‹ Histoire des comtes de Flandre (volume 2)Chapitre 11 sur 12 · LOUIS DE MALE · texte numérisé non relu

LOUIS DE MALE

Conclusion (1).-^ AVÉNEMEiNx de la maison de bourgogne. — la fi.andue et

LES FLAMANDS A LA FIN DU QUATORZIÈME SlÈCLi;.

Les Flamands re regrettèrent pas Louis de Nevers, qui depuis tant d'années avait séparé sa cause d'avec celle du peuple. Néanmoins, malgré leur amour de l'indépendance, malgré les propensions démocratiques des villes et les sujets de mécontentement plus ou moins fondés que les derniers comtes leur avaient donnés, ils restaient attachés à la vieille dynastie de leurs seigneurs. Dans ces soulèvements populaires, si fréquents et quelquefois si terribles, les Flamands en voulurent toujours plus à l'homme qu'à l'institution. Ils auraient peut-être tué le comte dans un moment de fureur ; mais à coup sûr ils ne l'eussent pas dépossédé. Une seule tentative fut faite pour renverser la dynastie, et l'on sait comme elle fut cruellement déjouée.

Le peuple espérait d'ailleurs beaucoup de la jeunesse du prince appelé à le gouverner et comptait le plier plus facilement H ses volontés; aussi se montra-il très-impatient de le voir en Flandre. Louis de Maie y vint en effet vers le mois

(1) Les principaux événements ilii rt-gne de Louis île Maie ayant été raconlcs au début de l'Histoire des ducs de Boniyognc par Jf. de Baianle , nous n'avons pas cru devoir en reproduire le récit détaillé.

de novembre, et reçut partout de no;i)breux témoigiinges d'amour et de respect. Il promit de conserver religieusement les lois , privilèges et coutumes anciennement établis , reçut le serment de la noblesse et des villes, créa des magistrats ou officiers, et publia, comme les seigneurs en avaient l'habitude à leur avènement , plusieurs statuts et règlements relatifs à l'administration générale du pays. On était fatigué de guerres et de troubles ; on désirait ardemment en voir la fin, et tout semblait présager le bonheur du nouveau règne. Vaine espérance ! La division ne tarda pas à renaître sous l'empire des mêmes causes et avec les mêmes résultats. La politiqued u roi de France à l'égard de la Flandre n'avait rien perdu de son active sollicitude; d'un autre côté, Edouard s'était étudié avec non moins de zèle à conserver l'amitié des populations flamandes en continuant à leur fournir les éléments indispensables de leur prospérité commerciale. Le mariage du jeune comte devenait une affaire importante, et qui allait décider laquelle des deux alliances, anglaise ou française , devait prévaloir. Dès qu'il avait su l'arrivée de Louis de Maie en Flandre, le roi d'Angleterre, qui alors assiégait Calais, s'était hâté d'envoyer auprè3 des grandes villes le comte de Northampton, le comte d'Arundel et le sire de Cobham, chargés de négocier le mariage du prince avec sa fille Isabelle. Les Flamands inclinaient beaucoup vers cette union. Louis avait jadis été fiancé à Marguerite, fille du duc de Brabant. Le roi de France et le duc, qui s'étaient rapprochés, mettaient un grand prix à ce que ce mariage se conclût, tant pour conserver le comte en leur amitié que pour le soustraire à la domination anglaise. Us avaient eu soin d'entretenir Louis dans cette idée durant son séjour il la cour de France, Marguerite était belle;

Louis l'aimait, dit-on, déjà d'une vive affection (1). A toutes les sollicitations des Flamands, il répondait franchement que jamais il n'épouserait la fille de celui qui avait tué son père (2). Lorsqu'on vit que rien ne pourrait changer son opinion, on résolut d'user avec lui de contrainte. Louis habitait alors le château des comtes à Gand. On l'y surveilla très-attentivement, et on le tint, comme on disait, en prison courtoise, lui signifiant qu'il n'en sortirait pas tant qu'il n'eût promis d'épouser la fille du roi Edouard. Tout jeune qu'il était, Louis, conseillé sans doute par quelques-uns de ses gentilshommes, usa fort adroitement de dissimulation pour sortir d'une captivité qui l'ennuyait beaucoup. Il feignit de se rendre aux raisons des Gantois et se laissa conduire à BerguesSaint-Winoc, où le roi d'Angleterre s'était rendu de Calais avec la reine son épouse et sa fille Isabelle. Les fiançailles furent célébrées à la grande satisfaction du roi et des Flamands, et, en attendant le jour fixé pour la conclusion du mariage, le comte revint à Gand. Il n'était plus si étroitement gardé : on lui avait permis de prendre ses ébats dans la campagne et de se livrer à sa distraction favorite, la chasse des oiseaux d'eau sur le bord des rivières. Un jour donc qu'il était ainsi à courir les marais aux environs de Gand, son fauconnier, apercevant un héron, lança le faucon; le prince fit de même, et tandis que les deux oiseaux de proie chassaient la bête en l'air, le prince suivait à cheval leurs évolutions, paraissant y prendre un vif plaisir et excitant les faucons par des cris répétés. Quand il fut à quelque distance de Gand, il prit tout d'un coup le galop à

(1) Creditum est captum Brabamiiue amore ob formae |ira;cipuam conmieridaiioncm. — Meyer, ad ann. MCCCXLFl.

