de l'Ajoie qu'ils résidassent, devaient servir l'évéque et leurs propres avoués. Les hommes faisant leur résidence dans le faubourg de Ferrette, étaient tenus à servir l'évéque et les comtes. Il en était de même des hommes dépendants de la courtine de Rôdersdorf. Quant aux hommes revêtus de quelque charge ou office dans le pays d'Àlsgau ou Ajoie, ils devaient donner un repas à l'évéque, quand, deux fois par an, il se rendrait près de l'archevêque de Besançon et qu'il en reviendrait (2).
S'il advenait que l'empereur ou le roi (des Romains) arrivât à Bàle et que, selon l'usage, l'évéque lui donnât une somme de 4 écus, appelée le don du roi, il aurait le droit de la récupérer dans les terres prédésignées, ainsi que dans le Salsgau , (vallée de Dclémont) et dans la courtine de Rôdersdorf. Dans ces mêmes lieux l'évéque avait Je droit d'établir des maires , selon les formes prescrites et à condition que ces maires fussent de l'avouerie même et non pas des étrangers. A ces maires appartenait de rendre la justice, à l'exclusion absolue des celleriers de l'évéque ou des receveurs des comtes. S'il arrivait des cas où ces maires ne pussent rendre la justice (par défaut de compétence) le premier prévenu , soit l'évéque, soit le comte, devait prononcer la sentence et les émoluments de justice devenaient partageables entr'eux par portions égales.
Si l'évéque ou le comte se rendait personnellement dans ces contrées , le maire du lieu devait lever chez les hommes
(1) Nous verrons à l'article de celte ville ce que c'était que le heu alors appelé Mitalbu , soit les habitations situées entre le Bourg et la Ville Haute , qui devait commencer vers l'hôtel de ville actuel.
(2) 1/evèque de Bàle dépendait du ressort de l'archevêque de Besançon qui était son métropolitain-
ou vassaux de l'avoucric le foin , la paille et les poules , mais ce qu'il fallait de plus pour recevoir l'arrivant s'achetait par celui-ci comme il le trouvait convenable.
Si l'évéque et le comte s'entendaient pour lever quelques impots sur leurs hommes, il fallait qu'ils en informassent le maire du lieu, et celui-ci , en leur présence, était tenu de percevoir la capitation, d'en remettre le montant à l'évéque et le reste à l'avoué. Mais si quelqu'un voulait se soustraire à cette charge, l'avoué devait le contraindre à payer. Il était de même dans ses attributions de veiller à ce que les hommes de l'avouerie ne contractassent point de mariage avec des femmes appartenant à d'autres seigneurs (\).
Toutes les amendes et produits de justice recueillis durant l'année se partageaient entre l'évéque et le comte, excepté ceux provenant du plail général qui revenaient au comte seul.
Les voleurs devaient être d'abord livrés à l'évéque, puis au comte qui les faisait juger dans le plait général. Les hommes occupant des offices dans le Salsgau (val de Delémont) étaient tenus à un service égal envers l'évéque et le comté, quant ils en étaient requis. Ceux résidant devant le château de Delémont, de quelle mairie qu'ils dépendissent, devaient assister au plait générai du lieu. Au plait général de Damphreux , on devait s'informer quels étaient les droits du comte sur les hommes de Sl-Germain en Ajoie, ceux du prévôt de Moulier-Grand-Val et ceux de l'avoué.
Cet accord fut ensuite muni des sceaux des trois contractants , en présence des deux prélats qu'on a déjà nommés et qui, là, près de Delémont, remplissaient l'office d'amiables compositeurs, avec Thuring de Hamstein, Bourcard de Liebstcin, Conrad Miïnch de Bâle, Henri de Telsberg, Wezelo de Bonfol , avoué de Porrenlruy, Wezelo de Flaxland , Hezilo de Hesingcn et plusieurs autres (2).
