‹ Histoire des comtes de Flandre (volume 2)Chapitre 10 sur 12 · LOUIS DE NEVERS · texte numérisé non relu

LOUIS DE NEVERS

Entrevue du comte de Flandre et du roi d'Angleterre. — Prolongation des trêves, — Conférence d'Arras. — Guerre de Bretagne. — Héroïsme de Jeanne de Flandre, comtesse de Montfort et sœur de Louis. — Rivalité séditieuse des villes flamandes au sujet de l'industrie des draps. — Van Artevelde réprime les désordres et tue de sa main Pierre Lammens à Ardembourg. — Conjuration de van Steenbeke à Gand contre van Artevelde. — Émeute. — Bannissement des conjurés. — Van .Artevelde divise la Flandre en trois gouvernements. — Soulèvement des tisserands contre les foulons. — Massacre des foulons. — La ville de Tenremonde protégée contre les Gantois par le comte Louis. — L'influence de van Artevelde diminue. — Le tribun se rapproche de plus en plus de l'Angleterre. — Tentative pour déposséder Louis de Nevers, et fa're le prince de Galles comte de Flandre. —Mécontentement du peuple. — Conspiration contre van Artevelde. — La maison du tribun est envahie par une multitude furieuse. — Il harangue la populace. — 11 cherche à fuir dans une église et tombe frappe à mort. — Colère du roi d' .Angleterre à cette nouvelle. — Les villes lui envoient des députés pour le fléchir. — Le comte Louis, ami du duc de Brabant. — Siège de Tenremonde par les Gantois. — Le comte vend la seigneurie de Malines. — Expiration des trêves. — Continuation de la guerre entre la France et l'Angleterre. — Le roi Edouard débarque eu Normandie et ravage cette province. — Le comte de Flandre se rend à l'armée du roi de France avec son jeune fils Louis de Maie. — Le monarque anglais se replie vers le Vermandois. — Démonstrations des Flamands sur l'Artois en faveur de ce prince. — Bataille de Crécy en Ponthieu. — Louis de Nevers y est tué. — Son fils échappe avec le roi de France. — Il est armé chevalier et proclamé comte de Flandre.

Van Artevelde poursuivait avec un rare bonheur la réalisation de son système politique. Il avait obtenu pour la Flandre la liberté du commerce, l'alliance intime avec

les princes voisins et la promesse d'un notable accroissement de teriitoire, en cas de conquête. La force des événements, la volonté du peuple et ses intérêts matériels n'avaient pas permis, il est vrai, de conserver la neutralité ; mais jusquelà l'intervention des Flamands dans la guerre entre la France et l'Angleterre n'avait rien produit de fâcheux, et le tribun ne devait pas la regretter. Il en retira même des avantages assez grands en se faisant comprendre dans la trêve. Ainsi l'interdit lancé sur la Flandre fut levé ; le roi de France accorda aux Flamands un pardon général et la remise de toutes dettes et obligations. Philippe de Valois et Louis de Nevers n'abandonnaient pas l'espoir de recouvrer un jour leur autorité sur le comté; mais c'était moins par amour que par crainte et prévoyance qu'ils usaient de ménagements. Il n'est pas jusqu'au roi d'Angleterre dont le comte de Flandre ne cherchât à gagner l'amitié. Après la levée du siège de Tournai, Edouard était revenu à Gand où se trouvait toujours la reine son épouse. Louis de Nevers s'y endit de son côté, et les deux princes , dit un historien du temps, " s'entrefêtèrent l'un l'autre de grands mangers et de beaux dons (1). » Le roi essaya dans ces entrevues d'attirer le comte à son parti , lui rappelant les promesses qu'il avait faites aux vassaux de la Flandre , promesses dont leur souverain devait tirer le parti le plus réel, puis [ue tout avait été stipulé en son nom. Ni les instances d'Edouard, ni celles que van Artevelde y joignit sans doute, ne parvinrent point à émouvoir le comte dont le dévouement à la France était plus inébranlable que jamais (2).

(1) Les grandes Chton. de France, V, 405.

(•2) Mais oncfjues ne le pot le roy d'Angleterre ailraire qu'il vcnist à son serenienf, conicnt que ledit conte en eustesic .issez requis. — Ibid.

La trêve d'abord limitée à un délai assez rapproché fut prorogée d'un an. Le roi et la reine d'Angleterre allèrent s'embarquer à Bruges; Louis demeura à Gand où son titre de comte et les liens qui l'attachaient à la race antique des seigneurs du pays le faisaient encore respecter; mais toute l'affection du peuple était pour van Artevelde, et le tribun conservait l'entier gouvernement du comté sous les yeux mêmes du prince. Louis ne pouvait demeurer en Flandre dans une aussi fausse situation; il s'en alla derechef vivre à la cour du roi Philippe, et l'on disait, non sans justice, qu'il était beaucoup plus Français que Flamand (1).

Quelque temps après , des conférences furent tenues à Arras dans l'espoir de convertir la trêve en traité de paix ou d'alliance. Le pape Clément VI y avait envoyé en légation deux cardinaux , Annibal Ceccano , archevêque de Naples, et Pierre Desprez, archevêque d'Aix. Les plénipotentiaires du roi de France étaient le comte d'AIençon , le duc de Bourbon , le comte de Flandre, le comte de Blois , l'archevêque de Sens , et les évêques de Beauvais et d'Auxerre. Le roi d'Angleterre avait député le comte de Warwick, Robert d'Artois, Jean de Hainaut, Henri de Flandre avec les prélats de Lincoln et de Dnrham. Le parlement dura plus de quinze jours, et l'on y discuta beaucoup et vivement. Le roi Edouard élevait de grandes prétentions; les Français ne voulaient rien accorder , sinon le comté de Ponthieu qui jadis avait été donné en douaire à Isabelle de France, quand elle avait épousé le roi Edouard II. Enfin l'on se sépara sans avoir décidé autre chose qu'une prolongation de trêve pour deux ans. Les deux expéditions du roi

(I) Is amaljilior ac jucundior Gallis erat, fuisseque dicilur toiiis francicola. — J. Meyer, ml ann. MCCCXLI.

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d'Angleterre et la victoire de l'Écluse n'avaient en définitive produit aucun résultat, et il ne possédait même pas une seule ville de ce royaume dont il s'arrogeait les armes et se prétendait le souverain.