(2) Fioiss3it, /, 2.57.

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travers champs et on ne le revit plus. Cette évasion, et le mariage que Louis contracta bientôt après avec Marguerite de Brabant, replongea la Flandre dans l'anarchie et le désordre; et il y eut entre le prince et ses sujets une scission non moins profonde que celle qui existait sous le règne précédent.

Les Gantois prirent les armes; les magistrats récemment institués par le comte furent chassés , les dévastations et les pillages recommencèrent de même que les excursions en Artois et sur le territoire français. En tout et partout les Flamands montrèrent leurs prédilections pour le roi d'Angleterre et leur antipathie pour la France. A l'intérieur c'étaient les mêmes hommes qu'autrefois, les mêmes scènes de violence et de tumulte. Van Artevelde n'était plus là pour donner au mouvement national une impulsion calme et régulière : le pouvoir restait aux trois grandes villes, mais sans unité, sans force. Au milieu de ces troubles, les Gantois se montraient toujours les plus ardents. Ils voulaient tout envahir et tout soumettre à leur domination : de là des rivalités avec Ypres et Bruges oii le comte avait encore de nombreux partisans et où il cherchait à faire revivre son autorité. Dans le sein même de la vaste et populeuse cité gantoise, les corporations étaient divisées et des luttes sanglantes s'engagèrent souvent entre les foulons et les tisserands. Louis de Maie venait quelquefois en Flandre où les villes secondaires et les campagnes lui restaient fidèles. Ne sachant quel parti prendre pour ramener le peuple à la raison, tantôt il employait la douceur et les belles promesses, tantôt il se montrait sévère et implacable. Cependant on l'accueillait où il se rendait, excepté à Gand qui non-seulement ne voulait pas le recevoir, mais ne souffrait point qu'il

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se tînt aux environs. Le roi d'Angleterre entretenait soigneusement ces dispositions et avait même envoyé des gens d'armes pour les seconder. Le comte vint un jour à Alost. Aussitôt que les Gantois l'apprirent, ils se portèrent en armes contre cette ville. Louis leur envoya demander s'ils voulaient bien l'entendre. Ils y consentirent et il alla les trouver. " Bonnes gens, leur dit- il, vous êtes mes sujets et moi je suis votre seigneur selon droit et justice et en toute raison, attendu que la terre de Flandre m'est dévolue par voie d'hérédité et que je ne l'ai point acquise par argent, par violence ou de toute autre manière. Je n'ai jamais forfait à mon serment comme souverain , et je suis prêt à jurer de nouveau la conservation de vos bonnes et antiques franchises, telles qu'elles existaient au temps de mon aïeul le comte Robert et de mes autres prédécesseurs. Je veux me conduire par le conseil des gens de mon pays, pardonner et oublier toutes les offenses passées et faire tout ce que doit un bon seigneur pour rétablir la paix et la concorde parmi son peuple. Je ne vous demande qu'une chose: c'est de reconnaître mes droits, et vous pouvez compter que je reconnaîtrai les vôtres. Enfin je vous supplie tous et chacun de réfléchir à mes paroles et de songer au bonheur de notre patrie, qui est aussi le vôtre et le mien (1). -. A ce discours il se fit un grand tumulte dans l'armée gantoise. Le comte l'apaisa d'un signe et dit qu'il fallait se tirer à part selon la coutume , délibérer avec ordre et lui faire ensuite connaître ce qui aurait été résolu. L'on s'assembla donc en conseil. Les bouchers, les poissonniers, les bateliers étaient d'avis qu'il fallait s'accorder et recevoir le comte à Gand en

(1) Chron. AcgidU li Muisis, ap. Corpus chron. Fland., I, 282,

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sa qualité de seigneur légitime; mais les tisserands et les foulons s'y opposèrent fortement , s'écriant qu'on ne devait avoir affaire qu'au roi d'Angleterre, avec lequel on avait traité. La dispute s'échauffa; le sang allait couler. Le comte intervint et s'adressant à tout le monde : « Bonnes gens, dit-il, ne voulez-vous point me recevoir chez vous? je ne veux pas que vous vous battiez pour moi ; car en vous faisant du mal, vous m'en feriez aussi (1). » Il se retira; et aussitôt qu'il fut éloigné, les deux partis en vinrent aux mains : plusieurs hommes furent tués ou blessés dans le combat. Il n'y avait plus que les Gantois et les gens d'Ypres qni ne voulussent point se soumettre. Les habitants des autres villes, les Brugeois surtout, fatigués de l'anarchie, ne demandaient pas mieux que de recevoir leur seigneur; et c'était à à la sollicitation de ces derniers qu'il était rentré en Flandre. Pour ôter tout prétexte aux rebelles qui disaient ne vouloir traiter sans la participation du roi d'Angleterre, le comte députa son cousin Henri de Flandre auprès d'Edouard , afin de demander une conférence et d'entrer en arrangement. Edouard envoya le duc de Lancastre à Dunkerque ; des pourparlers s'engagèrent; et, le 25 novembre, fut conclu un traité où il était dit entre autres choses : — que le comte de Flandre ne porterait pas les armes contre l'Angleterre pendant toute la durée de la guerre; qu'il serait permis aux Flamands de maintenir leur alliance avec l'Angleterre ; que ceux de Gand, Bruges et Ypres seraient reçus en grâce, que leurs offenses seraient pardonnéeset leurs privilèges confirmés (2). " Cet accord opéra pour un temps la réconcilia-

(I) " ISolo quoJ pro[)lLr ine iiisitmil dcccrtetis; (juia si pcrililio sit lie vobis, niea essel jieixliu'o. •> — ILid.