On a vu par l'acte de Megenheim que le comte Louis était
(1) Dans la crainte que ces hommes ne devinsent ainsi les hommes d'un autre. Aussi en pareil cas le comte de Nidau , quand on l'informait que ses hommes de la montagne de Oiessc allaient se formarier , devait courir de suite dans celle avouerie pour empêcher un tel mariage , n'eutil encore chausse qu'une de ses boites. On retrouve encore celle formule ailleurs que dans le Rôle de Diesse. i
(2) Trouillat T. I, 535, et autres recueils de chartes. On donne à celleci la date de <Ï35 à 1234.
alors proscrit et par celui de 4275, qu'il avait été privé de sa part de succession paternelle. Ces deux expressions renfermées dans des documents de son frère , à des époques si éloignées l'une de l'autre, semblent contradictoires avec le fait du rapprochement de ces deux comtes et de la participation de Louis à l'arrangement fait à Delémont avec l'évéque de Bàle. Cependant le concours de ce comte, en cette circonstance, s'explique par l'importance qu'il y avait alors pour Févéquc de faire approuver par Louis des arrangements sur lesquels celui-ci ou ses enfants auraient pu revenir plus tard.
Alors aussi l'évéque de Strasbourg suivit la même conduite pour s'assurer des droits sur d'autres domaines du comte Louis. A cette époque autre chose etnt de rendre une sentence contre un seigneur du caractère du comte Louis et de la faire exécuter.
Une chronique (4) nous dit que ce comte ayant été privé de son patrimoine, consentit à abandonner ses droits sur le château de Thann à Henri, roi des Romains, et que ce prince les céda, en 4234 , à l'évéque de Strasbourg.
Plus tard le comte Ulric abandonna également à celui ci toute sa part de droits sur ce château. L'acte, qui est de l'année 4254, dit que jusque là, ce château lui avait appartenu en toute propriété et qu'il le reprend en fief de l'église de Strasbourg. Il y a donc tout Heu de croire que la cession faite par le comte Louis avait occasionné toutes sortes de difficultés entre l'évéque et le comte Ulric, et que celui-ci, pour y mettre un terme, se décida à lui vendre tous ses droits sur ce domaine, moyennant reprendre la totalité en fief de l'cvêché, avec les châteaux de Wineck, deHohenach, les deux Egisheim, et d'autres terres provenant de l'héritage des Egisheim, causes de longues querelles et que, de la sorte, la maison de Ferrette, au lieu de posséder ces domaines directement, ne les retint plus qu'à titre de fief. Ce mode de régler les difficultés était très-fréquent à cette époque. Mais ces arrangements durent avoir lieu, comme cette date l'indique d'ailleurs, bien après le temps où le comte Louis a pu habiter Hohenach , à la suite de proscription de Ferrette et y laisser un souvenir qui a fait confondre l'ordre de date des événements.
(1) Schœpflin alsat. i 11. T. II, p. 40 cl 41. — Chrouic. Noriealcnse , npud Martene et quelques autres sources citées en partie par Schœpflin.
Il est à remarquer que les châteaux de Hohcnach et de Wineck , situés dans les Vosges, à deux lieues de distance Tune de l'autre, faisaient partie de l'héritage des comtes d'Egisheim sur lequel l'évéque de Strasbourg éleva des prétentions qui occasionnèrent la guerre avec les comtes de Ferrettc. M. de Golbery croit aussi que le roi des Romains acquit des droits sur ces châteaux par voie de confiscation des biens du comte Louis et ces divers renseignements incomplets font entrevoir qu'il se passa alors divers accords et arrangements dont le souvenir ne nous est pas parvenu par d«»s actes. Ce qui le prouve encore, c'est qu'en i271 , Thann, Hohcnach et Winech appartenaient de nouveau au comte Ulric qui les vendit alors à l'évéché de Bàle (J).
Nous allons actuellement essayer d'émettre une opinion sur ce qui dut se passer peu de temps après l'assassinat du comte de Ferrette. On a vu que Louis, accusé de ce crime, se retira d'abord au château de Porrentruy appartenant à sa famille et qu'il y fit un don aux prémontrés de Bellelay pour y fonder une chapelle.
Les comtes de Ferrette étant indépendants dans leurs domaines, y possédant tous les droits de justice, le crime de parricide commis par un membre de leur famille, ne pouvait ressortir d'une justice étrangère. Selon l'ancienne loi des allemands et un capitulaire du roi Lothaire , le jugement de ces sortes de cas appartenait à toute la parenté. Le coupable devait être privé de tout son héritage ; mais quant à la pénitence, à la peine corporelle et morale, elle devait avoir lieu selon les lois de l'église (2).