A cette époque, Charles de Blois et Jean de Montfort se disputaient le duché de Bretagne après la mort de Jean III, qui venait de succomber à son retour de la guerre de Flandre, où il avait accompagné Philippe de Valois. Le roi de France prit parti en faveur de Charles, et Montfort dut aller implorer les secours d'Edouard auquel il rendit hommage et qu'il reconnut en qualité de roi de France , comme van Artevelde et les Flamands l'avaient fait naguère. Jean de Montfort avait épousé Jeanne de Flandre , propre sœur du comte Louis, femme héroïque, comme on le verra bientôt, et qui semblait avoir dérobé tout le courage, toute l'énergie politique qui manquait à son frère. La lutte ne tarda pas à s'engager. Le duc de Normandie , envoyé par son père pour soutenir le comte de Blois, assiégea le comte de Montfort dans la ville de Nantes et le fit prisonnier. On devait croire la querelle terminée ; il n'en fut rien cependant, et Jeanne de Flandre , comprenant ses devoirs d'épouse , de mère et de souveraine, poursuivit la guerre avec un admirable dévouement. ^ La comtesse de Montfort avoit courage d'liomn)e et cœur de lion, dit Froissart, et étoit en la cité de Rennes quand elle entendit que son sire étoit pris en la manière que vous avez ouï. Si elle en fut dolente et courroucée, ce peut chacun et doit savoir et penser ; car elle pensa mieux que on dut mettre son seigneur à mort que en prison. Et combien qu'elle eut grand deuil au cœur, si ne fit-elle pas comme femme déconfortce, mais comme homme fier et hardi , en réconfortant vaillamment se;i amis et ses

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soudoyers ; et leur montroit un petit fils qu'elle avoit, qu'on appeloit Jean, ainsi que le père, et leur disoit : ■< Ha! sei- » gneurs, ne vous déconfortez mie , ni ébahissez pour mon- » seigneur que nous avons perdu ; ce n'ctoit qu'un seul » homme : voici mon petit enfant qui sera, si Dieu plaît, " son vengeur, et vous fera des biens assez (1). » Jeanne de Flandre , revêtue de l'armure des chevaliers et tenant son fils dans ses bras, parcourut la Bretagne ; et, à la vue de cette femme si belle et si courageuse , les peuples se soulevaient saisis d'admiration. Cependant Charles de Blois, puissamment aidé par le duc de Normandie et les Français, poursuivait la guerre avec activité. La comtesse alla s'enfermer au port d'Hennebon pour y attendre les secours que le roi d'Angleterre lui avait promis. Hennebon fut assiégé avant que ces renforts arrivassent. Une formidable armée se pressait autour de ses remparts. La ville, une fois prise, la comtesse de Montfort et son fils tombaient au pouvoir de Charles de Blois; la guerre était finie : le duché de Bretagne appartenait au vainqueur. Jeanne de Flandre le savait bien, et cette pensée l'enflamma d'une nouvelle ardeur. Tandis que les assiégeants serraient vivement la place, que leurs machines battaient les murailles ou lançaient par milliers les projectiles destructeurs, on vit la comtesse, assise sur un vigoureux coursier, chevauchant de rue en rue, appelant tout le monde à la défense. A sa voix, toutes les fenmies, nobles dames, damoiselles et autres s'empressaient de leurs mains délicates à déchausser les pavés pour les porter aux créneaux, à tirer les bombardes sur les remparts, à lancer contre les assaillants les pots remplis de chaux

(1) EdiUoii Biwhon (1840^, /, 13.S.

vive. Un jour, montée sur une tour élevée pour observer les opérations du siège, elle s'aperçut que l'ennemi, occupé à donner Tassaut à une extrémité de la ville, avait laissé son camp presque dégarni. Aussitôt elle s'arme, saute à cheval, et, suivie de trois cents hommes, sort de la ville et se précipite vers le camp. Les garçons et varlets qui le gardaient s'enfuient épouvantés; et en un instant les riches pavillons des seigneurs français sont la proie des flammes. A l'aspect de cet incendie, les assiégeants crient à la trahison, abandonnent l'assaut et courent tous à l'envi vers le camp. La comtesse avait rassemblé tout son monde autour d'elle ; il n'y avait plus moyen de rentrer en ville : attaquer une telle multitude de gens eiit été folie. Elle galope intrépidement à travers la campagne du côté d'Auray. Messire Louis d'Espagne et de nombreux chevaliers se mettent à sa poursuite. Ils atteignent et tuent quelques hommes de son escorte; mais Jeanne arrive saine et sauve au château d'Auray, où on l'accueille avec grande joie. Cependant à Hennebon l'on ne savait ce qu'était devenue la comtesse , et l'on était dans la plus vive inquiétude sur son compte. Les Français criaient aux assiégés : •• Allez, seigneurs, allez chercher votre dame : elle est perdue, et on ne la retrouvera plus (1). - Jeanne se doutait de l'inquiétude des braves habitants d'Hennebon : elle craignait que son absence et le bruit de sa mort ne compromît la défense. Elle part d'Auray vers minuit avec cinq cents compagnons bien armés, bien montés. Au soleil levant, ayant tourné le camp avec prudence et habileté , elle se fait ouvrir la porte du château, et rentre à Hennebon au son des trompettes et

(i) Wic/.,150.

des luccines, qui portent l'éveil au camp et y annoncent la nouvelle prouesse de 1 ' héroïne . Cependant les secours attendus d'Angleterre n'arrivaient pas. Messire Amaury de Clisson, qui devait les ramener, avait été retardé en mer durant soixante jours par des vents contraires. Hennebon ne pouvait plus tenir long-temps. Les habitants, les seigneurs et les hommes d'armes qui défendaient la place, exténués de fatigue, réduits à une grande misère, faiblissaient malgré les encouragements et les nobles exemples de la dame de Montfort. On parlait déjà d'accepter les propositions faites de la part des assiégeants parl'évêque Gui, de Léon, lorsque Jeanne de Flandre , qui presque tout le jour portait alors sur la mer des regards d'espérance et d'anxiété, aperçut des navires au loin. Elle courut par la ville annonçant cette heureuse nouvelle et ranimant les courages abattus. C'était, en effet, le sire de Clisson et des troupes anglaises commandées par Gautier de Mauny, ce vaillant chevalier du Hainaut que nous avons vu se signaler d'une manière si éclatante au siège de Cambrai et à la prise deThun-l'Evêque, lors de la première expédition du roi Edouard. La résistance prit à leur arrivée une nouvelle énergie , et les assiégeants renoncèrent enfin à une entreprise que la valeur et la constance de la princesse flamande rendaient impossible.