(■2) Mcyer, ail ànn. MCCCXLVlll.

tion du comte avec les villes flamandes et rétablit la tranquillité dans le pays. C'est en vain que les tisserands essayèrent encore de se soulever à Gand lorsque Louis de Nevers s'y présenta, Les autres métiers se jetèrent sur eux et ils furent tous exterminés avec leurs chefs Gérard Denis et Jean van de Velde (1).

Enfin le comte avait ouvert les yeux sur les fautes de son père. La neutralité qu'il voulait désormais garder o^ait le signal d'un changement politique complet. Il adhérait au système dont van Artevelde avait été le promoteur, mais que ce tribun n'avait pas su maintenir dans de justes limites. A la mort de Philippe de Valois, en 1351 , Louis de Maie refusa de rendre hommage au roi Jean , son successeur, si les villes de Lille , Douai et Orchies devaient rester en la possession de la France. Cette démonstration plut aux Flamands; car elle leur prouvait que leur seigneur embrassait la cause nationale dans toute son étendue et qu'il préférait l'amour de ses sujets à l'affection stérile du monarque français. Mais la guerre allait être la conséquence infaillible d'un refus de serment. Louis le prêta ; afin d'éviter de plus grands maux, les bonnes villes ne s'y étaient point opposées. Néanmoins on lui sut gré de ses intentions , et son autorité se fortifiait de plus en plus. A Gand, le parti des tisserands tenta de se rebeller encore; il fut comprimé et les auteurs de l'insurrection reçurent un châtiment exemplaire.

Sur ces entrefaites la guerre continuait entre la France et l'Angleterre. Les Flamands , qui , après la journée de Crécy, avaient secondé les entreprises du roi Edouard en

(1) Interfecti sunt ad iinuiu omiies. — Ibul.

/luo uistoiul;

Artois et lui avaient même envoyé des renforts au siège do Calais, observaient la neutralité à laquelle le comte s'était soumis. Pendant cet intervalle de paix, Louis de Maie s'occupa du mariage de sa fille Marguerite, alors âgée de quatre ans. C'était le seul enfant que sa femme , Marguerite de Brabant, lui eût donné depuis leur union et le comte n'espérait plus en avoir d'autres. Il voulait lui procurer un puissant parti, et la chose lui était d'autant plus facile que la jeune princesse avait la perspective d'être un jour l'unique héritière du comté de Flandre. Il jeta les yeux sur Philippe de Rouvre, duc de Bourgogne. Philippe était né en 1347, au château de Rouvre près de Dijon , de Philippe de Bourgogne tué au siège d'Aiguillon, où il combattait dans l'armée française, et de Jeanne de Boulogne. En 1349, il avait succédé à OthonlV, son aïeul, et sa mère lui avait apporté les comtés de Boulogne et d'Auvergne. Il tenait en outre de Jeanne de France, sa grand'mère, les comtés de Bourgogne et d'Artois. Son patrimoine comprenait donc la majeure partie de son royaume, et il n'existait peut-être pas à cette époque un plus riche héritage. Le roi de France favorisait cette union par raison politique d'abord , car elle était de nature à resserrer les liens féodaux qui unissaient la Flandre au royaume; en outre il avait épousé en secondes noces Jeanne de Boulogne, mère du jeune duc, et la reine voyait de fort bon œil que son fils obtînt pour femme l'héritière de Flandre. Marguerite de France, veuve de Louis de Nevers, inclinait aussi beaucoup vers un pacte de famille. Bref, le contrat fut passé et l'on stipula que, si Philippe mourait avant sa femme, celle-ci retiendrait pour douaire quatorze mille livres tournois de rente annuelle dont quatre mille seraient levées sur le duché de Bourgogne , quatre mille sur

le comte de Bourgogne, quatre mille sur le comté d'Artois et deux mille sur le Boulonnais (1). Le 14 mai 1357, le mariage s'accomplit solennellement à Arras , où Marguerite avait été conduite par sa mère et sa grand'mère. Les magistrats présentèrent à la princesse , en l'abbaye de Saint- Vaast , un hanap d'argent , un trempoir doré et un magnifique drageoir orné de pierreries. M. le duc de Bourgogne et sa femme, tous les deux enfants, furent portés à l'autel , tant était grande l'aiHuence de seigneurs , de bourgeois et de gens du commun peuple qui remplissaient l'église. Ce fut l'évêque de Tournai qui donna la bénédiction nuptiale (2).

