ARNOUL IH. — ROBERT-LE-FRISON
La comtesse Richilde s'empare de l'autorité souveraine au nom de son fils Arnoul.
• — Exactions et violences de cette princesse. — La Flandre tudesque se soulève et prend le parti de Robert-le-Frison. — Antipathie de race existant entre les Wal Ions et les Tiiiois. — Bataille de Cassel. — Assassinat du jeune Arnoul. — Philippe, roi de France, saccage la ville de Saint-Omer. — Il abandonne la cause de Richilde.— Celle-ci inféode le comté de Hainaut à l'évêché de Liège. — Elle reprend les hostilités contre Robert. — Bataille de Broquevoie. — Robert devient marquis des Flamands. — La légitimité de son pouvoir est vivement contestée. — Oppositions du clergé. — Le pape Grégoire VII envoie saint Arnoul en Belgique pour calmer les dissensions. — La paix se rétablit. — Robert associe son fils au gouvernement.— Il fait le pèlerinage de Jérusalem. — Pénitence et mort de Richilde. — Miracles et prodiges en Flandre. — Le mal des ardents. — Organisation de la cour des comtes de Flandre. — Robert opprime le clergé. — Lettre du pape Urbain II à ce sujet. — Plaintes amènes adressées par le clergé au concile de Reims. — Robert se soumet aux injonctions du concile. — Il meurt.
Chaque fois que sous un même sceptre se trouvent réunis des peuples différents d'origine et de langage , il se révèle tôt ou tard entre eux des antipathies plus ou moins vives , plus ou moins caractéristiques suivant les causes qui les viennent susciter. Parmi les portions de territoire primitivement confiées à la garde des forestiers , puis laissées en toute souveraineté aux marquis flamands , il en était chez qui les mœurs germaniques avaient irrévocablement pris racine : d'autres , au contraire , conservaient leur caractère
primitif, gaulois ou celtique, modifié cependant par l'influence des conquérants romains, dont elles avaient adopté le langage. Ces derniers pays se distinguaient sous les noms de Galls ou Wallons , des autres qu'on appelait Thiois ou Tudesques. Pour la première fois dans l'histoire de Flandre, nous allons voir éclater entre eux d'une manière bien distincte cette rivalité de race dont on eut si souvent à déplorer les tristes effets , et qui s'oppose depuis tant de siècles à ce que les diverses provinces dont la Belgique se compose puissent former une nation compacte et forte.
Au moment où Bauduin de Mons descendit au tombeau , Robert était en Frise occupé à défendre les intérêts de ses beaux-fils. L'occasion se montrait favorable à Richilde pour s'emparer d'un pouvoir dont elle avait toujours été avide : elle la saisit avec empressement. Depuis long-temps elle s'était ménagé dans les provinces wallones un puissant parti, en tête duquel figuraient deux barons français , les sires de Mailly et de Coucy, dont elle avait fait ses conseillers intimes. Cette faction débuta par déclarer nul et invalide le testament du prince défunt, détruisant ainsi de prime abord le plus sérieux des obstacles que pouvaient rencontrer les prétentions de Richilde. Cependant , c'était pour s'opposer à ces prétentions que Bauduin de Mons avait formulé ses dernières volontés d'une façon si précise. Le caractère ambitieux et remuant de Ricbilde n'était pas de nature à lui inspirer beaucoup de confiance : jeune encore, elle pouvait d'ailleurs se marier une troisième fois ; et il était à craindre qu'agissant à l'égard des enfants de Bauduin comme elle l'avait fait au préjudice de ceux d'Herman , elle ne livrât la Flandre aux mains de quelque étranger. Tels étaient sans doute les motifs graves pour lesquels Bauduin de Mons avait,
au lit de la mort, confié le gouvernement de la Flan Ire à Robcrl-le-Frison , à rcxclusion de sa femme Richilde.
Lorsque Robert , toujours retenu en Hollande , apprit qu'on venait de le dépouiller des dioits que son frère lui avait conférés , il somma Richilde de lui remettre le gouvernement de la Flandre. Mais celle-ci ne tint nul compte des protestations de son beau-frère. Prévoyant les suites que devait avoir cette affaire, et jugeant que le Frison allait devenir son implacable ennemi , elle s'empressa de diminuer sa puissance en saisissant les domaines qu'il possédait , savoir le comté d'Alost , la terre nommée les Quatre-Métiers et les îles de la Zélande. Cette expédition , favorisée par l'absence de Robert , s'exécuta promptement et avec énergie. Jean , sire de Gavre , châtelain d'Ypres , ayant voulu s'opposer par la force à ce que Richilde s'emparât des Quatre-Métiers , elle lui fit couper la tête; puis , dans la crainte que le roi des Francs , auquel Robert avait déjà porté ses plaintes, ne vît toute cette conduite d'un mauvais œil, elle lui dépêcha des députés chargés de lui offrir quatre mille livres d'or (1). C'était, aux yeux du roi , une raison beaucoup plus péremptoire que toutes celles qu'on aurait pu lui donner; et, dès ce moment, il abandonna Robert pour embrasser sans réserve la cause de la libérale comtesse.
Malheureusement , il était alors impossible à Robert de venir défendre ses droits en personne. A peine maître des Frisons révoltés, il avait à coml)attre de plus dangereux adversaires. Le comté de Hollande fut, en 1071, envahi tout à la fois par Guillaume , évêque d'Utrecht , et par Go:leh"oi-le-Bo5su , duc de Basse-Lorraine , le même
(1) <> F.t quant la contesse Rikeus sot clioii, e!e corroinpi le cora;;c le roi lie llilu livres il'or.. — L' es tore il,-s V. di- VI . . f ji i-".
i[\ie nous avons vu naguère allié avec Bauduin de Lille , pour faire la guerre à l'empereur. Peu après la mort de Florent, comte de Hollande , l'évêque d'Utrecht , profitant de la minorité du jeune ïhierri V, pupille de Robert, avait obtenu de l'empereur l'investiture féodale de la Hollande méridionale ; comme il ne se trouvait pas assez fort pour se mettre en possession d'un pays sur lequel Robert de Flandre était venu planter son étendard , il le concéda à Godefroi , à charge de le tenir de lui en fief. L'évêque s'unit donc à Godefroi aussitôt que celui-ci fut en paix avec l'empire; et, afin de rendre efficace l'arrangement conclu entre eux , ils entrèrent simultanément en Hollande.
Tel était le motif de cette guerre. Le résultat n'en fut pas heureux pour Robert. Vaincu auprès de Leyde , il fut contraint de battre en retraite et de se réfugier avec sa femme et ses enfants dans la ville de Gand.
Lorsqu'il y arriva, les choses avaient pris en Flandre une tournure beaucoup plus favorable à sa cause qu'il n'aurait pu l'espérer. Enhardie par l'invasion de la Hollande qui la délivrait d'un rival dangereux , Richilde s'était livrée sans ménagement à l'exercice d'un pouvoir qu'elle avait long-temps ambitionné. Les actes se publiaient en son nom; et les Flamands se demandaient en murmurant si le jeune Arnoul , fils de leur seigneur, n'existait plus. Par le conseil des barons français qui l'entouraient , des faits nombreux de tyrannie, des exactions de toute nature se commettaient journellement. L'avide comtesse augmentait les impôts outre mesure. Elle alla jusqu'à mettre une taxe de quatre deniers sur chaque lit , et à s'emparer du trésor d'un grand nombre d'églises (1). Cependant le Hainaut , l'Artois, la Flandre
(i) " Piicliclilis... inconsucfa et iivIeMin a Flaïulicnsihtis ( prnesiimebat )
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wallone , les provinces tle langue romane ou française , enfin, étaient moins durement traités que les pays de langue tudesque , sur lesquels Richilde se plaisait à faire peser tout le poids de sa domination. Elle les ménageait afin de s'en créer un appui au besoin ; et les AVallons se montraient favorables à sa cause et à ses projets , moins par affection pour elle que par une sorte d'inimitié instinctive contre des voisins dont ils dédaignaient le rude langage , et à la prospérité desquels ils commençaient à porter envie. De leur côté les véritables Flamands , qui conservaient encore cet esprit d'indépendance puisé dans les vieilles mœurs germaniques , s'étaient éjnus de la position exceptionnelle que Richilde leur avait faite et supportaient impatiemment ses oppressions. Aux griefs qu'ils nourrissaient contre la veuve deBauduin Je Mons vinrent bientôt s'en joindre d'autres. Richilde épousa Guillaume Osbern , comte d'Essex et d'Hereford, et trésorier d'Angleterre depuis la conquête , lequel descendait des anciens ducs de Normandie , dont la mémoire en Flandre n'était pas très-vénérée. On prétend même qu'elle eut la hardiesse de donner à ce nouvel époux le titre de marquis ou comte des Flamands , titre qui seul devait appartenir au fils de Bauduin. Cette union froissa vivement le sentiment national des Flamands (1|; mais ce qui mit surtout le comble à leur haine contre Richilde , ce fut un acte de cruauté tel que les annales du pays n'en avaient point jusque-là enregistré de sembla-
exigerc IribiUa. — Hist. com. Ardetisiuin ap, Boticjuct, il, 298. — " Et tueismeiiiciil L'stoieiil-il courecliiel de clic k'elc despoilloil et desreuboitles eglyscs j)or nalcr l'iivoir k'ele avoit promis an loi." — Li esture îles C. de Fl.,f° 53 v". (I) u là si ii'ol mie honte d'icstrc trois fois mariée, aiiis espoiisa Guillaume
l'Ornhelleus, coule de Noinieudic, et pai dioii esimu-clle encoiilre li nioiiil des
inincrs >l»' l'iandrcs, ') — Ihiil.
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ble. La ville d'Ypres, jugeant à propos d'adresser des remontrances à la comtesse, lui envoya des députés qui la rencontrèrent à Messines, proche de la Lys. A peine lui avaientils appris Tobjet de leur message , qu'elle les désigna du doigt à ses hommes d'armes et ordonna qu'on leur tranchât immédiatement la tête, à eux et à leur suite , composée de plus de soixante personnes. Aussitôt que cette sanglante exécution fut terminée , Richilde , pour ajouter encore à la terreur qu'elle voulait inspirer, fit mettre le feu à la ville et au monastère de Messines ; puis , à la lueur de l'incendie , prit le chemin de Lille. De nouveaux députés des villes de Gand et de Bruges , ignorant le sort de leurs malheureux compatriotes , vinrent trouver Richilde à Lille pour lui porter également leurs doléances. Comme ils étaient nombreux, la comtesse les avait fait loger séparément dans différents quartiers de la ville, afin de les pouvoir plus facilement saisir et mettre à mort. Mais avertis du péril où ils se trouvaient par le gouverneur du château nommé Gérard de Bue, homme dévoué en secret au parti tlamand , ils parvinrent , au milieu des ténèbres de la nuit , à s'échapper tous de la ville par des issues dérobées que le châtelain leur fit ouvrir.
Un sentiment d'horreur et d'exécration s'éleva en Flandre à la nouvelle du massacre des députés d'Ypres , et de la trahison préparée à ceux de Bruges et de Gand. Une insurrection contre le pouvoir de Richilde était imminente, quand l'arrivée de Robert-le-Frison vint donner une impulsion plus large et plus forte à ce mouvement nation .1. Alors éclata dans toute son énergie cette antipathie de race assoupie depuis long-temps , et que la tyrannie d'une femme venait de réveiller si brutalement. Robert, assuré désormais
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du concours unanime dos Flajiiands , prit sans désemparer les mesures nécessaires pour anéantir l'autorité de Richilde et reconquérir ses droits de régent. Il s'entendit avec les barons et les villes , combina ses moyens , et partit ensuite pour la Hollande afin d'en ramener tous les hommes d'armes qui voudraient bien le suivre.
Au bout de peu de temps , il débarqua à Mardike avec une assez forte armée de Hollandais et de Frisons ; gens dont les Flamands connaissaient l'idiome et auxquels ils ne tardèrent pas à venir se joindre en foule , impatients qu'ils étaient d'obtenir enfin vengeance. A la tête de tout ce monde Robert traversa la Flandre , se faisant ouvrir les villes et les forteresses où Richilde avait mis des châtelains wallons, soulevant et entraînant à sa suite les populations armées. Il arriva de la sorte devant Lille , la plus prochaine des villes wallones sur la frontière des pays de langue thioise , et où Richilde continuait à séjourner, attendant les secours qu'elle s'était empressée de réclamer du roi de France. Lille, singulièrement fortifiée depuis sa fondation par le père du comte Robert , était sur un pied de défense formidable. Mais, à la nouvelle de l'arrivée des Flamands, Gérard de Bue, le môme qui avait sauvé les députés de Gand et de Bruges , ouvrit pendant la nuit les portes du château à Robert , qui y entra avec une partie de ses gens d'armes. Richilde quitta précipitamment la ville , et prit la route d'Amiens afin de hâter la venue du roi Philippe de France. Robert, de son côté , pénétra aussitôt dans Lille, où fut trouvé , entre autres personnages importants, le sire de Mailly, l'un de ces conseillers de Richilde auxquels les Flamands portaient la plus grande haine. En vain Robert voulut-il le garder comme otage ou comme prisonnier ; on ne 1 écouta point. Le sire de Mailly,
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saisi entre ses mains, est à l'instant massacré , son corps nns en lambeaux et traîné à travers les rues de la ville avec tous les raffinements d'outrage et de cruauté que savent seules inventer les fureurs populaires.
De Lille Robert et les Flamands s'avancèrent vers Cassel , l'ancien château des Ménapiens (1). Ce bourg, plusieurs fois détruit au temps des invasions normandes , avait été rebâti et consolidé par Arnoul-le-Vieux. Situé au sommet d'une montagne d'où l'on découvre, dit-on, trente-deux villes à clocher , il est surmonté d'une tour qu'on aperçoit de Laon quand le ciel est pur (2) ; il domine donc tout le pays et offre une excellente position stratégique. Robert s'y installa sans peine , le châtelain Boniface s'étant empressé de lui livrer l'entrée de la ville et du château. C'est là que de tous les points de la Flandre se réunirent les chevaliers, les hommes d'armes , les milices des villes, et jusqu'aux pauvres gens des campagnes mus par un même sentiment de patriotique indignation. Robert-le-Frison ne fut plus dèslors considéré comme un seigneur auquel on obéit par devoir ou par habitude , il devint pour les Flamands de pure origine le défenseur de leurs droits , le protecteur de leur nationalité ; et Ton conçoit combien il devait puiser de force et peut-être d'orgueil dans la nouvelle situation politique que les circonstances lui faisaient.
Cependant le jeune roi Philippe , séduit par l'or et les instances de Richilde , s'avançait au-devant de la Flandre
(1) Castclliim Meii.ipiornm. V. les Préliminaires.
(2) " Li aiiciien fonclèreiil clie casliel sor le liaiitrcc don mont et rliil mous csl liaus sor soz les nions de Flandres el une tonis csl el couj>ier lequclc on piiel vcoir don mont de Loon «jiianl li cielx est cleis et jiurs. — Li cslore des C, de H., f 53 v''.
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insurgée. Son uinu'»' nomln'euse et aus^i hien oiganisée ([u'elle pouvait l'être pour l'époque , se composait d'honunes d'armes venus des différentes provinces soumises à la suzei'ainet('' du roi de France. Elle partit de Saint-Omer; et ayant iait sa jonction avec les troupes levées par Richilde dans les pays wallons , elle parvint en l)on ordie à Bavinckhove, au pied du mont Cassel , le dimanche de la septuagésime , 20 février 1070. Il ne reste sur la bataille célèbre qui fut livrée ce jour-là, (jue des détails assez confus et assez contradictoires. De tous les historiens qui en ont parlé, il n'en est pas, selon nous, qui l'aient fait mieux et en aussi peu de mots (ju'un très-ancien chroniqueur dont les récits sontquelquefois empreints d'une poétique véracité. Après avoir dénombré les guerriers qui composaient l'armée du roi de France et celle de Richdde : " Tous ces gens , dit-il , s'assemblèrent pour déconfire le Fris ,>n dessous Cassel. Le Frison n'eut pas si grande multitude de monde , mais il eut plus forts gens à bataille ; et ses soldats vinrent armés non pas tant seulement d'armes de fer, mais aussi des armes de la foi. Ils ôtèrent le linge de leurs corps et ne conservèrent que des langes sous leurs armures. Se prosternant à terre et priant Dieu , ils attendirent leur salut d'en haut ; et pour ce qu'en si petit nombre ils se devaient combattre contre le roi de la terre, ils recommandèrent leur cause au roi du ciel. Que vous dirai-je de plus? les armées engagèrent le combat, et fut fait tel massacre de celle du roi que la terre fut tout ai'rosée de sang et les champs couverts de la multitude des occis (1). "
En effet , la déroute de l'armée du roi et de celle de
(l) Li estorc\(te$ C. de FI., f ;>4.
Richilde lut complète. Le jeune monarque s'en tira sain et sauf, et parvint à gagner Montreuil avec quelques débris de troupes. Quant à Ricliilde , combattant avec fureur en tête de ses chevaliers, elle tomba au pouvoir des Flamands, et fut faite prisonnière. Son récent époux , l'Anglais Guillaume Osbern, et le sire de Coucy, son conseiller intime , étaient morts à ses côtés. Mais la perte la plus regrettable de cette journée fut celle du jeune Arnoul , qui , victime des projets ambitieux de sa mère , et entraîné au milieu d'un conflit dont le résultat, quel qu'il fût, ne devait pas lui être profitable, périt assassiné sur le champ de bataille par les mains d'un de ses propres hommes-liges , nommé Gerbodon. » A propos de ce Gerbodon , dit un vieil historien du Hainaut , favorable au parti de Richilde , il ne faut pas oublier que , peu de temps après, cet homme , conduit par un esprit de pénitence , vint à Rome se jeter aux pieds du souverain pontife , et lui avoua son crime. Après l'avoir écouté , le pape ordomia à l'un de ses cuisiniers de l'emmener au dehors et de lui couper sur-le-champ les mains qui avaient servi à donner la mort à son maître ; mais le pape ajouta que si les mains du coupable ne tremblaient point, on le ramenât sauf devant lui. Gerbodon ayant été conduit au lieu du supplice , tint ses mains immobiles et sans trembler. Le cuisinier le reconduisit alors sans lui faire aucun mal devant le pape, qui lui ordoima , à titre de pénitence , de retourner vers l'abbé de Cluny, et d'obéir à ses ordres. L'abbé voyant que les intentions de cet homme étaient bonnes, le reçut au nonibre des moines; et, dans la suite, Gerbodon se rendit célèbre à Cluny par ses œuvres saintes et par sa piété (1) ".
(1) Gilheiti Mvnloisis Chn,),., iip. ./. de (t., xi, .S!I.
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Anioul , troisième du nom , n'avait pas plus do dix-sept ans lorsqu'il mourut. Son cadavre, enlevé du milieu de ceux dont le champ de bataille était couvert , fut transporté à l'abbaye de Saint-Bertin , où il reçut, par les soins du vainqueur, une honorable sépulture.
Avant de clore la page si courte et si triste en même temps que l'historien doit consacrer à la mémoire de ce jeune prince, il convient de raconter une scène tout en dehors de la grande lutte des Flamands contre les Wallons, et dans laquelle Arnoul remplit avec sa mère un rôle plus pacifique et plus heureux que celui qui termina son existence politique. Tandis que Robert-le-Frison était encore retenu en Hollande , et que Richilde exerçait sans rivalité l'autorité souveraine au nom de son fils , l'évêque de Cambrai Liébert se trouvait de nouveau en butte aux persécutions du châtelain de sa ville épiscopale, Hugues, sire d'Oisy , que lui-même avait naguère comblé de bienfaits. Liébert revenait un jour d'une visite pastorale dans quelques villages de son diocèse. Comme le soir approchait, et qu'il était encore loin de Cambrai, il résolut de passer la nuit à Boiri-Sainte- Rictrude, bourgade située entre Cambrai et Arras, et dont il avait béni l'église. Le châtelain Hugues avait un donjon non loin de là sur sa terre d'Oisy. Depuis un certain temps il épiait les démarches du prélat; et ses émissaires lui étant venus annoncer qu'il s'hébergeait dans le voisinage, Hugues sortit de son fort avec des hommes bien armés et, à la faveur des ténèbres , investit la maison où Liébert reposait ses membres fatigués. Les portes sont bientôt enfoncées, et les gens de l'évêque, réveillés en sursaut sont massacrés sans défense. Le châtelain alors pénètre, le fer au poing, jusqu'à la chambre où se trouvait le prélat avec son prévôt Wibold
et ses chapelains. Wibold se précipite à sa rencontre , et cherche ù lui barrer le passage ; mais Hugues brise la porte, plonge sa dague au cœur de Wibold, et, s'approchant du lit où gisait le saint vieillard , il l'enlève en chemise , et le fait porter par ses hommes d'armes au château d'Oisy, où on le charge de fers (1). La nouvelle de ce forfait sacrilège parvint aux oreilles de Richilde, qui, sans perdre de temps, joignit ses troupes à celles que son fils Arnoul , prévenu par elle , amenait de Flandre. Ils entrèrent en Cambrésis par Douai , et marchèrent sur Oisy. Le châtelain, effrayé, s'empressa de rendre l'évêque , que Richilde et Arnoul ramenèrent triomphalement à Cambrai , où ils firent de riches offrandes à l'église de Notre-Dame et aux monastères de la ville (2). Ce fut au milieu des joies de ce facile triomphe que s'amoncela contre l'héritier de Bauduin Bras-de- Fer l'orage qui devait l'écraser au pied du Mont-Cassel. Mais revenons aux suites et aux résultats de ce combat célèbre.
La victoire remportée par le parti tudesque sur le parti wallon ou français, toute favorable qu'elle fût à la nationalité flamande, eût été plus décisive encore, si Robert , entraîné à la poursuite de ses ennemis, ne se fût imprudemment laissé prendre et enfermer à Saint-Omer. Les deux partis se trouvant privés de leurs chefs , on traita d'un échange. Walfrade, châtelain de Saint-Omer qui détenait Robert , courroucé de ce qu'on voulait rendre corps pour
(1) " Siciil in lecto jarcbat cuni camisia l.intiini, ille insanus lioiniciila non «iiniiil accipcre, et ail Oiseiiim, nuinici|.iuin suuin, ita nudiiin aiportarc, clausunique in ciislodia reliuere. » — Balderici Cliron., 3i7.
(2) « RcJiixcrunt cuni Canicracnni cuni gninili gloria et honore, donanies insupei' niuiieiibtis ecclesiani .S. Mari*, aiiaijuu niouasteria civilatis Canifiais;." — lbid.,3iH.
corps, sans rançon, prétendait garder le comte. Les bourgeois de la ville , par des motifs (ju'il n'est [-as très-facile d'apprécier aujourd'hui, contraignirent le châtelain à mettre Robert en liberté. Le roi fut vivement contrarié de cette permutation qui s'était faite à son insu. Peut-être avait-il quelque arrière-pensée sur le marquisat flamand , et espérait-il que, les deux concurrents retenus captifs , il pourrait plus aisément réaliser ses projets. Toujours est-il que, dans un premier moment de fureur, après la délivrance de Robert , il résolut de saccager la ville de Saint-Omer. Elle était très-foi'te et ses habitants déterminés à se bien défendre. Mais le châtelain , qui ne pouvait leur pardonner de lui avoir arraché sa proie, ouvrit les portes de la ville dans la nuit du 6 au 7 mars ; et le roi , y entrant avec ses hommes , mit tout à feu et à sang. On traquait les bourgeois de rue en rue , de place en place ; les églises étaient pillées comme les maisons : on n'épargnait pas plus les prêtres que les femmes et les jeunes filles, livrées tremblantes à la brutalité des soldats (1). Ces scènes affreuses se passaient sous les yeux d'un monarque à peine âgé de dix-huit ans !
Richilde fut rendue à la liberté en même temps que son victorieux compétiteur. Sa défaite de Cassel, la mort de son fils, celle de son mari et d'un grand nombre de ses amis fidèles ne la découragèrent point, et bientôt elle se mit en mesure de reprendre l'offensive.
On sait que Bauduin de Mons avait ordonné en mourant que celui de ses deux fils qui survivrait à l'autre aurait la
(1) «Et li l)ourgc'ois s'enfuioicnt Pt si se rcponnoienl. Les 't-glyses furent iTiibiies, li moine furent laidengiet, les dames et les purieles fnrent déslionncrées. Toute lit ville nieiioit duel et plouroit et ustoil plaine de yrant confusion." — /./ istuif lies C. lie Fl., f ."i4.
possession simultanée de la Flandre et du Hainaut. Richilde s'empressa de présenter son second fils Bauduin au l'oi Philippe, en réclamant de nouveau sa protection. Le roi , irrité contre Robert, i\m venait de le battre, la lui proinit , ceignit le baudrier à Bauduin, et le salua marquis des Flamands: cérémonies illusoires qui, loin d'assurer les droits du jeune prince et de les faire prévaloir, ne tendaient qu'à lui enlever l'affection de ses propres sujets, et à augmenter la puissarlce morale de Robert. En effet , la popularité de celui-ci , s'il est permis de nous servir de cette expression toute moderne, croissait au fur et à mesure des griefs que le parti dont il était le représentant avait à reprocher au parti contraire.
Le roi , après le sac de Saint-Omer , leva de nouvelles troupes en France, et s^occupa des moyens de reprendre les hostilités contre Robert. Parmi les prisonniers importants retenus par celui-ci lors de la bataille de Cassel , se trouvait Eustacbe , comte de Boulogne , frère de Godefroi évoque de Paris et chancelier du roi. Cette circonstance mit en rapport le comte Robert avec Godefroi. Ils finirent par s'entendre tellement que Robert promit à l'évêque la liberté de son frère et une forêt de vaste étendue appelée la forêt d'Ecloo , à condition qu'il déterminerait le roi à cesser la guerre, à abandonner complètement le parti de Richilde, et à retourner à Paris. Il fallut que Godefroi employât la ruse pour faire partir le roi , jeune prince capricieux et vif, mais d'un faible courage contre les obstacles sérieux. Il en avait déjà rencontré beaucoup depuis la guerre : son chancelier lui fit mystérieusement donner avis que Bernard, duc de Saxe, beau-frère de Robert- !e-Frison , arrivait au secours de ce dernier avec de nombreux soldats , qu'ils avaient le
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projet de couper la retraite au roi et à son armée , (ju'eiilin il était probable que beaucoup de barons français avaient déjà reçu de l'argent pour le trahir. Ému de ces confidences, Philippe , sans attendre le lendemain , prit la nuit même le chemin de Paris, et, dans sa frayeur, abandonna ses bagages aux Flamands (1). Le chancelier, craignant que le roi, remis de sa frayeur, ne revînt en Flandre, se hâta de Taller rejoindre , et lui conseilla de ne plus songer à poursuivre une guerre désastreuse. Il lui représenta que Robert-le- Frison lui était plus proche parent que le jeune Bauduin , et que d'ailleurs celui-ci était irrévocablement abandonné des Flamands , c'est-à-dire de la majeure partie de ses sujets. Enfin , pour détacher tout à fait le roi de la cause wallone , Godefroi lui proposa d'épouser Berte , fille de Florent , comte de Hollande, mort en 1061, et par conséquent bellefille de Robert. Cette alliance se conclut et devint fatale à Richilde , qui resta dès lors dans l'isolement , abandonnée d'un allié sur lequel elle se croyait en droit de compter, et qui lui faisait défaut au moment où elle en avait le plus besoin.
