ROBERT DE BETHUNE
Nouvelles exigences du roi. — Traité d'Athies-sur-Orge. — Robert de Béthune sort de prison et prête hommage à Philippe-le-Bel. — Les Flamands refusent de ratifier le traité. — Leur mécontentement contre Robert. — Mort de Philippine de Flandre. — Tentatives infructueuses pour renouer la paix. — Troubles à Bruges. — Modifications au traité de paix. — Il est enfin accepté, et la tranquillité se rétablit en Flandre. — Tableau de la situation commerciale et industrielle de la Flandre au commencement du quatorzième siècle. — La Hanse de Londres.
— Chambre d'assurances à Bruges pour les marchandises. — Traité de commerce avec la Norvège. — Expiration de la trêve avec le Hainaut. — Appréhensions de guerre. — Entrevue de Tournai. — Accommodement entre les deux comtes. — Guillaume de Hainaut prête serment de vassalité au comte de Flandre pour la Zélande. — Intrigues d'Enguerrand de Marigny au sujet des villes de Lille, Douai et Orchies, engagées au roi. —Il surprend par une ruse la renonciation définitive desdites villes à Robert de Béthune. — Colère de ce dernier. — Il prétend la convention nulle et s'emporte contre le roi. — Le parlement de Paris confisque les domaines du comte. — Préparatifs de guerre. — Manifeste du roi adressé aux Flamands. — Excommunication lancée sur la Flandre. — Révolte de Louis de Nevers, fils aîné de Robert de Béthune, contre le roi. — Mort de Philippe-le-Bel.
— Louis X porte la guerre en Flandre. — Désastre de l'armée française inondée et embourbée aux environs de Courtrai. — Philippe-le-Long, régent de France, adoucit les conditions imposées aux Flamands pour la paix. — Obstination de ceux-ci et du comte à ne les pas vouloir agréer. — Reprise des hostilités. — Trêve. — Le pape Jean XXII intervient entre les Flamands et le roi. — Les Flamands repoussent cet arbitrage. — Mécontentementdu pape. — Il jette l'interdit sur la Flandre. — Impression que cette mesure produit dans le pays. — Robert de Béthune s'efforce de la détruire. — Mariage de Louis, fils de Louis de Nevers,
avec la fille de Philippe-lc-Long. — Nouvel armistice. — Les villes de Lille, Douai etOrchies sont enfin abandonnées au roi. — Règlement relatif-ii la succession au comté de Flandre. — Discorde dans la famille du comte. — Mauvaise conduite de Louis de Nevers. — On l'accuse d'avoir voulu empoisonner son père. — Il se justifie et demande pardon au comte, qui lui fait grâce et le réhabilite solennellement. . — Mort de Louis de Nevers et de Robert de Béthune.
Robert de Béthune , ses frères , sa sœur Philippine et les principaux seigneurs flamands étaient toujours au pouvoir du roi de France. La trêve du 24 septembre et les propositions de paix du 16 janvier n'avaient eu qu'un but, le licenciement de l'armée flamande ; ce but se trouvant atteint, les exigences de Philippe-le-Bel dépassèrent toute mesure. Il ne voulait plus relâcher ses prisonniers que sous la condition de signer une transaction beaucoup plus dure que la première 5 et la Flandre se vit encore une fois la dupe de nouvelles perfidies. Le 5 juin 1305 des conférences se tinrent à Athies-sur-Orge ; le roi, qui savait les Flamands désarmés et ne se contentait plus des avantages que luimême avait naguère réclamés, éleva par l'organe de ses commissaires des prétentions énormes. Sans rien rabattre du précédent traité, il demandait en outre que les fortifications des cinq bonnes villes de Flandre, savoir, Douai, Lille, Ypres, Bruges et Gand, fussent détruites à perpépuité. — Robert de Béthune, ses frères, les nobles, bonnes villes et gens de Flandre devaient faire serment de ne jamais s'allier avec les ennemis du roi et de ne leur donner aucune assistance. En cas de contravention, les biens des princes seraient confisqués au profit du roi et de ses successeurs. — Tous les habitants de la Flandre, nobles ou non nobles, depuis l'âge de 14 ans, devront venir à Amiens faire le serment d'entretenir le traité; tous les cinq ans et à toujours on renouvellera ce serment au roi ou à ses successeurs. — Outre
leschâteaux et châtellenies de Lille, Douai et Béthune, que le roi tient déjà, Robert de Flandre lui remettra les châteaux de Cassel et de Courtrai, jusqu'à ce que les 20,000 livres de rente aient été bien assignées , les fortifications des cinq grandes villes abattues et les Brugeois en chemin pour leurs pèlerinages (1). — Il y avait encore plusieurs clauses non moins exorbitantes et dont le détail serait trop long. Robert de Béthune et les princes avaient si grande hâte d'être enfin délivrés de leur longue captivité et de rentrer dans leur patrie qu'ils signèrent ce traité. On leur ouvrit alors les portes des donjons où ils étaient enfermés. Le nouveau comte fut aussitôt reçu à rendre hommage en la forme suivante. Le roi était sur son trône , entouré des princes du sang et des pairs du royaume. Robert de Béthune, la tête découverte, s'avança vers lui et mit un genou en terre. Le monarque plaça ses deux mains entre celles du comte et le chancelier de France s'adressantàcedernier luidit : " Sire, vous devenez hommelige du roi, votre souverain seigneur, en raison de la pairie, du comté de Flandre et de tout ce que vous levez et tenez de la couronne de France. Promettez lui foi , hommage et service contre tous jusqu'à la mort. - — " Oui, sire, je le promets ainsi. " Le comte se leva, baisa le roi en la joue et ne donna rien pour relief; mais les hérauts et les sergents à manche du roi prirent, suivant l'usage, la robe qu'il portait sur lui, son chaperon, son bonnet, sa ceinture, sa bourse, son épée et se les partagèrent entre eux (2).
