‹ Histoire des comtes de Flandre (volume 2)Chapitre 9 sur 12 · II'UI · texte numérisé non relu

II'UI

DES COMTES DE FLANDRE. hh~^

sonnages que l'on a vus déjîi figurer dans les guerres précédentes. Pour remercier Dieu de la grande victoire qu'il venait de remporter sur ses ennemis, le prince anglais alla faire un pèlerinage à Notre-Dame-d'Ardembourg, après quoi il se rendit à Gand, oii la reine sa femme le reçut avec beaucoup de joie. Les bourgeois lui firent aussi une réception d'autant plus belle qu'il avait eu soin de leur envoyer , durant tout l'hiver, des laines à foison.

Edouard avait écrit et signifié son arrivée aux seigneurs qui se trouvaient encore avec l'armée devantThun-l'Évêque, et leur avait appris la destruction de la flotte française. Le camp fut aussitôt levé, les soudoyers renvoyés chez eux; mais les barons et chevaliers restèrent sur le pied de guerre, et le comte de Hainaut les mena dans sa ville de Valenciennes pour les festoyer et les honorer. Le duc de Brabant et van Artevelde furent pendant le séjour à Valenciennes l'objet des attentions particulières du comte (1). Celaient en effet les deux plus puissants hommes qu'il y eût là parmi tant de puissants seigneurs. On savait quelle magique influence la parole du sage Gantois exerçait sur les masses; on le pria de haranguer le peuple et les barons de l'armée. Un échafaud fut dressé sur la place du marché. Van Artevelde y monta, et au milieu d'une foule immense, attentive et recueillie, il retraça les causes de la guerre, rappelant les droits que le roi Edouard avait à la couronne de France , puis il fit un magnifique tableau de la puissanceoii pouvaient atteindre les trois pays de Flandre, de Hainaut et de Brabant en restant unis et confédérés. •• Il fit tant par ses paroles et son grand sens, dit un contemporain , que toutes manières

(I) ... l'.l les Testa et lionora jjiMiuIcniciit, \nv c.spcei.il, le iliic tle liiMbaiit et J:iri(HPii).Trt d'AirovcHe. — Froissart, /, lOS.

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de gens qui l'ouïrent et l'entendirent , dirent qu'il avait grandement bien parlé et par grande expérience ; et en fut de tous moult loué et prisé; et dirent qu'il était bien digne de gouverner et exercer le comté de Flandre (1). •>

Les seigneurs ne firent pas long séjour à Valenciennes. Ils se séparèrent se donnant rendez-vous pour la semaine suivante à Gand. Le roi d'Angleterre les reçut en bel accueil et fort honorablement : outre la victoire qu'il venait de remporter, il avait un autre sujet d'être joyeux; la reine était heureusement accouchée d'un fils appelé Jean , qui depuis fut duc de Lancastre. On s'occupa immédiatement des préparifs de guerre contre la France et un parlement fiit assigné à Vilvorde oîi se devaient réunir tous les princes alliés et les députés des villes flamandes. Chacun s'y rendit exactement et il y fut pris plusieurs résolutions importantes. Les provinces de Flandre, deHainaut et de Brabant resserrèrent leur alliance qui devint alors offens'ive et défensive dans toute l'acception du mot. Van Artevelde tenait beaucoup à cette fédération, et c'était-là une des bases de sa politique. Il lui semblait avec raison qu'un grand bien devait résulter de la solide union établie entre pays voisins, ayant presque les mêmes mœurs, et les mêmes intérêts en politique comme en négoce. Entre autres choses, il fit décider qu'on battrait une monnaie commune aux trois pays, et dont les pièces porteraient le nom de compagnons ou alliés (2). Une chose fort avantageuse pour les Flamands fut encore arrêtée au parlement de -Vilvorde: c'est que l'on commencerait les opérations de la campagne par le siège de Tournai. Or l'on sait que cette ville et son territoire , depuis long temps objets d'inquiétude et de con-

(1) Un,t

(2) Froissirt, f, 10!).

voilise pour les Flamands , avaient été formellement promis à ces derniers par le roi d'Angleterre.