Un événement d'une autre nature, mais qui devait avoir encore pour résultat en faveur du comte une augmentation de puissance, eut lieu peu de temps après. Jean III, duc de Brabant , était mort le 5 décembre 1355 , laissant trois filles : Jeanne mariée à Wenceslas , duc de Luxembourg et frère de l'empereur Charles IV; Marguerite épouse de Louis de Maie, comte de Flandre; Marie femme de Renaud III, duc de Gueldre. Par ordre de primogéniture et en vertu du testament de Jean III, le duché de Brabant était dévolu à Jeanne et à Wenceslas. Il ne pouvait y avoir de contestation sur ce point ; mais un article du même testament assignait à la comtesse de Flandre une pension annuelle de 10,000 florins. Wenceslas éleva des difficultés pour le payement de ladite pension ; et Louis de Maie , voyant la mauvaise volonté de son beau-frère, éleva des réclamations au sujet des 86,500 réaux d'or, moyennant lesquels il avait jadis cédé la ville de Malines au duc Jean,

(1) Arch. de Flandre, acte du 6 aoiit 1354. — Or. pnrch. scelle.

(2) Mémoriaux de VH6lel-de- faille d Arras, ann. 1357.

et qui ne lui avaient pas encore été pa3'és en entier. La querelle s'envenima : Louis de Maie prit les armes, gagna sur les Brabançons , le 17 avril L356 , la bataille de Scheut, près de Bruxelles ; et la conquête de presque tout le Brabant fat la suite de cette victoire. Mais en peu de temps, grâce à l'héroïsme d'Evrard T'Serclaes, qui, avec une poignée d'hommes , alla au milieu de Bruxelles planter l'étendard brabançon et pousser le vieux cri de guerre : Brabant au grand-duc / Wenceslas vint à bout de réparer ses pertes. Malines seule restait au comte de Flandre. Louis se préparait à reprendre l'offensive ; mais les horreurs sanglantes et inutiles auxquelles le pays était livré engagèrent le comte et le duc à entrer en arrangement. Le comte de Hainaut fut choisi pour arbitre ; et il rendit une sentence par laquelle, entre autres avantages, les villes de Malines et d'Anvers étaient cédées au comte de Flandre, qui pouvait en outre, sa vie durant, porter le titre de duc de Brabant.

Cependant la lutte entre les deux puissances rivales , lutte dont nous avons retracé l'origine et les débuts, avait ea dans les derniers temps pour la France les plus malheureux résultats. La chevalerie française s'était vue une seconde fois anéantie aux champs de Poitiers , et la Tour de Londres gardait le roi Jean prisonnier. Les Anglais, maîtres d'une grande partie du royaume, avaient même envahi la Bourgogne. La reine Jeanne, mère du duc Philippe de Rouvre, parvint, moyennant d'énormes sacrifices, à délivrer le patrimoine de son fils de ces hôtes dangereux. L'année suivante, ils moururent l'un et l'autre. Les domaines et la veuve du jeune duc furent alors en butte à la rivalité des prétendants. Par la mort de la reine, fille et héritière d'Othon IV, comte de Bourgogne et d'Artois , ces deux pro-

vinces rcvenaiont à Marguerite , comtesse douairière de Flandre, veuve de Louis de Nevers; mais le duché appartenait à Charles de Navarre en vertu du droit de représentation, car il descendait de la fille de Robert II, treizième duc de Bourgogne. Le roi Jean y prétendit par droit de proximité, s'en empara malgré les réclamations de Charles, et le joignit à la couronne. Néanmoins il s'aperçut bientôt qu'un pays depuis si long-temps indépendant ne pouvait demeurer sous la domination immédiate de la France. C'est alors qu'il résolut de le donner à son quatrième fils Philippe, surnommé le Hardi, à cause de la belle conduite qu'il avait tenue à la bataille de Poitiers, où, bien qu'âgé de seize ans à peine, il avait combattu jusqu'à la dernière extrémité à côté de son père.

L'union de Philippe-le-Hardi avec la veuve de son prédécesseur était vivement désirée par le roi de France, ainsi que par la comtesse Marguerite de Flandre. Louis de Maie ne la voyait pas d'aussi bon œil; il craignait d'exciter encore l'animadversion des Flamands, dont l'antipathie pour l'alliance française n'avait rien perdu de sa vivacité. Le roi Edouard ne cessait d'entretenir des intelligences en Flandre : ses partisans y étaient nombreux, surtout dans les grandes villes. Il demanda la princesse en mariage pour son fils Edmond duc de Cambridge , et le comte se trouva dans une situation pleine de difficultés. Tout son zèle, tous ses soins depuis plusieurs années s'appliquaient à conserver la neutralité. Il y avait réussi et se louait beaucoup des fruits heureux de ce système dont le sage bourgeois de Gand avait le premier conçu la pensée judicieuse. Tout prospérait en Flandre : le peuple n'y avait jamais vécu dans une telle abondance, au point que les gens sensés allaient jusqu'à se