Ces revers de fortune n'abatlirent point le courage de l'opiniâtre comtesse. Moins désireuse de faire prévaloir la légitimité de son fils que de satisfaire un impérieux instinct de vengeance , elle eut recours alors à un expédient qui donne la mesure de ses intentions et de son caractère. Théoduin, évêque de Liège, était le seul des princes voisins qui pût ou voulût prêter son concours à Richilde. Elle s'adressa à lui ; et , pour en tirer de l'argent et des hommes d'armes, car il lui en fallait à tout prix, elle consentit à
(I) " Qiio ille luncio teiritus, lelictis saiciiiis, iioclc iirlicni reliquit et versus GHiliam proiieiavil » — Chiwi. up, Bouaiiet, \\, 391 et 392.
devenir sa vassale. Voici les principales clauses de cette honteuse inféodation du comté de Hainaut à l'évêché de Liège :
" — La comtesse Richilde et Bauduin son fils font hommage du comté de Hainaut à l'évêque de Liège , dont ils deviennent hommes-liges, promettant de le servir de toutes leurs forces.
" — Si quelqu'un veut faire la guerre au comte et assiège un de ses châteaux , l'évêque doit fournir à ce dernier cinq cents chevaliers; ce qu'il s'oblige à faire trois fois l'an , et durant l'espace de quarante jours chaque fois.
» — L'évêque, outre l'hommage du comté de Hainaut, recevra encore celui des châtelains de Mons , Beaumont et Valenciennes.
" — L'évêque s'engage à donner annuellement au comte, le jour de Noël, quatre paires de robes de la valeur de six marcs la pièce, et à chacun des châtelains susnommés une robe d'égale valeur.
" — Si le comte acquiert des alleux dans son comté , il tiendra le tout de l'évêché de Liège (1). "
Ce traité fut conclu à Fosses en présence de Godefroi , duc de Bouillon , qui, bientôt après, devait prendre une si glorieuse part aux croisades ; du comte Albert de Namur, de Lambert comte de Louvain , du comte de Chiny et de celui de Montaigu en Ardennes. En sanctionnant par leur présence et l'apposition de leurs sceaux un accord de cette nature , les princes lorrains prouvaient qu'ils ne voyaient pas avec déplaisir l'affaiblissement simultané de la Flandre et du Hainaut. Ils s'y prêtèrent donc de très-bonne grâce ;
(1) Cet acte , qui a é(c imprimé plusieurs fois, se trouve aux Arcli.'vjs des comtes lie Flandre à Lille, 2' Cnrtiil. de Hainaut, pièce 2.jI.
'ion ÎIISTOIHE
mais l'empereur Henri IV, à la ratification duquel le traité fut soumis, ne se montra pas aussi accommodant. Il en témoigna de la surprise, en faisant probablement cette réflexion : que si Richilde n'avait pu soumettre les Flamands avec toutes les forces du roi Philippe , elle le pourrait bien moins encore avec les cinq cents Liégeois que le prélat devait lui fournir. Le véritable motif qui le portait à refuser son adhésion , c'était la crainte de voir l'évêque de Liège , vassal déjà trop puissant à son gré , recevoir par cette convention un nouvel accroissement de domination et de force. La dernière révolte des seigneurs lorrains démontrait la nécessité d'enlever à ceux-ci tous les moyens de recommencer par la suite une lutte sérieuse contre l'empire.
Théoduin et Richilde , satisfaits l'un et l'autre de leur arrangement, ne désespéraient pourtant pas de vaincre l'obstination de Henri IV. Ils eurent recours à la m.édiation de l'archevêque de Cologne, des évêques d'Utrecht, de Verdun , de Cambrai et autres , se concilièrent par des présents la fave.ir des grands officiers de l'empire, et même, dit-on , celle de l'impératrice Berte , de façon que ne pouvant plus résister aux obsessions qui l'entouraient de toutes parts , l'empereur finit par souscrire le diplôme qui consacrait définitivement la suzeraineté de l'évêque de Liège sur tout le Hainaut.
Une fois qu'elle se fut assuré l'appui de Théoduin , et qu'elle eut par là détruit tout ce qui pouvait rester de sympathie dans le cœur des flamands pour le jeune Bauduin , Richilde se disposa à recom.i encer la guerre. Pour lui en donner les moyens , Théoduin lui envoya cent livres d'or et soixante-quinze marcs d'argent qu'il avait enlevés aux églises de son diocèse. Richilde put alors réunir de nouvelles trou-
DkS CÔMTKS l)K FL.WDJIK. 'iO?
pcs et soudo3'er celles que lui avaient offertes les princes lorrains présents au traité de Fosses.
Mais avant qu'elle se fût mise en état d'envahir la Flandre, Robert-le-Frison s'était avancé au-devant d'elle. 11 vint asseoir son camp près de Mons , dans un petit canton appelé Broqueroie. Richilde , pressée de venger sa défaite de Cassel , ne se donna pas le temps de réunir tous ses hommes d'armes pour attaquer son rival. On combattit de part et d'autre avec acharnement ; mais à la fin , Robert resta maître du champ de bataille. Le souvenir de ce combat s'est perpétué jusqu'à nous, car le lieu où il s'est livré porte encore des noms lugubres : ce sont les haies de la mort, ou les bonniers sanglants (1). Robert dévasta tout le pays sur les deux rives de la Sambre , prit , entre Bouchain et Valenciennes , un château-fort nommé Wavrechin , baigné par l'Escaut , et qui lui assurait le passage en Hainaut. Il y mit trois cents hommes d'armes et rentra en Flandre , dont la possession lui était désormais acquise par le droit de l'épée , comme le dit un célèbre annaliste flamand (2).
Telles furent les circonstances au milieu desquelles la Flandre, jusqu'alors possédée par ordre de primogéniture et sans interruption depuis le chef de la dynastie , passa au second des fils de Bauduin de Lille , c'est-à-dire , à la branche cadette. Mais nous l'avons énoncé déjà , l'ambition d'un prétendant ne fut pas le seul mobile de cette révolution. Elle ne se fit ni pour lui ni par lui exclusivement; il ne sut que profiter avec habileté des causes qui l'avaient produite.
Quoi qu'il en soit , et nonobstant les services par lui ren-
(1) Le honnie r ay une mesure agraire locale.
(2) Jarqiies Afpyer.
208 IlISTOrnK
dus à la nationalité flamande, Robert ne put empêcher qu'on ne contestât souvent et long-temps la légitimité de son pouvoir. Son neveu Bauduin n'avait pas abdiqué toute prétention après la défaite de Broqueroie. De concert avec son infatigable mère, il protestait par des attaques multipliées, mais peu décisives , sur les frontières de Flandre. Tout ce qu'il put faire , ce fut de reprendre le château de Wavrechin. Quant à reconquérir la bienveillance des Flamands, il ne devait plus y compter ; Richilde la lui avait à jamais aliénée. Cependant bien des gens voyaient toujours en lui le véritable héritier du sang.
D'un autre côté, Robert employait tous les moyens imaginables pour justifier son avènement au marquisat de Flandre. Afin de se rendre le clergé favorable, il dota de grands biens la plupart des églises flamandes, fonda un monastère à Watten où il mit des chanoines , et bâtit également une église collégiale à Cassel en commémoration de sa victoire (1). Néanmoins, le saint évêque de Cambrai , Liébert , se prononça ouvertement contre lui, et le traita comme rebelle et en usurpateur. Croyant intimider le vieil évêque , Robert , vers l'an 1075 , vint mettre le siège devant Cambrai, Liébert, alité et souffrant de la goutte, se fit transporter vers la tente du marquis pour lui reprocher sa félonie. Robert se mit à rire des admonitions du prélat qu'il considérait en pitié. Alors celui-ci revêtit ses habits pontificaux, lança l'anathème sur le blasphémateur et sur son armée, et reprit lentement le chemin de Cambrai , laissant la terreur dans le camp des Flamands. Robert réfléchit quelques instants , puis alla trouver l'évêque et lui
(1) Hist. comiuim Ardcnsium, ap. ttouquet, il, 298.
demanda humblement pardon pour lui et pour ses gens. Liébert leva l'excommunication ; et la nuit même Robert décampa en abandonnant tout le butin i|u'il avait fait dans le Cambrésis.
Vers ce même temps, le marquis des Flamands envoya une ambassade à l'empereur; et afin de le bien disposer en sa faveur, il lui offrit de le servir de toutes ses forces quand besoin serait. Les chroniques rapportent , au sujet de cette ambassade , une anecdote qui prouve combien les destinées de l'usurpateur et celles de sa famille occupaient en Flandre l'imagination populaire. Suivant l'assurance d'un vieil historien , un des messagers de Robert-le-Frison , Bauduin , avoué de Tournai , raconta maintes fois que quand lu et ses compagnons approchèrent de Cologne , ils reîicontrèrent une dame d'honnête apparence qui leur demanda qui ils étaient , d'où ils venaient et où ils allaient. A cette question les députés se turent. Alors la dame reprit : " Oh ! je sais bien que vous êtes les messagers du comte Robert de Flandre , lequel a manqué au serment qu'il avait prêté à son frère Bauduin de Mons , a tué son neveu Arnoul, et lui a pris son héritage. Il vous envoie pour obtenir la grâce et l'amitié de l'empereur. Sachez donc que cette démarche tournera à bien , que l'empe- .rcur vous accueillera honorabl'-ment; sachez aussi que le comte Robert et son fils tiendront la Flandre en paix ; mais son petit-fils mourra sans enfant mâle. Après lui , deux concurrents se disputeront le comté. L'un des deux tuera l'autre. 11 possédera la Flandre, ainsi que ses descendants , jusqu'au temps de l'antéchrist. » A3^ant parlé de la sorte, la dame disparut; et l'on n'en eut plus de nouvelles dans ce pays où on la voyait alors pour la j^iemière
210 FIISTOIRE
fois (l)." Il existait encore une autre prophétie ait ri 1 m c'e au pape Léon IX par quelques historiens. Ce n'était pas à Robert qu'elle se rapportait , mais à la comtesse Richilde elle-même. Le pape avait prédit à sa nièce que ses enfants ne tiendraient pas long-temps sous le même sceptre la Flandre et le Hainaut(2). Ce dernier présage ne tarda pas, comme on vient de le voir, à se réaliser.
Ainsi prévalait dans l'opinion publique cette idée que l'avénement de Robert au marquisat était un acte providentiel , et qui , par cette raison môme qu'il émanait évidemment des desseins de Dieu , n'avait plus besoin de justification. En un mot, Robert, l'élu du peuple, voulut encore qu'on le considérât comme l'élu de Dieu , et il y réussit.
Lorsqu'ils virent leur cause perdue sans retour, Richilde et le jeune Bauduin firent la paix avec Robert c[\ie la volonté nationale soutenait de plus en plus. L'oncle donna au neveu une forte somme d'argent , et lui assura en outre la possession paisible du Hainaut avec promesse de ne rien tenter contre cette province. Ne négligeant aucun moyen d'assurer la stabilité de sa puissance tout en l'augmentant, Robert négocia dans la même circonstance le mariage d'une de ses lilles avec le jeune comte de Hainaut. Bauduin et sa mère Richilde , qui jamais n'avaient vu la fille du Frison , attendu que jusque-là, elle avait toujours vécu en Hollande , s'engagèrent par traité à conclure cette union , et donnèrent comme garantie de leur parole le château de Douai , qui depuis long-temps appartenait au comté de Hainaut. Quand Baudouin fut mis en présence de sa cousine, il la trouva tellement difforme et éprouva pour elle tant de répugnance ,
(1) I.i eslorc <!cs C. dt- Fl.,/" -,i v°.
(2) Ihid , 52 v\
qu'il aima mieux retirer sa parole et renoncer ù la ville de Douai que de conclure ce mariage (1). Il épousa Ida, sœur de Lambert, comte de Louvain, jeune fille qui joignait à de rares perfections physiques une grande piété et des vertus solides (2).
Vers l'année 1076, l'aulorité de Robert commençant à se consolider, ce prince résolut d'aller reconquérir la Hollande dont Godefroi de Lorraine s'était presque entièrement emparé au préjudice du jeune Thierri V. Il équipa une flotte , dressa une armée en Flandre, et la fortifia de troupes auxiliaires que lui avait envoyées d'Angleterre son beau-frère Guillaume-Ie-Conquérant. D'autre part Godefroi réclama l'aide des évêques et des seigneurs lorrains , et se disposa à repousser vivement cette agression Une guerre allait donc s'engager dont on ne pouvait prévoir l'issue. Mais la fortune secondait toujours les vues et les projets de Robert. Au moment où Godefroi organisait à Anvers ses moyens de défense, il fut , durant la nuit , trouvé dans les lieux d'aisances de son logis, empalé par une broche de fer. On ne put découvrir l'auteur de ce crime atroce (3). Certains historiens ne manquèrent pas cependant d'attribuer à Robert une mort qui venait si à point favoriser ses intérêts. En eflTet, les Lorrains, privés de leur chef, furent bientôt expulsés delà Hollande, et le jeune Thierri réintégré daus tous ses droits, sans qu'il en eût coûté beaucoup à son beau-père,
(1) « Contigil aiueni Baldiiinum illam vidlsse, quam visani niniia turpiiu • tlinc laborantem sprevit et despexit.» — Tliomellus, ap. J. de G., \i, 18 i.
(2) IbU.
(3) « Cum eniin qnadain iiocte, f[uiescentil)iis omnibus, aJ nccessitatem natiirw scccssisset, apposiius cxlra domuni s|iiculaior confodit cum pei* sécréta natiuraj relictofjue in vulnere firro, concitus aufugit." Sù/eherti Chron. ann.
212 HlSTOllU-
A l'intérieur du pays , si Robert n'avait plus à soutenir des luttes sérieuses , il lui restait encore à vaincre la répugnance que les provinces wallones mettaient à subir son joug. Cette antipathie se révèle dans plusieurs faits dont le souvenir nous a été conservé par nos anciens historiens. En 1079 mourut Drogon évêque de Térouane ou des Morins , comme on disait alors. Le marquis sachant que le clergé et le peuple de Térouane lui étaient hostiles, désigna pour successeur à Drogon une de ses créatures nommée Hubert. Ce dernier ne fut pas plutôt arrivé à Térouane , que les habitants se portèrent contre lui à de nombreux actes de violence, le chassèrentdu diocèse, et le forcèrent à s'aller réfugier* chez les moines de Saint-Bertin. Robert le remplaça aussitôt par un autre de ses protégés, Lambert de Bailleul , homme de haute naissance et d'un caractère plus énergique que son prédécesseur. En imposaiit de son chef un évêque aux Térouanais , le marquis des Flamands foulait aux pieds les lois , franchises et immunités de l'église de Térouane où , de temps immémorial , l'usage était que l'évêque fût élu par voie de libres suffrages. Les habitants, excités par leur avoué Eustache , se soulevèrent, prirent d'assaut le palais épiscopal , se saisirent de Lambert , et , après lui avoir coupé la langue et les extrémités des doigts, l'expulsèrent de la ville. Robert ne tira pas immédiatement vengeance des cruautés dont son favori avait été victime; mais, à quelque temps de là, Arnoul , archidiacre de l'évêché de Térouane et curé de Saint-Omer, fut par lui dépouillé de tous ses biens et banni de la Flandre , probablement parce qu'il avait été un des principaux instigateurs de la révolte. Robert agit avec plus de rigueur encore contre plusieurs personnages défavorables à sa cause , faisant emprisonner
Des comtes de elandre. 213
les uns, toilurer et supplicitT les autres. CeponJaiit l'archidiacre Arnoul s'était réfugié à Rome après son exil. II détailla ses griefs au pape Grégoire Vil , en y joignant l'exposé des plaintes de tous ceux qui souffraient pour la cause du jeune Bauduin. Le pape envoya en Belgique un prélat d'origine flamande, Arnoul , évêque de Soissons, homme d'une grande sainteté , qui ne craignit pas d'aller trouver le marquis à son château de Lille, en compagnie des Wallons, prêtres ou laïques, qui avaient encouru la disgrâce du vainqueur de Cassel. Introduit seul en présence de Robert, l'évêque de Soissons lui lisait les brefs pontificaux, lorsque les bannis se précipitèrent dans la salle , et , tombant aux genoux du marquis , lui baisèrent les pieds en signe d'obéissance et de vassalité. Robert se montra d'abord plein décolère; mais, cédant bientôt à d'autres sentiments, il les prit en grâce sur les instances du vénérable Amoul (1). Pour achever .son œuvre de réconciliation , Arnoul , à la prière du marquis et des principaux seigneurs flamands , visita les villes du pays wallon , où ses prédications , la sainteté de sa vie et ses pieux conseils contribuèrent à calmer l'eflervescence et les dissensions, résultat naturel de tout bouleversement politique.
Robert , devenu enfin paisible possesseur d'une principauté qui lui avait coûté tant de luttes et de travaux , crut nécessaire , pour en assurer la transmission à ses descendants , d'associer Robert , son fils aîné , au gouvernement. Un second motif le déterminait aussi à prendre cette mesure. Malgré sa vieillesse et ses infirmités , il n'avait pas abandonné le projet par lui conçu depuis maintes années de
^1) yUu s. jtinoUli SitessioiuHiit, up. Ik'i tii., />. 2, (iiin. lOSi.
2 m IIISTOIUE
faire un pèlciinage en Palestine. Le désii' d'aller au tombeau du Sauveur expier de grandes fautes ou satisfaire un impérieux besoin de dévotion avait déjà entraîné vers ces lointains parages de nombreux pèlerins flamands. En l'année 1048 un chevalier nommé Poppo était parti pour l'Orient, accompagné de deux de ses compatriotes, Robert et Lause. Après bien des aventures et des périls ils en étaient revenus porteurs de précieuses reliques, et racontant merveilles des pays qu'ils avaient parcourus. Six ans plus tard le bienheureux évêque Liébert , dont nous avons si souvent parlé , entreprit le même voyage , suivi de plus de trois mille pèlerins des provinces de Flandre et de Picardie. Tous ces gens s'étaient donné rendez -vous à Cambrai. Quand ils partirent , une foule innombrable de peuple les suivit au loin dans la campagne , pleurant et priant pour le succès de cette pieuse expédition. Liébert et ses compagnons traversèrent l'Allemagne sans encombre, et recueillirent partout sur leur passage des marques de respect et de sympathie ; mais, arrivés dans la Bulgarie, ils eurent à lutter contre un peuple barbare , habitant les forêts et ne vivant que de rapines. Plusieurs périrent massacrés par ces sauvages, ou tués au milieu des déserts par la famine et les maladies. Ce fut dans un piteux état que Liébert et sa troupe arrivèrent à Laodicée , où ils s'embarquèrent. La tempête les jeta sur les rivages de Chypre, d'oii ils furent contraints de regagner Laodicée. Là, décimés par des misères de toute nature , ils purent envisager la grandeur des nouvelles souffrances qui les attendaient avant d'arriver à Jérusalem. Liébert crut alors que Dieu s'opposait à son dessein, et, découragé, revint à Cambrai. Il y bâtit un monastère et une église en l'honneur du Saint-Sépulcre
qu'il ne lui avait pas été donné de voir (1). D'autres pèlerinages s'effectuèrent encore pendant le onzième siècle avec des vicissitudes plus ou moins malheureuses ; et chaque fois les récits qu'on en débitait , tout en répandant la terreur chez les uns , ne faisaient qu'exciter chez d'autres ce zèle ardent dont les croisades devaient être le prodigieux résultat. Robert subit donc un des premiers cette impulsion providentielle qui bientôt allait précipiter l'Europe contre l'Asie. I! partit, en 1085, escorté d'un grand nombre de barons flamands , parmi lesquels les historiens citent Bauduin de Gand, Burchard de Comines, Gérard de Lille, Idée de Lil- 1ers, Walner d'Aldeinbourg, Walncr de Courtrai, Gratien d'Ecloo, Hermar de Zomerghem , Joseran de Knesselaer. 11 n'est presque pas resté de détails sur ce pèlerinage de Robert , pacifique prélude aux exploits guerriers par lesquels ses successeurs s'illustreront un jour dans l'Orient. On sait seulement que Robert , après un long et périlleux voyage , visita Jérusalem et tous les lieux sanctifiés par la présence du Sauveur et de ses apôtres. Le merveilleux se mêle continuellement aux récits de nos plus anciens chroniqueurs. Mais, comme nous l'avons fait remarquer, les prodiges vrais ou faux paraissent presque toujours chez eux venir en aide au système politique qu'ils cherchent à faire prévaloir. Ainsi les historiens wallons, toujours hostiles à Robert , racontent que les portes de la cité sainte se fermèrent d'elles-mêmes à l'approche du Frison , et qu'il ne put entrer à Jérusalem qu'après avoir confessé ses fautes et promis de rendre la Flandre à celui qui en était le léjitime héritier (2).
(1) Vila S. Lielbeiti a Rndidfo. Bo!!andist(;s, t. iv, mois de juiu; p. 595-1)05.
(2) Voir eiiirc autres : Andreœ Marciancnsis Cliron., op. Bouquet, xiii, 419.
216 FUSTOIRE
Le marquis drs Fiaïuaiids passa environ deux ans dans la Palestine; et l'an 1088, en retournant vers l'Europe , il eut à Coiislantinople une entrevue avec l'empereur Alexis Comnène, qui l'accueillit magnifiquement, espérant en obtenir des secours contre les musulmans. Robert , e?i effet , lui envoya bientôt, devant Saint- Jean-d' Acre, 500 cavaliers tlamands , et de plus 150 beaux chevaux comme présent. Les hommes d'armes du marquis furent employés à la défense de Nicomédie et du territoire enviroimant contre les entreprises du sultan de Nicée. On ne sait pas autre chose du sort de ces Flamands qu'on pourrait considérer comme l'avant-garde des grandes armées de la première croisade.
Robert arriva dans ses domaines vers l'an 1091. 11 s'y était passé , durant son absence , des événements de plus d'un genre. La mort de Richilde avait suivi de bien près le départ du marquis. Par une de ces réactions fréquentes chez les âmes pissionnées, elle avait tout à coup abandonné les agitations de la vie politique pour se séparer complètement du monde. Ce fut à l'abbaye de Messines, fondée par son beau-père Bauduin de Lille, et par sa belle-mère Adèle de France , qu'elle alla finir , dans le recueillement et la prière , une existence jusque-là pleine d'intrigues et de projets ambitieux. Les historiens flamands, qui jamais n'avaient proféré à l'égard de Richilde que des paroles amères et flétrissantes , racontent, avec une admiration mêlée d'attendrissement , cette pénitence que Richilde s'était infligée au sein d'un pays où elle avait allumé la guerre civile, dans un monastère qu'elle-même avait , peu d'années auparavant , réduit en cendres. S'il faut les en croire , la comtesse de Hainaut se livrait à des austérités et à des mortifications telles qu'aujourd'hui la plus pieuse imagination n'en saurait
DES COMTES DE ELxLNDRE. 217
inventer de pareilles, telles eiilin (|ue la plume répugne à les décrire (1).
Du reste , en aucun temps la foi n'avait été plus vive, l'enthousiasme religieux plus exalté. L'on ne voit partout , dans les aimales de cette époque, (|ue prodiges et que saintes terreurs. Tantôt c'est la vieille tour d'Oudenbourg en Flandre, élevée par Dagobert, que le vent fait ployer, et qui, au bout de quatre ou cinq jours , se redresse miraculeusement au milieu d'une grande clarté; tantôt c'est une fontaine en Zélande, d'où pendant quinze jours continuels, s'écoule du sang au lieu d'eau ; tantôt c'est la sainte Vierge qui , en la ville d'Arras , apparaît à deux jouvenceaux , et leur donne cette miraculeuse chandelle, laquelle guérit tant de maux , et, si souvent allumée, ne diminue jamais. Le 30 août de l'année 1088 on aperçut un dragon de feu volant par le milieu du ciel et vomissant des torrents de flammes de sa gueule entr'ouverte. A cette horrible appai'ition , succéda la maladie pestilentielle connue sous le nom de mal des ardents (2). " Alors , dit un contemporain , de toutes les parties de la terre, des pays voisins et éloignés, d'outre-mer même, une foule immense des deux sexes, frappée de terreur, affluait en l'église de Tournai. Chacun, dans l'effroi de son âme, redoutait pour soi le malheur qui consumait les chairs d'autrui. L'église, remplie de malades, offrait un spectacle d'horreur et de désolation : les uns, en proie au feu brillant qui les dévorait, poussaient des hurlements afl"reux; chez d'autres,
(1) « Tous dis jeunoil cl lous dis e^loil en oiisoiis, et siervoit casciiii jour .is povres el as mésiaus par sou cors meismes; si que niaiules fois esloit-elle eiidaubtie de leur sauc et de leur lièpre : el les lavoit et baignoil ; et quant il esloieiit baigiiiet, elle se baignoil eu ces biuus lucisnies." — Li vslore des C. de FL,f 54 i^°.
(2) Arsura, nrdentiiiiv pidcjii.
218 HISTOmU
les chairs consumées jusqu'aux genoux, et même jusqu'aux hanches , laissaient voir les os décharnés du pied et de la jambe. Ceux-ci gisaient çà et là semblables à des troncs brûlés ; ils ne pouvaient plus faire un pas, et l'on était obligé de les emporter (1)... »
Ce fut également pendant le voyage de Robert-le-Frison en Palestine , que son fils , investi , comme on l'a vu , de la souveraine autorité , nomma le prévôt de Téglise de Saint- Donat de Bruges chancelier héréditaire de Flandre, en déterminant ses attributions et prérogatives. La cour des marquis flamands égalait , dès cette époque, en faste et en magnificence celle des plus puissants monarques. Elle était pourvue d'officiers grands et petits qui se transmettaient leurs charges par voie d'hérédité , base du système féodal. L'organisation de cette cour est assez peu connue pour mériter d'être ici sommairement décrite.
En tête des grands officiers paraît d'abord le chancelier. Il garde les sceaux du comte , les porte toujours avec lui, et suit son souverain partout où il lui plaît d'aller. Les attributions du chancelier sont fort étendues et lui rapportent beaucoup. Entre autres il a la maîtrise de tous les notaires ou écrivains, des chapelains et clercs servant en la cour, de tous les receveurs de Flandre qui tiennent leurs offices de lui. Il est chef du conseil, assemble et préside, en l'absence du souverain, la chambre des comptes appelée en vieux flamand chambre des renynghes. Quant à ses droitures ou émoluments , ils se composent par jour de vingt coupons de chandelles, un iortin de cire d'une longueur déterminée , deux pots de vin du meilleur, deux autres pots de moindre qualité, et douze sols de gages.