Il y a donc lieu de présumer que, dans cette circonstance, on suivit l'ancienne coutume et que toute la famille de Ferrette fut appelée à statuer sur le sort du comte Louis. Son jugement n'était certes pas encore rendu "le 28 janvier , puisque le comte Ulric donnait à entendre à Mégenhcim que son frère Louis, accusé d'un crime infâme, pouvait encore se réconcilier ou se purger de cette accusation. Il semble qu'il n'osait point le condamner encore et que cet acte fait par toute la famille laissait entrevoir des doutes sur la culpabilité même. Soit que ces doutes aient prévalu dans l'examen
(1) C'est dans le château de Hobenacb qu'on a prétendu que le comte Louis avait étranglé son père en 1254.
(2) Lex alamanorum , publiée dans la chronique d'Alsace de K*oigshoven et note de Schiltern , p. 623 à 652.
de cette affaire, lorsqu'elle fut portée devant le tribunal de famille, soit que les comtes de Ferrctle n'aient point voulu priver un de leurs membres de toute fortune, et l'abandonner avec sa femme, comme une bête fauve, sans ressources et sans moyens d'existence , il devient évident par divers actes qu'ils laissèrent a Louis certaines terres et revenus et qu'ils ne crurent pas même pouvoir le priver de tous ses droits, puisque, plus lard, on l'a vu intervenir dans les arrangements avec l'évêque de Bàle intéressants toute sa famille et les munir de son sccl avec celui de son frère Ulric.
Le traité du 31 décembre 4232 portait pour clause essentielle que le comte Frédéric forcerait son fils Louis à souscrire à la cession des deux courtines de Durlisdorf et de Wolscbwiler , sous peine d'excommunication de toute la famille et de l'interdit de tous leurs domaines ; et quoiqu'il en résultat , et lors même que le comte parviendrait à vain cre la résistence de son fils, il n'en devait pas moins envoyer à Rome des lettres de grâce, pour obtenir la levée de l'excommunication encourue, de fait , par l'attentat commis à Altkirch sur la personne de l'évêque.
La mort du comte Frédéric, arrivée si peu de jours après, ne lui laissa pas le temps d'exécuter ses promesses et toute sa famille se trouva forcément dans le cas de satisfaire aux clauses du traité du 31 décembre. De là, cet acte fait à Mégenheim , pour assurer d'une part à l'évêque de Baie le bénéfice du traité et de l'autre pour laisser aux comtes de Ferrette une issue dans le cas où ils justifieraient qu'il leur était impossible de vaincre l'opiniâtreté du comte Louis.
Mais ce nouvel arrangement n'affranchissait pas celui-ci des sentences d'excommunication qu'il avait encourues à Altkirch. Si la loi civile ou le tribunal de famille n'avait pu le condamner qu'à la perte d'une partie de son héritage, l'église n'était point satisfaite. Il lui devait compte et de l'attentat d'Altkirch et du meurtre de son père, et dans ce dernier cas en particulier , il ne pouvait trouver grâce qu'en se rendant à Rome pour se mettre à la merci du souverain Pontife (1).
(1) Trillièmc, dans la chronique d'Hirsauge, raconte fort en détail la pénitence imposée en 1203 par le Pape Innocent à des Seigneurs allemands qui avaient tué l'évêque de WurtzbourgelGrandidier, dans l'hisl. de l'église de Strasbourg, fournit plusieurs exemples des pénitences auxquelles on condamnait les parricides.