Quelque temps après, la comtesse de Montfort se rendit en Angleterre pour solliciter une intervention plus complète et plus efficace. Sa bravoure et ses aventures romanesques excitaient partout alors l'enthousiasme des chevaliers. Le roi Edouard lui fit un brillant accueil, et lui promit de l'aider de tout son pouvoir. En effet, il envoya bientôt Robert d'Artois en Bretagne avec une flotte de quarante-six vaisseaux sur laquelle élait Jeanne de Flandre. Philippe tle

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Valois , de son côté , avait armé trente-deux gros navires castillans avec lesquels Louis d'Espagne, l'un des amiraux les plus habiles de ce temps , s'était chargé de barrer le passage aux Anglais. Les deux flottes se rencontrèrent près de Guernesey, et un combat terrible s'engagea. « Là, dit encore Froissart, étoit la comtesse de Montfort armée, qui bien valoit un homme, car elle avoit cœur de lion et tenoit un glaive moult roide et bien tranchant, et trop bien se combattoit et de grand courage (1). »

Une violente tempête s'éleva durant la bataille et sépara les deux flottes. Jetés sur la côte de Bretagne après avoir été fort maltraités sur mer, Robert d'Artois et Jeanne de Flandre s'emparèrent de Vannes ; mais Robert blessé au siège de cette ville alla mourir en Angleterre, et la comtesse continua seule la guerre avec ses amis et le peu de soldats étrangers qui lui restaient. L'année suivante, le roi Edouard débarqua en personne avec une nombreuse armée et vint concentrer ses forces devant Nantes, capitale du duché, où Charles de Blois se tenait renfermé. Le duc de Normandie amena quarante mille hommes au secours de Nantes, L'on s'attendait à une bataille décisive, lorsque l'intervention du pape Clément VI suspendit les hostilités. Le 19 janvier 1343, un traité fut conclu à Malestroit par lequel une trêve devait exister jusqu'à la fête de Saint-Michel, 1346, entre les deux rois de France et d'Angleterre , celui d'Ecosse , le comte de Hainaut et les Flamands. Charles de Blois et la comtesse de Montfort , abandonnés à leurs propres forces, se disputèrent pendant long-temps encore le duché de Bretagne avec un acharnement auquel Jeanne ne

DES COMTES DE FLANDRE.. tm

prenait pas la moins grande part. Les merveilleux efforts de cette princesse furent plus tard couronnés de succès; car son fils Jean , à la mort de Charles de Blois tué devant Aui^ay, fut investi de ce duché de Bretagne que l'héroïsme de sa mère lui avait conservé.

Tandis que la Bretagne était ainsi le théâtre de la guerre, la Flandre, sous une administration sage et libérale, voyait se développer sans contrainte tous ses éléments de force et de grandeur. Le négoce et l'industrie prirent alors un nouvel essor ; mais de cette prospérité même devaient naître pour van Artevelde des difficultés et des embarras qu'il n'avait pas connus, lorsque le pays, exposé à de graves circonstances, avait dû se confier sans réserve à la direction du libérateur et s'attacher a sa fortune. Depuis un certain temps, le commerce et la fabrication des draps excitaient une rivalité séditieuse entre les principales villes du comté et celles d'un second ordre. Gand , Bruges et Ypres, ne voulant point de concurrence, prétendaient au monopole, et cette exigence répandait l'alarme dans les petites villes et les bourgs oîi le commun peuple vivait avec la draperie. Sur ces entrefaites, le comte reparut en Flandre et sa présence ne fit qu'accroître la discorde. Les trois grandes villes, comptant que le prince serait trop honoré qu'on voulût bien encore recourir à son autorité, s'adressèrent à lui pour obtenir la consécration du privilège exclusif dont elles se targuaient. Peut-être van Artevelde n'avait-il pas entendu prêter les mains à cette injustice. Quoi qu'il en soit, la révolte éclata aussitôt dans plusieurs châtellenies et elle menaçait d'être fort sérieuse. Le tribun avait jusque-là maintenu le pays en paix; il voulut continuer son œuvre et réprimer vivement la sédition sans se préoccuper d'autre chose. Il se rendit d'abord à Ee-

mi HisTomii

cloo , puis à Ardembourg où était le foyer de l'insurrection. Un des citoyens les plus considérables de cette dernière ville, appelé Pierre Lammens , lui avait été signalé comme un des chefs du complot. Van Artevelde, l'apercevant sur sa porte, courut vers lui l'épée à la main et l'étendit mort à terre sous les yeux de la foule étonnée. Comme on lui demandait le motif de ce meurtre : •• Entrez , dit-il , dans la maison de Pierre Lammens et vous y trouverez tout prêt l'étendard avec lequel ce factieux voulait exciter en Flandre la guerre civile (1). " On pénétra chez Lammens et l'on y trouva en effet l'étendard révolutionnaire. Van Artevelde agit avec non moins de rigueur contre plusieurs autres séditieux. Il le faisait en vue dn bien public; mais cette sévérité ne lui suscitait pas moins des ennemis secrets qui cherchaient à le perdre dans l'esprit du peuple : son crédit et sa grande fortune lui créaient également beaucoup d'envieux. Bientôt il y eut à Gand un homme puissant qui osa publiquement l'accuser de trahison. C'était Jean van Steenbecke, lequel avait eu soin de se ménager de nombreux partisans, car il n'ignorait pas combien sa provocation allait exciter de colère. Et, en effet, le peuple s'en émut, et van Artevelde ne put contenir sa propre indignation. Pour la première fois il se voyait attaquer ouvertement et face à face , sur le piédestal élevé où l'amour du peuple l'avait placé. Les amis de Steenbecke s'étaient rendus sur la place du Vendredi et dans plusieurs lieux publics, criant qu'ils ne voulaient plus avoir d'autre maître que le seigneur comte , et qu'il fallait mettre de côté le capitaine de Saint-Jean avec ses gardes , ses centu-

(I) " liiii-nite, inqnii, doimiin et invpnielis iiaraluni vesillum qiio lioiiio sediliosiih iiiounii CMicirc s'atitil." — //'(.'/.