(l) Vnldci citron. SnpiiL, Mi).
Après le chancelier on voit le sénéchal ou dépensier. Ses fonctions sont à peu près identiques à celles que remplissaient le maréchal du palais ou le ministre de la maison du roi en la cour de France. Le sénéchal a droit à vingt coupons de chandelles , un torlin de cire , quatre pots de vin du meilleur, douze sols de gages, vingt-quatre aunes de drap à Noël , autant à la Pentecôte, deux fourrures de gros vair, et une fourrure ordinaire de manteaux. 11 tient à ses ordres un sous-sénéchal, lequel reçoit trois sols de gages, l'avoine pour trois chevaux , etc. Le fief de sénéchal était héréditaire dans la maison des sires de Wavrin ; celui de sous-sénéchal dans celle des seigneurs de Morselède.
Vient ensuite le connétable , dont les gages sont à peu près semblables à ceux du sénéchal mais un peu moindres. Les sires de Harnes ou de Boulers étaient investis de cette dignité. Après le connétable paraît le boutillier, ou échanson , aux mômes émoluments que le sénéchal : cet office appartenait à la famille de Gavre. Outre le grand boutillier, il y avait encore, en l'hôtel du comte, deux boutilliers héréditaires pour le service ordinaire. Ils recevaient huit deniers de gages, l'avoine pour deux chevaux; et quand ils se trouvaient avec le seigneur, ils avaient en outre pour eux les vieux tonneaux y compris la lie qu'ils renfermaient.
Suit le chambellan. C'est une charge héréditaire en la maison de Ghistelles. Le chambellan doit se trouver à la cour du comte à Noël , à la Pentecôte , et chaque fois que son souverain le mande. Pour remplir son office , il est accompagné de deux chevaliers parés de cottes et de manteaux; c'est lui qui présente ;\ laver au comte dans un bassin d'argent. Pendant qu'il est en cour, il a les mêmes gages que le sénéchal.
220 HISTOIKE
Enfin, au nombre des grands officiers héréditaires, il y a encore deux maréchaux , à savoir : les seigneurs de Bailleiil et de la Vichte , et un panetier ou dépensier, de la maison de Bellenghien.
Parmi les officiers héréditaires subalternes , on distingué les huissiers , le bankeman ou chef des cuisines, le saucier, le charpentier, le lavandier qui Jave les nappes et les draps de la chambre du comte , livre la laine dans les voyages, et qui , pour ce fief, doit au comte, tous les ans , à la Saint- Jean , un ioiirel d'épervier en argent , et un iouret d'autour en fer; le litier, le lardi^r, qui fournit à l'hôtel tourbes, anguilles , sel , œufs et poissons; le brise-celliers , qui enfonce les portes des caves quand besoin est. On trouve encore un officier chai'gé d'approvisionner l'hôtel , trois fois par semaine , de crème et de beurre , et qui , pour ce fait, a droit de manger en cour chaque fois qu'il y vient (1).
Tels étaient les offices existant dans la maison des comtes de Flandre. Leur cour plénière se composait en outre des comtes, barons et seigneurs de la terre, dont les principaux, au nombre de douze, étaient qualifiés pairs, et ne pouvaient être jugés que les uns par les autres. Parmi ces douze pairs, quatre, les sires de Pamèle , de Boulers , de Cysoing et d'Eyne , se distinguaient par le nom àebers, venant, selon certains philologues, du mot tudesque it'e^'A; en basse latinité , iccrra ou giLcrra , guerre. Les bers de Flandre étaient , en effet , les hommes de guerre par excellence, les défenseurs du chef. Les évêques, les abbés et les prévôts des chapitres figuraient encore dans les assemblées solennelles, selon leurs rangs et prééminences, assimilés aux di-
(l) Les dcluits ci-Jessus sont puisés dans le Cditiihtiif obluii'/ ruposaiil aux An hives des coiiiles de Flaïulie à Lille.
DES COMTES DE FLANDRE. ii!
verses dignités féodales : ainsi , les évêques prenaient place sur la même ligne que les comtes.
Lorsque le souverain flamand allait en guerre , il était escorté immédiatement par les bers , par les comtes et les barons , puis par les vicomtes ou châtelains. Derrière ceuxci marchaient les chevaliers bannerets , c'est-à-dire portant à leurs lances la bannière carrée; enfin les simples bacheliers ayant pour enseigne le pennon aux deux cornettes ou pointes.
Au fur et à mesure que la barbarie se dissipait , les institutions féodales allaient se développant ; les liens sociaux se consolidaient par l'hérédité, et, avec la puissance, le faste commençait à se montrer dans les cours souveraines. Mais le faste n'enrichit point. Au retour du long et dispendieux voyage qu'il avait fait en Orient , Robert trouva ses coffres vides. Pour les remplir, il crut nécessaire de remettre en vigueur une mesure très-oppressive contre le clergé. Elle portait le nom de ch'oit de dépouille (l) , et consistait à s'emparer des biens meubles de tous les ecclésiastiques qui mouraient sur le territoire flamand. Ce droit barbare qui avait appartenu jadis aux premiers marquis , était depuis longtemps tombé en désuétude. Robert le fit revivre , et ne négligea aucun moyen d'en assurer la rigoureuse exécution. Les héritiers ou les légataires qui ne voulaient point s'y soumettre , se voyaient impitoyablement chassés des maisons de leurs parents (2). Le clergé ne put supporter une tyrannie qui ne pesait même pas sur la classe des serfs , et il adressa d'humbles supplications au pape Urbain II.
(1) //(*■ spolii. V. Raepsaet. Analyse des droits des Belges, suppl. ,31.
(2) «...lieredes cl fami'ias ab eonini domibus pellebaiil.» Liber floridus, msc. de rniiiversilé de G.-ind, P 104-105, ciu- dans VHist. de lu Fl. par Wainkiipiii;;.
Le pontife éciivit en conséquence ù Robert-le-Fiison : » Urbain , évêque , serviteur des serviteurs de Dieu , à notre très-cher fils Robert, vaillant chevalier de toute la Flandre (1) , salut et bénédiction apostolique. Souviens-toi , très-cher fils , de tout ce que tu dois au Seigneur très-puissant qui, malgré la volonté de tes parents, de petit t'a fait grand , de pauvre riche , de chétif t'a élevé à une principauté glorieuse, et , ce qui est rare entre les princes du siècle, t'a gratifié du don de la science des lettres et de la piété (2). N'oublie pas celui qui t'a fait ce que tu es , et travaille sans relâche pour n'être pas ingrat de tant de bienfaits. Honore le Seigneur dans ses temples. Garde-toi bien de vexer jamais les serviteurs de Dieu , quels qu'ils soient. Ne t'avise point après leur mort de t'approprier leurs héritages et d'enlever avec violence l'argent ou le patrimoine dont ils auraient disposé. Laisse-leur la faculté de servir Dieu , et de départir à qui bon leur semble les biens dont ils sont maîtres. Que si tu prétendais que tout cela t'est permis d'après une antique coutume , sache bien que ton Créateur a dit : «Ce n'est point l'usage et la coutume qui sont la vérité, c'est moi qui le suis (3)." Ainsi nous te mandons, très-cher fils, et, par la puissance des clefs apostoliques , nous te prescrivons d'observer ce qui vient d'être dit. Honore-toi en rendant honneur au Christ dans la personne des clercs. Le Seigneur, comme il l'a déclaré lui-même , saura bien honorer celui qui l'honore. Adieu. »
Robert demeura insensible à cette lettre remarquable, et
(1) " ...tolius Flundriie slrenno niiliti.» — IIj d.
(2) " El quoil maximum est iiiier sa-culi principos ranim, ilole litierarum scientiu atqiie reliyioiiis donavit. — Ibid.
(3) " Ego siim Veritas, non auiem usus vel consuetinlo.» — Ihid.
n'en continua pas moins ù user du droit de dépouille. Ce droit devait être en effet d'un rapport considérable ; car les clercs étaient aussi nombreux que riches , dans un pays où l'on voyait s'élever de tous côtés d'opulents monastères , de grandes et populeuses cités. Le clergé flamand ne s'adressa plus cette fois au pape, mais à l'archevêque de Reims , qui venait précisément de réunir un concile pour régler différentes affaires ecclésiastiques. Il fit de sa situation un tableau des plus sombres ; et ses plaintes , par l'audace même avec laquelle elles sont formulées , prouvent combien il devait souffrir.
" A son seigneur Rainaud , par la grâce de Dieu archevêque de Reims, et à tous les évêques du saint concile , le clergé de Flandre souhaite la grâce du Seigneur. Nous voici encore, très-saints pères , nous voici recourant de nouveau à notre mère la sainte église de Reims. Nous la supplions humblement d'avoir pour nous des entrailles de miséricorde, de considérer les pleurs que nous versons dans notre détresse. Frappés de consternation , nous venons pourtant nous jeter à vos pieds et répandre des larmes de sang en votre présence et devant ce sacré concile dont nous implorons le secours contre le marquis Robert , qui nous foule aux pieds comme un lion dévorant , et qui , semblable à un dragon , nous enlace de ses astuces envenimées. Mais celui qui chemine sur Taspic et le basilic , celui qui terrasse le lion et le dragon saura bien , en vous munissant de sa force et de sa grâce, nous soustraire à tant de malheurs. Le bruit se répand-il que quelqu'un de nous est malade , on voit arriver soudain les appariteurs et les bourreaux du comte qui s'emparent de la maison et de tout ce qui , selon eux , appartient au pauvre patient. De cette façon , si le mourant
Tlk HlSTOlUK
veut léi^uer quelque chose pour l'honneur de Dieu , s'il veut faire une restitution ou laisser une faveur à ceux qui l'ont servi , on lui en interdit la fliculté. Des espions circulent çà et là pour savoir si telle ou telle maison n'a point appartenu jadis à un clerc. S'il en est ainsi , elle est sur-le-champ dévolue au comte qui la considère comme sa propre chose. Et ce joug insupportable , ce nouveau et incroyable genre de servitude , on le déguise , on cache la férocité du lion , on assourdit ses farouches rugissements à l'aide d'un nuage d'hypocrisie. Le comte désire , dit-il , que tous les clercs soient honnêtes gens , qu'ils méprisent les choses d'ici-bas pour ne voir que celles de l'éternité. Il ajoute que les mauvais prêtres ne sont pas des prêtres : comme si l'on cessait d'être homme , parce que l'on est pécheur (1). Si le pécheur n'était pas un homme , le Seigneur Jésus aurait-il racheté les hommes 1 Le comte Robert a inspiré une terreur si grande , que nos pasteurs n'osent plus ouvrir la bouche pour
se plaindre Non content d'exercer sur nous ses cruautés,
cet homme s'insurge contre les droits du ciel lorsqu'il opprime votre clergé et qu'il considère vos églises comme siennes. S'il n'a pas le pouvoir de délier, il se donne au moins celui de lier, de ravir et de dépouiller. Armez donc vos mains et vos langues , très-saints-pères , du glaive invincible de l'Esprit saint. Tout affligés , tout humiliés que nous sommes , voyez en nous des brebis de votre troupeau , des membres de votre corps t. . . . "
Le concile fut vivement ému à la lecture de cette supplique. Sans retard l'on chargea le prévôt de Saint-Omer, Ai'-
(1) » ...ilicens se oplare oiuiies rlericos boiios e?sp, traiisitoria conteninorc , leiiilere ad .nelerna; adtlens malos saceidnies sacerdoles non esse, ar si pecrator lionio non cssel hoiiio.» — Ilnd.
noul , Jean abbé de S lint-Bertin , Girald abbé de Ha m , et Bernard prévôt de Watten, de se rendre auprès du vieux marquis retiré pour lors à l'alibaye de Saint-Bertin à cause du carême (1) , et de lui déclarer, au nom du concile, que si pour le dimancbe des Rameaux il n'avait pas restitué au clergé tout ce qu'il lui avait pris, la Flandre entière serait mise en interdit et privée complètement du service divin. Une telle menace fit enfin trembler Robert ; il se rendit à l'injonction du concile , en réclamant même , dit un liistorien , le pardon de sa faute (2) .
Cette réparation permit au marquis des Flamands de sortir en paix d'un monde où il avait presque toujours été en guerre. Le 12 octobre 1093 il mourut au château de Winendale , âgé d'environ quatre-vingts ans. Son corps fut porté dans l'église de Cassel , fondée jadis par lui en commémoration de cette bataille après laquelle la Flandre victorieuse l'avait proclamé son chef.
(1) ibùt.
(2) « Veniam peliit et acccpit.n — Ihiil.
vu
ROBERT DE JKRUS\LEM.— BVUDCIN-A-LA-HACflE.
Publication de la première croisade dans les provinces bolgiques. — Départ de Robert II et dts seigneurs flamands. — Leurs exploits et leurs souffrances dans l'Orient.— Prise irAiitioclie. — Bauduin , comte de Hainaut, périt assassiné. — Prise de Jérusalem. — Le comte Robert revient en Flandre. — Troubles à Cambrai.— Commune établie par les bourgeois. — Robert la protège. — L'empereur vient attaquer Robert. — La commune de Cambrai est détruite. — Retour de 1 empereur en Allemagne. — Robert faitla paix avec lui. — Franchises accordées à diverses villes en Flandre. — Paix flamande. — Evénements en France et en Normandie. — Guerre entre le roi des Français Louis-le-Gros et Henri roi d'Angleterre et duc de Normandie. — Robert porte secours à Louisle-Gros. — Tl est tué au siège de Meaux. — Son fils Bauduin-à-Ia-Hache lui succède. — Rigueurs de celui-ci contre les nobles. — Son amour pour la justice. — Renouvellement de la p.iix flamande. — Bauduin reçoit un coup de lance au siège de la ville d'Eu. — Il meurt d'incontin nce et d'indige.stion.
Deux ans s'étaient écoulés depuis la mort de Robert-le- Frison , lorsque la puljlication de la première croisade vint exciter en Flandre un merveilleux enthousiasme. Éveillés par les récits des pèlerins, touchés des prédications dePierrel'Ermite, les barons, les gens des villes et le commun peu- |)le s'étaient émus surtout d'une lettre écrite par l'empereur d'Orient, Alexis Comnène, au comte Robert de Flandre. Alexis faisait un lugubre tableau de la situation déplorable dans lac^uelle les Turcs avaient jelé l'empire grec. Il retraçait leurs débauches et leurs cruautés, de manière à soulever
Histoire des comtes de flandrl\ 227
l'indignation et la pitié. Maîtres de tout le pays depuis Jérusalem jusqu'à la Propontide, ils allaient bientôt l'être de Constantinoplemênrie, si les chrétiens ne volaient au secours de leurs frères. •■ Je fuis de ville en ville, disait-il, et je reste dans chacune jusqu'au moment où je les voie près d'arriver. En vérité , j'aime beaucoup mieux me soumettre à vous autres Latins que d'être le jouet des païens. Accourez donc avant que Bjzance tombe en leur pouvoir, et faites tous vos efforts pour les prévenir et vous emparer vous-mêmes de cette capitale, certains d'y trouver une ample et incroyable récompense de vos travaux. » Puis il décrivait longuement et complaisamment les reliques et les trésors que renfermait Constantinople , leur promettait ce précieux butin pour prix de leur courage; enfin, ne négligeant rien de ce ([ui pouvait exciter les passions humaines, il allait jusqu'à leur vanter les charmes des femmes de la Grèce.
Aussitôt que la croisade fut résolue au concile de Clermont , une incroyable activité se manifesta dans les provinces de l'ancienne Belgique. Nulle part le zèle n'était plus ardent; nulle part le désir de tout abandonner pour voler vers l'Orient ne fut plus général. Aux environs de Douai , sur les bords de la Scarpe, dans un lieu nommé Anchin, s'élevait un monastère fondé par deux nobles hommes long-temps ennemis (1), et qui au jour de leur réconciliation avaient fait vœu de se dévouer entièrement au service de Dieu. C'est là que convoqués par Anselme de Ribemont, seigneur d'Ostrevant et bienfaiteur de rabba3^e d'Anchin , les chevaliers wallons vinrent en grand nombre s'enrôler dans ce que le procès - verbal du tournoi fameux donné à cette occa-
(IJ Soliiei- du Loos, sire de Coiircclles pics Douui, ci Gniitier de Moiniyui en Ostrevaiit.
sion appelle la milice de la croix (1). Bauduin de Hainaut se trouvait à leur tête. De sou coté, Robert de Flandre , se préparant au départ, nommait un conseil de régence, réunissait les principaux barons du pays et appelait sous son étendard les princes voisins jaloux de le suivre à la conquête de l'Orient. C'est ainsi que le comte Eustache de Boulogne aima mieux s'attacher à la fortune à'e Robert qu'à celle de Godefroi de Bouillon , son propre frère. Ce dernier cependant n'était pas le moins enthousiaste de tous ceux c]ui prenaient la croix. Afin de pouvoir soudoyer un plus grand nombre d'hommes d'armes , il vendait sa principauté de Stenay à l'évêque de Verdun , et sa terre de Bouillon à celui de Liège. Presque tous les croisés imitaient cet exemple ; et l'on sait avec quelle chevaleresque imprévoyance la plupart d'entre eux abandonnaient leur fortune présente à des églises , à des monastères , à des parents , à des amis , assurés qu'ils étaient de gagner d'autres trésors ou les biens plus précieux encore du royaume céleste.
Nous ne parlerons point ici de l'organisation des armées de cette première croisade, de leur marche calamiteuse vers l'Orient, des chefs qui la commandaient. Il nous suffira de suivre le marquis des I^lamands et ses généreux compagnons d'armes , de raconter leurs vicissitudes et de rappeler sommairement la part qu'ils ont prise aux travaux et aux dangers de la conquête.
Tandis que la majeure partie des croisés cheminait par l'Allemagne et la Hongrie ou par l'Italie, dévastant tout sur son passage, Robert s'embarqua suivi de presque toute la noblesse de Flandre. Dans ce cortège de barons on distin-
(1) • .So iiiJlcliin criiTi's niililinin lior nniio initiiios." — Preuves île l'hist de Camhrni. jiar Cirpcniier, |i, 1 'i.
guait le neveu même rla comte , Charles , fils de sa sœur Adèle , mariée à Kanut roi de Danemark. Adèle , après avoir vu massacrer son maii dans une sédition populaire , s'était réfugiée en Flandre en 10S8 avec une partie de sa hmille ; et son fils aîné , qui plus tard posséda le comté de Flandre, allait en Palestine gagner les premières palmes du martyre qu'il devait un jour souffrir pour la cause de la justice et du bon droit. Au nombre des croisés flamands figuraient encore: Phih'ppe vicomte d'Ypres , frère du camte Robert; Formo]d pré /eu >• d'Ypres, Bauduin fils de Winemar de Gand, avec Siger, Gislebertet Winemarses frères; Burchard de Comines , Hellin de Wavrin , Gautier de Nivelles, Gérard de Lille, Gautier de Sotenghien, Enguerrand de Lillers , Jean d'Haveskerke , Siger de Courtrai , Walner d'Aldenbourg , Gratien d'Ecloo , Hermar de Zomerghem , Steppo gendre de Winemar de Gand , Josseran de Knesselaer, Guillaume de Saint-Omer, avec ses frères Gautier et Hugues et son gendre Bauduin de Bailleul , Gilbodon de Flêtre, Rodolphe de Liederzesle, Albert de Bailleul ; Gautier avoué de Bcrgues , Folcraw châtelain de la môme ville, Godefroi châtelain de Cassel, et son fils Rodolphe; Arnoul d'Audenarde, Rasse de Gavre, Robert de Lisques , Guillaume d'Hondschoote, Thémard de Bourbourg, Francio d'Herzeeld, Eustache de Térouanc, Erembold châtelain de Bruges, Albo de Rodenbourg, Adelard de Straten, Robert avoué de Béthune, Etienne de Boulers , Reingotus de Molembeke, Conon d'Eynes, Guillaume de Messines, Guillaume de Wervicq , Salomon de Maldeghem , Lambert de Crombeke, Servais de Praet , Thierri deDixmude, Daniel de Tenremonde, Herraan d'Aire, Alard de AVarneton, Hugues deRebecq, et une multitude d'autres chevaliers.
2ù0 UISTOIUK
Le marquis des Flamands ne craignit donc pas d'affronter les périls de la mer à l'époque des vents et des tempêtes, et fit la tia\ersée, dit l'historien Guillaume de Malmesbury, avec plus de bonheur que de prudence. Il arriva sans obstacle à Constantinople , où l'empereur Alexis lui réservait lo bi'illant accueil qu'il avait fait naguère à son père Robertle-Frison. Cependant le comte de Flandre lui refusa constamment l'hommage anticipé qu'en sa qualité d'empereur d'Orient Alexis réclamait des princes croisés pour les terres que ceux-ci devaient conquérir en Syrie et en Palestine.
Après avoir quelque temps intimidé l'empereur par sa présence, la formidable armée des croisés s'en alla mettre le siège devant Nicée, capitale de la Bithynie. Là, chacun fit des prodiges de valeur ; mais on distingua surtout les gens de Normandie, de Yermandois et de la Flandre, qui attaquaient la partie orientale de cette grande cité. Soliman , chef des Turcs Seljoucides, venu avec des forces immenses au secours des assiégés, se retira vaincu. La ville se rendit au mois de juillet 1097, et, suivant les conventions, fut laissée à l'empereur Alexis. L'épouse de Soliman fut prise et envoyée à Constantinople avec ses deux fils. Les croisés poursuivirent Soliman et lui livrèrent un combat où périrent , dit-on, quarante mille barbares. Dans cette nouvelle affaire, trois chefs se signalèrent entre tous. Ce furent Hugues-le- Grand , frère du roi de France , Robert de Normandie et Robert de Flandre.
Quand l'armée victorieuse fut arrivée en Syrie, non loin d'Antioche, on tint conseil, et il fut convenu que le marquis des Flamands .se porterait en avant avec un corps de mille chevaliers pour livrer l'assaut à l'ancienne Chalcis, appelée alors Artasie, qui n'était qu'à quinze milles d'Antioche. Robert
DES COMTES UE FLANDRE. 23l
remplit vaillamment et heureusement cette mission difficile (1 ). Lorsque les habitants de la ville aperçurent les étendards flamands se déployer sous leurs remparts, ils prirent les armes, massacrèrent les chefs de la garnison turque, et après avoir envoyé leurs têtes au comte Robert ils lui ouvrirent les portes. A la nouvelle de cette défection , les Turcs songent à venger le meurtre de leurs compatriotes. Pour prévenir l'arrivée de l'armée entière, ils s'établissent à peu de distance d'Artasie , se cachent dans des lieux couverts et de là envoient des éclaireurs qui , par des attaques partielles, devaient attirer les Flamands hors de la ville, et ensuite, par une fuite simulée, les entraîner au loin pour les exterminer. En effet , à peine les Flamands ont-ils aperçu les troupes ennemies , qu'ils font une sortie , se mesurent avec les éclaireurs, puis les suivent impétueusement jusqu'au lieu où l'embuscade était dressée. Alors, pressés par l'impérieuse nécessité, les Flamands se battirent avec un nouvel acharnement, car ils pensaient bien que la victoire seule les ferait recevoirà Artasie, qui ne manquerait pas de leur fermer ses portes s'ils étaient défaits. De leur côté , les habitants, qui avaient si mal traité la garnison turque , ne voyaient de salut pour eux que dans la victoire du comte de Flandre. Sortis en armes de la ville, leur apparition causa d'abord, de la frayeur parmi les Flamands. Ceux-ci craignaient qu'ils ne voulussent expier leurs torts à l'égard des Turcs en massacrant à leur tour les Latins et en se soumettant de nouveau au joug musulman.
Cependant l'ennemi s'efforçait de couper la retraite des Flamands vers la ville , et déployait dans ce sens les deux
(I) GiiilLiiiiiic Je Tyr, liv. v.
•232 EIlSTOIllE
ailes de boii année. Tout à coup une grande daiiieur s'élève; les Artasiens s'élancent avec impétuosité et tombent sur les Turcs, qui déjà avaient pris à dos la chevalerie du comte de Flandre. Alors les Turcs se replient pour concentrer leurs forces ; et le comte Robert, qui voit ses chevaliers ardents à les poursuivre, fait sonner le rappel , de peur que de nouvelles troupes ne viennent d' Antioche l'appeler à de nouvelles luttes. En effet, la troupe légère des infidèles aurait eu dans ce cas trop d'avantage sur la lourde cavalerie flamande. Le comte avait raison. Les Turcs revinrent comme il l'avait prévu , et refoulèrent au dedans de la ville les Flam.ands qui en étaient sortis. Les chefs de l'armée chrétienne, informés de ce qui se passait , hâtèrent leur marche pour ne pas laisser plus long-temps en péril un si vaillant guerrier. Mais déjà avant leur arrivée l'ennemi avait disparu.
Vers le 20 octobre , on dressa les tentes sous les murs d'Antioche. Cette ville antique et fameuse était depuis seize ans au pouvoir des Turcs, qui l'avaient prise par famine. Défendue par un double mur d'enceinte et par trois cent soixante tours qui formaient autant de forteresses, protégée par une montagne dont le fleuve Oronte baigne la base , elle avait en outre une formidable garnison que commandait le célèbre Baghisian , nommé par d'autres Akhysyan et par les historiens français des croisades Cassien ou Accien. Le marquis des Flamands établit son camp à l'orient de la ville, ayant près de lui Bohémond , prince de Tarente , et Robert de Normandie. Godefroi de Bouillon , qui, en sa qualité de vassal de l'empire, commandait tout à la fois aux Lorrains , aux Saxons , aux Bavarois et autres tribus germaniques, prit place au midi. Cet investissement dura tout l'hiver. C'élaicntde.s combats continuels contre la
ville, contre les assiégés , contre les troupes auxiliaires qui venaient au secours des Turcs; et, pour comble de misère , des pluies abondantes ne cessèrent de tomber durant cette triste saison. Au mois de février la disette était si grande que beaucoup de croisés moururent de faim. Quand les racines des herbages manquèrent , on se nourrit de la chair des chevaux; et quand la chair des chevaux fut épuisée, on en vint à dévorer les cadavres des ennemis qui succombaient (1). Un grand nombre de guerriers périrent par le fer dans les combats ; mais combien plus par la misère , la faim , l'inondation et le froid! Bientôt l'on compta à peine dans l'armée deux mille chevaux vivants, tout le reste avait disparu dans les attaques ou avait servi à la nourriture des malheureux croisés. Dans ce douloureux état de choses, le comte Robert de Flandre et Bohémond de Tarente prennent une grande résolution, lis veulent aller au loin attaquer l'ennemi , lui enlever ses vivres, ou bien trouver une mort glorieuse dans cette noble entreprise. Robert assembla les siens, et leur parla en ces termes : » Mes amis , mes vail- " lants compagnons d'armes ! si vous êtes des hommes , " avant qu'il soit peu , moyennant l'aide de Jésus- Christ , " nous aurons mis fin à cette grande misère. Mais c'est " avec l'épée qu'il faut s'ouvrir le chemin. C'est notre l)ras " qui doit nous fournir le nécessaire, c'est notre valeur qui •> doit chasser au loin la famine. J'ai tenu conseil avec Bo- •> hémond de Tarente , cet homme de grand courage , ce " chef magnanime. Nous sommes résolus , au mépris de " tout danger , et comme dernière espérance , d'aller vous
(1) c( Et si Sarraccntini noviicr inici Rcliini iiivcnerant, illiiis carnes, ac si cs- S(;iil pcciRlis,aviilissiiin; tlcvoraI)aii(.'i —Ccita Fiancoi uni cxputiiuiiilliiiit Hicios., (iiji. XI, j). ÔG5.