Philippe de Valois, qui recevait avis des projets de l'ennemi, se mettait en mesure de les déjouer. Sachant bien que Tournai deviendrait le point de mire des premières attaques, il y envoya la fleur de sa chevalerie. Tournai avait été le berceau de la monarchie française et n'avait jamais menti à sa noble origine. Bien que formant, avec son territoire, un petit état indépendant, elle s'était toujours montrée pleine de sympathie pour la France, et de leur côté les monarques français l'aimaient et la protégeaient comme leur fille d'adoption. Le connétable Raoul d'Eu et le jeune comte de Guisnes son fils, le comte de Foix et ses frères , le comte Aymeri de Narbonne, messire Aymars de Poitiers, messire Geoffroi de Charny , messire Girard de Montfaucon , les deux maréchaux Robert Bertrand et Matthieu de Trye , le seigneur de Cayeux, le sénéchal de Poitou, le seigneur de Châtillon et messire Jean de Landas, en grande compagnie de chevaliers, écuyers et gens-d'armes d'élite, vinrent s'y enfermer avec la garnison commandée par Godemar du Fayt. Le roi les avait conjurés de soigner et garder Tournai de tout dommage, et de la défendre jusqu'à la mort. La ville fut aussi pourvue de vivres, de munitions, d'artillerie et mise sur un pied de défense formidable.

Le dimanche 23 juillet, Edouard établit son quartier général'à Chin-lez-Tournai, et le 27 du même mois il adressa le défi suivant au roi de France : « De par Edouard , roi de France et d'Angleterre, seigneur d'Irlande. — Sire Philippe de Valois , depuis long-temps nous vous avons requis par messages et en plusieurs autres manières raisonnables de nous faire raison et de nous rendre le rovaumo do

France , notre légitime héritage , que vous occupez à grand tort; et pour ce que nous voyons bien que vous entendez persévérer dans cette injurieuse détention , sans obtempérer à notre juste demande, nous sommes entrés en la terre deFlandre comme souverain seigneur d'icelle et avons traversé le pays. Or , nous vous signifions qu'avec l'aide de notre seigner Jésus-Christ et avec la puissance dudit pays de Flandre et de nos autres alliés , considérant le droit que nous avons à l'héritage que vous détenez si mal à propos , nous nous tirons vers vous pour mener nos droites prétentions à bonne et prompte fin. " Il terminait en proposant à Philippe, pour éviter l'efïusiondu sang humain, de vider la querelle par un combat singulier entre eux deux seulement , ou entre cent chevaliers , ou enfin par une bataille des deux armées sous dix jours (1). Philippe de Valois lui répondit en substance qu'un suzerain n'accepte point le défi de son vassal , et qu'il espérait le jeter bientôt hors de son royaume. « Et pour ce que vous pensez avoir les Flamands en aide , ajoutait le roi , nous croyons être certains que les bonnes gens et les communes du pays se conduiront envers le comte de Flandre, leur seigneur et notre cousin , de manière à garder leur honneur et loyauté. S'ils ont fait autrement jusqu'à cette heure, ça été par mauvais conseil de gens qui ne regardaient pas au profit commun, mais seulement à leur avantage personnel (2). "

La ville de Tournai fut investie le 30 juillet par toutes les troupes alliées à la fois. Le roi d'Angleterre s'en vint loger à la Porte-Saint-Martin , au chemin de Lille et de Douai. Il avait avec lui, outre un grand nombre de seigneurs ban-

(1) r.vnicr, Fcedcia, uova ciUt., vnl. U, puis II, p, 1131. (-2) fhl,l.

rets, quatre mille hommes d'armes et neuf mille archers sans la piétaille. Le duc de Brabant , en compagnie de plus de vingt mille combattants , prit position au Pont-à-Rieux vers le Bas-Escaut. Près de lui se plaça le comte de Hainaut avec la belle chevalerie de son pays et quantité de Hollandais et Zélandais. Jacques van Artevelde campa ses quarante mille Flamands près de la porte des Sept-Fontaines, depuis le Haut-Escaut jusqu'au quartier du roi d'Angleterre. Le capitaine de Saint-Jean n'avait point tout son monde ; car les milices d'Ypres , de Poperingue , de Cassel , de la châtellenie de Bergues et de la Flandre maritime avaient reçu une autre destination, comme on le verra tout à l'heure. Enfin le duc de Gueldre, le marquis de Juliers et les princes allemands serraient la place da côté du Hainaut. Il n'y avait pas moins de cent vingt mille hommes autour des murailles de Tournai (1); jamais on n'avait vu de ville assiégée par une si puissante armée. Les travaux commencèrent aussitôt, et les attaques furent poussées avec une vigueur extrême. Les Flamands y apportaient un zèle et une ardeur qu'expliquent et leur animosité contre les Tournaisiens et l'appât d'une conquête dont tout le fruit devait leur appartenu'. Ils avaient dressé sur bateaux, dans l'Escaut, d'immenses machines qui battaient les murailles sans relâche. Parmi les assauts qu'ils tentèrent il y en eut un qui dura un jour entier; et il s'y passa de beaux faits d'armes , car les seigneurs et les chevaliers qui défendaient la ville à'y portèrent en foule. Ils combattirent avec tant de valeur et d'impétuosité que les Flamands furent enfin repoussés et qu'un de leurs bateaux chargé de monde fut détruit et coulé bas. Plus de cent vingt hommes périrent noyés d'un seul coup.