rions et tous les symboles de sa tyrannie (1). Van Artevelde fit un appel aux Gantois et à l'instant vingt-six bannières vinrent se ranger sous ses ordres, Steenbecke s'était réfugié dans sa maison fortifiée et crénelée comme la plupart de celles des riches bourgeois en Flandre. On alla l'y assaillir; mais les échevins accoururent et, interposant leur autorité, défendirent de toucher sans jugement au logis d'un bourgeois. Le tribun, s'inclinant devant la voix des magistrats et voulant montrer son respect pour les privilèges de la commune, se retira et demanda même à se constituer priso nnier jusqu'à ce que l'émeute fût assoupie et la querelle jugée (2). De son côté, Steenbecke en fit autant. L'un fut enfermé à la Pierre-du-Comte , l'autre au donjon appelé de Gérard-le- Diable. A la nouvelle de ce qui se passait à Gand une multitude de gens de Bruges, d'Ypres, de Courtrai, d'Audenarde, d'Alost , du pays de Waes et de Dixmude arrivent en cette ville pour prêter secours à van Artevelde ; les Gantois les reçoivent à bras ouverts ; on va chercher le capitaine de Saint-Jean ; on lui prête publiquement et avec acclamations un nouveau serment de fidélité , et son pouvoir est rétabli dans toute sa force première. Jacques institue aussitôt quatre nouveaux hoftmanns chargés de veiller à'ia sûreté de la ville. Pour avoir outragé le libérateur, Steenbecke , cinquante-deux de ses adhérents et plusieurs dames de qualité sont bannis de la Flandre pendant cinquante ans , et le calme renaît à Gand.

(1) Maf'tiis conclamabant vocibiis se praeter principem nolle ampliùs ullum rectorcni : Aneveldiini ciirn coliortibus ac centurionibus amovendum, etc. — Ibid.

(2) Quod quidein ut moins sopireiur facliim est, duclusque ulerqiie ceii in volimtaiiam custodiani. — Ibitl.

m HISTOIRE

Ces événements s'étaient passés en 1342. L'année suivante, Artevelde, du consentement des grandes villes, divisa la Flandre en trois circonscriptions politiques, pour rendre l'administration plus régulière et le maintien de !a tranquillité plus facile. Toute la Flandre inférieure jusqu'à la Lys fut placée sous la dépendance de la commune d'Ypres. Le Franc resta sous celle de Bruges; les Quatre-Métiers, la terre de Waes, Tenremonde, Alost, Audenarde et Courtrai relevèrent de Gand. Van Artevelde prit le gouvernement dans cette dernière ville. Il envoya à Bruges Gilles van Condenbrouck et à Ypres Jean van Holtkerke, en les investissant de l'autorité que lui-même avait à Gand. C'était là une fort bonne mesure, et qui mettait des l)ornes à tout pouvoir absolu, à toute tyrannie dictatoriale (1). Malheureusement la rivalité industrielle entre les villes existait toujours et causait de fâcheux débats. Les gens d'Ypres voulaient empêcher ceux de Langemarck, de Poperingue et des lieux voisins de fabriquer du drap. Ils montraient un privilège du comte qui leur donnait la. faculté de se livrer seuls à cette fabrication , ce que l'on n'entendait pas reconnaître, surtout à Poperingue. Il s'ensuivit de violentes discussions; les Yprois se portèrent même en armes contre Poperingue pour l'assiéger. Cette pauvre ville eut beaucoup à souffrir : son commerce fut ruiné; Jacques Bets, chef de la résistance, et plusieurs habitants riches et industrieux , saisis par les Yprois, furent égorgés sans pitié. Le comte revenait de temps à autre en Flandre; mais son intervention, loin de calmer ces déplorables discordes, ne faisait que leur fournir un nou-

(1) RcfrenabaiU tyrannidem tria Flandrinc oppiila, qu.T suuimum sibi in omnibus imperidiii aucLoritalemrjnc rcservabajil. — Mcyer, nd aiiu, MfCCXXXVIl.

vel aliment, car, afin de contenter les villes qui s'adressaient à lui, il leur octroyait des immunités dont elles se prévalaient pour opprimer leui's rivales.

L'année suivante , au mois de mai , une grande émeute s'éleva au sein de la ville de Gand elle-même, sans que van Artevelde pût la prévenir ou l'empêcher. Les foulons exigeaient quatre deniers de plus qu'à l'ordinaire par chaque pièce de drap. Les tisserands ne prétendirent point accéder à une telle augmentation de salaire. Ces deux corps de métiers, les plus puissants et les plus nombreux de la ville de Gand, descendirent sur la place du Vendredi avec leurs bannières et s'y livrèrent un affreux combat. Gérard Denis, doyen des tisserands, était à la tête de son métier ; Jean Baka commandait les foulons. On s'égorgea avec une telle rage que les prêtres accoururent sur la place et y élevèrent le Saint-Sacrement. Mais la vue du corps de Jésus-Christ ne put arrêter l'effusion du sang. L'avantage r£sta aux tisserands. Jean Baka, ses fils et près de cinq cents foulons furent massacrés. Au même temps, la ville de Tenremonde était en opposition violente avec Gand, Bruges et Ypres qui voulaient lui imposer la nouvelle obligation de fabriquer des draps moins larges que de coutume et d'une moindre qualité. Le comte Louis intervint cette fois en faveur des gens de Tenremonde. Il s'était depuis peu rapproché du duc de Brabant, ancien allié du roi Edouard, et l'avait mis dans ses intérêts, on ne sait au' prix de quelles conditions ou de quelles promesses. Peut-être était-il déjà question d'un mariage qu'on verra plus tard s'effectuer ; toujours est-il que le duc soutenait le comte et désirait le voir rétabli dans toute son autorité. Grâce à la présence de Louis de Nevers et à celle des gens d'armes brabançons , les habitants de Tenremonde ne furent pas