23/4 HLSrOIKE
" chercher âea vivres sur le territoire enneini , quelque éloi- " gné qu'il soit, ou bien de périr glorieusement en accom- " plissant cette œuvre généreuse. C'est moi, votre guide et " votre seigneur , moi qui suis parti avec vous des contins •' de notre chère patrie , moi que d'un consentement una- " ni me vous avez proclamé votre chef, c'est moi qui viens " vous faire cette proposition. C'est pour vous , mes amis , " que je veux armer ce bras , et que je veux exposer cette " tête à tous les hasards de la fortune (1). -
Et en entendant ces mots, les barons flamands s'écrièrent tous d'une voix : " Seigneur , nous voulons vivre et " mourir avec vous. Nous vous suivrons tous, quand ce se- " rait au bout du monde. Conduisez-nous donc en un lieu •> dans lequel nous puissions ou être soulagés de cette af- " freuse misère, ou bien trouver sous le fer ennemi une » moil glorieuse qui nous délivre des angoisses de la " faim (2). -
Le comte choisit dans les rangs douze mille guerriers déterminés. Bohémond en arme un pareil nombre. On se met en marche , et , après une route assez longue , on parvient dans un canton riche et fertile d'où les habitants s'étaient enfuis sans emporter aucune provision. Robert et Bohémond }• trouvèrent en froment, en vins et en bestiaux de quoi refaire et nourrir les croisés pendant deux mois; et ce ne fut dans toute l'armée que louanges et bénédictions pour les Flamands et les Tarentins. » Yo ! Flandri! s'écriait-on ; yo ! Tarentini ! » L'armée avait salué Robert d'un glorieux sobriquet ; elle le nommait le tils du grand saint George , l'épée ou la lance des chrétiens.
(1) J. "^ïcyQV, AniKilcsrcrtim JJandricanim, ad rmn. 1097.
(2) Ibi,f.
Ainsi réconfortés les Flaniands donnèrent la chasse aux habitants de Damas et d'Alep, qui avaient tenté de ravitailler Antiocho. On en tua deux mille ; et , à l'aide de machines, on lança les têtes d'un grand nombre dans l'intérieur delà ville. Peu de temps après , la flotte combinée des Vénitiens et des Génois vint chargée d'amples approvisionnements. Baghisian , le gouverneur d'Antioche , s'étant mis en mesure d'empêcher l'approche de ce convoi maritime , un grand combat s'engagea où Bakman , fils de Baghisian , périt avec cinq cents barbares. On fit sept mille prisonniers , parmi lesquels se trouvaient dix chefs de la plus haute distinction. Les Latins perdirent dans cette affaire douze cents hommes. Cependant, le gouverneur d'Antioche, frappé de la ruine des siens et réduit à l'extrémité , demanda et obtint une trêve. Il espérait qu'entretemps les Turcs et les Perses viendraient à son secours. Ce fut alors qu'un habitant d'Antioche nommé Phirous , qui professait !e cliristianisme, conçut le projet de livrer la ville aux croisés. 11 voulait ainsi se venger des Turcs à cause d'un outrage fait à sa femme par un de leurs chefs. Le rang qu'il tenait dans la ville lui fit confier la garde d'une tour qu'on appelait la tour des Deux-Sœurs. Après s'être concerté avec Bohémond de Tarente , il introduisit les croisés dans la ville au moyen d'une échelle de cuir adaptée aux parois de cette tour. Soixante chevaliers , en tête desquels était Robert de Flandre, s'y précipitèrent à la fois. Antioche tomba au pouvoir des chrétiens la veille des calendes de janvier. On y trouva un immense butin et des objets d'un grand prix ; en fait de vivres, il y avait peu de chose. A peine s'il y restait cinq cents chevaux. Baghisian prit la fuite ; mais , au moment où il croyait avoir trouvé un
2o6 HISTOlllE
asile dans les montagnes, il fut mis à mort par les paysans (1).
Une partie des Turcs se réfugia dans la citadelle , l'autre fut massacrée. On dit qu'il en périt bien dix mille sous le glaive des croisés. Quant aux chrétiens d'Antioche, on les épargna excepté ceux qui mettaient trop d'acharnement à se défendre. Bientôt néanmoins on se vit de nouveau attaqué par une innombrable multitude de Turcs et de Persans , ayant à leur tête le fameux Kerboghâ. Antioche est assiégée encore une fois. Godefroi de Bouillon fait une sortie vigoureuse contre l'ennemi; mais il est obligé de rentrer précipitamment dans la ville. Nos Flamands se battirent durant toute une longue journée , depuis le lever du soleil jusqu'à la nuit sombre. Ils défendirent pied à pied une certaine forteresse construite naguère par eux pour le siège ; mais enfin Robert se vit obligé d'abandonner ce point important, et ramena dans la ville sa troupe saine et sauve. Etroitement serrés dans les murs d'Antioche , les Latins étaient frappés de terreur. Ils ne comptaient sur aucun secours, aucun nouvel approvisionnement. Pour eux c'en était fait de la guerre sacrée! ils n'avaient plus qu'à mourir ensemble. Kerboghâ leur mandait insolemment que , pour toute grâce , il enverrait au roi de Perse les chefs et les généraux qui étaient venus ainsi se jeter sur l'Orient pour le dépouiller; et quant à la troupe elle-même et aux simples chevaliers, il en disposerait à sa volonté. Mais Dieu, qui veillait sur nous , dit le chroniqueur , ne voulut pas que l'impiété triomphât ainsi de la ferveur chrétienne. Il arriva une chose a'imirable et inopinée. Un prêtre du diocèse de
(i) V. Albert d'.\ix, Hist. Iticinsnlymilanœcxpe litionis, lib. lu ctw. — Giiillatimc de Tyr, liv. v. — Iiol)crl-lc-Moinc , Ilist, hkios , Ub. v el vi.
DKvS COMTES DE FLANOUE. 2;37
Marseille, nommé Pierre Barthélemi, vint dire qu'il avait été averti en songe de creuser dans l'église de son divin patron , et qu'il y trouverait, dans les profondeurs du sol , la lance sacrée qui avait percé le côté du Sauveur. Il lui avait été dit en outre que cette lance serait le salut des chrétiens. On écoute le prêtre inspiré , on fait ce qu'il dit ; on trouve la lance sacrée à l'endroit désigné , et il est impossible d'exprimer l'effet prodigieux causé par ce prodige. L'armée jeûna pendant trois jours ; puis, animée d'une confiance sans bornes, elle fit une sortie ayant à sa tête le légat du saintsiège, qui tenait en main le glaive miraculeux. Plus de cent mille barbares périrent sous les coups de l'armée enthousiaste ; on prit quinze mille chameaux chargés de toutes sortes de vivres , un grand nombre de chevaux , des tentes remplies du plus riche butin. Les chrétiens n'avaient perdu dans cette journée glorieuse que quatre mille hommes, qui furent mis au rang des martyrs (1).
Mais à ce bonheur inespéré succéda bientôt une calamité immense. La peste dévora cinquante mille croisés ; beaucoup de Flamands périrent , et l'on eut à déplorer la mort du saint et vénérable Adhémar, évêque du Puy, légat du souverain pontife. La prise d'Antioche et la défaite des Turcs ne mettaient pas fin aux travaux de la croisade. Il restait à combattre les Égyptiens , qui , sous prétexte d'alliance avec les Latins , s'étaient emparés de Jérusalem et de plusieurs villes de Syrie d'où ils avaient chassé les Turcs. On laissa à Antioche Bohémond de Tarente , tandis que les autres chefs se portaient sur Jérusalem et prenaient , chemin faisant, plusieurs villes dont la plus importante était Maarah
(I) ii>„i
238 ilISTOlPiE
située entre Hamat et Alep, et dont le siège retint long-temps les croisés et leur coûta bien cher. Les assiégés, dans leur fureur, allaient jusqu'à lancer du haut des remparts sur les assaillants de la chaux vive et des ruches remplies d'abeilles (1). La disette devint bientôt si grande, au dire des historiens de la croisade, que les chrétiens furent réduits à manger, nonseulement des chiens , mais encore les cadavres des Turcs et des Sarrasins , comme au siège d'Antioche (2).
Durant la marche de l'armée vers Jérusalem , Robert de Flandre écrivit à sa femme , la comtesse Clémence , d'élever un monastère en l'honneur de saint André , qui avait révélé à Pierre de Marseille l'existence de la lance du calvaire. Clémence s'étant concertée sur le champ avec l'évêque de Tournai Baudri , l'archidiacre Lambert, et Régnier, puissant chevalier flamand resté au pays , fonda auprès de Bruges, dans le lieu nommé Bertferkerke, un monastère de bénédictins consacré à l'apôtre saint André (3).
Comme ces choses se passaient , le comte de Hainaut , qui, avec les seigneurs wallons croisés au tournoi d'Anchin, avait traversé la Hongrie , la Bulgarie , la Grèce et Constantinople , subissait la destinée cruelle réservée par la Providence aux fils de Bauduin de Mons et de Richilde. Le jour de l'arrivée des Latins devant Antioche , Bauduin fut désigné pour défendre larrière-garde de l'armée. Quand les chefs eurent dressé leurs tentes autour de la ville , suivant les diverses positions qu'ils devaient occuper, le comte
(I) » Lapides, ignem et plena apibiis ;ilvean'a, calceni quoqiic vivam , fiiianta jioterant jaculdbaulur instantia. — Guill. de Tyr, lib, vu, cap. ix.
(2 V. entre autres Albert d'Aix, bb. v, cap. xxis.
(3) V. Va Chronique de l'ablune de Sainl-Jndré, d'Arnold Goellials , édii. d'O. Dclepierie, 21.
t)ËS COMTES DE EL.\NDRÉ. 239
de Hainaut ne trouva plus de place convenable pour s'établir avec ses chevaliers. L'empereur Alexis avait envoyé au siège Tatice , son sénéchal , avec trois mille Grecs comme auxiliaires des croisés. Ce fut entre le camp de Tatice, qu'on soupçonnait de trahir les Latins , et les murailles mêmes d'Antioche que Bauduin alla intrépidement se poser. Dans cette situation périlleuse, il se trouvait en butte à deux ennemis à la fois : aussi l'armée fut-elle remplie d'admiration pour un si bel acte de courage et d'audace (1). Lorsqu'Antioche fut prise , l'armée envoya une ambassade à l'empereur d'Orient pour lui offrir, suivant des conventions respectives, de le remettre en possession de la ville. Les chefs désignés de cette ambassade furent Hugues-le-Grand et le comte Bauduin. Chemin faisant , ils tombèrent dans une embuscade dressée soit par les Turcs , soit par les Grecs eux-mêmes dont la perfidie se manifesta , du reste , si souvent pendant les croisades. Hugues-le-Grand eut le bonheur d'échapper et d'arriver sain et sauf à Constantinople ; mais Bauduin ne reparut plus, et l'on présuma qu'il périt assassiné dans les montagnes aux environs de Nicée. Dès que la nouvelle en parvint au Hainaut, la comtesse Yda, femme de Bauduin, se rendit à Rome afin d'apprendre du pape la vérité tout entière ; car le souverain pontife avait des relations fréquentes et suivies avec les chefs de la croisade. Malheureusement le pape ne put calmer les anxiétés de la comtesse, attendu que lui-même n'avait reçu que des avis fort incertains sur le sort de l'ambassade. A son retour et en traversant l'Allemagne, Yda connut que son infortune n'était que ti'op réelle. Elle rencontra Hugues et les gens de sa suite
(I) " Cujus noniinis fania, pro tanlâ animositate, per toluni christianoruni exerciiuni dilaïaia esl.» — (iilb. Mont, climii. ap. J, do G., xi, 244.
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([ui revenaient en France , et qui lui annoncèrent que Bauduin n'existait plus. Il était mort de la même manière , et peut-être plus misérablement encore, que jadis son frère aux champs deCassel.
Le jour de la Pentecôte 1099, les Latins se trouvaient à Césarée de Palestine. De là ils se mirent en route pour Jérusalem. Lorsque la ville sainte leur apparut , ils se prosternèrent tous le visage contre terre et couvrirent d'un baiser d'adoration ce sol arrosé du sang divin. Des quarante mille Latins qui composaient l'expédition , la moitié seulement était alors en état de combattre. Une garnison innombrable occupait la ville. Il fut impossible de la cerner du côté de l'orient et du midi, à cause des hauteurs escarpées qui s'y trouvent. Godefroi de Bouillon se plaça au nord, ayant près de lui le comte de Flandre , •puis les Normands et les Tarentins. Raymond , comte de Toulouse, alla s'établir vers l'occident. Ce fut le 4 de juillet que la ville sainte se rendit. Godefroi eut l'audace et la gloire de monter le premier de tous sur ses murailles avec son frère Eustache. Les deux frères Ludolphe et Guillaume de Tournai , selon les uns , Raimbaut Creton, sire d'Estourmel en Cambrésis, selon les autres, suivirent immédiatement. Après eux , celui qu'on aperçut l'épée à la main sur la brèche au haut des murs de Jérusalem, ce fut Robert de Flandre en compagnie du duc de Normandie (I).
Il se fit un grand carnage des assiégés. Nul Égyptienne fut épargné; et l'on eut à déplorer des horreurs que le souvenir du Dieu dont on venait de conquérir le tomb> au ne put empêcher, tant était grande l'ivresse de la victoire jointe au désir de la vengeance.
(I) V. GuilliLimc de Tyr, liv. viii, cli. xviii. — Ordcric Viial, lilsi. ecclcs.
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rons de la ville , où il savait que devait s'être opéré le rendez-vcus général des Flamands. Et, en effet, c'était là que les défenseurs du pays attendaient l'armée française. A l'approche de l'ennemi , tous ceux qui, dans la Flandre, conservaient encore à leur prince et à leur patrie un cœur fidèle et dévoué, avaient pris les armes et étaient accourus se ranger sous le gonfanon de Gui de Namur. Guillaume de Juliers venait d'arriver avec ses troupes. Pierre Konynck et Jean Breydel, ces premiers et intrépides instigateurs de la résistance, ne s'étaient point fait attendre. Ils avaient amené toutes les corporations de Bruges , parfaitement équipées, pleines d'ardeur, brûlant à l'envi de déployer leurs riches bannières dans la bataille. Chaque ville, chaque canton s'était hâté d'envoyer son contingent. L'on y voyait entre autres les gens de Furnes, du Furnes-Ambacht et de tout le littoral, ceux d'Ypres, d'Audenarde, de la châtellenie d'Alost , de la Flandre zélandaise , six cents Namurois bien armés, dépêchés par le comte Jean au secours de son frère ; enfin , sept cents Gantois qui avaient trouvé moyen de s'échapper secrètement de leur cité, sous la conduite d'un héros de la bataille de Woeringen, le chevalier Jean Borluut, dont ils étaient tousles parents ou les serviteurs. Deux nobles échevins de Gand, Bauduin Steppe et Jean van Coyeghem, s'étaient joints à ces braves gens; car le peuple ne contribuait pas seul à ce grand mouvement national. Quoique plus de cinquante barons flamands fussent retenus prison niers en Flandre , que beaucoup d'autres du parti des lis figurassent honteusement dans les rangs français , un grand nombre de chevaliers suivaient néanmoins le lion de Flandre et prirent une honorable part à l'affranchissement de leur patrie. On retrouve dans cette phalange sacrée de l'au. l(j
ristocratie flamande, les noms glorieux de Hejne, de Gavre, deRaveschoot, de Ghistèle, deLichtervelde.de Goethals, etc.
Le comte d'Artois avait , dès le 10 juillet , pris position à une demi-lieue de Courtrai sur le mont appelé Pottelberg, entre la Lys et le chemin de Sweveghem. Son armée était la plus belle qu'on pût voir et renfermait toute la fleur de la noblesse et de la chevalerie du royaume. En arrivant en Flandre elle fut encore renforcée par une troupe de Brabançons amenée par Godefroi, oncle du duc de Brabant, auquel, paraît-il , Philippe-le-Bel avait promis le gouvernement de la ville et châtellenie de Gand. Robert la divisa en dix corps , dont il donna le commandement à divers princes ou barons expérimentés : Jacques de Châtillon, entre autres, eut la conduite du sixième corps; et lui-même garda celle du cinquième, où se trouvait toute la noblesse d'Artois, Thibaut II, duc de Lorraine, le comte de Boulogne et le comte de Hainaut.
Gui de Namur, en apprenant l'arrivée des troupes royales, renforça la garnison de Courtrai, dont le château, défendu par les Français , avait jusque-là résisté à tous les assauts. Par ce moyen , il tenait les assiégés en respect du côté de la ville; à l'extérieur, les archers et les arbalétriers d'Ypres , gardent les issues du fort, les empêchaient de faire diversion au profit de l'armée française. Aussitôt que l'eimemi parut sur le Pottelberg, les Flamands fermèrent les portes de Courtrai : un détachement expédié par Robert d'Artois vint tenter une attaque vers celle qui mène à Tournai. On se battit jusqu'au soir ; il }■' eut de beaux faits d'armes: un chevalier normand, nommé Mertelet, et Philippe van Hofstade se précipitèrent l'un sur l'autre avec tant de fureur, qu'ils se transpercèrent mutuellement de leurs lances.
Le mercredi, un peu avant le jour, on vit luire un feu au sommet de la plus haute tour du château de Courtrai. C'était un signal pour le comte d'Artois ; et bientôt l'armée française, descendant du Pottelberg, fit un mouvenent vers l'est et se porta en ligne parallèle au front des Flamands échelonnés dans une position fort habilement choisie eu égard à la grande supériorité de la cavalerie française. En effet, ils avaient la Lys à dos et se trouvaient de ce côté à l'abri de toute attaque : leur droite s'appuyait sur les retranchements de la ville; tandis que leur front et leur gauche étaient protégés par le ruisseau de Groningue , qui , partant de Courtrai , s'étend assez loin dans la campagne, puis forme un coude pour s'aller jeter dans la L}"s. Des prairies marécageuses régnent le long de ce fossé, devant lequel, à deux portées d'arc, s'en trouve un autre appelé le Neerlander et qui fait le même circuit que le premier. Ce double obstacle devait rendre la manœuvre des chevaux très-difficile.
Le soleil levant fit voir aux Flamands la chevalerie française en ordre de bataille , les étendards flottants , les chevaux caparaçonnés. Les troupes ennemies étaient disposées en trois grands corps d'armée, car Robert d'Artois avait alors changé ses dispositions. Le moment décisif approchait : un grand silence et un ordre parfait régnaient parmi les soixante mille hommes sur la valeur desquels reposait le salut de la Flandre. Ce n'était plus cette multitude confuse et indisciplinée se livrant au sein des villes à la fougue de ses emportements; mais une grande réunion d'hommes venus volontairement, sous l'influence d'une même pensée, et résolus, avecle calme du dévouement et de la force, àvivre libres ou à mourir. Tous étaient bien armés , les uns de lances, les autres de longues épées ou de masses hérissées de
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pointes de fer, qu'ils appelaient ironiquement godendagen ou bonjoiLTs. Rangés sous leurs bannières respectives .impassibles et appuyés sur leurs instruments de combat, ils se confessèrent comme ils purent à des moines qui, en grand nombre , avaient voulu suivre leurs compatriotes et parcouraient les lignes. Un prêtre éleva le saint viatique en face de toute l'armée ; et chacun alors, pour montrer le désir qu'il avait de participer à la sainte communion, se baissa dans un religieux recueillement et porta vers ses lèvres un peu de cette terre de la patrie , pour laquelle il allait répandre son sang.
En ce moment un brouillard sortant des marais obscurcit la clarté du soleil et déroba les deux armées à la vue l'une de l'autre. Gui de Namur , son neveu Guillaume et les principaux chefs flamands seuls à cheval , car tous les destriers avaient été mis décote comme inutiles, parcoururent les rangs : « Le soled se cache, disait Gui; tant mieux, il ne nous gênera pas. Bonnes gens, voici bientôt l'heure. Les rangs toujours serrés et l'œil devant soi. Frappons aloi's à grands coups! Pas de prisonniers, pas de butin ; la mort sur-le-champ pour quicontjue désobéit à cet ordre : c'est notre pays qu'il convient de conquérir; ce sont nos foyers, nos femmes, nos enfants qu'il faut sauver ; ce sont nos seigneurs, depuis si long-temps misérables dans les prisons de France , qu'il faut venger ! Il ne s'agit pas de songer à autre chose. Ces gens-là, mes bons amis, vont nous attaquer comme des loups , défendons-nous comme des loups. Par saint George, j'ai bon espoir! voj-ez ces corbeaux qui voltigent au-dessus de leurs têtes : on dit que depuis douze jours pas un de leurs mille et mille chevaux n'a henni. Comment voulez-vous que Dieu protège ceux que notre saint père le
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pape vient d'excoirimunier? Allons, courage, vous tous mes braves compagnons , et n'oublions pas le noble cri de nos aïeux : " Flandre au lion! » — Soixante mille voix répétèrent d'un seul élan : Flandre au lion !
Gui et Guillaume, afin de redoubler encore l'ardeur deleurs troupes, créèrent sur le front de l'armée plusieurs nouveaux chevaliers, en tête desquels on remarquait les deux Brugeois fameux qui avaient les premiers soulevé la Flandre: le tisserand Konynck et le boucher Breydel.
Cependant le comte d'Artois vint à cheval, en compagnie du connétable Raoul de Nesle et de plusieurs seigneurs, reconnaître la position des Flamands. Il les trouva formés en un seul corps long et épais et retranchés derrière le ruisseau de Groningue , tandis que leurs archers garnissaient en avant le ruisseau du Neerlander. On n'apercevait pas chez eux ces magnifiques armures qui luisaient en si grand nombre dans l'armée française : c'était une masse compacte, d'un aspect sévère et imposant, comme un mur de fer, derrière lequel s'abritaient des gens vigoureux et forts , couverts de justaucorps de buffle, et n'ayant d'autres signes distinctifs que les bannières des châtellenies, des villes et des métiers. Il ne s'y trouvait pas un seul cheval : les chefs eux-mêmes avaient envoyé leurs palefois à Courtrai. Robert d'Artois, en considérant les deux armées, ne put s'empêcher de témoigner un orgueilleux dédain pour les Flamands : il s'indignait de voir sa brillante chevalerie obligée d'en venir aux mains avec de si pauvres gens ; mais le connétable hocha la tête, pensant en lui -même que ces pauvres gens pourraient bien avoir les bras aussi solides que le cœur. Les sires de Barlas, de Piémont et de Mantoue, vieux guerriers très - expérimentés et capitaines des compagnies
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étrangères d'archers quele roi avait prises à sa solde, sapprochèrent du connétable : " Pour Dieu , beau sire , lui direntils, permettez-nous d'engager la bataille avec notre cavalerie légère, habituée à escarmoucher et à charger de concert avec nos archers et gens de pied. Nous couperions les Flamands du côté de la ville, et , les attaquant sur plusieurs points à la fois, nous leur donnerions de la besogne jusqu'au soir. Vous savez que ces gens-là mangent et boivent toute la journée , c'est leur habitude ; quand ils auront faim ils lâcheront pied , vous alors avec la chevalerie tomberez sur eux et pas un n'échappera. Ce serait grande fohe que de faire embourber la fleur de la noblesse à travers les fossés et marécages , et l'exposer à trébucher en arrivant sur ce ramassis de vilains. » Le connétable goûta fort cet avis , il en parla au comte d'Artois ; mais celui-ci se fâcha de ce qu'on prétendait empêcher les chevaliers, en selle et tout armés, de se mouvoir, et n'en voulut plus entendre un mot. Raoul de Nesle et les seigneurs étrangers se retirèrent déplorant l'obstination du comte.
A sept heures du matin, les Français n'étaient plus qu'à deux traits de flèche devant les archers flamands postés le long du Neerlander. Robert d'Artois fit sonner la charge , un détachement de chevaliers se précipita vers le fossé; il était plus large qu'on ne le pensait et en outre des plus fangeux. Les chevaux ne purent le franchir et restèrent engagés dans la boue jusqu'aux arçons (1), les archers alors
(1) Et vindreiu privés et cstranges
Sus un long fossé plein de fanges , Où louz cLevaus qui si férissent De plaine venue chéissent Jusques aux arçons de la selle.
— Guitl. Guiari. Royaux liqnnges, éd. Buchon, '■. 6029.
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fondirent à coups de flèches sur les cavaliers ; pas un n'échappa. « Sire, cria le connétable au cornte, il y a des hommes et des bêtes morts dans le fosse , il n'est pas un cheval de bataille qui veuille maintenant le passer et qui ne recule effrayé; pour l'amour de Dieu, changez votre plan de combat : simulons une retraite; les Flamands nous suivront au delà de ces ruisseaux, et alors nous en aurons beau jeu (1). ■• — " Par le diable, reprit le comte d'Artois pâlissant de colère, voilà un conseil de lombard! avez-vous peur de ces loups, ou plutôt n'auriez-vous pas de leur poil? ■• Il faisait allusion au mariage de la fille du connétable avec Guillaume de Termonde , second fils du comte de Flandre, Cette brutale suspicion fut très-sensible au vieux Raoul de Nesle. " Cher sire , répondit-il , si vous voulez seulement me suivre au milieu des ennemis, je vous mènerai si avant que vous n'en reviendrez plus! - La cavalerie s'ébranla et le passage s'effiectua enfin sur divers points, mais avec de grandes pertes. Il fallut la rallier et la remettre en ordre. Pendant ce temps-là, les arbalétriers avaient trouvé moyen de traverser le premier ruisseau : ils vinrent en ordre trèsserré, sous le commandement du sire de Barlas, couvrir la cavalerie dans la plaine ; et comme les archers flamands se repliaient sur leur corps de bataille , derrière le ruisseau de Groningue, ils leur décochèrent une telle quantité de carreaux que le ciel en était obscurci (2). Les archers ripos-
(l) « Et s'il ossent à nous passer
» L'espace d'un arpent de terre, M Vous verrez jà biaii fait de guerre. »
— Ibld , V. 6048
('21 Vers leur ennemi aler lessent
Oiian i.'ins. dc^qiiiex lit llole Jnillc
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talent tout en continuant leur retraite ; leurs flèches venant à diminuer, ils hâtèrent le mouvement. Aussitôt les Français, jetant leurs arbalètes et se couvrant de leurs boucliers, se disposent à les poursuivre avec impétuosité, l'épée dans les reins , quelques-uns même s'étaient déjà élancés au delà du ruisseau de Groningue. Les barons trépignaient de voir que la bataille allait s'engager sans eux : " Seigneur, dit le sire de Valepayelle au comte d'Artois, ces vilains feront tant qu'ils remporteront l'honneur de la journée ; pour ne point nous battre, il vaudrait tout autant nous en aller (1). » — » Vous avez par Dieu raison, beau sire; — allons! Montjoie et Saint-Denis! en avant (2) ! »
Deux corps d'armée s'élancent; le troisième, commandé par le comte de Saint-Pol, devait former la réserve. Les chevaliers, dédaignantdesedétourner.semeuventàtraversla masse de leurs propres gens de piedjl'entr'ouvrent, écrasent des hommes par centaines, et, après avoir mis un effroyable désordre dans les rangs , arrivent devant le ruisseau de Groningue et les Flamands (3). Alors commence une scène
Plus espessement que grésille.