(I) Froissarl, I, I I i.

Il avait été décidé au parlement de Yilyorde qu'en même temps qu'on se porterait sur Tournai , un corps d'armée composé, partie d'Anglais, partie de milices de la Flandre maritime et aux ordres de Robert d'Artois , envahirait le comté d'Artois pour contraindre le roi de France à laisser une portion de ses forces en ce pays. Robert ne fut pas heureux dans cette expédition. Une troupe flamande s'étant aventurée inconsidérément aux environs de Saint- Orner , le duc Eudes de Bourgogne à qui appartenait le comté et qui s'était chargé de le défendre , tomba sur elle et lui massacra dix-huit cents hommes. Le reste accourut à la débandade vers le gros de l'armée et y jeta l'épouvante. " Or, il advint cette même nuit à tout le monde généralement , dit Froissart , une merveilleuse aventure, ni oncques on n'ouït, je crois , parler ni recorder de si sauvage ; car, environ heure de minuit que ces Flamands gissoient en leurs tentes et dormoient , un si grand effroi et telle peur et hideur les prit généralement en dormant , que tous se levèrent en si grande hâte et en telle peine qu'ils ne pensoient jamais à temps être délogés ; et abbattirent tentes et pavillons; et troussèrent tout sur leurs chariots en si grand'hâte que l'un n'attendoit point l'autre , et fuirent tous sans tenir voie , ni sentier, ni conroy. Et fut ainsi dit à messire Robert d'Artois et messire Henry de Flandre qui dormoient en leurs logis : « Chers seigneurs , levez-vous bientôt et hâtivement et vous » appareillez ; car vos gens s'enfuient , et nul ne les chasse, .. et ne savent à dire quelle chose ils ont ni qui les meut à » fuir. " Adonc se levèrent les deux seigneurs en grand'hâte et firent allumer feux et grandes torches , et montèrent sur leurs chevaux, et s'en vinrent au devant d'eux, et leur dirent : " Beaux seigneurs , dites-nous quelle chose il vous

faut qui ainsi fuyez ; n'êtes- vous mie bien assurés? retournez , retournez, au nom de Dieu : vous avez grand tort quand ainsi fuyez et nul ne vous chasse. » Mais quoiqu'ils fussent ainsi priés et requis d'arrêter et de retourner , ils n'en firent compte, mais toujours fuirent, et prirent chacun le chemin vers sa maison , au plus droit qu'il put. Et quand messire Robert d'Artois et messire Henry de Flandre virent qu'ils n'en auroient autre chose, si firent trousser tout leur harnois et mettre à voiture , et s'en vinrent au siège devant Tournai; et recordèrent aux seigneurs l'aventure des Flamands, dont on fut durement émerveillé ; et dirent les plusieurs qu'ils avoient été enfantosmés (1). »

Le comte de Hainaut se comportait mieux dans le Tournaisis et la Flandre wallonne où il ravageait la campagne, prenant bourgs , châteaux , abbayes et renvoyant au siège d'immenses convois de butin, sans lesquels on aurait eu bien de la peine à nourrir et entretenir une aussi grande multitude de gens.

On travaillait toujours à réduire les Tournaisiens, et néanmoins le siège n'avançait guère, tant la ville était forte et vaillamment défendue. Cependant les nombreuses provisions dont on l'avait munie commençaient à s'épuiser et la famine s'y faisait déjà sentir. Pour y remédier l'on résolut de renvoyer dix mille bouches inutiles, vieillards, femmes et enfants, et on les fit sortir par la porte que tenait investie le duc de Brabant. Ce prince eut l'humanité de ne point s'y opposer, et donna même une escorte à ces malheureux pour les conduire et protéger jusqu'à Douai. Tournai fut un moment soulagée ; mais la cherté des vivres y était énorme :

(1) Edil. Biichon, r, 124.