maltraités comine l'avaient été ceux de Poperingue l'année précédente. Les députés des villes que la sévérité de van Artevelde mécontentait vinrent bientôt trouver Louis à Bruxelles et lui prêtèrent serment de fidélité, l'engageant à demeurer en Flandre et lui promettant leur concours énergique , s'il essayait de prendre en main le gouvernement. L'influence de van Artevelde diminuait sensiblement dans certaines parties du comté et au sein même de la ville de Gand où naguères des sympathies unanimes le rendaient si fort et si considéré qu'on n'eût point osé contredire une seule de ses paroles, enfreindre la moindre de ses volontés. L'affaire de Steenbecke, le massacre des foulons et plusieurs autres circonstances secondaires prouvaient qu'un changement s'était opéré dans les esprits , que le prestige s'évanouissait , que l'inconstance naturelle à tous les peuples avides d'indépendance reprenait le dessus. Le tribun s'en apercevait et il n'était pas non plus sans connaître les desseins de ses ennemis , et les menées du comte et du duc de Brabant. S'il faut en croire quelques historiens, van Artevelde conçut alors, pour conserver son pouvoir et poursuivre l'œuvre de réformation qu'il avait si habilement commencée, une pensée hardie mais coupable et qui devait être le signal de sa perte. Il avait conservé des relations suivies avec le roi d'Angleterre : Edouard se l'était attaché de plus en plus ; et van Artevelde au fur et à mesure qu'il sentait son pouvoir affaibli jetait les yeux sur l'alliance anglaise, qu'il considérait comme une ancre de salut pour lui. Il songea donc à soustraire tout à fait le comté de Flandre à la suzeraineté du roi de France pour le placer sous la dépendance absolue d'Edouard. Il avait, assure-t-on, formé le projet de contraindre Louis de Nevers à prêter serment au roi d'An-

gleterre en qualité de vassal, et, s'il s'y refusait, d'investir le prince de Galles du comté de Flandre, que l'on aurait érigé en duché. A cet effet il s'entendit avec Edouard, qui, le dimanche 3 juillet 1345, s'embarqua dans le port de Sandwich pour la Flandre. Le monarque amenait avec lui son jeune fils et les plus hauts barons d'Angleterre. Il resta sur sa flotte en vue de l'Ecluse pour suivre la négociation importante dont van Artevelde s'était chargé. Plusieurs conférences s'engagèrent aussitôt entre Edouard et van Artevelde d'une part, et les conseils des bonnes villes de l'autre. Mais quand on eut fait connaître à ceux-ci qu'il ne s'agissait plus seulement de resserrer les alliances relatives au commerce, mais de déposséder le comte et sa race, ils se mirent à réfléchir sérieusement : " Cher sire, dirent-ils au roi d'Angleterre, vous nous requérez d'une chose bien grave et qui au temps à venir pourrait compromettre le pays de Flandre et nos descendants. Il est vrai qu'aujourd'hui nous ne savons seigneur au monde de qui nous aimerions tant le profit et l'avancement comme nous ferions de vous : mais nous ne pouvons accédera vos désirs, si toute la communauté de Flandre ne s'y accorde entièrement. Nous allons nous retirer chacun dans notre ville respective et remontrer cette besogne à nos concitoyens. Si la plus saine partie du peuple accueille votre requête, nous nous rangerons du même côté (1). m Edouard et van Artevelde ne purent rien obtenir de plus que cette vague promesse. Sans perdre de temps, le tribun courut à Bruges et à Ypres, y assembla le peuple, le harangua et ses paroles produisirent beaucoup d'émotion. Il n'avait pas jugé nécessaire de se rendre d'abord à Gand , ne pouvant pas

(I) « Et où la plus saine partie se vouilra accorder, nous l'accordcron aussi, t — Froissart, /, 204.

lilO lUSTOlUE

présumer c[uc cette ville fît une opposition sérieuse à ses

desseins.

Cependant les députés gantois à leur retour avaient convoqué tous les habitants grands et petits sur la place du Marché. Ils exposèrent ce qui s'était passé au parlement de l'Écluse, les demandes qu'avait faites le roi Edouard, les raisons données par Artevelde pour appuyer ces demandes. Ils parlaient encore, que déjà de sombres murmures circulaient dans la foule. <• Nous voulons bien , disait-on , être amis et alliés de l'Angleterre, mais, s'il plaît à Dieu, on ne nous trouvera jamais en telle déloyauté que de vouloir déshériter nos seigneurs naturels pour nous donner à un étranger. » Il s'y tint beaucoup de discours semblables; les partisans du comte et les ennemis du tribun entretenaient ces dispositions parmi la multitude, accusant van Artevelde d'avoir vendu sa patrie , dirigeant contre lui mille soupçons odieux.

Lorsqu'il eut parcouru le pays, le capitaine de Saint- Jean revint à Gand, ignorant ce qui s'y était passé ; mais le dimanche 17 juillet 1345, en traversant à midi les rues sur son cheval pour gagner son logis, il eut la douleur de voir, pour la première fois, la malveillance populaire éclater contre lui. Les Gantois , informés de sa venue, se tenaient sur leurs . portes, afin de le regarder passer. Au lieu de ces marques de respect qu'il avait l'habitude de recevoir en pareille circonstance, c'étaient des gestes menaçants qui s'offraient à sa vue, des paroles injurieuses qui retentissaient à ses oreilles. «' Le voilà , disait-on , celui qui est trop grand maître et veut ordonner delà comté de Flandre à sa volonté ; il ne le faut pas souffrir (1). » En môme temps une de ces insinua-

(1) Jbid., 205

lions qui trouvent toujours grand crédit chez le menu peuple et ne manquent jamais de l'émouvoir, se propageait dans la ville. On disait que van Artevelde, depuis neuf ans qu'il gouvernait la Flandre, avait amassé d'immenses sommes d'argent pour les faire secrètement passer en Angleterre (1). Le tribun prévit la tempête. Descendu en son'hôtel, il fit fermer et barricader les portes et les fenêtres. A peine ses valets s'étaient-ils acquittés de ce soin , qu'une foule immense entourait le logis, poussant des clameurs furieuses : « A la mort ! à la mort le traître qui veut déshériter nos princes après avoir volé leur trésor, et nous vendre à l'étranger (2) ! » On se rue contre les portes ; les valets se défendent vigoureusement , tuent et blessent plusieurs assaillants ; mais à la fin tout obstacle cède, et quatre cents personnes se précipitent dans l'hôtel. Alors van Artevelde, la tête découverte, paraît à une fenêtre sur la rue. « Bonnes gens, que vous faut-ill Qui vous meut? Pourquoi êtes-vous si troublés sur moi t En quelle manière vous puis-je avoir courroucés? Dites-!e moi, et je l'amenderai pleinement à votre volonté (3). » — « Où est le grand trésor de Flandre que vous avez dérobé? » lui cria-t-on. — » Seigneurs , répondit doucement Artevelde, je n'ai point pris un denier au trésor de Flandre. Retirez-vous bellement en vos maisons, je vous en prie, et revenez demain au matin ; je serai alors en mesure de vous rendre si bon compte que par raison il vous devra suffire. •- — " Non , non, reprit la foule tout-

(1) Ce fut une chose qui moult cnjjrijjny cl enflamma ceux de Garni. — Ihid .