— Ilii,!., V. (ilOi.
(1) i> Sire, cil vilain tant feront
» Que l'onneur en emporteront ; Il Kl s'il mêlent à fin la guerre >' Que sont li noble venu (jueire! >• '
— Ibkt, V. (j|3.'$.
(2) " Mouvez! 11 (list li qnens ; et cil broclie.
— Ibid., V. (il 39.
(3) Parmi les piétons se flatissent Qu'à force de destriers entr'cuvreni.
De leurs meismes le champ qciivrent Kt inervcillcus nombre en cstraigncni.
— U'id., V. Gli-2,
terrible ; c'est à qui traversera le fossé : les premiers qui avancent trébuchent pêle-mêle avec leurs montures , d'autres suivent et ont le même sort. Le fossé se comble d'hommes et de chevaux criant et se débattant (1) ; ce spectacle n'arrête point le gros de l'armée, c'est un pont tout formé : l'on passe dessus. Les Flamands n'avaient pas bougé : les rangs serrés et le fer des lances en avant , ils reçoivent le choc intrépidement ; leur ligne est percée en quelques endroits, mais une multitude d'hommes et de chevaux avaient succombé. A l'instant où se donnait cette charge, une mouette de mer au plumage noir vint voltiger au-dessus des Français. » Amis , la victoire est à nous , s'écria Gui de Namur transporté de joie et montrant la mouette , je ne voudrais pas pour mille livres de gros que cet oiseau funèbre eût plané sur nos têtes. » Cet incident fit une grande impression sur l'esprit superstitieux des Flamands et les remplit d'une nouvelle ardeur. La mêlée devint bientôt générale. A l'impétuosité désordonnée de la chevalerie française , les Flamands opposaient un sang-froid mortel ; tous leurs coups portaient et souvent avec tant de force sur les armures de fer des ennemis que lances et massues se fendaient jusqu'aux poignées. La terre était jonchée de morts et de blessés ; l'air, obscurci par le brouillard et des nuages de poussière retentissait du bruit des armes et d'affreux gémissements (2).
(1) Pour passer i s'enlre-coiifondeni; Destriers cliiéeni, destriers afonJent; Li plus droit i deviennent courbe ; Chevaliers versent en la bourbe.
— Ibid.,v. 6189.
(2) Conimissinn est praelium cum horribili fragore et tumullii bellico et nior. tibus multorum. — Monachus Gand., 391.
Les princes et les barons flamands , à pied , en tête de leurs gens, donnaient partout l'exemple du plus brillant courage. Après le passage du fossé , Gui de Namur se vit attaquer avec une fureur sans égale : accablés par le nombre, son corps de bataille et une partie de son aile gauche furent peu à peu refoulés jusque vers l'abbaye de Groningue dans l'angle formé par la jonction du ruisseau de la Lys. Plusieurs de ses hommes se sauvèrent même effrayés le long de la rivière, où quelques-uns se noyèrent en voulant s'échapper; d'autres s'enfuirent vers la ville , mais les Yprois postés devant la citadelle les ramenèrent à coups de traits qui en tuèrent bon nombre. Le comte implora, dit-on, en ce moment critique l'assistance de Notre-Dame de Groningue, tout en ralliant les siens de la voix et du geste. La troupe qui l'entourait s'éclaircissait de plus en plus. Cependant l'étendard flamand flottait encore : le brave qui le portait, Soyer Loncke, quoique abattu plusieurs fois, s'était toujours relevé, agitant le lion de Flandre au-dessus de la tête de son noble seigneur. Bauduin de Papenrode , vicomte d'Alost , armé d'ane énorme massue , se battait au plus fort de la mêlée, côte à côte avec son ami le sire de Renesse; tous les deux aperçurent la détresse du comte , s'élancèrent à son secours, suivis d'une poignée de Flamands, et rétablirent le combat, qui devint alors aussi terrible en ce lieu qu'il l'était un peu plus loin , où Guillaume de Juliers faillit également être écrasé par le choc effrayant de l'ennemi, Godefroi de Brabant s'était enfoncé dans les premiers rangs de l'armée flamande avec une telle rage que Guillaume et son porte-bannière avaient été jetés rudement à terre ; ils se relevèrent aussitôt , et Guillaume reprit si vivement l'offensive que Godefroi et son cheval tombèrent percés de
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mille coups. Un javelot pesant, lancé à toute volée contre Guillaume de Juliers, rebondit sur son haubert, et nel'ébranla point. Ceux du Franc de Bruges semblaient faiblir ; Guillaume et le sire de Renesse, revenus près de là, les ramenèrent à la cliarge au cri de : Flandre au lion ! En peu d'instants l'action redevint acharnée sur ce point. Le connétable Raoul de Nesle et son frère s'y portèrent et furent bientôt couverts de sang et de blessures. Jean Borluut et quelques Flamands, qui connaissaient et estimaient le connétable, lui crièrent de se rendre; mais le féal et valeureux guerrier se rappela à cette heure suprême la parole du comte d'Artois. Il ne voulut point survivre et périt avec son frère. Guillaume de Juliers combattait avec une animation si frénétique que le sang lui jaillissait des narines. Un de ses écuyers , Jean le Flamand, s'en aperçoit, lui délace sa cotte d'armes pour lui donner le temps de reprendre haleine, et se précipite au milieu des Français en criant : " Voici encore Guillaume de Juliers!... « Le porte-bannière de ce prince, terrassé cinq fois, se releva cinq fois, tenant et agitant son étendard, qu'il ne lâcha point. Jamais on ne vit pareil carnage: les cadavres s'amoncelaient sous les coups des Flamands. Les plus grands seigneurs de France, entourés et abattus par les godendags, expiraient de cruelle façon. Le gouverneur de Flandre, Jacques de Châtillon, périt en ces lieux égorgé par un de ces vilains qu'il se plaisait tant jadis à tyranniser ; son ami, le chancelier Pierre Flotte, cria en vain merci, il devait subir un sort pareil.
A neuf heures le massacre continuait. Les rangs de la chevalerie rompus et dispersés s'éclaircissaient de plus en plus ; les arbalétriers, les archers étaient à la débandade, et partout les Flamands résistaient unis, serres, implacables: la
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victoire se déclarait pour eux. Le comte d'Artois, transporté de rage et de désespoir, ne put rester simple spectateur de ce désastre. Jusque-là il s'était tenu de l'autre côté du ruisseau avec un groupe de chevaliers d'élite, croyant qu'il ne fallait pas tant de nobles gens pour écraser ce qu'il appelait une bande de loups. Il donne de l'éperon à son cheval, et, suivi de tout son monde, s'élance à l'autre bord du fossé et pénètre au milieu du théâtre funèbre où il devait jouer un sanglant et dernier rôle. Parvenu par bonds impétueux au-dessus des morts et des mourants jusqu'à l'étendard de Flandre, le comte l'avait saisi et le secouait violemment pour s'en emparer tandis que les haches et les massues retombaient sur lui à coups redoublés. Il en arrache un lambeau, mais la secousse lui fait perdre un étrier : il reste en selle néanmoins et continue à se battre ; son cheval est blessé, lui-même est inondé de sueur et de sang (1). Il y avait parmi les Flamands un homme qu'on voyait depuis le commencement de l'action déployer au-dessus de tous ses compatriotes le plus indom.ptable courage, la plus féroce énergie : c'était un frère-lai de l'abbaye de Ter Doest, aux environs de Bruges; il s'appelait Guillaume van Saeftingen. Lorsque Jean de Renesse, seigneur de son village, partit pour combattre les Français , Guillaume travaillait dans la campagne à la récolte de ses foins; on vint lui dire que l'ennemi s'avançait vers Courtrai, et qu'il n'y avait plus de temps à perdre : aussitôt il dételle les deux juments de son
(1) Là le voit on si reiniiaiit,
Que l'yarie qu'il va (ressitanl Jnsques à son esperon bat :
VigueiireHsement se conbat...
— Guill. Guiait, v. 6199.
chariot, en vend une pour quelque argent, une épée et un godendag, monte sur l'autre et court vers le champ de bataille en compagnie d'un carme de ses amis, qu'un brûlant patriotisme avait également entraîné. Guillaume n'eut pas plutôt aperçu l'ocusson du comte d'Artois que d'un bras vigoureux il écarte la presse des hommes d'armes, arrive devant le prince et lui allonge sa massue dans la poitrine ; un second coup sur la tête du cheval fait tomber l'animal, qui roule à terre avec son noble maître. Robert d'Artois , les bras étendus et d'une voix défaillante, demande s'il ne se trouve pas là un chevalier auquel il pût rendre son épée. On lui répond brusquement qu'on n'entend pas le français , et qu'il est défendu de faire des prisonniers. On l'entoure, on le presse, on le frappe et il expire. Un boucher de Bruges, qui déjà venait de lui trancher le bras d'un seul coup de hache, lui tira la langue, la lui coupa, et après la bataille fit hommage à Jean Van der Marct de ce dégoûtant trophée.
La mort du comte d'Artois et la prise de son étendard par le chevalier Hugues Buttermann, d'Arckel, enleva tout courage aux Français. Ce fut alors une véritable boucherie. Les Flamands se jetèrent avec une furie nouvelle sur ce qui restait de chevaliers au milieu d'eux ; hommes et chevaux tombaient aux cris mille fois répétés de : Flandre au lion ! et venaient grossir les monts de cadavres dont la plaine était couverte. Cependant la réserve, commandée par Gui de Saint-Pol, n'avait pas encore donné. Ce prince, immobile et terrifié, regardait , les yeux hagards, l'épouvantable drame qui se déroulait sur l'autre rive du fossé et ne bougeait pas. Un de ses hommes d'armes nommé Le Brun s'avança vers lui, et lui montrant le lieu d'extermination : " Lâche que tu es, lui dit-il, venge ton frère ou meurs
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comme il est mort! " Gui ne répondit point et s'enfuit entraînant beaucoup de nobles sur ses pas. Le Brun rallia les comtes Robert IV de Boulogne, Jean 1er de Damma'tin, Robert V de Clermont et Louis son fils , ainsi que les chevaliers français ou hainuyers qui avaient échappé au massacre et repassé le ruisseau de Groningue. Cette troupe s'avança en bel ordre de bataille vers les longues prairies pour tomber sur l'aile gauche des Flamands, tenter un dernier effort et sauver les débris fuyants de l'armée française. Mais ce mouvement avait été prévu ; Gui de Namur avec la gauche et Guillaume de Juliers avec la droite de leurs troupes en bon ordre et toutes bannières au vent, firent une conversion qui enveloppa la valeureuse phalange. Elle fut écrasée comme le reste ; et dans la mêlée les foulons de Bruges ayant trouvé le sire de Bourbourg, un des principaux léliaerts, lui ouvrirent le corps depuis le ventre jusqu'à la tête.
Grand nombre de nobles brabançons, échappés à cet immense carnage, couraient à pied à travers les Flamands, criant Vlaenderen den Leeuw ! pour sauver leurs têtes. On les reconnut bientôt à leurs armoiries , et le comte Gui les fit massacrer sur l'heure même dans un champ qui s'appela dès-lors et s'appelle encore aujourd'hui les prairies amères [Bitler-meersch] ou les prairies sanglantes [Bloedmeersch] .
Pendant tout le jour on poursuivit les fuyards à travers champs et sur toutes les routes environnantes jusqu'aux portes de Lille et de Tournai. Beaucoup périrent encore. Sur le lieu du combat, la nuit, à la lueur des torches on acheva les blessés, on dépouilla les morts et un immense butin fut le résultat de ces barbares investigations. La citadelle de
Courtrai restait au pouvoir des Français : ceux-ci, durant la bataille, avaient cherché à faire diversion, tantôt en essayant des sorties repoussées chaque fois par les gens d'Ypres, tantôt en brûlant les plus grandes et les plus belles maisons de la ville; bientôt ils se rendirent et eurent la vie sauve, car on était rassasié de sang.
Ainsi fut détruite cette magnifique armée avec laquelle le roi de France s'était flatté d'anéantir la puissance flamande. Sept mille cavaliers parmi lesquels on comptait soixantetrois princes, ducs et comtes , près de sept cents seigneurs baronnets et onze cents nobles, enfin vingt mille hommes de pied au moins se trouvaient couchésdanslaplainede Courtrai; et, comme le dit un historien flamand , ce qui naguère faisait la gloire et l'orgueil des Français n'était plus que du fumier, ne formait plus que la vile pâture des vers (1). Sept cents éperons d'or ramassés sur le champ de bataille furent appendus comme monuments de la victoire aux voûtes de l'église Notre-Dame de Courtrai.
(1) Meyer, ad. mm. M CCCII.
GUI DE D\MPIERRE.
1302 — ISOZt
Réjouissances en Flandre à cause de la bataille de Coiirtrai. — Reprise des hostilités. — Siège de Lille. — Reddition de Lille et de Douai. — Courses et pillages en Artois. — Capitulation des châteaux de Cassel et de Tenremonde. — Dispositions du roi de France pour recommencer la guerre. — Il marche de nouveau contre la Flandre. — Son départ subit et imprévu — Cause singulière de cette retraite. — Incidents divers. — Prise de Lessines par les Flamands. — Guillaume de Juliers provoque Gauthier de Châtillon, connétable de France. — Tentative malheureuse de Guillaume contre Saint-Omer. — Scandaleuse conduite de ce prince. — Expédition en Zélande. — Siège de Ziricksée. — Arrivée en Flandre de Philippe de Chieti. — Réorganisation de l'armée. — Échec des Flamands près de Saint-Omer.
— Prise et sac de Térouane. — Nouvelles dévastations en Artois. — Siège de Tournai. —Dévouement de François de Staples. —Trêve entre le roi de France et les Flamands. — Délivrance momentanée du comte Gui de Dampierre. — Il revient en Flandre et se retire au château de Winendale. — Sa dernière devise. — Seconde expédition de Gui de Namur en Zélande. — Avantages remportés par les Flamands.— Reprise du siège de Ziricksée. — Conquête de la Hollande méridionale.
— Expiration de la trêve avec la France. — Le comte de Flandre retourne en prison.— Philippe-le-Bel s'avance pour la cinquième fois à main armée contre la Flandre. — Escarmouches aux frontières d'Artois. — Le roi s'avance vers Tournai.
— Philippe de Chieti et l'armée flamande se portent dans la même direction. — La flotte française aux ordres de l'amiral ReynierGrimaldi cingle vers la Zélande.
— .\rdeur intempestive de Gui de Namur. — Il se fait vaincre sur mer par l'amiral, et tombe en son pouvoir. — Bataille de Mons-en-Pcvèle. — Mort du comte Gui.
La bataille de Courtrai fut pour les Flamands une éclatante revanche de celle de Bouviiies. Autant la joie avait été grande en France lors du retour triomphal de Philippe-
Auguste, autant la douleur était maintenant générale en voyant arriver les faibles débris d'une armée si nombreuse et si belle à son départ. Jamais tant de nobles personnages n'avaient péri en une seule bataille , et il n'existait pas dans tout le royaume une seule famille qui n'eût à pleurer la perte de quelqu'un de ses membres. En Flandre, au contraire, l'espérance et le courage remplacèrent l'abattement et le deuil. Partout éclatèrent des témoignages publics d'allégresse ; partout on rendit des actions de grâce au ciel, qui venait de sauver la patrie d'une ruine imminente. A Courtrai, cet heureux événement fut célébré par des réjouissances dont le souvenir s'est perpétué jusqu'à notre temps dans une fête populaire appelée Vergaederdagen (le jour du rassemblement). Vers le milieu du mois de juillet, les hommes et les femmes du peuple vont par la ville demandant de porte en porte les vieux habits, qu'ils revendent ensuite, comme leurs aïeux avaient fait autrefois des riches vêtements arrachés aux cadavres des nobles français; puis, un joueur de violon à leur tête , ils se rendent processionnellement sur le Pottelberg, oîi ils passent la journée à s'enivrer de bière et de genièvre. Une chapelle dédiée à Notre- Dame de Groningue s'élève à peu de distance de la ville, sur le lieu même où s'est livrée la bataille; à la voiite est suspendu un éperon doré de chevalier, sur l'autel est placée une image miraculeuse de la Vierge de Groningue , et on lit, inscrits en lettres d'or, les noms des principaux chefs français tués dans cette sanglante journée. L'enthousiasme des Bmgeois fut à son comble quand ils apprirent la victoire remportée par leurs compatriotes. On chanta des Te Deum dans toutes les églises, et ce ne fut pendant plusieurs jours que chants de triomphe et que fêtes. Durant des siècles un
pompeux anniversaire fut célébré à Bruges le 11 mai, jour de Saint-Benoît. A Gand, où régnait encore la domination française, la multitude, dès le lendemain de la bataille, se souleva comme un seul homme , se répandit dans les rues, renversa, foula aux pieds la baimière et les armoiries du roi et y substitua le lion national. Les gens du lis furent égorgés, emprisonnés, mis en fuite (1). Plusieurs se rapprochèrent en tremblant des fils du comte; et la ville, par une députation suppliante, offritsa soumission, que l'on accueillit avec bonté.
Mais la guerre n'était pas finie : elle allait même recommencer bientôt avec une activité nouvelle , car la colère du roi croissait à l'égal des résistances qu'elle éprouvait; et les forces de la France étaient loin de se trouver épuisées. D'ailleurs les principales villes de la Flandre wallonne étaient encore gardées par les troupes de Philippe-le-Bel. Le quatorzième jour après la victoire, Jean, comte de Namur, fils aîné du second lit du comte Gui , vint en Flandre joindre ses efforts à ceux de son frère Gui et de son neveu l'intrépide Guillaume de Juliers afin d'achever la délivrance du pays. On lui donna le commandement de l'armée; et, en compagnie des princes , il conduisit vers la fin de juin devant Lille les milices de Gand et d'Ypres avec celles de Waes et d'Alost, qui n'avaient point concouru aux précédentes affaires. Les gens de Bruges et de Courtrai furent laissés chez eux pour prendre un peu de repos ; car ils avaient fait de grandes dépenses et essuyé des pertes
(l) Die crasiinâ . . . tota villa altonita de rumore crescente signa bellica Guiiloiiis et VVilhelmi sequebatur, signis régis in terram dejeciis. Aliqui de liliardis occisi suiit et aliqui capti, miilti de villa efFiigati. — Mon-icints Gand.,
considérables dans la rude campagne qui venait de se terminer si glorieusement. Lille et sa citadelle furent aussitôt investies et vivement assiégées. Les plus ardents à l'attaque étaient les anciens partisans du lis qui voulaient se faire pardonner et reconquérir les bonnes grâces de leur seigneur(l). Dès les premiers jours, les assiégés avaient recouru au roi de France ; le 16 juillet il leur répondit de Vincennes, leur promettant des secours et les exhortant à tenir bon (2). Mais les assauts devenaient de plus en plus violents et multipliés ; le peuple, favorable au comte, menaçait à chaque instant de se révolter et d'ouvrir les portes. Les principaux de la ville, presque tousléliaerts, et la garnison française eurent peur et entrèrent en pourparlers avec Jean de Namur. On convint que si dans un mois le roi n'envoyait pas de secours la ville et le château se rendraient à condition que tous ceux (jui en voudraient sortir auraient la vie sauve, la liberté de leurs personnes et de tous leurs biens. On n'attendit même pas l'expiration du délai pour conclure la capitulation, qui fut signée le 6 août (3). Alors Jean de Namur et les Flamands prirent possession de la ville, à la grande joie des habitants débarrassés delà domination étrangère qui depuis cinq ans pesait sur eux. On marcha ensuite vers Douai. Les partisans du lis n'y étaient pas nombreux , et, comme à Lille, le peuple n'aspirait qu'à rentrer sous l'obéissance de son souverain légi-
(1) In quà oppugnalione strenuè se habehant liliaiili, t[iii in Flandriâ reinanserant ; ità enim eos oporlebat , si graiiam principiim hahere vellent. — Monachus Gandavensis, 393.
(2) archives de la ville de Lille ; registre aux litres K L M,f" II.
(3) Ibid, oriqinal en pareil, scellé; et registre aiiv titres G H I, f° îtl.
time (1). A peine le comte fat-il arrivé sous les murs que les Douaisieiis proposèrent et demandèrent les mêmes conditions que pour Lille. On les leur accorda; et le comte, maître de toute cette partie de la Flandre, transporta son camp à deux lieues sud-ouest de Douai, en face du village de Brebières et près de ce fossé de Boulenrieu dont nous avons déjà parlé et qui servait de défense et de limite à la Flandre du côté de l'Artois. De ce poste les Flamands désolèrent l'Artois et y causèrent beaucoup de dommages, au grand déplaisir de leurs chefs; mais il était fort difficile de maintenir ces gens des communes que l'amour de la patrie pouvait bien un instant arracher à leurs foyers , mais qui ne restaient sous les drapeaux que dans l'espoir de butiner et s'enrichir. Ils pillèrent Harnes, Hennin-Liétard et quantité d'autres lieux. Jean de Namur ne tarda pas à congédier une partie de ces gens indisciplinés et ne garda près de lui que les chefs des villes et les soudoyers aguerris et tranquilles. Le château de Cassel, contre lequel les tentatives avaient été jusque-là infructueuses, se rendit peu de temps après, mais la redoutable forteresse de Tenremonde résista. Elle était défendue par Godefroi de Vierzon, qui avait, dit-on, des vues d'ambition personnelle sur Tenremonde , les pays de Waes et d'Alost et même sur le Brabant ; mais la journée de Courtrai avait confondu les projets du sire de Yierzon. Enfin l'hiver suivant, après un siège long et dispendieux , les gens du pays de Waes, que la garnison française incommodait extrêmement, la forcèrent à capituler. Cependant le roi de France avait résolu de reconquérir en personne les avantages que les derniers événements lui
(1) Villa autem Duacensis favebat ei magis quàm rcgi , exceptis paucis liliardis. — A/on. Gnndnti., 393.
avaient fait perdre. Privé de la majeure partie de sa noblesse anéantie dans la plaine de Groningue, il manquait en outre d'argent. Ce fut alors qu'il frappa de la fausse monnaie ou en altéra les coins, au détriment et à la ruine des commerçants de son royaume et de l'étranger. Les gens de toute condition dans chaque province soumise à la juridiction royale furent grevés de la maltôte et des impôts les plus lourds. Déjà l'année précédente, au mois d'août, il avait enjoint à ses sujets de porter la moitié au moins de leur vaisselle à la Monnaie pour en recevoir le prix, sur le pied de 4 livres 15 sols le marc de Paris. Au mois de mars suivant une nouvelle ordonnance força quiconque possédait 100 livres de revenus en terre , de verser au trésor 20 livres tournois ; ceux qui avaient en meubles la valeur de 500 livres devaient payer 25 livres parisis. Au mois d'août 1303, les biens du clergé furent frappés de la décime et de lademidécime; enfin, en octobre de la même année, tous les habitants du royaume indistinctement, nobles, clercs, non nobles, se virent contraints de contribuer à l'équipement d'un nombre déterminé de gens d'armes, chacun dans la proportion de sa fortune (1).
A l'aide de ces extorsions , Philippe-le-Bel trouva moyen de rassembler et d'entretenir une armée de quatrevingt mille hommes dont vingt mille cavaliers. Il avait, assure-t-on, convoqué le ban et l'arrière-ban de toutes les milices des villes jusqu'à une distance de cent lieues des frontières flamandes (2) ; mais ce que l'argent du roi n'avait pu remplacer, c'était cette brillante chevalerie qui, devant
(1) Ordoivumces des rois de France, I, .367, 369, 382, 408.
(2) Couvoca<erat eiiini feiè omnes cominuuitalcs re;;ni sui, qua? propè Flandriani erant per disiantiani cenlum inilliartiin. — Mon. Gaiid., 394.
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Cou rirai , avait disparu coriime dans un tourbillon. On remarquait néanmoins dans son escorte de hauts et puissants personnages, tels que Louis, le jeune fils du monarque, qui n'avait alors que treize ans et se montrait déjà impatient de gagner ses éperons ; Charles, comte de Valois, et Louis, comte d'Évreux, frères du roi; Pierre, vicomte de Léon, troisième fils de Jean II, duc de Bretagne; Robert II, duc de Bourgogne ; Robert, fils aîné du comte de Dreux ; Gui, comte de Saint-Pol ; Olhon, comte de Bourgogne; Amédée, comte de Savoie ; Humbert de La Tour-du-Pin, dauphin de Viennois; Ferri III, duc de Lorraine; Jean V, comte de Vendôme; Robert VI, comte de Boulogne et d'Auvergne; le comte de Roucy, Jean IV ; le comte de Ligny , le comte d' Auxerre , le comte Robert de Clermont et Louis son fils ; Gautier de Châtillon , connétable de Flandre; Miles de Noyers et Fouques de Merle, nouveaux maréchaux, et une infinité d'autres. Le roi voulait commencer les opérations par le siège de Douai. A cet effet il vint établir son camp à deux petites lieues de cette vi'le, près de Vitry, sur les terres d'Artois. On n'avait pas en Flandre attendu l'approche de cette formidable armée pour se disposer à lui disputer le terrain, Jean et Gui de Namur et Guillaume de Juliers avec Jean de Kuick, le templier Guillaume de Bornem, le fameux Pierre Konynck et Jean d'Escornaix , maréchal ou maître de la milice, suivis de tous les Flamands en état de porter les armes, dressèrent leurs tentes près du Boulenrieu, à l'endroit qu'ils avaient déjà occupé vis-à-vis Brebières. Ils ne se trouvaient qu'à une très-petite distance de l'armée royale , laquelle se tenait en ce moment divisée en trois corps.