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la livre de beurre se vendait jusqu'à douze livres d'argent; une oie coûtait dix livres : le reste était à l'avenant. En supposant que la ville eût résisté aux rudes attaques que l'armée ennemie lui livrait chaque jour, elle n'aurait pu endurer long- temps encore une disette qui s'accroissait à toute heure. Le roi de France était averti de cette dure extrémité. Il se tenait alors à Arras avec une partie de sa noblesse. Le comte de Flandre, qui suivait toujours son suzerain, s'y trouvait aussi. On délibéra si l'on entrerait en Flandre, ou si l'on se porterait vers Tournai. L'intention du roi n'était pas de livrer bataille ; mais il comptait que les confédérés abandonneraient le siège pour la lui offrir, et il espérait pouvoir alors ravitailler Tournai et se replier sur les frontières de France, afin de se tenir sur la défensive. Louis de Nevers fit prévaloir le projet de s'avancer droit vers Tournai plutôt que de pénétrer au sein de la Flandre, car il pressentait bien qu'il en résulterait de grands dommages pour sa terre (li. Le roi s'avança donc jusqu'au lieu célèbre de Pont-à-Bouvines à trois lieues de Tournai, et y campa. Mais en même temps qu'il tentait cette démonstration, sur laquelle il ne fondait peut-être pas grande espérance, on essayait, d'autre part, la voie des négociations. Il y avait en ce temps-là à l'abbaye de Fontenelle, près Valenciennes , une sainte et noble religieuse qui voyait avec douleur les inimitiés des princes et les maux delà guerre, et qui priait Dieu de lui donner la force de les faire cesser. C'était Jeanne de Valois, propre sœur du roi,

(1) Mais ît ce conseil avoii le coule de Flandres amis qui virent bien que, se le roy fusi entré en Flandres, tout le jiays eust (sié cssilié et pour ce lui loèrent d'ider vers 'IV-urnai. — Les ifiniides Cluon 'Ir Iraiicc, F, 402.

et qui, après la mort de son mari, Guillaume d'Avesnes comte de Hainaut, s'était retirée du monde pour passer le reste de ses jours dans le recueillement et la méditation, S'arrachant à sa douce retraite, et oubliant le dégoût qu'elle avait voué aux choses de la terre , elle alla trouver à Gand sa fille, la reine d'Angleterre, et l'exhorta de travailler, de concert avec elle, à arrêter l'effusion du sang humain. Elle employa également l'entremise du sage roi de Bohême, Jean de Luxembourg et d'un brave et pieux chevalier appelé messire Louis d'Augimont. Elle vint tour à tour se jeter aux pieds de son frère, le roi Philippe, et de son gendre le roi Edouard; enfin elle agit avec tant de zèle, usa de tant de supplications et répandit tant de larmes, que les princes se décidèrent à nommer des plénipotentiaires pour traiter d'une trêve. Le roi d'Angleterre et les Flamands n'auraient point sans doute consenti aussi facilement à abandonner une entreprise qu'avec de la persévérance on devait mener à bonne fin, sans la désorganisation qui déjà s'était mise dans l'armée confédérée. Ainsi le duc de Brabant, soit qu'il fût réellement fatigué delà longueur du siège, soit qu'il ait été séduit par les présents du roi de France, parlait déjà de retourner chez lui avec tout son monde. Bref, les chargés d'affaires du roi de France furent Charles d'Alençon , frère du monarque, Jean roi de Bohême, Adolphe évêque de Liège, Amé comte de Savoie et Jean comte d'Armagnac ; ceux de la partie d'Angleterre, le duc de Brabant, le duc de Gueldre, le marquis de Juliers et Jean de Hainaut, sire de Beaumont. » Seigneur, leur dit van Artevelde , prenez garde à la paix que vous allez faire; si nous n'y sommes pas compris en tout et pour tout, nous ne bougeons point d'ici (1). » Ils

(1) « Seigneurs, prenez garde quelle j)aix vous faites, car se nous n'y som-

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s'assemblèrent le 25 septembre dans la chapelle du village d'Éplechin; et au bout de trois jours de conférences on arrêta une trêve générale jusqu'au jour de la Nativité de saint Jean-Baptiste, 24 juin 1341 (1). Alors fut levé ce siège de Tournai, qui avait duré près de onze semaines, et l'on congédia les deux armées.

mes comprins et tous nos articles pardonnes jà ne nous départirons de ci... » — Les grandes Chron. de France, V, 403.

(1) Ryincr, Fœdera, vol, II, pars If, pp. 1135 et 1136, et Arch. de Flandre, ann. 1340.

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