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plaindre d'un excès de bien-être et d'opulence qui ne devait selon eux manquer de produire un jour beaucoup de mal ; car le luxe, disaient-ils, engendre l'orguefl et l'insolence (1). Bref, les instances étaient de part et d'autre si obstinées que les négociations commencées en 1361 ne se terminèrent que huit ans après. Le comte avait, paraît-il, à force de sollicitations et de promesses, obtenu le désistement du roi d'Angleterre , et le roi de France calma les scrupules de Louis de Maie et de ses sujets en leur rendant les villes de la Flandre wallone (2), objet de tant de regrets et de récriminations si violentes. Les noces de Philippe-le- Hardi et de Marguerite furent, au mois de juillet 1369, célébrées en l'église St-Bavon à Gand, au milieu d'une foule de grands seigneurs et d'un immense concours de peuple. Ainsi fut consacré l'avènement de la maison de Bourgogne au comté de Flandre. La domination flamande, démembrée tant de fois depuis Bauduin Bras-de-Fer, allait recouvrer une partie de son ancienne puissance. Une ère nouvelle s'ouvrait, mais une grande secousse la devait encore précéder.

Avec un peu de sagesse et de prudence, Louis de Maie, qui ne manquait pas d'une certaine habileté politique, aurait pu être le prince le plus heureux et le plus considéré de l'Europe et finir ses jours en paix. Malheureusement, habitué à voir ses désirs accomplis en tout , favorisé dans ses entreprises diverses, il avait contracté au sein de la prospérité un genre de vie peu digne et des habitudes ruineuses. Il aimait le plaisir et rien ne lui coûtait pour satisfaire ses passions. Quoique marié aune belle et vertueuse princesse, il avait souvent outragé la fidélité conjugale , et on ne lui connais-

(1) Buikcns, Trophées de Brabaid.

(2) Atxh. de Flandre, m le du 12 jmllct 13(i9.

sait pas moins de onze bâtards, garçons ou filles, élevés, nourris et dotés sur son trésor. Il aimait à se voir entouré d'astrologues, de jongleurs et de baladins de toute sorte. Il faisait venir à grands frais, des pays lointains , des bêtes rares et curieuses, surtout des singes et des perroquets qu'il affectionnait beaucoup. Il entretenait trois fous et un nain, une multitude de chiens et de faucons; ses valets n'étaient occupés qu'à composer des mascarades et des divertissements plus ou moins déshonnêtes. On conçoit tout ce qu'une telle cour et un tel prince devaient dépenser d'argent. Bien que les revenus de ses domaines fussent considérables, Louis était toujours obéré, toujours aux expédients; et les villes de Gand, Bruges et Ypres se virent souvent obligées de lui venir en aide.

Aux fêtes de Pentecôte de l'année 1379, il prit fantaisie au comte de donner un grand tournoi sur le Marché-aux- Grains à Gand et il convia à cette solennité toute la noblesse de Flandre, de Brabant, de Hainaut et d'Artois. On ne vit jamais plus d'éclat et de magnificence , mais aussi les finances de Louis étaient épuisées. Il s'adressa aux Gantois et pour la première fois il en essuya un refus. Au milieu de l'assemblée des bourgeois, un homme appelé Gossuin Mulaert s'était levé criant : « Plus une obole! les plaisirs du comte nous ont déjà trop coûté; on ne peut nous contraindre à de tels impôts ! " et le peuple avait répondu : " Plus une obole (1)! " Cette parole suscita une insurrection terrible qui dura sept ans , coûta la vie à des milliers de citoyens et fut enfin comprimée par la fameuse bataille de Roosebeke que le roi de France, le duc de Bourgogne et le comte de

(1) Mvycr ,«l fiim. MCfCI.XXIX.

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Flandre gagnèrent sur le peuple flamand. La force de la nation ne fat point anéantie dans cette latte acharnée. On l'a vue s'accroître au milieu des tempêtes : elle devait grandir encore à travers des vicissitudes tour à tour pénibles ou glorieuses.

Louis de Maie mourut le 30 janvier 1383, et le comté de Flandre fat dévolu à Philippe-le-Hardi et à la duchesse sa femme, chefs de celte illustre maison de Bourgogne dont les destinées se confondirent plus tard avec celles du monde entier.

L'intervalle écoulé depuis Bauduin Bras-de-Fer jusqu'à l'avènement de la dynastie bourguignonne constitue une période de cinq siècles. Pressé par les événements qui , durant cet espace, se sont succédé avec tant de rapidité, nous les avons narrés sans en détourner notre attention . Le mouvement politique suffisait bien pour occuper l'historien tout entier. Parfois , nous regrettions de ne pouvoir faire une pause afin de contempler à l'aise les autres mouvements qui s'opéraient autour de nous ; mais nous ne pouvions suspendre notre marche, sous peine de disparaître dans le torrent qui débordait toujours. Maintenant que le narrateur a fini sa tâche , qu'il lui soit permis de jeter un regard en arrière pour voir s'accomplir des révolutions plus pacifiques, plus consolantes pour l'humanité.

La Flandre n'a pas été seulement un théâtre de guerre , de dissensions intestines, de soulèvements populaires. Sa prospérité matérielle , ses progrès intellectuels et moraux pourraient fournir à une plume moins inhabile le sujet d'un tableau magnifique. Bornons -nous à une esquisse, en prenant pour cadre ce quatorzième siècle, limite assignée à notre récit.