Enhardis par la victoire de Courtrai et les succès plus
DKS COMTES DE FLAiVDllE. 263
récents qu'ils avaient obtenus, les Flamands étaient pleins de force et de résolution. Ils se seraient fait tous exterminer jusqu'au dernier plutôt que de laisser l'ai'mée française pénétrer de nouveau sur leur territoire; mais ils ne voalaient pas l'aller attaquer et engager le combat sans y être forcés , car ils craignaient que, si le roi était battu derechef, il ne fît tomber alors le poids de son exaspération sur le comte Gui et les princes retenus captifs en France (1). D'un autre côté, les Français avaientencore présente à la mémoire l'effroyable boucherie du champ de Groningue ; ils ne paraissaient pas très-désireux d'en venir aux mains avec ces hommes (]ue leur imagination effrayée regardait comme indomptables ('2). Les deux grandes armées restèrent là longtemps en présence, non sans des frais énormes ; surtout pour le roi, dont l'immense cavalerie devait être d'un entretien ruineux. Voyant que ces délais n'aboutissaient à aucun résultat, Jean de Nainur, qui, en sa qualité d'aîné, commandait en chef, envoya des hérauts dans le camp royal pour demander la paix ou une trêve. Des pourparlers s'engagèrent, les conférences se succédaient ; mais on ne terminait rien. Philippe -le -Bel traînait à dessein les choses en longueur. Il savait les troupes flamandes composées en majeure partie de pauvres gens des villes qui n'aimaient pas à rester long-temps hors de chez eux ; et il espérait qu'en temporisant les forces de ses ennemis se désorganiseraient et s'affaibliraient peu à peu. Il y eut effective-
(1) Tiiiicl)ant etiain quod si eiira invasissent et suppiassent vel ef'fugassent, Fraiici in iinpcui inu patiem siuim et fralres occidisscui. — Ibifl.
(2) Rex igilur Flandreiiscs iiivaderc iiou audebat, videns suos corde pavidos et, proi>ter gi-avem cvenitini belli Curiraicnsis , Fiaiiiiiigorum occiirsiitn liorrihiliier peniineseenics. — Ihid.
ment des murmures, et plusieurs bandes menacèrent de s'en aller si l'on ne se battait pas. Mais les chefs, à force de belles paroles et de promesses, calmèrent ces impatiences. Le fourrage manquant devant Brebièrcs , on fit un mouvement rétrograde vers Flines-lez-Marchiennes, dont les environs étaient abondamment pourvus de vivres pour les hommics et les chevaux. Là un nouveau dissentiment faillit compromettre le sort de l'armée. Le jeune et bouillant Guillaume de Juliers voulait à toutes forces aborder l'ennemi et en finir. La plupart des gens d'armes goiitaient cet avis et il fut sur le point de prévaloir. " J'ai vu, dit un moine de Gand, spectateur historien et peut-être acteur des guerres de ce temps -là, j'ai vu le pont destiné à faire passer à l'armée la rivière de la Scarpe, qui vient de Douai à Flines. Il était jeté sur cinq bateaux et avait trente pieds de large; mais l'avis de Jean, de Gui et d'autres hommes experts et prudents prévalut (1). " Pourtant les entrevues pour la paix se continuaient. Dans l'une d'elles le comte d'Evreux demanda, au -nom du roi, qu'on lui livrât les chefs de la conspiration de Bruges. " Nous n'en livrerons pas un seul , répondirent les princes ; d'ailleurs vous pouvez aller dire au roi que nous sommes prêts à nous battre. « Quand Philippe-le-Bel connut cette réponse, il demeura pensif; et peu de jours après on apprit que par une belle nuit il avait fait lever son camp et avait précipitamment regagné Paris. Cette retraite étonna tout le monde et l'on n'en sut jamais le véritable motif. On ne peut supposer, comme l'insinue un historien flamand ,
(1) Il Uiiilè et ego vidi ponlem quemdam factiim supra iiaves quiiiqne, Stralum ad latitudinem circiter trigima pedum, ut per eiim exercitiis iluviuiu quemdam, qui vcnit de Duaco versus Félines, pertransiret ; sej Jchannes et Guido et plures alii prudciiics et experti, hoc noienics, pr^evalucnint. — Ibid. .
que la peur seule ait mis le roi en fuite (1). En admettant que les hommes d'armes français n'eussent pas été très-désireux en ce moment-là d'en venir aux mains avec les vainqueurs de Courtrai, le roi pouvait au moins profiter de la présence d'une armée formidable et qui lui avait coiité tant d'argent pour obtenir quelques conditions de paix ; il pouvait aussi traiter d'une trêve , renvoyer une partie de ses troupes, cantonner l'autre en Artois et en Hainaut. Comment donc expliquer ce brusque départ? Grand nombre de chroniqueurs contemporains ou à peu près lui donnent une cause assez romanesque, mais qui n'est pas dépourvue de toute vraisemblance. Voici comment un d'eux la raconte. " Quand les Flamands furent avertis que le roi de France faisait la plus grande assemblée que jamais il n'eût faite pour venir sur eux à main armée, ils convinrent d'envoyer vers le roi d'Angleterre le prier en cette grande besogne de vouloir bien les aider àl'encontre du roi de France, Bien lui firent remontrer que, considéré l'amour et l'alliance que Angleterre et Flandre avoient de long temps ensemble à cause de la marchandise, les deux pays étoient tenus de se concerter l'un l'autre en toutes leurs affaires; que, s'il n'apportoit remède à ce grand méchef, tout le pays étoit en péril d'être pillé, brûlé et détruit. Aussitôt que le roi Edouard eut ouï et entendu les messagers ou ambassadeurs que le comté et les bonnes villes de Flandre lui avoient envoyés, il réfléchit un moment; puis leur dit : •• Beaux sei- '• gneurs, vous reviendrez demain par devers moi et me " rappellerez votre besogne ; laquelle, comme j'entends, de- " mande brève expédition. « De cette réponse furent les ambassadeurs tout réconfortés , d'autant plus que le roi
1,1) Meyer, Annales leruin Fland. adann. 1307.
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Edouard leur avoit fait bon visage Ils s'en retournèrent à leur hôtel, et le lendemain ils revinrent près du roi ; niais ils ne purent lui parler ce jour-là ni le suivant. Le roi le faisoit avec intention. Les Flamands, qui ardemment poursuivoient une réponse, étoient fort ébahis. Cependant la reine d'Angleterre, qui étoit sœur au roi de France, et qui volontiers s'inquiétoit de toutes les nouvelles pour en écrire à son frère , fit enquérir ce que ces envoyés alloient demandant et d'où ils étoient ; mais elle n'en pouvoit rien savoir et s'en trouvoit très-intriguée : car elle les avoit vus parler au roi; etils n'étoient pas habillés comme de nobles hommes, mais comme de simples bourgeois et marchands. — Quand il sembla bon au roi Edouard, ce prince fit venir les ambassadeurs et leur dit : " Beaux amis, j'ai pourvu à votre pé- » tition et requête tellement que bientôt vous et toute Flandre en serez grandement secourus. " Puis il ajouta : ■■> Recommandezmoi à mes bons voisins de Flandre, et qu'ils ne soient inquiets de rien ; car dans l'occasion ne leur pourrois faillir, ce dont ils s'apercevront en temps et lieu. " Lors lesdits bourgeois rentrèrent à leurs logis; et le lendemain de bon matin ils partirent et retournèrent en Flandre, où ils racontèrent comment ils avoient exploité. — Or le roi Edouard , une fois les Flamands en allés, entra dans la chambre de la reine et fit semblant d'être durement courroucé. La reine, le voyant chagrin et pensif, s'en vintà lui : " Cher sire, lui dit-elle, pour Dieu! quevousest-ilad- .. venu? Il m'est avis que vous avez quelque grand " déplaisir au cœur. S'il en est ainsi, que ne me le dites- » vous ? — Certes , madame , répondit le roi , ce n'est pas .. merveille si j'ai le cœur dolent. — Ha ! ha! cher sire, fit '. la reine, découvrez-vous à moi; vous en aurez le cœur plus
DKS (JOMTliS DE FLAlNDKE. 2()7
" allégé. " Le roi Edouard, qui sul)til étoit, s'y refusa un petit pour mieux parvenir à son intention ; enfin il lui dit : « Sachez, madame, que je ne veux vous rien celer au monde, » et surtout le mortel déplaisir que je porte en moi ; pour " l'amour de vous je vous le confierai, mais à condition que •' vous me promettrez de ne le jamais dire à personne. •• La reine le lui promit, mais le roi savoit bien qu'elle feroit tout le contraire. " Madame, dit le roi, le roi votre frère a " fait un grand mandement de gens d'armes pour aller .. Flandre détruire ; mais il se va perdre et bouter en la •> gueule des loups, si déjà il n'y est. Quand il sera dans le " pays et qu'il pensera être le mieux accompagné et assisté, " il se trouvera déçu; car ses princes l'ont vendu et le livre- " ront aux Flamand;^, qui l'ont acheté à bons deniers comp- " tants. Cela est si vrai ({ue ces étrangers que vous avez ici " vus sont des Flamands à moi envoyés par leurs compa- « triotes pour me prier que je leur veuille prêter par deçà " la mer quelque fort château afin d'y tenir et garder pri- " sonni^r le roi votre frère, qu'on leur doit livrer à la pre- " mière bataille qu'ils auront contre les Français. Par amour " pour vous j'ai repoussé cette demande. •• Lorsque le roi Edouard eut ainsi parlé, il manda ses chevaux et dit à la reine qu'il vouloit aller s'ébattre aux champs. Or il savoit bien que la reine agiroit comme il le désiroit. En effet, à peine le roi fut-il parti que la reine , qui n'avoit pas le cœur en paix, appela un sien secret conseiller et lui fit écrire une lettre adressée au roi son frère et contenant tout ce que son seigneur lui avoit raconté. Les lettres closes, elle les bailla à un féal messager auquel elle recommanda de faire toute diligence et de ne s'arrêter ni jour ni nuit tant qu'il fut arrivé au camp du roi de France. Le messager vint à Douvres,
passa la mer, prit terre à Boulogne, et demanda où il pourroit trouver le roi Philippe-le-Bel ; on lui certifia que le prince étoit entre Arras et Mons-en-Pevèle. Le messager se mit en route et rencontra le roi et sa grande armée là où on luiavoit indiqué. Philippe tenoit conseil s'il n'iroit pas le lendemain mettre le siège devant Lille, ou combattre les Flamands qui étoient aux champs à deux lieues de là. L'Anglois entra en la tente du roi, qu'il salua humblement, ainsi que les princes et barons, puis il le tira à part, et lui baillant ses lettres, il lui dit, de par la reine sa sœur, que pour Dieu il les liit secrètement. Quand le roi l'eut fait, il fut grandement émerveillé; et il se souvint alors que le jour précédent il avoit envoyé devers les Flamands pour traiter, et que ceux-ci avoient fièrement repoussé les conditions et répondu qu'ils vouloient se battre. Aussitôt il se prit à réfléchir, et mandant les hommes de son conseil : « Seigneurs, " leur dit-il , je m'en retourne en France plus vite que je " ne pensois (1). "
Cette singulière retraite du roi de France ne put s'effectuer avec tant de promptitude que les Flamands n'eussent le loisir d'atteindre les derrières de l'armée et de tuer tous les traînards. Ils firent beaucoup de butin, car l'ennemi laissait en route une grande quantité de tonneaux de vins et des victuailles de toute espèce, et avant de rentrer en Flandre ils brûlèrent une seconde fois Harnes et Hennin- Liétard. Ainsi la campagne s'était effectuée sans paix, ni trêve, ni bataille, ce qui ne se voyait pas souvent. Avant
(1) Clironique de Flandre, msc. du roi, n° 8380,y CXXXII. Voir aussi: jEgidii li Midsis citron. ; éd. de Srnet, 197. — Msc. de la bibl. de Lille, C. P., 34,y^ 9 v". — Clir. de Jehan li Tartiers, f" 9. — Chron. de Flandre publiée par Denis Sauvage, p. 91 et aliàs.
de congédier les milices, on alla faire une démonstration contre Tournai. Cette ville anciennement libre aurait dû conserver la neutralité ; loin de là , elle exerçait de continuelles hostilités sur le territoire flamand : car elle était fort attachée au roi de France, qui l'avait prise sous sa protection et y entretenait des gens d'armes. On la punit en lançant contre ses édifices une multitude de projectiles qui firent beaucoup de mal. Mais on ne devait pas songer à s'en emparer d'un coup de main. Un siège en règle présentait des difficultés et aurait pris beaucoup de temps ; or l'été finissait; on était au mois d'octobre ; les gens des communes épuisés de force et d'argent avaient hâte de rentrer chez eux (1).
Durant l'hiver, les garnisons françaises des villes frontières désolèrent la contrée par de fréquentes incursions. Le roi les avait renforcées afin de faire le plus de mal possible aux Flamands. Ainsi à Saint-Omer, où se tenaient déjà Bertrand de Marcquignol, Jacques de Bayonne et les deux nouveaux maréchaux Miles de Noyers et Fouques de Merle, il envoya Othon, comte de Bourgogne, grand homme de guerre et gendre de Robert d'Artois tué à Courtrai. Pour encourager Othon, il voulut qu'il succédât au comté d'Artois du chef de sa femme , nonobstant le droit et les réclamations du jeune Robert, fils de ce Philippe d'Artois mort avant son père à la journée de Furnes. Il mit à Calais Odard de Maubuisson ; à Béthune Robert Bruneau , sire de Saint-Venant; à Lens Jean , châtelain du lieu, et fournit à chacun d'eux des subsides d'hommes et d'argent.
(1) Bellico tiiniiihu lassati ac expensis maxiinis per tolam œstalem praegravati eani reliqiienint, in ta))eni;icula siia revcrietues. — Monadnis Gandavvnsis, 395.
En représaille de ces agressions des Français , les Flamands faisaient des courses en Artois. Un corps nombreux de ces derniers occupait l'église fortifiée de Buysscheure à trois lieues ouest de Cassel. Les chevaliers et la garnison de S?int-Omer les auraient volontiers chassés de cette jx)sition, mais ils n'y réussirent point et durent se contenter de brûler tous les environs jusqu'au mont Cassel. Une rencontre eut lieu sur les hauteurs de Ballimberghe et l'on se battit avec fureur. Circonvenus et inférieurs en nombre, les Flamands eurent le dessous; ils seraient tous restés sur le champ de bataille sans l'approche du soir, qui permit à plusieurs d'échapper. On compta néanmoins deux mille morts , ?nais Othon de Bourgogne fut blessé de manière à ne plus pouvoir porter les armes. Il expira peu de temps après à Melun, où il s'était fait transporter.
Les Flamands eurent bientôt une revanche. La garnison française de Lens, sous les ordres de Libert de Beaufïremont, d'Hubert de Beaujeu et du sire de Vaucouleurs, s'était mise en marche pour attaquer La Bassée, dont l'église était très-forte et bien gardée. En sortant du village de Vendin, où s'était conclu le fameux traité de 1225, elle rencontra une troupe flamande, et une lutte très-vive et très-meurtrière s'engagea incontinent. Enveloppés de tous côtés par les Flamands , qui se déployèrent en bon ordre et avec habileté, les Français eurent à peine une issue pour échapper. On en tua un grand nombre, entre autres les sires de Vaucouleurs et de Vendin . Libert de BeaufFremont reçut une blessure si grave qu'il mourut en arrivant à Arras. On l'inhuma chez les Frères-Mineurs.
Dans la Flandre wallonne, les rigueurs de l'hiver n'avaient pas non plus arrêté les hostilités. Le gouverneur de
Lille, Siger le Courtraisien, noble et valeureux chevalier, ne laissait aucun répit aux gens de Tournai. Le territoire de la ville était sans cesse ravagé , les routes et les canaux interceptés, de manière! qu'on ne pouvait plus y vivre. Les Tournaisiens eurent recours à Jacques de Bayonne, lieutenant du connétable à Saint Orner, et ce seigneur leur dépêcha Fouques de Merle avec cinq cents chevaliers ; ce qui n'empêcha point Siger de continuer ses excursions. Un jour le sire de Merle alla se mettre en embuscade aux environs de Tournai. Comme à l'ordinaire, la garnison de Lille vint escarmoucher jusqu'aux portes de la ville. Le maréchal prit les Flamands à dos, tandis que les Tournaisiens les recevaient chaudement du haut de leurs murailles. Les Lillois se défendirent avec courage, mais ils reçurent un rude échec , et il y eut cinquante nobles et riches citoyens tués ou faits prisonniers. Fouques de Merle séjourna tout le reste de l'hiver à Tournai, en compagnie de Michel de Ligne, maréchal de Hainaut.
L'arniéeflamande fut, au commencement de mars, remise sur pied par Jean et Gui de Namur et Guillaume de Juliers. Elle était divisée en deux grands corps. Le premier, presque entièrement composé de Gantois et de Brugeois , commença les opérations sous la conduite de Jean et de Gui et assiégea Lessines , petite ville très-fortifiée , depuis longtemps sujet de querelles entre la Flandre et le Hainaut, qui s'en disputaient la mouvance. Arnoul d'Audenarde la tenait du comte de Flandre : le comte de Hainaut enleva par surprise le sire d'Audenarde, s'empara de Lessines, et de ce poste fit beaucoup de mal aux gens d'Audenarde et de Grammont. C'est pour cette raison que les Flamands, désireux de reprendre Lessines, y concentrèrent une partie
de leurs forces , et l'attaquèrent vigoureusement. Jean de Hainaut ne jugea pas à propos de se risquer en bataille rangée contre les Flamands, et Lessines fut bien obligée de se rendre. Elle fut mise au pillage et brûlée ensuite. Les portes furent enlevées, les tours et les murailles ruinées de fond en comble, de façon qu'on n'eût plus rien à craindre de ce côté (1).
Dans l'intervalle, Guillaume de Juliers , à la tête des milices d'Ypres, de Furnes, de Bergues, Cassel et autres villes de la Flandre occidentale, se tenait aux confins de l'Artois pour s'opposer aux tentatives des garnisons françaises de Saint-Omer, Lens, Béthune et Calais. Gauthier de Châtillon, connétable de France, venait d'arriver à Saint-Omer. Guillaume de Juliers lui envoya deux cordeliers porteurs d'une lettre conçue en ces termes : « Guillaume de Juliers, petit-fils du comte de Flandre, au seigneur Châtillon, cousin du roi de France. — Comme nous savons que vous venez sur notre terre pour brûler les pauvres gens quand nous ne sommes pas là, nous vous mandons de vouloir bien abréger la besogne en essayant d'entrer tout de suite en Flandre; alors, ou nous vous ferons place ou nous envahirons nous-mêmes votre pays (2). » Le connétable leçut fort bien les messagers, et leur dit qu'il ne pouvait donner de réponse à cet égard ; que chacun agirait suivant son inspiration et celle de Dieu. Guillaume résolut alors de
(1) Domiis aiiiem omnes fen''. . . concrematx siint et oiiinîa bona prnedafà , partoe cliam et tiures et inuri ità confracli, quôd nuuquàm Flamingis nocere poterit. — Mon. Gand, , 396.
(2) « Si vous tnaadons si vous voulez les besoignes abregier; si venez en nostre terre briesiuement: nous livrerons j)lace ou nous venrons en la vostre. >> — . Chron. (le FL, niss du roi, n° 8380,/° CXXXrX.
tenter le siège de Saint-Omer. Il aurait dii réfléchir avant d'aborder une entreprise aussi périlleuse ; car la ville était très-forte, remplie de défenseurs aguerris et de munitions considérables : mais il n'écouta que son bouillant courage, et fixa le rendez- vous général de ses troupes à Cassel. On était au temps pascal ; le lundi de la semaine sainte un corps de Flamands prit position à Scoudebruc, vivier de Clair-Marais, situé à mi-route de Cassel et Saint-Omer. Le jeudi suivant au matin les Yprois, tous revêtus d'un uniforme vert, marchèrent sur Arques et incendièrent le bourg de Saint-Bertin , d'où les Français s'étaient hâtés de déloger pour se replier sur Saint-Omer. Il y avait peu d'ordre dans l'arrangement des troupes flamandes ; elles marchaient séparées et confusément : ainsi les gens de Bergues se tenaient éloignés de ceux d'Ypres à une distance de trois cents pas , et le chef, Guillaume de Juliers, demeuré aux environs de Cassel avec les milices de cette ville et celles de Furnes, était encore au lit ou au bain tandis que le premier détachement se rouvait sous les murs de Saint-Omer (1). Huit cents cavaliers, la plupart nobles flamands partisans du lis, s'étaient cachés dans une forêt voisine d'Arqués : ils débouchèrent à l'improviste et, tombant sur un des détachements épars des troupes de Guillaume, lui tuèrent environ mille hommes, en grande partie toutefois goujats, charretiers et gens au service de l'armée. Informé de cet échec, Guillaume court à toute bride vers Arques. Sa cavalerie étant fort peu de chose en comparaison de celle de l'ennemi , il fait mettre pied à terre à tout le monde , adopte un ordre de bataille
(1) ... Et Wilhelmus qui adliuc cum Furnensibus el Casletensibus juxta Casletuni ilicitiir dormisse vel sudasse. — Mon. Gand., 397.
21 h HISTOIRK
circulaire, se place au centre et attend l'attaque. On s'observa pendant deux heures; depuis la journée de Courtrai les Français n'étaient plus très-soucieux d'aborder les Flamands en plaine (1), et redoutaient surtout les godendags que ceux-ci maniaient avec beaucoup de dextérité. Il n'y eut point de combat général, mais quelques petites actions particulières. Ainsi un cavalier approchait-il du cercle compacte où les Flamands se tenaient serrés le fer en main, il était aussitôt abattu ; de même si un de ces derniers s'avisait de s'écarter un peu des rangs on le tuait sur place d'un coup d'arbalète. Le jeune sire de Juliers resta campé aux alentours de Saint-Dmer jusqu'à ce que tous les contingents de la Flandre maritime fussent venus rejoindre son armée, qui se trouva dès lors forte de plus de trente mille hommes. Guillaume ne doutait de rien ; fier de ces nombreux hommes de guerre qui se pressaient autour de lui , il disait à qui voulait l'enlendre qu'avant peu il enlèverait le corps de son frère enterré chez les Franciscains de Saint-Omer. Il avait en outre près de sa personne plusieurs braves et fidèles seigneurs, tels que Guillaume de Neele, Thierry de Hondschoote, Henri de Lonchy et Jean deKuyck, dont le dévouement à la cause flamande ne se démentait pas.
La forteresse d'Arqués fut d'abord entourée et pressée ; puis, pour harceler la garnison de Saint-Omer, on fit des courses jusque sous les murs de cette ville. Les dispositions y avaient été habilement prises par les chefs français afin de faire diversion sur l'armée flamande, et de prévenir les résultats toujours désastreux d'un siège. Les habitants re-
(1) Post hélium eiiiin Curtraccnse nunquàni Franci aiisi suiit, nec eques nec pedes, Flamiiigos semjier peiles piip.naïues insimul ciim toiâ acie impiip,iiare. — Ihiil.
curent l'ordre de s'armer pour garder la ville, et deux divisions furent formées, dont l'une destinée à secourir les assiégés dans Arques, et l'autre à s'embusquer dans les bois voisins. Le premier de ces détachements vint d'aliord engager le combat près de la forteresse. Les Flamands ripostèrent avec courage, il y eut des tués de part et d'autre , et le succès se balançait , lorsque tout à coup les cavaliers cachés derrière les taillis arrivèrent au galop, sous la conduite des sires de Marquillies, de Neuville et de Saint-Venant, et tombèrent à dos sur les Flamands. Surpris, ébranlés par cette double charge, les assiégeants furent bientôt rompus, et il en fut fait un grand carnage. On se porta ensuite sur les gens de Furnes, de Bergueset du Franc, stationnés piès de Blandecques, village à une lieue sud-est de Saint-Omer. Ils tinrent bon un moment; mais, forcés enfin de plier sous les chocs répétés de la cavalerie, ils coururent vers le Fossé-Neuf, oîi il en périt un grand nombre. Au pont d'Arqués, sur le fleuve de l'Aa, l'action fut aussi très-meurtrière pour les Flamands. Ri foulés en masse sur ce pont, le poids fit rompre les supports et en un instant tout s'effondra dans la rivière. Beaucoup de gens furent écrasés ou noyés au milieu de cette effroyable confusion. La journée coûta bien trois mille hommes aux Flamands; et si la forêt de Rutholt n'avait pas été là pour servir de refuge aux débris de l'armée, les pertes eussent été plus considérables encore. On attribua ce désastre au jeune Guillaume de Juliers, dont la fougue belliqueuse n'était point dirigée par la prudence et la raison. Et puis, disait-on , la façon de vivre fort peu édifiante de ce prêtre-guerrier devait bien aussi allumer le courroux céleste. En effet, Guillaume s'abandonnait au plaisir sans aucun frein. Il n'avait pour amis et conseillers
is.
que des gens vicieux et débauchés ; traînait avec lui des devins , des nécronians et des jongleurs de toute sorte : lorsqu'il n'était point occupé à les consulter, il conjurait les démons (1) , se complaisait à entendre réciter les satires licencieuses du trouvère Rutebeuf , ou à psalmodier quelque graveleuse complainte d'Audefoi-le-Bâtard ou d'Adam-le- Bossu. Tout cela était d'autant plus scandaleux qu'on se trouvait alors au saint temps pascal; ce dont le prévôt de l'église de Maestricht ne paraissait pas se douter le moins du monde. Le lendemain de l'affaire d'Arqués, qui était le Vendredi-Saint , Guillaume de Juliers fit enterrer tous ses morts pour éviter l'infection de l'air et rentra dans Cassel jurant et maugréant d'avoir été battu. Ainsi se termina cette année de combats pendant laquelle il fut répandu tant de sang et tant de larmes, mais où la Flandre en définitive s'était relevée du coup fatal dont le roi de France avait prétendu l'abattre.