Que devint ce grand coupable, cet excommunié entre les années 4233 et 4236? on l'ignore. Serait-ce durant cet intervalle que, retiré dans la forteresse de Hohenach , il se livra a de nouveaux actes de violence et de brigandage, si communs alors ? il semble que cela est possible et que de la viennent les traditions qui en ont conservé le souvenir. Aurait-il transféré son séjour hors de l'Alsace et pris part à quelques actes de violence dans les évéchés de Lausanne et de Constance ? c'est encore là une chose possible, comme on va le voir par de nouveaux documents. >■ ' m
Il est toute fois certain que, vers le milieu de l'année 1236, pressé sans doute par les reproches de 9a conscience, par les instances de sa femme et de sa famille qui, a l'exception d'Ulric, devait s'intéresser à cet homme égaré, et qui peut-être entrevoyait un affreux mystère dans le plus grave des crimes dont il était accusé, accablé enfin par la maladie, comme on va le voir, cet homme jusque là indomptable, ce chevalier redouté, s'achemina vers Home pour aller demander l'absolution de ses fautes, mais il ne put aller jusqu'à Rome même et la maladie l'arrêta à Riéti. Là , le 48 août 4236, en présence d'un chevalier de l'ordre teutonique, de deux ecclésiastiques de Cologne . d'un clerc de Brème, et du maréchal du pape, il déclara que, sain d'esprit mais infirme de corps, il jurait entre les mains de deux frères pénitentiaires délégués à cet effet par le souverain Pontife, qu'il se soumettait à toutes les peines qu'il avait encourues, par suite des excommunications qu'il avait méritées , promettant d'obéir à tout ce que lui ordonnerait le pape.
Après ce serment fait par le comte, les deux pénitentiaires lui dirent : Nous t'absolvons par l'autorité dont nous sommes investis de la part de notre seigneur le pape.
L'un d eux , frère Gottfrid , traduisit de l'allemand en latin la promesse et l'absolution du comte allemand , et Aymon, dit Ypocras, archiviste du St.-Empire romain et juge ordinaire à ce appelé, souscrivit cet acte (4).
Deux jours après, le farouche Louis Grimmel qui avait épouvanté l'Alsace, ce chevalier qui ne respectait aucune
(l) Muralori , anliquitates Ilalicae racdii œvi T. 1 , 705.
La charge d'archiviste , Scrivarius, à la cour du pape était alors la troisième dignité du clergé romain. Dictionnaire diplomatique de Dora, de Vaines T. I 144.
autorité, était couché sur son lit de mort. Si durant sa vie agitée , son caractère violent lui avait fait commettre bien des fautes, si ces fautes étaient devenues des crimes, si sa famille , ses ennemis même lui avaient plus ou moins pardonné, il lui restait encore à réparer autant qu'il dépendait de lui les malheurs et les dommages qu'il avait causés.
Le nom de ces ecclésiastiques allemands qui figurent dans l'acte précédent semble indiquer qu'il n'était pas arrivé seul en Italie, ou bien que là on avait eu soin de l'entourer d'hommes qui connussent sa langue. La présence de tous ces divers personnages indique ensuite que le souverain pontife attachait une certaine importance au comte Louis et à sa soumission absolue aux décisions à intervenir et que l'acte d'absolution n'était que le commencement de la pénitence à laquelle on allait soumettre le baron allemand.
En effet, le 20 août môme année, Louis, comte de Ferrette, faisait son testament dans les termes suivants : Je Louis, comte de Ferrette, absous par frère Gottfrid et frère Raynald, pénitentiaires du pape, de toutes les excommunications dont je me sentais frappé , sain d'esprit mais infirme de corps, ne voulant point mourir ab intestat, je déclare faire mon testament noneupatif devant l'archiviste et les témoins appelés à cet effet (1).
Je constitue l'église de Rome pour héritière de tous les biens meubles et immeubles qui peuvent m'appartenir de droit, quelsqu'en soient les détenteurs, que ces biens soient des châteaux , des villages , des hommes et des vassaux , ou toutes autres choses , ne réservant que deux seuls villages , Hagenlhal et Durlisdorf avec toutes leurs dépendances, dans le diocèse de Bàle, et je lègue ces deux villages à ma femme.
De plus je veux et je statue que, d'après les ordres du seigneur pape et sur de justes réclamations , on répare avec mes biens tous les dommages que j'ai causes personnellement ou par mon autorité, et qu'avec le restant de ma 'ortune, il envoie des gens de guerre au secours de Ja terre sainte. C'est là mon dernier testament et je veux qu'il soit stable et perpétuel.