('2) .iOccidatur,occid;ilur falsus ille sigillifer, qui illustrem exlia'redal piinci jiem, j)Osiquàm ejus furalus est llicsauium. — Meyer, adaim. MCCCXU\ (o) Froissari, 1, '1 )ô.

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d'une voix, il nous le faut à l'instant ; vous ne nous échapperez pas ainsi ; nous savons de vérité que vous l'avez envoyé en Angleterre, et pour cela il vous faut mourir. » A cette parole Artevelde joignit les mains, et les larmes aux yeux : «' Seigneurs, dit-il, je suis ce que vous m'avez fait ; vous me jurâtes jadis que vous me défendriez envers et contre tous, et maintenant vous prétendez me tuer sans raison. Vous le pouvez si vous le \'oulez ; car je suis seul contre vous tous et sans défense. Mais pour Dieu ! avisez et rappelez- vous le temps passé ! Considérez les grâces et courtoisies que naguère je vous ai faites. Ne savez-vous pas comment toute marchandise était perdue en ce pays ? Je vous la recouvrai. Je vous ai gouvernés en si grande paix que vous avez eu toutes choses à souhait, blé, laines, richesses de toute nature [1)1 » — « Allons , descendez , et ne nous sermonnez plus de si haut, fit une voix brutale. Le malheureux tribun a entendu son arrêt. Il ferme sa fenêtre et songe à échapper par une porte de derrière pour s'aller réfugier dans l'église voisine; mais l'hôtel était rempli d'une troupe avide de sang. Il tombe au milieu d'elle et expire déchiré par des mains qui naguère le portaient en triomphe.

Cette mort causa autant de colère que de douleur au roi Edouard. Elle déjouait ses desseins et compromettait une alliance sur laquelle il fondait son plus ferme espoir. Il fit incontinent mettre à la voile, et retourna en Angleterre, jurant de venger cruellement son grand ami et son cher compère, comme il appelait Artevelde. Le brusque départ et les menaces du roi ajoutèrent encore à l'impression pénible causée en Flandre par le meurtre du libérateur. Quoiqu'il

(1) Ibid.

eût froissé le sentiment national par une proposition qu'il était toujours loisible aux Flamands de ne point accepter, van Artevelde n'était pas tombé sous le coup de l'animadversion générale du peuple , mais seulement victime d'une faction dont l'audace eût sans doute été réprimée , si elle n'avait éclaté d'une manière subite et imprévue. Tout ce que la Flandre avait gagné sous l'administration du sage bourgeois ne pouvait être oublié en un instant. Les gens sensés d'ailleurs, tout en considérant le projet mis en avant par Artevelde comme fort téméraire, ne pouvaient s'empêcher de croire qu'il prenait sa source dans une pensée de bien public. Du reste la faute avait subi son expiation ; et en déplorant l'injuste cruauté du châtiment, il fallait songer aux conséquences probables de cette catastrophe : les vengeances d'Edouard, la rupture de l'alliance anglaise, la ruine du commerce et de l'industrie. Les conseils des bonnes villes s'assemblèrent et prirent la résolution d'envoyer en Angleterre une ambassade chargée de porter au roi des excuses pour la mort de van Artevelde. On fit à cet effet demander un sauf-conduit, et des députés de Bruges, Ypres, Courtrai, Audenarde, et le Franc de Bruges (Gand s'était abstenu), vinrent à la fin de septembre trouver Edouard , au palais de Westminster près Londres. " Là, dit Froissart, s'excusèrent-ils si bel de la mort d'Artevelde, et jurèrent solennellement que nulle chose n'en savoient, et si ils l'eussent séu, c'étoient ceux qui défendu et gardé l'en eussent à leur pouvoir ; mais étoient delà mort de lui durement courroucés et désolés, et le plaignoient et regrettoient grandement; car ils reconnoissoient bien qu'il leur avoit été moult propice et nécessaire à tous leurs besoins, et avoit régné et gouverné le pays de Flandre bellement et sagement ; et si ceux de

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Gand, parleur outrage, l'avoient tué, on leur feroit amender si grossement qu'il devroit bien suffire. Et remontrèrent encore au roi et à son conseil que, si Artevelde étoit mort, pour ce n'étoit-il pas éloigné de la grâce et de l'amour des Flamands ; sauf et excepté qu'il n'avoit que faire de tendre à l'héritage de Flandre, que ils le dussent enlever au comte Louis de Flandre leur naturel seigneur, combien qu'il fût françois, ni à son fils son droit hoir, pour lui en hériter, ni son fils le prince de Galles ; car ceux de Flandre ne l'y consentiroient jamais. " Mais, cher sire, vous avez » de beaux enfants , fils et filles. Le prince votre aisné » fils ne peut manquer qu'il ne soit encore très-grand » sire sans l'héritage de Flandre, et vous avez une fille •' puisnée , et nous avons un jeune damoisel que nous » nourrissons et gardons, qui est héritier de Flandre. Il se " pourroit bien encore faire un mariage d'eux deux. Ainsi » demeureroit toujours la comté de Flandre à l'un de vos en- » fants. »» Ces paroles et autres ramollirent et adoucirent grandement le courage et le maltalent du roi d'Angleterre ; et se tint finablement assez bien content des Flamands et les Flamands de lui. Ainsi fut oubliée petit à petit la mort de Jacques Artevelde (1). »

Le chroniqueur ne dit pas que le roi d'Angleterre, pour prix de son pardon , avait fait promettre aux Flamands de ne point recevoir leur comte, tant que celui-ci n'eiit adhéré à l'alliance anglaise en rompant avec Philippe de Valois. Louis de Nevers s'y refusait constamment, disant avec ironie qu'il ferait hommage à Edouard quand ce monarque aurait pris possession de la France (2). Il se tenait alors à

(1) Édiliun Biiclwn, 1, 207.