La guerre changea de théâtre au commencement de 1303. L'on sait que Béatrix, l'une des filles de Gui de Dampierre, avait épousé Florent , comte de Hollande, fils de l'empereur Guillaume, tué par les Frisons. Le 28 juin 1296, comme Florent chassait au faucon près de Muyderberg , trois seigneurs de la maison qui chevauchaient à ses côtés, Herman, Gérard et Gilbert de Velsen, se jetèrent sur lui l'épée à la main et le massacrèrent. Les uns disent que le comte avait irrité ces barons en leur enlevant quelques terres ; d'autres, qu'il s'était permis un outrage sur la femme
(l) Dseniones adjuravit etconsiiIiiit,libidini vacavit, ma{;oriim, incantatorum el llagitic.sissimorum Iiominuni scrvilioet consilio et amicilià utebatur. . . undè, ul videiur, juslo Dei judicio, nuuqiiàm post bcllum curtraccnse in aliquo bello vel ncgotio benè prosperabalur. — Mon. Gand., ,39G
de Gérard de Velsen. Jean , fils de Florent et de Béatrix , venait d'épouser Elisabeth, fille du roi Edouard, et se trouvait en Angleterre à la mort de son père. On le rappela sur-le-champ ; et, comme il n'avait que quatorze ans, son beau -père et son aïeul Gui lui firent donner pour tuteur Vulfard de Borseele, sire de Veere, homme sûr et dévoué. Cela déplut au comte de Hainaut, qui, naguère, avait conclu un traité d'alliance avec le roi de France et avec Florent contre la Flandre; car Vulfard n'était point disposé à faire la guerre à ce pays, et montrait même sa prédilection pour les Flamands et pour leur comte. Soit qu'il agît de son propre mouvement ou à l'instigation de Philippe-le-Bel , dont l'or excitait des ennemis au comte de Flandre jusque dans sa propre famille (1), Jean d'Avesnes envoya des assassins qui poignardèrent le sire de Borseele; puis il accourut lui-même en Hollande et s'empara de la tutelle. 11 était le plus proche héritier de Jean par sa mère Alise, tante de Florent. 11 exerça sur le jeune prince et sur son épouse la plus étroite surveillance, tellement qu'ils se trouvaient comme prisonniers dans leur hôtel; et bientôt, s'il faut en croire un historien de l'époque , Jean mourut d'une maladie qui pouvait donner à penser qu'on l'avait empoisonné (2). Le comte de Hainaut lui succéda, non sans une vive opposition des parents etamis de Vulfard ; entre autres de Jean de Renesse, dont les guerres de Flandre et la bataille de Courtrai rendirent bientôt le nom célèbre. Ils recoururent à l'empereur Albert, auquel, suivant eux, le comté de Hollande devait revenir: car,
(1) Florentins. . . adhxsit et alligaïus est rcgi Franci,-e, pecuniâ conductiis, à comité Hanuonise. — Ibid., 399.
(2) ... Et, ut dicitur et multisvidetiir, postmodùm ipsum intoxicavit (mortuus est enim non imilto post tenipore flitxu ventris;, — Ibid., 398.
■2 7 H HISTOUŒ
d'aprè:? la loi et la coutume qui régissaient ce pays et d'autres relevant de l'empire; lorsque le titulaire d'un fief mourait sans enfants, ce fief retournait par dévolution au suzerain (1). L'empereur, qui tenait à ne point se brouiller avec Philippele-Bel, ne parut pas attacher grande importance à cette affaire et laissa Jean d'Avesnes occuper la Hollande : alors le prince exila Renesse et ses adhérents, qui se réfugièrent en Flandre, servirent activement la cause du comte Gui, et prêchèrent ensuite avec succès une expédition en Zélande lorsque la Flandre fut délivrée de l'invasion française.
On sait que la Zélande était un fief relevant des souverains flamands. La même raison qui faisait que la Hollande devait retourner à l'empereur attribuait donc la Zélande au comte Gui. Peu avant sa captivité, ce prince, prétendant que la terre laissée vacante par la mort de Jean lui était dévolue par droit et coutume, en fit don à son fils Gui de Namur. Mais il s'agissait de la conijuérir , puisque le comte de Hainaut en avait pris possession. Tel était le motif de la guerre. Aussi, dès la retraite de Philippe-le-Bel. les princes avaient-ils songé à mettre ce projet à exécution et pris leurs mesures en conséquence. Les exilés hollandais les encourageaient vivement, comme nous l'avons dit, et leur étaient d'un grand secours. Ce fut le 22 avril queGuiet Jean deNamur, ayant équipé une flotte nombreuse, partirent de Bruges et se dirigèrent vers l'île de Cadsant à l'embouchure de l'Escaut occidental. D'un autre côté, Guillaume, fils du comte de Hainaut, s'embarquait en même temps pour la
(1) F.t lex sit ac coimuunis consiieludo in coruilatu Hollaiidi*, quod quau ilocuinquè aliqiiis uobilis et ingcuiliis sine lierede de carne propiiâ niorilnr etiauisi habeat fralt^es, bona sua feodaiia ad doniiiiuin siiperiorein . . . revolvunltir. — Ibitl.
DES COMTES DE ELAi^DRE. 279
Hollande à Calais ; car le duc de Brabant, allié de la Flandre, lui avait interdit le passage sur son territoire. Les Flamands descendus à Cadsant s'occupaient de leurs préparatifs de conquête , lorsque Guillaume, favorisé par les vents et la marée, arrive à l'improviste et fond sur eux au moment où ils s'y attendaient le moins. Ils firent cependant bonne contenance; mais, comme ils n'étaient point en ordre de bataille, on leur tua du monde. Guillaume ne profita pas des avantages de sa position, et content de ce premier échec porté à ses ennemis poursuivit sa route vers la Hollande. Gui de Namur, courroucé de cette attaque, reprend aussitôt la mer avec ses gens, gagne de vitesse la flotte hollandaise , et le 25 avril jette l'ancre devant la petite ville de Veere , cheflieu de la seigneurie de Vulfard de Borseele , dans l'île de Walcheren. Apercevant Gui entouré des enfants du tuteur assassiné, les habitants tuent le bailli que le comte de Hainaut leur avait imposé, ouvrent leurs portes et tendent les bras aux Flamands comme à des libérateurs (1).
Cependant l'ennemi ne tarde pas à arriver. Gui avec les siens prenait un peu de repos et de nourriture. Tous se lèvent, s'arment et, à l'instant oii l'on débarque, un combat furieux s'engage sur la plate-forme et les côtés de la digue. Guillaume est enfin repoussé après avoir perdu beaucoup de monde. Il se réfugie dans le bourg d'Armuyden près de Middelbourg. Les Flamands l'y poursuivent et le sang coule encore à flots des deux côtés. Battu une seconde fois, Guillaume s'enfuit jusqu'à Ziericksee dans l'île de Schouwen. LTn autre engagement eut lieu sur la digue, non loin de Veere, entre un détachement hollandais et les gens de Bruges. Ces
(Ij Videnies auteni illi de Veere domicellos suos, alacriter eo5 recejjerimi, hiillivum, qui erai ibi ex jcirle coiniiis, occidentes. — Ibid-, 400.
derniers eurent aussi l'avantage et restèrent maîtres du terrain. L'animosité était si grande entre les deux peuples, qui, voisins et parlant à peu près le même langage , devaient être plutôt amis et frères , que les Brugeois laissèrent se noyer les Hollandais tombés du haut de la digue dans l'Océan durant l'action et tendant des mains suppliantes en implorant ' secours. Ils les empêchèrent même de regagner la rive. Il y en eut environ deux cents tués ou submergés (1). Pour remporter de tels avantages, Gui de Namur n'avait pourtant que trois mille Flamands, quatrevingts Zélandais partisans de la famille de Borseele, et quelques arbalétriers. Son frère Jean de Namur, parti après lui, ne put, à son grand regret, assister à ces affaires : il était retenu au large par les vents contraires. Il parvint néanmoins à prendre terre; et toutes les troupes réunies allèrent assiéger Guillaume dans Ziericksee. Le siège ne fut pas heureux pour les Flamands , malgré l'ardeur qu'ils mettaient dans les assauts. Leurs arcs, leurs frondes, leurs machines de guerre n'empêchèrent pas les assiégés de tenir bon , de faire même une sortie vigoureuse et de leur tuer grand nombre d'hommes. Les princes alors tournèrent leurs efforts contre Middelbourg, capitale de l'île de Walcheren. Cette tentative réussit mieux que la précédente , et la ville se rendit au bout de huit ou dix jours à condition que Guillaume pourrait se retirer sain et sauf avec tous ceux qui voudraient le suivre. Gui le conduisit même avec ses navires jusqu'à Ziericksee. De longs pourparlers s'établirent ensuite entre Jean d'Avesnes, comte de Hollande, et Gui, seigneur de Zélande. Il fut enfin convenu que chacun pos-
(I) < . Hostesquc suos qui in aquam ceciderant , siibmergi coegeruui ctfiigientes casdendo insecuti snnt, — Ibid., 401.
séderait paisiblement sa terre respective pendant une trêve qui devait durer du 1" juin au mois d'avril de l'année suivante.
Peu de jours après la conclusion de cette trêve Philippe, dernier fils du premier mariage du comte Gui , arriva en Flandre avec sa femme Mathilde de Courtenay, qu'il avait épousée en Italie. C'était un chevalier remarquable par sa belle prestance et plus encore par la valeur et l'expérience militaire (1) dont il avait donné des preuves en Sicile et en Toscane sous le roi Charles, qui, pour le récompenser, le gratifia des terres de Chieti dans l'Abbruze citérieure et de Lorette dans l'État de l'Église. Il abandonna tous ces avantages et la magnifique position dont il jouissait en Italie , afin do pouvoir, libre d'engagements, venir au secours de son pays et de sa famille ; aussi les Flamands l'accueillirent-ils avec une vive sympathie; et ses frères d'un commun accord lui déférèrent la suprême autorité, que sa qualité d'aîné et ses illustres antécédents lui méritaient. Au commencement de juillet, Philippe, Jean, Gui et Guillaume de Juliers rassemblèrent une armée nouvelle dont on porte le chifïre à cinquante mille hommes environ. Toutes les milices de la Flandre furent convoquées à Cassel et s'y rendirent nombreuses et animées d'un grand courage; car la haute réputation de Philippe de Chieti et ses exploits lointains donnaient une impulsion nouvelle au patriotisme des Flamands, qui se vantaient, si on les laissait faire, d'aller jusqu'à Compiègne délivrer leur vieux seigneur. A la nouvelle de ces apprêts le connétable Gauthier de Châtillon concentra vers Saint-Omer les garnisons de Térouane, d'Ar-
(1) Miles fortis et imperterrilus corde.. . — Ibid., 402.
282 HISTOini!;
ras, de Béthuue, Lens, Calais, Tournai et d'autres villes de l'Artois, et vint lui-même devant cette place avec un renfort nombreux de gens de pied et trois mille cavaliers français. Les Flamands se mirent en marche pour Saint- Omer, quartier général de leurs ennemis. Il leur importait beaucoup de repousser et de détruire ce rassemblement de troupes, qui, placé à petite distance des frontières de la Flandre maritime, pouvait y pénétrer et ressaisir les positions qu'on avait perdues l'année précédente par suite de la journée de Courtrai. L'armée flamande était, comme nous l'avons dit , remplie d'ardeur ; malheureusement elle renfermait dans son sein beaucoup de gens plus avides de piller que de se battre et rebelles à toute discipline (1). Ils se portaient sans cesse en avant ou marchaient à la débandade, sans qu'on pût les retenir. C'est ainsi qu'un corps entier, sous la conduite de Henri Alaman et Brigand de Bernières, passa la rivière de l'Aa contre la défense de ceux-ci , fondit sur Arques, dont il s'empara, et poursuivit ensuite jusqu'à la Maladrerie les Français , qui se virent forcés de rentrer à Saint-Omer, attendu qu'ils n'étaient pas en nombre. Le maréchal Miles de Noyers et Pierre-le-Courtriseaux, commandant des arbalétriers , sortirent aussitôt de la ville avec une bonne troupe et tombèrent sur les pillards, qui alors n'eurent rien de plus pressé que de battre en retraite ; mais un avait coupé derrière eux le pont sur l'Aa, et, quand ils y arrivèrent en déroute, on égorgea tous ceux qui n'avaient pu traverser la rivière à la nage : plusieurs aussi périrent noyés. On dit que la perte s'éleva bien à six cents hommes.
(l) Quidam Flaniingi luagis inicnilcnles prieilie qtrun piigiii-e , incaulè et iiiordiiiaip et conlra pr.x'ceptuui suonini principiim. . , — lliid.
Pierre-le-Courtriseaux et son fils, emportés tous les deux par leur fougue, franchissent l'Aa pour exterminer un reste de fuyards; mais un corps flamand stationnait près de là : il accourt, le père et le fils sont entourés et tués. Ce fut un grand sujet de désolation pour les Français , qui leur firent de belles funérailles dans l'église du Saint-Sépulcre à Saint- Omer. Le lendemain de cet engagement téméraire, comme les avant-gardes flamandes allaient escarmoucher jusque sous les murs de la ville, Jacques de Bayonne sortit, les refoula et alla se ranger en bataille le long du fleuve, où il resta jusqu'à midi pour y attendre l'ennemi. Les Flamands ne firent leurs dispositions de combat que le jour suivant, qui était un dimanche. Ils se formèrent en trois grands corps, tandis que les Français organisaient six divisions en dehors de Saint-Omer : la première était sous les ordres de Miles de Noyers ; Bertrand de Marcquignol dirigeait la seconde, Jacques de Bayonne la troisième, Morel de Fiennes la quatrième, le connétable lacinquième, où se trouvaient la plupart des nobles; le sire de Saint- Venant la sixième, où étaient les Artésiens, les Flamands léliaerts, et les Italiens mercenaires amenés de Térouane par un certain Castelluccio, qui devint plus tari général en Lombardie. Les armées furent en présence sur les deux rives opposées de l'Aa depuis le matin jusqu'à midi. Les Flamands demandaient la bataille à grands cris; mais le connétable paraissait ne pas désirer d'en venir aux mains , quoiqu'il eût avec lui huit mille cavaliers et trente mille hommes de pied. C'était un homme réfléchi, qui avait assisté et payé de sa personne à la journée de Courtrai ; et il ne se souciait pas de compromettre l'existence de l'année confiée à son commandement. D'un autre côté il redoutait de se voir assiéger dans
Saint-Omer, car il ne se fiait guère aux habitants (1); la ville d'ailleurs n'aurait pu fournir à l'entretien de troupes aussi considérables. Il prit donc le parti de se retirer et délaisser la campagne aux ennemis. Mais lui et les siens devaient beaucoup d'argent aux bourgeois de Saint-Omer et un nombreux attirail de guerre restait dans la ville. Pour le soustraire à ses créanciers, il feignit de vouloir engager surle-champ la bataille; et sous ce prétexte trompeur il fit sortir les armes, les chariots et tout le matériel, qu'il dirigea incontinent sur Arras avec son infanterie (2) : luimême faisant volte-face suivit bientôt avec ses cavaliers à la grande stupéfaction des Flamands, qui, ne songeant pas d'abord à une retraite, mais à une conversion stratégique, ne se mirent pas en peine de poursuivre cette armée qu'ils eussent peut-être taillée en pièces. Les sires de Fiennes et de Marcquignol ne voulurent point accompagner le connétable, dont le départ ressemblait tant à une fuite : ils rentrèrent à Saint-Omer pour partager le sort des habitants. Plusieurs chevaliers français et autres étaient aussi demeurés dans la ville, où l'on prit sans délai des mesures de résistance. Thibaut de Chepoy , qui devint par la suite amiral et grand-arbalétrier de France, se chargea de défendre la porte de Boulogne avec une partie de la milice bourgeoise ; Morel de Fiennes, celle de Térouane; Ponce de Vissac, chevalier auvergnat, celle du Bruille ou d'Aire; Jean d'Haveskerque , un des principaux léliaerts , celle du Haut-Pont.
(1) Non benè confidens de coinmunitate villaî, nolcnsqiie in eà obsideri. — Ibid., 403.
(2) Cum omnibus paramcntis bellicis villam egrcssus est, non relinquens in eâ curruni nec currucam, dans intelligere illis de villa, quibus ipsc et suis in niultis debitis eranl obligati, quôd vcUet cuni Flandrensibiis prxiiaii. — Ibid.
Des corps-de-garde avaient été soigneusement crénelés et armés sur les tours de l'enceinte. A l'approche des ennemis, les faubourgs furent incendiés. Soit que les Flamands ne possédassent point des moyens d'attaque assez énergiques, ou que les dispositions de défense leur aient paru trop redoutables, soit, comme le dit un de leurs historiens, qu'ils n'eussent jamais eu de haine contre les Audomarois , leurs voisins et du même sang qu'eux (1) , toujours est-il qu'ils demeurèrent huit jours sous la place sans tenter la moindre agression. Au bout de ce temps ils dirigèrent toutes leurs forces sur Térouane gardée par deux cents cavaliers et quinze cents hommes de pied, la plupart Italiens, et pendant douze heures livrèrent un rude assaut à cette ville, qui n'avait point encore de murailles en pierre mais seulement une ceinture de remparts de terre et de fossés profonds (2). Les assiégés se défendirent à peine. L'investissement n'étant pas complet , ils s'enfuirent par la porte d'Aire et , ayant passé la Lys , rompirent le pont derrière eux tandisque lesFlamands, faisant irruption dans la ville, mettaient tout à feu et à sang; ils n'épargnèrent n;ême pas l'église de Notre-Dame, qui fut alors brûlée de fond en comble. Quand Térouane ne fut plus qu'un monceau de cendres et de ruines, les Flamands allèrent piller et incendier Lillers, La Bassée et Lens. Durant cinq jours ils parcoururent l'Artois en ravageant tout sur leur passage. Les donjons, les maisons de plaisance des nobles et quatre-vingts villages qui ne tentaient aucune résistance sont détruits par le fer
(1) Non enini Oilomarones vicinos ac consangiiineos siios niagnoperè pelebant nec oderani. — Meyer, Jnn. rerum Flamiic. ad ann. 1303.
(2) Nullo adhuc miiro lapideo, sed altis dunta.xat fossis et ajgcribus lerreis vallisque cinclam. — Ihid.
•2HC> HISTOmt:
et lesflaninies avec toutes les mossons : les arbres fruitiers sont même coupés et arrachés. Rien n'égalait la fureur des Flamands à exercer ces dévastations , représailles de celles que les Français avaient naguère accomplies dans la Flandre maritime (1).
La garnison royale de Tournai continuait à nuire considérablement aux Lilk)is. A la demande de ceux-ci l'armée dévastatrice se porta devant l'antique et forte cité , et cette fois en fit sérieusement le siégé. Chaque jour les machines de guerre battaient les murailles ou lançaient en l'air des milliers de projectiles , tandis que des détachements désolaient le pays aux environs jusque sur les terres de France et en Hainaut; caria trêve pour la Hollande, la Zélande et la mer ne comprenait pas le Hainaut. Un jour les assiégeants forcent une des portes , égorgent les hommes de garde, et commencent à pénétrer dans la ville ; elle eût été prise sans l'héroïque dévouement de François de Staples. C'était un écuyer flamand, du parti des léliaerts, à la solde du roi. Il s'amusait avec douze de ses compagnons dans une taverne au vin, quand il entend une grande clameur; il sort et aperçoit la foule des habitants se sauvant vers le marché devant une troupe de Flamands qui longeaient la rue. Il se précipite sur ses armes ; ses amis l'imitent, et tous, l'épée à la main, sejettent en tête des Flamands, qu'ils arrêtent par leur audace. La multitude, à cette vue, reprend courage, elle accourt en masse et les envahisseurs sont repoussés en dehors des murs (2).
(1) Circiter LXXX villas campestres, cum pulcherrimis liospiliis et maiisionibus mullornm nobilium... hoslili more incendeiites , arbores frucliferas praecidentes, blada et omnia terr.x nasceiitia.. . conciilcani^s ec destrucntes. — Ibid., 403.
(2) Tncontiiienl Irelliiy Fraiirhois saillv avaul à ions ses rompaifïiions et s'en
DKS COMTES DE FLAM)HE. 287
Le siège durait depuis six semaines, lorsque Philippe-Ie- Bel vint à Péronne suivi d'une puissante armée. De son côté, le comte de Hainaut avait préparé la sienne; mais le roi n'avança point en Flandre : il ne pouvait se résoudre à tenter le sort des armes pour faire lever le siège de Tournai ou pour ravitailler la place, qui cependant en avait grand besoin; car déjà elle manquait de vivres et de munitions. Il essaya la voie des négociations; et, par ses ordres, Amédée , comte de Savoie, vint au can)p des Flamands proposer une trêve, qui fut acceptée. On commençait à se fatiguer de la guerre : les princes craignaient toujours ou de voir la Flandre envahie de nouveau, ou, s'ils remportaient une nouvelle victoire , de voir le roi de France faire expier ce revers à leur père, leurs frères et tant d'illustres prisonniers dont on avait hâte de briser les fers. La trêve devait durer jusqu'au l^^^'Hiai de l'année suivante . et il fut convenu que le comte, en donnant sa parole £t des otages, sortirait de captivité pour tout le temps de l'armistice, reviendrait en Flandre et y travaillerait de concert avec les siens à conclure un traité de paix. Une honorable pacification eût été, en effet, ce que la famille du comte et les Flamands pouvaient désirer le plus ; et dans l'espoir de l'obtenir ils firent le sacrifice de Tournai, qui allait tomber entre leurs mains : on déposa les armes et encore une fois chacun rentra dans ses foyers.
Peu de jours après, Gui de Dampierre arriva en Flandre. Ses fils, Robert et Guillaume , étaient demeurés en prison pour lui. Sa venue excita partout les transports d'une joie
alla combattre iceulx Flamciis, ei tellement les cnvrihy que par force il les fist reculer jusqucs hors de la porte an moven du hoii secnms que il ei;st, — Citron. de FI., t» XLIII.
bien vive. On ne pouvait considérer sans attendrissement ce prince éprouvé par tant d'infortunes, et que la mort semblait avoir épargné pour le laisser souffrir plus long-temps. Entouré de ses enfants et petits- enfants, il traversa les villes au milieu des témoignages de la plus touchante vénération (1). On oubliait ses fautes pour ne songer qu'à ses malheurs ; et les larmes de joie et les acclamations universelles du peuple durent lui prouver que le sentiment national des Flamands, un instant affaibli , avait reconquis son empire dans tous les cœurs.
Les infirmités de l'âge ne lui permettant plus de s'occuper des soins du gouvernement , le comte en laissa tout le poids à ses fils et se choisit une agréable et tranquille résidence à son château de Winendale pour attendre le moment où il irait reprendre ses fers si la paix ne pouvait se conclure à l'expiration de la trêve. Dès les premiers jours de son arrivée en Flandre le noble vieillard dicta ses volontés suprêmes et , comme il le dit lui-même , sa dernière devise, car il sentait approcher l'heure de sa mort. Déjà il avait fait un testament en 1298; mais depuis lors il s'était opéré bien des changements dans sa position et dans celle des personnes qui , à divers titres, étaient nommées dans ce premier acte. Son ami le chevalier Geoffroy de Ranzières et Jacques de Douze , prévôt de Notre-Dame de Bruges , ses exécuteurs testamentaires , n'existaient même plus. Comme sa mère la comtesse Marguerite, Gui se montra magnifique dans ses donations. Il n'est pas une église, un monastère, un établissement charitable en Flandre qui
(1) Qui à filiis suis et nepoie, pcr villas Flandriae circumvectus, el onini populo, pluriniis prae {jaiitlio lacryinanliLus, cum magnâ L-eiitiâ est receptus. — • IbhL, 404.
n'eut part à ses bienfaits, et sa générosité prévoyante ne laissa dans l'oubli aucun de ses serviteurs. Tous , jusqu'aux plus petits, furent récompensés dignement (1). Cependant Philippe de Chiéti, à qui l'autorité suprême était confiée en sa qualité d'aîné, se porta vers les frontières de France, à Lille et à Douai, Jean de Namur à Gand, Gui à Bruges, Guillaume de Juliers à Ypres. Ce jeune et fougueux prélat, plus préoccupé des choses de la terre que des choses du ciel , ne se contentait point d'être prévôt de Maestricht , chanoine de Liège et de Cologne : l'archevêque de Cologne étant venu à mourir durant l'armistice , il se fit élire en sa place et envoya chercher à Rome la confirmation de cette élection. D'un autre côté Gui de Namur ne négligeait pas non plus ses intérêts particuliers et rêvait toujours la conquête de la Hollande, pour laquelle il avait déjà une fois détourné une partie des forces flamandes. A peine les hostilités avec la France furent-elles suspendues , qu'il fit de nouveaux préparatifs d'expédition. Ses frères l'en blâmaient, lui remontrant que la Flandre avait besoin du concours de tous ses enfants ; qu'il ne devait pas ainsi sacrifier le sort de la patrie à son ambition personnelle : Gui persista, disant que son père lui avait donné la Zélande à condition qu'il s'en emparerait par les armes et qu'il ne voulait pas faillir à cette noble mission. Dès le 1*' février, il s'empressa de dénoncer la rupture de la trêve de Hollande entre le comte de Hainaut et lui; puis à la mi-mars, ayant terminé tous ses apprêts, il passa dans l'île de Walcheren et alla bientôt après assiéger de nouveau Ziericksée, qui, une première fois, avait résisté à ses efforts. Jean d'Avesnes s'était
(1) Archives de Flandre, acte du i mai 130i, orii/inal scelle. II. 19
290 rtlSTOTRF,
hâté de lever deux armées en Hainaut et en Hollande pour les opposer aux Flamands. Gui, évoque d'Utrecht, frère du comte de Hainaut , commandait l'une; Guillaume, son fils, dirigeait l'autre. Déi3arqués le 20 mars à l'île de Duyveland, ils longeaient la côte vers le soir, se portant à marche forcée sur Ziericksée, quand ils se virent tout à coup impétueusement attaqués par Florent de Borseele et par Jean de Renesse embusqués sur ce point avec une forte troupe de Flamands et de Zélandais exilés et appelés Borséeliens à cause du parti qu'ils avaient embrassé. Ils furent mis dans une déroute complète et perdirent trois mille hommes tués ou noyés. Les vaisseaux et les bagages tombèrent au pouvoir des vainqueurs, qui en outre prirent l'évêque Gui. Florent de Borseele l'envoya sur-le-champ à Gui de Namur, et ce prince le fit conduire seus bonne escorte au comte de Flandre en son château de Winendale. Guillaume de Hainaut échappa comme par miracle et courut en Hainaut raconter ce désastre à son père. Le lendemain, samedi des Rameaux, Gui de Namur investit Ziericksée. Mais cette ville était si forte et si bien défendue par Wiiton de Hamsted, bâtard du comte Florent V, qu'au bout de quelques jours passés en tentatives infructueuses le siège fut abandonné. Gui passa la Meuse avec toute son armée et envahit la Hollande méridionale, qui se soumit tout entière avec ses cités municipales, ses forteresses et ses campagnes : Harlem seul refusa d'ouvrir ses portes. Quand il eut mis de l'ordre dans sa conquête et réglé l'administration des villes principales, telles que Leyde, Delft et Utrecht , le prince flamand revint pour la troisième fois devant Ziericksée, espérant que le bruit de ses succès détruirait l'obstination des assiégés. Mais il s'était grandement abusé. Il eut beau
employer tout ce que l'art de la guerre fournissait de moyens à cette époque pour réduire les places , il n'en vint point à bout; et ses machines furent brûlées par des flèches enflammées , lancées des murailles. Il y perdit plus de dix-huit cents hommes.