Au début de cette histoire nous avons dit quels étaient dans les temps primitifs l'aspect général de la contrée, sa constitution naturelle, sa physionomie enfin. Certes , les principaux linéaments sont restés les mêmes. La Flandre était encore au quatorzième siècle une grande plaine hérissée çà et là de quelques mamelons peu saillants, sillonnée de tous côtés par des rivières et des ruisseaux qui se perdaient , les uns dans l'Escaut , cette grande artère du pays , les autres dans l'Océan qui souvent menace d'envahir le sol , mais qui contribue aussi à l'enrichir. Dix grandes forêts occupaient une portion notable du comté , dont la superficie était désormais acquise presqu'en totalité aux produits de l'agriculture, aux travaux de l'industrie , aux actes permanents d'une civilisation avancée. Les pauvres bourgades de l'époque des Bauduin étaient devenues de vastes et populeuses cités. Les rivières navigables ne suffisaient plus depuis long-temps à l'activité des transactions commerciales ; des canaux s'étaient creusés et portaient dans tous les sens les marchandises que façonnait l'industrie flamande pour les livrer aux nations lointaines, ou bien celles que l'opulence bourgeoise et féodale faisait venir d'outre -mer, d'outre -Rhin et d'outre-Seine, Le peuple , émancipé par le travail , par la guerre , par l'institution des communes , avait secoué ses antiques entraves, et, soit à la charrue, soit aux chantiers , soit dans les manufactures, il se réveillait partout joyeux, laborieux, énergique. Il était nourri, vêtu, chauffé. Rien de plus animé que les rues et les places publiques à Gand, à Bruges , à Ypres, à Lille , à Douai. Ce n'est pas à dire que la misère fiit inconnue de ces populations si agglomérées, mais le travail et les fêtes la rendaient supportable. De toutes parts s'élevaient de grands édifices religieux

ou civils qui donnaient à la multitude une haute idée d'ellemême et lui inspiraient cet orgueil national dont les églises , les hôtels de ville , les halles et les beffrois formaient le majestueux symbole. La terre mieux cultivée fournissait non pas de quoi prévenir toujours les disettes , mais du moins une subsistance assurée pour les années communes. Les riches abbayes, les seigneurs ne faisaient plus cultiver exclusivement eurs terres par des serfs 5 ils en louaient une portion aux paysans libres et encourageaient ainsi l'agriculture, encore bien arriérée alors, il faut en convenir. La fabrication de la toile, surtout celle destissusde laine, avait pris un immense développement; et il était tel marchanddeGand ou de Bruges qui aurait pu prêter del'argent à Tempereur et au roi deFrance. La statistique , science toute nouvelle, nous apprend fort peu de choses sur le chiffre des populations urbaines ou rurales dans le moyen âge ; et l'on serait exposé à de grands mécomptes si l'on adoptait sans contrôle les données éparses à cet égard dans les chroniques. Mais nous pouvons dire qu'au siècle dont nous parlons , comme dans les temps antérieurs, la Flandre wallone comptait bien moins d'habitants , toutes choses égales d'ailleurs, que les cantons tudesques, où le génie commercial , la prospérité agricole et même les dispositions belliqueuses ont dû imprimer toujours un mouvement favorable à la population. Du temps de Louis de Maie il y avait à Gand trentecinq mille maisons au moins, sans y comprendre les hospices et les communautés religieuses. Dès lors les Gantois prétendaient que leur ville avait un circuit plus vaste que celui de Paris. A Bruges, vingt-quatre mille édifices renfermaient, outre les enfants , les prêtres , les religieux des deux sexes et les étudiants, trente-huit mille personnes en âge de rece-

voir la communion. La ville de Bruges, dont l'aspect architectural est encore aujourd'hui si caractérisé, ne peut donner qu'une faible idée de ce qu'étaient alors les cités flamandes. Du sein de ces massifs de maisons couvertes en chaume , dont chaque toit allongé et rabattu abritait une dizaine d'habitations basses et étroites , s'élevaient dans chaque rue une, deux, trois maisons bourgeoises bien crénelées, bien fortifiées, bien munies de tours et tourelles. On voyait que les possesseurs de ces manoirs semi-féodaux étaient toujours sur la défensive , et qu'ils n'avaient pas grande confiance dans les habitants des masures qui rampaient à leurs pieds. Au milieu de chaqueville, le comte avait son château entouré de fossés, défendu par des herses, des ponts-levis, de fortes murailles, et séparé de toute autre maison par une esplanade oii les gens de guerre et les familiers du prince circulaient pêle-mêle comme pour empêcher le peuple d'approcher de trop près. C'est là le type primitif de nos forts et citadelles d'aujourd'hui. Tel était le défaut de police et d'organisation, telle était la crainte des agressions intérieures et étrangères que les maisons religieuses elles-mêmes et parfois les églises étaient comme autant de bastilles toujours disposées à subir un assaut. Si dans l'enceinte des villes on devait user de tant de précautions , quelle devait être la terreur dans les campagnes, où l'on n'était protégé ni par des clôtures, ni par des gens d'armes ! Là surtout l'habitation du seigneur , soit temporel , soit ecclésiastique, était mise sur un formidable pied de défense. Les paysans ou vilains, en leur qualité de vassaux, trouvaient un refuge dans le château dont ils étaient tout à la fois les protégés et les soutiens naturels.