(2) Dicebat eiiiai, ((uôd quandocumquc ijisum esse coiilingerei possossorciii

Bruxelles, près du duc de Brabant, car l'amitié des deux princes était devenue plus étroite que jamais. Tous les gens bannis de Flandre par van Artevelde lui formaient une cour assez nombreuse. La mort du tribun et la rivalité commerciale des villes lui semblaient propices pour ressaisir la souveraine autorité. Il se rendit à Tenremonde et de là envoya Florent de Brugdam et François Vilain recruter des gens d'armes au pays d'Alost. Mais dans la route les deux chevaliers , voyageant en petite escorte , furent surpris et massacrés par un parti de Gantois qui les guettaient. Cette perte fut vivement regrettée, car c'étaient deux hommes non moins recommandables par leurs belles qualités que par l'illustration de leur naissance. Peu de jours après, les milices de Gand , sous la conduite du capitaine Guillaume van Vaernewyc , allèrent assiéger Tenremonde oii l'on continuait à fabriquer des draps de toute espèce , en concurrence des grandes villes manufacturières , et où le comte avait établi son quartier-général avec ses chevaliers , les bannis flamands et des archers du duc de Brabant. A l'approche de cette grande multitude, Louis de Nevers qui ne se sentait pas en force se replia sur Bruxelles. Les gens de Tenremonde se défendirent vigoureusement et donnèrent le temps au duc de Brabant de venir s'interposer comme médiateur entre la ville et les Gantois. Ceux-ci consentirent à se retirer à certaines conditions. Ils permettaient bien aux habitants de Tenremonde de fabriquer du drap de cinq quarts de large , pourvu néanmoins qu'il y eût un envers (1). Les assiégés furent

regni Fr.Tnciae, ttinc sibi taiiqii^m domino suo faceret liominagiiim. — Citron, comiUim t'iandriœ ap. Corpus Chr. Flandn'œ, 1, 217.

^1) ... Ut paniios coiiHcerent vetcii coiisueludine, sej quiiique diuiuxat quartis laios cum aspect^ reverse. — Meyer, ad aim. MCCCXLV.

tenus d'ouvrir, dans leurs murailles, trois tranchées de quarante pieds chacune et toutes du côté de Gand. Trente-deux otages pris parnni les plus notables bourgeois de Tenremonde devaient être livrés : huit à Gand , huit à Bruges , huit à Ypres , huit au duc de Brabant. La paix fut alors rétablie pour quelque temps et le comte s'étudia pendant cet intervalle à se concilier les Gantois parmi lesquels il savait avoir de nombreux amis. Malheureusement l'alliance anglaise était toujours un point sur lequel on ne pouvait s'entendre et qui mettait obstacle à tout rapprochement solide. Le comte eût cependant bien désiré reprendre en ce moment-là les rênes de l'administration et toucher les revenus du comté ; chose qui lui importait beaucoup , car il manquait d'argent. Qaand il vit qu'il ne fallait pas songer à séduire les Flamands par des promesses ou à les dompter par la force , il vendit au duc de Brabant la seigneurie de Malines pour quatre-vingt-sept mille cinq cents réauxd'or, et retourna en France , emmenant avec lui son fils Louis de Maie, qui avait alors près de seize ans et s'initiait déjà aux travaux et aux nobles usages de la chevalerie.

Les trêves entre la France et l'Angleterre étaient expirées. Edouard n'avait pas attendu ce terme pour commencer la guerre. Dès l'année précédente, il avait préparé trois expéditions contre la France. La première, débarquée en Guyenne , ravagea le Périgord , battit les Français près d'Auberoche et s'empara d'Angoulême. La seconde, sous la conduite de Jean de Montfort, récemment échappé de prison, descendit en Bretagne; mais le comte avait à peine rejoint sa courageuse épouse qu'il mourut, et Jeanne de Flandre continua la guerre au nom de son fils. Enfin, le roi d'Angleterre était lui-même, comme on sait, venu à l'Écluse,

DES COMTES DE FLANDRE. Ull

décidé à reprendre les opérations au nord de la France, si la mort de van Artevelde n'eiit renversé toutes ses espérances à l'égard du comté de Flandre, en lui ravissant un appui sur lequel il fondait la réussite de son entreprise. Depuis lors le roi de France avait fait d'immenses apprêts et une grande armée se rassemblait au delà de la Loire. Elle reprit Angoulême et vint assiéger Aiguillon, petite ville très-bien fortifiée , au confluent du Lot et de la Garonne. Elle avait une garnison de quinze cents Anglais qui la défendirent avec une incroyable énergie pendant quatre mois. Cette résistance donna au roi Edouard le désir de délivrer Aiguillon et il prit la mer avec une belle armée où l'on comptait, outre la foule des hauts barons et des chevaliers , quatre mille hommes d'armes , dix mille archers et dix- huit mille fantassins. Le mauvais temps l'empêcha d'aborder en Gascogne et il revint vers la Normandie où il débarqua sans obstacle dans la presqu'île de Cotentin, le 12 juillet 1346. La Normandie se trouvait sans défense; car presque toute la chevalerie française était dans le Midi. Edouard la parcourut en tous sens le long des côtes, dévasta Harfleur, Cherbourg , Valognes , Carentan , Saint-Malo , puis alla mettre le siège devant la ville de Caen, dont il s'empara et qu'il abandonna au pillage de ses soldats. Toute la Normandie avec ses fertiles campagnes , ses manufactures , ses richesses de toute nature devint la proie des Anglais avant que Philippe de Valois eût pu réunir des forces suffisantes pour combattre l'invasion. Il s'en occupait pourtant ; et à son appel on vit accourir à Paris tous les barons et les vassaux qui n'émient point occupés en Guyenne. Le roi de Bohême, le duc de Lorraine , les comtes de Savoie , de Namur , avec le comte de Flandre , son jeune fils, plus

un HISTOIRE

une multitude d'autres seigneurs, vinrent former le noyau de l'armée royale qui se monta bientôt à huit mille cavaliers, six mille archers génois et trente à quarante mille fantassins. C'était beaucoup plus de monde que le roi d'Angleterre n'en n'avait avec lui. Edouard jugea prudent de rétrograder vers la Flandre d'autant plus qu'il venait d'apprendre que les milices flamandes s'étaient mises en mouvement et avaient fait une démonstration sur l'Artois. En effet , profitant du moment où toute l'attention du roi de France était occupée ailleurs , les Gantois s'étaient déjà emparés d'une vingtaine de villages aux environs de La Gorgue et de Saint- Venant et assiégeaient Béthune. Par d'adroites manœuvres, le prince anglais passa la Seine à Poissy, traversa à marches forcées l'Ile-de-France , le Beauvoisis, la Picardie, ne laissant que des ruines sur -ses traces, et après avoir franchi la Somme , au gué de Blanchetaque , arriva dans le Ponthieu, qui appartenait à sa mère. Le roi de France l'avait toujours poursuivi sans jamais l'atteindre ; car Edouard ne cessait d'observer la plus habile tactique dans son mouvement de retraite. Cependant les troupes anglaises étaient harassées par une marche continue de quarante- cinq jours. Edouard résolut de s'arrêter et prit une excellente position sur la colline à l'est du bourg de Crécy. Philippe de Valois approchait, il fallait se préparer à une grande bataille. Après un jour de repos, Edouard fit ses dispositions de combat avec prudence et sagacité ; puis, il attendit.