Philippe-le-Bel avait mis à profit l'intervalle de la trêve pour amasser de l'argent de tous côtés et le répandre à pleines mains en Allemagne , en Italie , en Espagne , en France, afin de lever des troupes, d'équiper des vaisseaux et de recommencer contre la Flandre une guerre d'extermination (1). La situation des^esprits et la marche des événements n'avaient pas rendu la paix praticable, bien que le vieux comte et ses enfants l'eussent ardemment désirée. D'ailleurs Philippe-le-Bel ne la voulait pas , et il n'avait proposé la trêve que pour faire lever le siège de Tournai et gagner du temps.
A la fin d'avril, et avant l'expiration de la trêve , le comte Gui dut , suivant sa promesse , s'acheminer de nouveau vers la terre d'exil , vers la prison où il devait passer le peu de jours qui lui restaient à vivre. Il embrassa ses enfants et partit le cœur navré d'une profonde tristesse. Forcer un vieillard de plus de quatre-vingts ans, infirme, au bord du tombeau, inoffensif comme un petit enfant, à reprendre des fers qu'il a si long -temps portés, l'arracher au lieu natal, l'empêcher d'exhaler en paix son dernier soupir au milieu de sa famille et de son peuple, c'est là un de ces actes de froide diplomatie dont Ihistorien est forcé de blâmer l'excessive et inutile rigueur.
(1) Copiosè thesaurum suum effundens , niisit nuatios per totaui Alemanniam, llaliam et Hispaniani, viros Lellicosos conJucens. — Mon. Gand. , 405.
Ce fut clans les premiers jours de juillet de l'année 1304 {|ue le roi de France descendit pour la cinquième fois en Flandre, amenant des troupes innombrables recrutées dans tous les pays. « On ne saurait trop s'émerveiller, dit l'historien flamand Jacques Meyer, qu'il lui fallût tant de secours étrangers contre une seule et mince nation , isolée , sans aide du dehors pour résister à sa tyrannie; et elle n'avait cependant pas à se défendre contre un seul, car en même temps elle distrayait une partie de ses forces pour soutenir une rude guerre en Hollande , plusieurs de ses enfants languissaient captifs en France , eU un grand nombre , chose déplorable ! tenaient à la faction des lis, et, parjures à la patrie, l'avaient abandonnée. Nous l'avons déjà dit, et cette situation le prouve suffisamment , la Flandre n'aurait eu rien à redouter de la puissance française , si la concorde avait régné chez elle (1). "
Comme Philippe- Auguste lors de sa première invasion, Philippe-le-Bel voulut attaquer la Flandre par terre et par mer tout à la fois. Ainsi, tandis que lui-même se dirigeait vers cette contrée qu'il avait résolu d'anéantir , une flotte composée de quelques grands vaisseaux et d'une multitude de galères en infestait les côtes. Elle était montée par des soldats nombreux , aguerris , que commandait le Génois ReynierGrimaldi, amiral de France, le plus habile homme de mer de ce temps-là. Le péril était imminent : les Flamands le savaient et se hâtaient de prendre partout les armes, de garnir les villes et de préparer les mesures d'une énergique défense. Phihppe de Chiéti rassembla à Courtrai les quatre principales milices du pays : celles de Bruges,
(1) Meyer, Jwi. tenon Flund., ad ann. M CCC IlII.
de Gand, d'Ypres et de Courtrai ; Guillaume de Juliers prit position à Cassel et dans les environs pour contenir les garnisons de Saint-Omer, Calais, Béthune et autres places d'Artois ; les gens d'Alost, de Waeset des Quatre-Métiers se chargèrent de garder les frontières contre ceux du Hainaut ; et Henri, le plus jeune des fils du comte, alla s'enfermer dans Douai. On sait que Gui et Jean de Namur étaient alors en Zélande.
Une patriotique exaltation régnait parmi les Flamands. Sans avoir recherché la guerre , ils attendaient impatiemment l'heure de se mesurer de nouveau avec l'ennemi acharné qui depuis si long-temps méditait leur extermination. Les Gantois et les Brugeois se disputèrent à qui marcheraient les premiers contre le roi ; les uns et les autres aspiraient aux honneurs de l'avant-garde, et cette querelle devint sérieuse (1). Philippe de Chiéti dut, pour l'assoupir, interposer sa médiation; mais les retards qu'elle causa empêchèrent l'armée flamande d'arriver aux frontières d'Artois pour l'expiration de la trêve , et le roi de France eut le loisir de pousser un fort détachement par un étroit défilé qui existait près de Pont-à-Vendin au milieu des marais. Cette troupe saccagea le village de Vendin, n'épargna ni hommes, ni femmes, ni enfants , et emmena un butin considérable. Philippe de Chiéti n'était qu'à deux ou trois lieues de là; il n'eut pas plutôt connu ce désastre qu'il prit les devants avec une poignée de cavaliers , repoussa les Français et laissa un poste pour garder le passage. Toute l'armée ar-
(1) Facla est aiUein aliqualis dissensio inter Brngenscs et Gaiulenses in exercitii Flandrensi de prsecedendo iii niotti exercitûs et in hello, quod spei a- Ijant habere ciim rege ; anibo enini pra-cedere volebant. — Mon. Gand. , 406,
riva bientôt après, et Philippe la campa de manière à mettre des marais et des fossés entre elle et les Français. Les défilés étaient défendus par des postes solides qui journellement se trouvaient exposés aux escarmouches de l'ennemi. Il s'y passa de part et d'autre de beaux faits d'armes.
Un jour, le sire de Joinville, l'un des fils de l'historien de saint Louis, vint se jeter impétueusement avec quelques autres chevaliers contre un passage occupé par les Brugeois ; une rude action s'engage : Joinville, noble et valeureux guer rier, lutte avec acharnement ; maison l'entoure, il est jeté à bas de cheval et meurt percé de mille coups. Aucun de ses compagnons n'échappa. Les Gantois stationnés près de là se piquent alors d'émulation, et pour prouver qu'ils ont autant de courage que leurs voisins ils franchissent, sans prendre l'ordre des chefs, le défilé confié à leur garde et lancent en avant leurs arbalétriers pour exciter les Français. A cette vue les gens de Bruges, qui ne veulent pas rester en arrière, se précipitent sur le territoire artésien, et les autres milices des villes suivent à leur tour ; mais la nuit avançait, on n'y voyait plus , et c'est ce qui empêcha la bataille. On s'y prépara des deux côtés pour le lendemain matin. La division française ne se trouva point sans doute en force; car à peine sa ligne était -elle formée qu'on aperçut les bagages et le matériel prendre le chemin d'Arras , et les Français eux-mêmes faire volte-face en bon ordre et s'en aller. La campagne fut alors à la disposition des Flamands : ils s'y répandirent brillant les tours et les palissades de bois plantées en travers des routes. Plusieurs châteaux furent pillés , on mit le feu aux faubourgs de Lens ; et un butin considérable fut le résultat de cette expédition qui s'opéra sans
résistance aucune (1). PZn revenant, ils assiégèrent La Bassée, que les Français avaient pourvue d'hommes et de munitions, et s'en emparèrent.
Le 15 juillet , le roi de France arriva de sa personne à Arras avec le gros de son armée ; pendant que l'amiral Reynier Grimaldi cinglait vers la Zélande pour combattre les forces navales de Gui de Namur et forcer le prince à lever le siège de Ziericksée, qu'il tenait toujours investie. C'était une des conditions de Talliance conclue avec le comte de Mainaut. Philippe-le-Bel espérait aussi qu'après avoir détruit une partie de la puissance flamande il ruinerait l'autre plus facilement. Du reste les opérations devaient être simultanées. L'intervalle qui sépare Arras de Lille est en plusieurs endroits couvert de marécages et de défilée malaisés et impraticables au développement d'une grande armée. Quoique ce fût le chemin le plus court pour pénétrer en Flandre , Philippe-le-Bel ne le prit pas et fit une marche oblique afin d'arriver par Douai et Tournai. En passant, il essaya un coup de main contre la première de ces villes; mais Henri de Flandre se tenait sur ses gardes et se défendit bravement. Le roi ne s'y arrêta pas plus long-temps et, après avoir eu quelques hommes tués, il poursuivit sa route lentement, péniblement, avec des frais énormes et une extrême pénurie de subsistances pour sa nombreuse cavalerie. De son côté , Philippe de Chiéti ne perdait pas de vue la marche de l'armée royale. Il manœuvrait avec habileté sur son flanc, à petite distance, se maintenant sur le territoire
(1) ... Tunes ninllas lijjneas, qiins pauci super p issajjia fcccrant. incentleruiil, lurres eliam alirpias lapitleas tleslruxerunt. . . siil)urbiiuii cliam Lendineiise salis inaguuui coneremanlcs , uuUotjuc touiparciite, ijui eis rcsisieret — liid., 407.
29(i FIISTOIRE
flamand , empêchant les Français d'y faire une trouée, plaçant toujours entre eux et lui une rivière , un marais , quelque accident de terrain (1). Arrivé à Tournai, le roi s'y reposa quelques jours ; tandis que les Flamands , à cause de l'abondance des fourrages, s'établissaient dans la plaine fameuse deBouvines, où ils purent trouver, blanchissant encore à l'air, les ossements de leurs aïeux.
Sur ces entrefaites , l'armée navale commandée par Grimaldi avait opéré sa jonction avec la flotte que, pendant la maladie de son père Jean d'Avesnes , Guillaume de Hollande avait équiquée et garnie de soudoyers français, hollandais , frisons et hainuyers. L'amiral se trouvait donc eu tête de forces maritimes imposantes. Ce n'est pas que Gui de Namur n'eût également à sa disposition de nombreux navires , il possédait même à lui seul plus de petits bâtiments que ses ennemis ; mais ces derniers en avaient plus de grands (2) : aussi fut-il décidé dans un conseil de guerre que Gui éviterait de livrer bataille en pleine mer ; qu'il tiendrait sa flotte aux environs de Ziericksée et continuerait le siège de cette ville jusqu'à ce qu'on essayât de le lui faire lever par une attaque de terre ou de mer, qu'alors il serait temps de combattre. Ce plan fut adopté et Gui promit de s'y conformer. Jean de Namur, qui n'était pas indispensable en Zélande, revint auprès de Philippe de Chiéti ; il y fut bientôt rejoint par son neveu Robert do Nevers, fils du comte Robert captif, qui, laissant son frère Louis dans le Nivernais et abandonnant les seigneu-
(1) Pliilippo semper cuni exercitii suo jiixia ipsiiin infra Flandriîc limites. . . diviso tamen al» co pcr fliiviuni aliqiiem vel pcr paludes.— /tiV/., 408.
(2) Habcbant cniru jilures magnas naves et fortes, licet Giiido liaheretplures uiiaoïcs. — Ibid., 40i(
ries qu'il possédait en France sous la juridiction royale, accourait unir ses efforts à ceux de sa famille (1).
On était donc en Flandre sur le qui vive. Un engagement très-meurtrier pour les gens de Bourbourg avait eu lieu entre ceux-ci et une troupe de cavalerie de la garnison de Saint-Omer. Aux environs de Tournai, les deux armées s'épiaient , s'observaient, et l'on s'attendait d'un moment à l'autre à voir le roi de France prendre une résolution : l'on ne comprenait pas pourquoi il temporisait tant; mais Philippe-le-Bel avait ses raisons pour agir ainsi. Il voulait connaître d'abord le résultat de l'expédition de Zélande; s'il ne lui avait pas été favorable, il est douteux qu'il eût poursuivi la guerre. Il fut bientôt rassuré à cet égard.
L'amiral Grimaldi arrivé dans les eaux de Zélande manœuvrait en vue de Ziericksée, s'approchant souvent de la ville et de l'armée, cherchant par tous les moyens possibles à engager un combat naval. Fidèle aux dispositions approuvées, Gui ne bougea point d'abord et resta au siège. Sa flotte était en sûreté , Grimaldi ne pouvait l'aborder ; ni même nuire aux troupes assiégeantes, à moins de débarquer. Il se serait bien gardé de le faire ; car il eût de la sorte perdu toute sa supériorité, attendu que sur terre les forces de Gui étaient beaucoup plus considérables que les siennes. D'ailleurs un débarquement était chose à peu près impossible. C'est ce que le brave Jean de Renesse ne cessait d'écrire d'Utrecht au comte Gui, le conjurant de rester en place, lui démontrant qu'il n'y avait rien à craindre de la flotte ennemie, et qu'il y avait tout à gagner à la laisser là où elle
(1) Relicto fratre suo Ludovicoin comilatusuo, cnni omnibus quae in Francià liabeijat diniissis. — Ibi(L
était (1). Le sire de Renesse connaissait parfaitement ces parages ; lui-même était un habile marin, un homme prudent et expérimenté en toutes choses. Le comte aurait bien fait de suivre ses conseils ; malheureusement cette belle flotte qu'il avait sans cesse devant les yeux excitait sa convoitise : il lui semblait que ce serait une bien grande gloire que de vaincre cet illustre amiral Grimaldi dont on racontait partout les merveilleuses prouesses sur les côtes d'Italie , d'Espagne et de France. Enfin , il se laissa entraîner par un violent désir de le combattre. Le 10 aoiit , après avoir laissé quelque infanterie à la garde du siège, il monte à bord avec son armée , et vers le soir il profite de la marée pour faire toutes voiles sur l'ennemi. Les gros bâtiments étaient attachés ensemble avec d'énormes câbles et portaient les hommes les plus aguerris ; tons armés de pied en cap sur le pont et dans les haubans, oîi se trouvaient à profusion des flèches , des carreaux , des dards et mille autres projectiles. Les galères ou bateaux à rames étaient également chargés de combattants déterminés, et se déployaient au large pour harceler l'ennemi. La bataille s'engagea au déclin du soleil avec un acharnement terrible : les cris, les éclats des trompettes , le bruissement du vent et des flots , le craquement tumultueux des navires qui s'entrechoquaient formaient une si prodigieuse clameur qu'on l'entendait, diton, à trois lieues au loin (2). Une multitude de gens périrent des deux côtés et les ténèbres de la nuit mirent seules fin au
(1) Hoc illud srepiiis Guidoni scripsit strenuus miles Johamies tie Renisse, qui ex parte ipsius tcimit trajectum. — Ihitl.
(2) Ilic fragor, claiigor, sonitus, strepitus , clainor fremitusque taiilimi invaiuissc narratur, lU per iria nostratia milia cxaiidiretiir. — J. Meycr , ad aiin. MCCC IIII.
carnage ; puis la mer se retira bientôt , et laissa les deux flottes échouées dans la vase à proximité l'une de l'autre. A l'aube du jour, lorsque la mer monta, on vit les vaisseaux de l'amiral unis par des chaînes de fer, comme ils étaient durant le combat ; les gros navires de Gui au contraire flottaient dispersés à l'aventui^e. Grimaldi avait pendant la nuit fait couper les câbles (1). La position était perdue pour les Flamands; la lutte recommence néanmoins, mais sans unité, sans direction ; le découragement et le désordre se mettent bientôt dans la flotte de Gui. Tandis qu'un grand nombre de ses navires se sauvent , il reste et veut résister jusqu'au bout. En vain le sire d'Axel , homme âgé et prudent, l'exhortait-il à chercher son salut dans la fuite, lui remontrant que tout effort serait insensé ; il ne voulut rien écouter. Se défendant en désespéré, il tomba au pouvoir de l'amiral ; celui-ci l'envoya au roi de France par la voie de Calais. Quand les gens laissés au siège virent la catastrophe, ils coururent vers la mer dans un coin de l'île où se trouvaient quelques bateaux. Ils s'y jetèrent avec précipitation et à l'envi ; mais il resta trois mille Flamands auxquels Gui n'avait laissé ni tentes pour s'abriter , ni vivres pour se nourrir. Ceux-ci furent prisonniers. Peu de temps après, Jean de Renesse périt misérablement. Comme l'ennemi approchait d'Utrecht , il prit une barque pour lui échapper en franchissant le Lech avec les siens ; trop surchargé, ce batelet coula et Renesse fut noyé.
Tels furent les désastres que rimprévo3'ante ardeur de Gui de Namur occasionna.. La nouvelle en vint rapidement
(l) Ecce appnrueriiiU naves iii.iguie Giiiilonis, onines divisa-, hac illacque vagantes, fiinibus, quibus colligatœ erant, proditiosè, ncscilur à quibus, priccisis. — Mon. Gniul., 410.
aux oreilles du roi et il la connaissait avant qu'on en sût rien en Flandre^ il résolut d'en tirer parti et le momoiit était propice, car, le troisième jour après la déroute, les Flamands s'étaient rapprochés du camp français et provoquaient l'ennemi au combat. Un court espace séparait seul les deux armées rangées en bataille , et les arbalétriers commençaient déjà à se lancer leurs traits. Le rusé monarque envoie sans tarder des hérauts pour demander une conférence et traiter de la paix. On ne pouvait penser que Philippe-le-Bel vouliit seulement gagner du temps; c'était là cependant tout ce qu'il désirait , afin qu'avant la bataille les Flamands apprissent le funeste événement. Il espérait les voir alors découragés et prêts à subir la loi. Des pourparlers s'engagent: les gens des communes disent qu'ils no demandent pas mieux que de déposer les armes sauves la vie et les antiques libertés de la patrie (1). Ils promettent d'élever cent chapelles expiatoires et d'y fonder des messes à perpétuité pour les victimes de la première révolte de Bruges. Le roi demandait plusieurs villes, une somme énorme et grand nombre de Flamands pour en faire justice. Il savait bien que ces exigences seraient repoussées avec dédain , et c'est pour cela qu'il les mettait en avant. Bref un armistice fut conclu pour le jeudi , le vendredi et le samedi ; le samedi était le jour de l'Assomption de la saiiite Vierge, Les conseillers du roi dirent astucieusement aux gens de Flandre que le monarque, en raison de la solennité, se montrerait peut-être plus accommodant, et que l'interccs-
(1) Paceni ciipientes srd doliim limenles responderunt se libentissiniè cum rege paceni habere vclle, salvà vitâ ci membris, ei libertatil)us aniiquis terne S'ui' — Ibid.. 413.
sion de Notre-Dame rendrait la conclusion de la paix plus facile (1).
Dans l'intervalle, les Flan:iands apprirent la défaite de Zieiicksée; elle les attrista, inaisn'abattit point leur courage ainsi que le roi l'avait espéré. Les hésitations de Philippele-Bel ne leur avaient pas échappé. Dès le lundi de grand matin le monarque avait quitté la position qu'il occupait à Mons-en-Pevèle sur la droite du chemin de Lille à Douai, pour se rapprocher un peu de cette dernière ville vers le village de Faumont. Ils suivirent ce mouvement , s'établirent sur la colline abandonnée par l'armée royale , et résolurent de livrer bataille le lendemain mercredi l8 aoiit.
Le soleil n'était pas encore levé que déjà les Flamands, pleins de résolution et très-désireux d'en venir à une action décisive, faisaient leurs préparatifs de combat. Comme à Courtrai, tous ceux qui avaient des chevaux les quittèrent et se mirent à pied ; outre qu'ils aimaient mieux guerroyer de cette façon , ils avaient encoie un autre motif pour se défaire de leurs montures : s'il faut en croire un homme qui assistait à cette bataille, ils ne se fiaient guère aux nobles qui se trouvaient dans leurs rangs (2). En forçant les chevaliers et écuyers à se battre à pied comme eux , ils n'avaient pas à craindre qu'ils fissent volte-face aussi facilement. Le corps de bataille s'étendait sur une seule ligne longue et profonde. A droite étaient les gens de Bruges commandés par Philippe de Chiéti ; à gauche ceux deGand,
(1) ... Dicenles mendosè regem valdè voluiitarium ad pacem cum ipsis componendam, siraulque alleganles beat.t Virgiiiis siiffiagiuni ad dictuiu negoli m adfuturum, — Ibid.
(•2) Non enim viilyares de onniiLus noLilibus suis et cqtiitiLus confidebant. — ll'i>l.,4\i.
que dirigeait Jean de Namur : au centre les milices de Lille, d'Ypres et deCourtrai, en tête desquelles figuraient Robert de Flandre et Guillaume de Juliers, le belliqueux prélat. Derrière cette ligne on avait étendu en forme de rempart, pour n'être point pris à dos par la cavalerie française, une grande enceinte circulaire composée des innombrables chariots et fourgons de l'armée liés ensemble et dégarnis chacun d'une de leurs roues. A six heures du, matin , l'ennemi s'approchant dans la plaine, les arbalétriers commencèrent à échanger des traits. Bientôt la cavalerie française s'ébranla au galop et arriva sur le front gauche de l'armée flamande. • Serré en masse et les lances en arrêt , il tint bon et ne fut pas entamé. Les arbalétriers gantois, avec un sang-froid et une intrépidité admirables, coupèrent la corde de leurs arbalètes et se mirent à frapper violemment les chevaux aux jambes. LesBrugeois, qui n'avaient pas démontéleurs armes, firent une légère conversion et lancèrent une grêle de flèches sur la cavalerie ; elle fut obligée de céder devant cette rude et double agression , et se replia en arrière. Il y eut alors un temps d'arrêt pendant lequel les deux armées s'observèrent. En ce moment le soleil montait à l'horizon, le brouillard du matin commençait à se dissiper et la chaleur devenait très-forte. Le roi de France, désespérant de pouvoir entamer avec ses escadrons la ligne compacte des Flamands , avait donné l'ordre d'attendre qu'elle se rompît d'ellemême par quelque attaque irréfléchie. Plus sensée qu'elle ne l'avait été à Courtrai, la chevalerie cette fois se tenait à distance ; remplie de courage et d'ardeur à la vérité, mais épiant l'occasion de charger avec succès. Les chefs flamands appréciaient bien cette tactique, et de leur côté recommandaient de serrer les rangs et de conserver l'ordre de bataille.
Seulement, comme on ne pouvait rester toujours ainsi à se regarder sans rien faire, des groupes d'arbalétriers de dix, vingt, trente et quarante hommes se détachaient de la ligne, se portaient en avant, à droite du à gauche, tiraient sur l'ennemi et l'incommodaient beaucoup. Quand ils étaient fatigués, ils rentraient dans le corps de bataille et d'autres leur succédaient. Pour mettre tin à ces escarmouches meurtrières le roi fit lâcher contre les arbalétriers les Espagnols qu'il avait à sa solde et qu'on appelait Biclaus, race petite, agile, fort adroite à manier l'arc et la fronde. On tirailla des deux côtés avec une merveilleuse adresse, mais les deux grandes lignes restaient immobiles ; les Français amenèrent alors sur leur front une sorte de baliste et se mirent à lancer une grêle de pierres de la grosseur du poing qui faisaient des blessures graves aux Flamands, que ne protégeaient point des armures de fer. Les gens d'Ypres étaient surtout fort incommodés de ces projectiles , car la machine se trouvait devant eux et à petite distance. N'y pouvant plus tenir, ils se précipitent en colonne serrée sur la baliste, la brisent en mille pièces et rentrent ensuite dans le rang, n'ayant perdu que très-peu de monde.
Une grande partie de la matinée se passa de la sorte en luttes partielles et sans conséquence. Le roi fit demander de nouveau si l'on voulait conférer de la paix. Les Flamands n'auraient pas été fâchés de voir se terminer cette guerre longue et désastreuse ; mais ils voulaient avant tout sauver leur indépendance. Les flots de sang qu'ils avaient répandus jusqu'alors , ceux qu'ils étaient prêts à répandre encore leur semblaient mériter des conditions honorables de capitulation. Ils acceptèrent. Mais Philippe-le-Bel n'avait pas, lui, un véritable désir de transiger. Fidèle à son système de
ruse et de tromperie, c'était un nouveau guet-apens qu'il méditait. Tandis que les hérauts proclamaient une suspension d'hostilités durant la conférence, le roi faisait filer un détachement de cavalerie appuyé d'un corps d'arbalétriers sur le versant du mont vers la droite, et un autre détachement non moins considérable vers la gauche, afin d'envelopper les Flamands. Au même moment et pour détourner l'attention de ces derniers, un chevalier bien armé, monté sur un superbe coursier et portant la cotte d'armes du duc de Savoie, se présenta devant eux criant : « La paix! la paix(l)! » Mais les Flamands s'étaient aperçus de la ruse des Français ; ils mirent aussitôt le chevalier en pièces : ils étaient transportés de fureur et ils ne regrettaient qu'une chose, c'était que l'homme d'armes qu'ils venaient d'égorger ne fût pas réellement le duc de Savoie. Quant à la paix , il n'en pouvait plus être question.
Cependant la cavalerie envoyée par le roi vers la gauche avait tourné le mont , et était parvenue à l'endroit où les Flamands avaient laissé leurs bagages , leurs tentes , leurs bêtes de somme et les chevaux des gentilshommes. Les charretiers et les gens de garde , incapables de résister , s'enfuirent vers Lille, et ce riche butin tomba au pouvoir de l'ennemi. A la droite , l'autre détachement poussa une troupe de quarante hommes déterminés entre l'enceinte de chariots et la ligne flamande afin d'ouvrir ceUe-ci et de donner accès à la cavalerie pour charger à dos. Mais, avant que ce mouvement eût pu s'opérer , les Flamands s'étaient retournés vivement, et, tombant avec fureur sur la colonne
(1) Venit autcni quidam cques... nui) forlissimo eqno et optimè arniatiis, signis bellicis cointtis ornatus Sabaiulia-, damans dolosè : >• Pax! pax! » — lOid., il5.
l'avaient taillée en pièces. Le gros de la troupe n'essaya pas la charge et galopa vers le côté da nnont pour prendre sa part du butin qu'on venait d'y faire.
La journée s'avançait et la chaleur devenait de plus en plus sufFocante. Aucun grand choc n'avait encore été donné; et néaiimoins on voyait la terre jonchée d'une multitude de morts et de mourants. Beaucoup avaient péri dans les escarmouches, beaucoup aussi gisaient abattus par la chaleur et la fatigue. L'aile gauche des Flamands était surtout excédée, car les Gantois avaient pris part à chaque affaire avec la plus vive ardeur. Jean de Namur, qui les commandait et qui lui-même était d'une constitution grêle et faible, dépêcha vers ses frères pour les avertir que de son côté l'on ne pourrait bientôt plus tenir et pour leur demander ce qu'il devait faire. Il fut alors décidé que l'on tenterait sur l'ennemi une charge générale aussi impétueuse qu'il serait possible. Le soleil était sur son déclin : il fallait en finir. Chacun se signe avec dévotion , et , au même instant, on se précipite en poussant d'effroyables clameurs. Les champs, qui se trouvaient entrecoupés de fossés, devinrent aussitôt le théâtre d'une horrible confusion. Effrayés de l'agression inattendue des Flamands, grand nombre de chevaliers se jetèrent de droite et de gauche dans les fondrières et y périrent écrasés sous leurs montures comme à Courtrai. Les Flamands, poussés par une aveugle fureur, tombaient et se roulaient avec leurs ennemis ; et le sang coulait à flots, et les cadavres s'entassaient sur les cadavres, et les mourants se tordaient en désespérés au milieu de cette fange et de ce pêle-mêle affreux. Jean de Namur et Henri son frère, jeune homme d'un tempérament déli-