Si de cette revue rapide des choses purement matérielles

lions passons à l'examen de la situation civile et morale , que trouvons-nous î D'abord, pour l'état des personnes, les mêmes distinctions que consacre le droit germanique en général. D'une part, liberté; de l'autre, servitude plus ou moins modifiée. Dans les villes , la liberté était le partage commun : nul bourgeois qui fût serf. Dans les campagnes, une multitude de laboureurs, nommés laeten ou manants, étaient libres aussi , bien que très-pauvres et assujettis à certaines redevances. Du reste, il ne faut pas croire que, dans ce quatorzième siècle, les gens non libres fussent réduits à la misérable condition des eiclaves de l'antiquité ou des nègres de nos colonies. Les serfs de corps eux-mêmes ne pouvaient plus être vendus ou donnés individuellement ; ils ne se transmettaient qu'avec le fonds ou village auquel ils appartenaient. Quant à l'autre classe des non libres qu'on noiiimait q.\x?,<s>\ censitaires , ceux-là jouissaient delà liberté, à la charge d'un cens annuel qui leur assurait en outre protection de la part du seigneur.

Un caractère particulier de la civilisation flamande , ce sont ces métiers dont nous eûmes si souvent occasion de parler dans le cours de notre histoire. Chaque corps dartisans s'était associé pour se constituer à l'instar du corps de la cité. Il s'était donné des statuts, un chef, et avait pris son rang parmi les institutions municipales. C'étaient autant de milices tour à tour utiles ou redoutables suivant Toccurrence. De son côté, la haute bourgeoisie, que le commerce avait enrichie, ne restait point isolée; elle s'affiliait toujours à ces corps de métiers, qui en réalité étaient les véritables électeurs delà commune. Au demeurant, les métiers les plus plus relevés, brasseurs ^ bouchers, armuriers, ouvriers en fer, fabricants de tissus, c'est-à-dire ceux en qui le peuple

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trouvait le vivre, le vêtement et l'armure, appartenaient de droit à la haute bourgeoisie et venaient s'y donner la main avec les gentilshonimes. On sait quels étaient les droits honorifiques et financiers du bourgeois : titre glorieux qui, sous certaines conditions, conférait la noblesse, et qui, dans tous les cas, permettait fort bien de s'en passer. Je ne crois pas faire tort à l'aristocratie flamande de nos jours en déclarant qu'à peu d'exceptions près, elle tire son origine de ces illustres et opulents bourgeois qui ont tant de fois sauvé l'honneur et la nationalité du pays.

Ce merveilleux instinct du négoce, qui fut le principe de la prospérité des Flamands, n'avait point étouffé l'amour des travaux intellectuels, ni fait haïr les lettres et les beaux-arts. Le bien-être et le luxe qu'il amène à ^a suite donnèrent au contraire un plus grand essor à ces plaisirs de l'esprit, qui sont l'ornement de la bonne fortune. La Flandre réalisait dans son territoire si restreint la grande division littéraire que présentait la France au moyen âge. Elle avait, si on peut le dire, ses troubadours et ses trouvères, ses poètes d'origine romane et ses bardes d'origine tudesque. On sait quel éclat ont jeté les chansons de gestes ou poèmes épiques, les chants d'amour , les fabliaux qui retentirent dans la Flandre wallone depuis le temps poétique de Philippe d'Alsace, jusqu'à l'époque non moins inspiratrice des troubles de Flandre et du grand combat de Roosebeke. Mais, d'une autre part, la poésie flamande ne resta pas silencieuse devant sa voisine et sa rivale ; elle eut ses Romans du Renard aussi, ses chants de guerre et d'amour, ses rondes populaires, ses mystères dramatiques; ]e Jeu ŒEsmorke n'est pas moins célèbre que le JeiL de Robin et Marion. Seulement chaque lyre a des sons qui lui appartiennent. Les bardes

ludesqiies, qui ont tj^uelque parenté avec ceux de l'Ecosse et de la Scandinavie, sont plus graves, plus portés à la rêverie, plus sévères même dans les caprices de leur imagination. Les autres retiennent quelque chose de la légèreté française ; ils sont narquois comme des Picards, naïfs comme des Champenois. Un genre de poésie tout à fait spécial, selon nous, au moyen âge, c'est la poésie historique, ou, si on l'aime mieux, l'histoire versifiée. Les anciens ne nous ont rien laissé de semblable, à moins qu'on ne veuille placer dans cette catégorie les poèmes cycliques dont il est fait mention dans Horace. Cette forme singulière , donnée à l'histoire pour la rendre populaire et peut-être pour la faire chanter, se retrouve consacrée dans l'idiome flamand aussi bien que dans le dialecte wallon. Si ce dernier a eu son Philippe Mouskes, l'autre se glorifie de son van Heelu. Chose remarquable ! Fenthousiasme poétique dans leurs écrits n'étouffe jamais la véracité historique. Il est vrai que cet enthousiasme est d'ordinaire très-calme et très-froid. Notre quatorzième siècle n'a pas vu fleurir des poètes chroniqueurs aussi renommés que ceux qu'on vient de citer. A peine offre-il quelques versificateurs obscurs pour raconter les troubles du règne de Louis de Maie. Mais en revanche, les chroniqueurs en prose et en langue vulgaire vont s'emparer des événements 5 et leur langage plus libre, plus dégagé, mieux assorti aux mœurs et aux besoins de l'époque, racontera l'histoire avec un charme inconnu jusqu'alors ou plutôt oublié depuis les temps de Joinville et de Ville- Harduin. Si ce n'est pas précisément en Flandre que le Valenciennois Froissart a écrit ses immortels récits, on peut dire que c'est là qu'il a puisé ses premières inspirations, et que c'est à la Flandre qu'il a consacré ses plus