Cet acte, comme le précédent daté de Riéti, fut traduit
(1) Muralori, au lieu déjà cité T I, 704 et 11. Trouillat , Monuments T. II , 715 et suivantes.
d'allemand en latin par le même frère Gollfrid en présence de sept témoins, nombre exigé pour les testaments non cupatifs, et il fut souscrit par le même dignitaire Aymon, l'archiviste de la cour de Rome. Parmi les sept témoins on ne retrouve que les deux frères pénitentiaires, avec un de leurs clercs, un autre frère pénitentiaire, l'intendant des cuisines de la milice ou des chevaliers du Temple, l'intendant des cuisines du pape et un médecin.
Les ecclésiastiques allemands n'étaient plus là au moment suprême, et le comte Louis était livré entre les mains des frères inquisiteurs.
Le 16 juin de l'année suivante, le pape Grégoire IX étant à Viterbe écrivit aux évéques de Constance et de Lausanne pour les charger de mettre à exécution le testament de Louis, comte de Ferrette, de bonne mémoire, leur annonçant qu'il s'était approché du siège apostolique dans un état de maladie dont il était mort, et qu'il l'avait fait absoudre par les frères Godefroid et Raynald de toutes les excommunications qu'il avait encourues , les avisant de quelle manière le comte avait disposé de sa fortune , et les chargeant d'exécuter celles de ces dispositions testamentaires qui pourraient les concerner (I).
Cet acte rappelle presque mot à mot les deux précédents.
Il ressort de l'analyse de ces documents, que le comte Louis ne s'était point rendu à Rome pour se faire absoudre des peines qu'il avait pu encourir pour le meurtre de son père, mais seulement pour des excommunications dont la cause n'est point indiquée , soit que, pour le premier cas , il fût parvenu à se justifier auprès des délégués du pape, soit que, pour le second, il se fût encore agi d'autres actes que de celui de l'arrestation et des mauvais traitements faits à l'évêque de Bâle à Altkirch , et que ces autres actes eussent eu lieu dans les diocèses de Lausanne et de Constance , où le comte de Ferrette ne possédait point de domaines.
Le nom de l'évêque de Bâle , si intéressé dans cette affaire, n'apparait point dans ces trois actes. Bien plus, le comte , en légant tous ses biens , et réservant pour sa femme deux domaines, lui donne précisément ce village de Durlisdorf, cause de son excommunication, par suite de l'attentat d'AItkireh et de son refus de se soumettre a la
(1) Muralori, au lieu indique T. I, 705.
pénitence publique. Cependant à cet égard, on pourrait faire une distinction et remarquer que, dans les actes des ' comtes de Fcrrettc avec l'évéque de Baie, il est toujours question de la courtine de Durlisdorf , et que dans le testament, on emploie le nom appellatif de villa de Durlisdorf, ce qui pourrait faire penser que, dans les premiers, il ne s'agissait pas de tout le village de ce nom, mais seulement d'une courtine ou espèce de métairie qui en faisait partie.
On doit ensuite remarquer que le comte Louis donnait à l'église de Rome ses châteaux , ses villages , ses hommes et ses vassaux , ce qui prouve qu'il n'avait pas été entièrement déshérité par sa famille, ou bien que, s'il possédait d'autres domaines, ils provenaient de sa femme dont le nom et la famille ne sont point connus. Car s'il s'était agi des domaines venant des comtes de Ferrelte, il aurait fallu que le comte Ulric traitât avec la cour de Rome et les eût rachetés, puisque plus tard il possédait tout l'héritage de son père.
L'omission du nom de l'évéquc de Baie dans la lettre adressée à ses deux collègues et voisins, nous fait présumer qu'il avait reçu directement une missive de la cour de Rome , mais qu'elle n'est pas parvenue jusqu'à nous. Car comment pourrait-on expliquer cette omission de l'église de Baie dans la réparation des dommages causés par le comte Louis , puisque son voyage en Italie ne parait pas avoir eu d'autre but? Du reste, l'histoire de ce comte est encore environnée de bien des mystères, et si nous l'avons racontée avec tous ses détails , c'est pareeque ceux-ci , de même que les événements qui les ont précédés , nous révèlent des pages très-curieuses des mœurs de l'époque et éclaircissenl et rectifient bien des récits erronnés écrits sur le même sujet sans avoir suffisamment étudié les documents. Après cet épisode, le plus important de l'histoire des comtes de Ferrelte, nous tâcherons d'abréger ou de résumer la multitude de documents que nous avons recueillis sur cette famille.