C'était le 25 août 1346. Le roi de France partit d'Abbevillele matin, et fit faire cinq grandes lieues à ses troupes par la pluie et la chaleur. Quand on arriva près de Crécy, le plus déplorable désordre régnait dans l'armée française;

les gens d'armes, les archers, les piétons marchaient pêlemêle et à l'aventure. Les maréchaux ne pouvaient se faire obéir; on eût dit que, poussé par un esprit de vertige, tout ce monde avait perdu le sens. Cela formait un étrange contraste avec l'attitude silencieuse des Anglais assis sur le sol, leurs armes près d'eux et achevant leur repas, aussi calmes , aussi impassibles que des moissonneurs qui vont faucher leurs blés.

Quand le roi vit les Anglais, « le sang lui mua, dit Froissart, car il les haïssoit et dit à ses maréchaux : « Faites »> passer nos Génois devant et commencer la bataille au I. nom de Dieu et de monseigneur saint Denis (1). » Cette fatale parole est entendue, et les Génois reçoivent l'ordre d'engager l'action. Ces étrangers, mourant de faim et de soif, mouillés, mécontents, demandent un instant de repos; il ne leur est pas accordé. Ils marchent en avant , mais à contre-cœur. Accueillis par une grêle de traits, ils reculent ou restent stationnaires. Le conjte d'Alençon, indigné, se retourne alors sur ses gens d'armes en s'écriant : « Or tôt, tuez toute cette ribaudaille, car elle nous empêche la voie sans raison (2). »> Fidèle à cet ordre, la cavalerie, comme aux champs de Courtrai, se précipite sur les archers , les foule aux pieds, les écrase, les tue sans pitié. Ces malheureux, se roulant pêle-mêle en fureur, plongeaient leurs dagues dans le ventre des chevaux qui les broyaient. Bientôt une lamentable scène se déploie. Presque toute la chevalerie française, lancée avec la plus vaillante impétuosité, mais

(1) lùlitinn Bticlion, I, 237.

{■!) Froissait, I, 2;n.

usa HISTOIRE

aussi avec la confusion la plus téméraire au milieu des trois corps de bataille ennemis, est enveloppée, assaillie et massacrée de sang-froid. Le comte de Flandre, au plus fort du danger, se battait avec un noble courage. On dit qu'il avait fait le prince de Galles prisonnier. Une lutte opiniâtre s'engagea pour recouvrer le fils du roi d'Angleterre. Il fut sauvé par Richard de Beaumont , porteur de la bannière galloise ; et Louis de Nevers, enfoncé dans un ravin où déjà le comte d'Alençon et une foule de barons se démenaient en désespérés, expira criblé de coups.

Le roi de France, à l'aspect de ces affreux désastres, s'élança contre les Anglais au cri de Montjoie Saint-Denis ! Le roi de Bohême , vieux et aveugle , supplie ses écuyers de le mener si avant qu'il puisse au moins férir un coup d'épée (1). On attache les rênes de son cheval aux rênes des chevaux de ses deux écuyers , et le valeureux vieillard s'enfonce dans l'épaisseur des bataillons : il y succomba. Philippe de Valois, brave chevalier, mais général inhabile, se battait avec acharnement. Deux destriers sont tués sous lui. Blessé à la gorge, il va subir le sort de ses compagnons d'armes. Jean de Hainaut saisit la bride de son cheval et l'entraîne malgré lui.

En ce moment le jour baissait. Du haut de la butte d'un moulin, le roi Edouard suivait et dirigeait les opérations de la bataille. Il s'avança rapidement avec sa réserve sur l'angle de la colline à l'extrémité de son aile droite. L'artillerie, employée depuis quelques années déjà dans les sièges, n'avait point encore paru en rase campagne. Edouard en tit à Crécy le premier usage. Quatre bombardes, chargées

(I) Jbid., 2.38.

de mitraille et habilement dirigées , achevèrent de porter l'épouvante et le carnage au milieu des débris de la chevalerie française.

Ainsi une armée de cent vingt mille hommes , remplie de valeur, mais sans ordre et sans discipline , fut détruite ou dispersée par l'impassible tactique et le courageux sangfroid du roi d'Angleterre. Les ducs de Bourbon et de Lorraine , les comtes de Flandre , d'Alençon, de Ne vers, de Savoie, six autres princes, deux archevêques, quatre-vingts barons à bannière , douze cents chevaliers et trente raille soldats restèrent sur le champ de bataille. A la faveur d'une nuit sombre et orageuse, Philippe de Valois, suivi de Jean de Hainaut et de quelques autres barons , s'enfuit la mort dans l'âme et vint frapper à la porte du château de LaBroie, où, s'étant fait reconnaître, il reçut l'hospitalité. Il n'y resta qu'une heure, et continua sa course vers Amiens. Échappé au massacre on ne sait comment , le jeune Louis de Maie arriva à Amiens peu d'instants après le roi. Le fils du malheureux comte de Flandre fut accueilli avec tous les égards dus à sa triste position. Il avait vu son père égorgé sous ses yeux : lui-même était blessé (1). On le fit soigner; on le consola; et, lorsque les premiers moments de la consternation générale furent passés, Philippe de Valois l'arma chevalier et le proclama comte de Flandre , comme unique héritier et successeur de Louis de Nevers , qui venait de mourir victime de son dévouement à la France. Le cadavre de l'infortuné prince, trouvé le lendemain de la bataille au milieu d'un monceau d'hommes et de chevaux tués et mutilés , fut , par les soins du roi Edouard , transporté avec

(1) Mescs, nd aiin. MCCCXI.f-'f.

Û82 IIISTOmE DES COMTES DE FLANDRE.

d'autres morts illustres à l'abbaye de Saint-Riquier, où on lui fit d'honorables obsèques. Plus tard, Louis de Maie envoya chercher les restes de son père, et leur éleva un mausolée dans la nef de Saint-Donat à Bruges.

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