belles pages. En attendant que le génie de Coniines s'éveillât, on préludait à son apparition dans tous les grands monastères par la composition de ces légendes, de ces mémoriaux où la vie politique et sociale du pays est retracée souvent avec une fidélité si minutieuse. La philosophie scolastique, qui en Flandre s'était jadis enorgueillie des Henri de Gand et des Alain de Lille, allait retrouver dans un évêque de Cambrai, Pierre d'Ailly , un adepte non mohis illustre que le docteur universel et le docteur solennel.

A côté du mouvement littéraire encore si gêné et si timide , le mouvement artistique se présente plus ferme, plus décisif. L'architecture ogivale, cette magnifique expression de la pensée chrétienne et germanique, se développe, se transforme, s'embellit sans rien perdre de son caractère primitif et fondamental. C'est l'époque du style ogival secondaire ou rayonnant, dont l'hôtel de ville et les halles de Bruges, la chapelle des comtes à Courtrai et d'autres monuments offrent de précieux spécimens. L'art du sculpteur et du statuaire se confond fréquemment et s'identifie avec celui de l'architecte. Leurs œuvres font corps ensemble, et ne sont que le produit d'une même pensée. On a dit que c'était Flandre que la peinture à l'huile avait pris naissance. Quoi qu'il en soit, déjà riche et exubérante de coloris, mais roide encore dans la forme et incorrecte dans le dessin, elle commence avec van Eyck et Memling cette école qui disputera bientôt de célébrité avec les écoles de Venise, de Florence et de Rome , et livrera ses chefs-d'œuvre à toutes les églises , à tous les musées de l'Europe.

De l'aspect matériel d'un pays, de son histoire et de la manière dont il accueille et cultive les lettres et les arts, on peut déduire les principaux traits de son caractère moral.

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Ainsi, nous pouvons prononcer que le Flamand est par dessus tout attaché à ses foyers, à la cité, à lapatrie. Le sentiment national semble s'être fortifié chez lui en raison directe des efforts que l'on a faits pour le priver de sa nationalité. Nulle part on n'a soutenu des luttes plus acharnées dans l'intérêt de ce grand principe. Actes d'héroïsme, actes de férocité s'expliquent également à l'aide de ce patriotisme toujours ardent, souvent aveugle et déréglé. A cet am.our du sol et de l'indépendance se rattache tout naturellement l'amour du lucre, autre qualité vivace, tenace, permanente du peuple flamand. C'est parce qu'on chérit sa maison qu'on veut l'enrichir, l'embellir, la consolider. Tout en faisant les affaires du pays , on entend bien aussi faire ses propres affaires ; point capital , essentiel , qui prévaut sur toute autre considération. Les laines anglaises, cette matière première de la première industrie flamande, ont fait répandre plus de sang que les questions purement politiques et sociales. La recherche du gain et la poursuite des richesses rendent défiant et soupçonneux , aussi les Flamands du quatorzième siècle l'étaient-ils beaucoup ; comm.e on peut le reconnaître dans une foule de traits, dont l'assassinat de van Artevelde n'est pas le moins significatif.

Mais pour repousser ces ombres, que de nobles et belles qualités n'aurions-nous pas à faire valoir ! Quelle valeur militaire en tout temps, depuis la prise de Constantinople jusqu'à la bataille des Éperons! Quelle indignation généreuse contre le crime et l'oppression , lorsqu'il fallu t venger le meurtre de Charles-le-Bon ! Probe et intègre dans les transactions, affable et hospitalier malgré sa froideur native , charitable et libéral nonobstant son désir d'accumuler, le Flamand n'épargne rien, ni son sang, ni sa fortune, lorsqu'il s'agit

d'accroître le bien-être de son pays, ou d'exhausser sa gloire et sa puissance. Chez lui, partout et toujours, le patriote efface le marchand.

Telle était la Flandre, tels étaient les Flamands à la fin de la période que nous avions à décrire. Il fallait donc que ce peuple eiit en lui-même et dans ses institutions une grande force de vitalité pour occuper et conserver si long-temps, en dépit de l'exiguïté de son territoire, un rang si distingué parmi les nations de l'Europe. En achevant la lecture des annales flamandes , on est autorisé à dire avec un illustre écrivain : « L'enfance de ces siècles fut barbare, leur virilité .- pleine de passion et d'énergie, et ils ont laissé leur riche " héritage aux âges civilisés qu'ils portèrent dans leur sein .. fécond (1). ..

(1) Chateaubriand, Disc. Iiist., IH, iGi.

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