(1) Arch. de FI. Rouleau de 22 bandes de parchemin, pièce G. — Iiiipr. par extrait dans les Clirotiitiues d Oudcglwrst, cli. 141; dans le Recueil des Traités de paix de Mocljem, édit. de 1700, /, 130; et dans le Corps diploinalirjue de Duinont, I, 341.
(2) Oudegherst, Annales de Flnulre, II, 515.
320 lusïoiRr;
Quand la cérémonie fut aclicvée, Ro! crt de Bétliune revint en Flandre apportant le corps de son père, c^u'on avait renfermé dans un cercueil de plomb , et il le fit pompeusement inhumer à l'abbaye de Flines à côté des restes mortels de Marguerite de Constantinople. Le comte fut très -mal accueilli de ses sujets. Partout dans les villes et dans les campagnes , des murmures et des cris d'indignation s'élevaient contre l'odieux traité que les princes avaient souscrit; et le peuple disait qu'il n'y donnerait jamais sa sanction. Les commissaires flamands n'osèrent ni le publier ni le mettre à exécution, car ils eussent été sur-le-champ massacrés. " Nous ne leur avons pas donné, s'écriaient les bourgeois, la mission de conclure un tel traité. N'était-ce pas assez d'une amende de 80,000 écus ? Ce ne sont pas là les conditions du traité de Lille dont nous avons bonne copie bien et dûment scellée. Les Français sont une race trompeuse, perfide et foi-mentie. Il est clair comme le jour que, ne pouvant soutenir le choc de notre armée, ils ont voulu la dissoudre par la ruse. Mieux vaudrait livrer encore sept combats et mourir vaillamment que d'accepter ces nouvelles conditions, qui seraient notre ruine et servitude. Qu'avons-nous fait même pour être enlevés à nos foyers et envo^'és à nos bourreaux au delà des mers? et l'on voudrait en outre renverser les vieux remparts de nos cités ! Est-ce donc méfaire que de repousser par une guerre loyale l'insupportable tyrannie de nos ennemis et soustraire au joug nos femmes et nos enfants? C'est à d'autres que nous qu'il faut imposer des tributs honteux. Il n'y a point si petit Flamand qui accepte leur odieuse servitude. Que si le beau roi de France, roi frauduleux et violateur de sa parole, est amoureux de combattre, qu'il descende au pays; il trouvera à qui parler.
DES COMTES DE FLyVNDRE. 321
Non, non, point d'autre paix que le traité de Lille, quand même Robert et sa noblesse, ennuyésdeleurprison, l'auraient signée cent fois (1)! »
Telles étaient les dispositions de la multitude; ce qui donna naissance à des débats pleins d'aigreur et de haine, à de longues discussions dont le résultat fut en définitive de séparer la cause du prince d'avec celle du peuple. Jusqu'à Gui de Dampierre, malgré des dissensions momentanées, cette cause s'était toujours confondue dans un sentiment profond de nationalité. Bientôt nous verrons les successeurs de ce prince offrir au monde l'étrange spectacle d'une alliance avec la France contre leurs propres sujets. Mais jusque-là les événements transitoires qui servent à expliquer ce changement remarquable doivent recevoir le développement qu'ils comportent.
La princesse Philippine de Flandre, cause première et bien innocente des malheurs que sa famille et sa patrie subissaient depuis si long-temps, mourut en 1306. Il y avait dix ans que le roi de France la retenait de crainte que les Flamands ne la mariassent au prince de Galles, ainsi qu'il avait été jadis convenu. On dit que cette pauvre enfant, désespérée de voir tout le monde, hormis elle, rendu à la liberté, expira de langueur et de tristesse; quelques auteurs avancent même que le poison aurait abrégé sa vie (2). Quoi qu'il en soit cette mort fit impression en Flandre , où la haine contre la France s'invétérait tous les jours. La paix semblait de plus en plus impraticable. Cependant Philippe-
(1) V. Meyer ad ann. M CCC V.
(-2) Gallici scriptores irisliiiâ ac niœrore atiimi decessisse referimt. . . Ali ver6 iradunt per inimicos doniûs Flandri.T toxicuin illi daium. — Meyer ad ann. M CCC VI.
322 HlSTOmE
le-Bel se trouvait dans une grande pénurie d'argent et ne cherchait pas à recommencer la guerre, La Flandre, de son côté, n'aurait pas demandé mieux que de se reposer après tant de luttes ; inais elle voulait avant tout sauvegarder son indépendance et mettait beaucoup d'opiniâtreté à repousser les exigences du roi. Chaque ville s'était imposée pour soutenir une nouvelle guerre, s'il le fallait : l'argent abondait de toutes parts ; Gand avait offert des sommes énormes (1).
Dans l'année 1307, le pape Clément, successeur de Boniface VIII, vint à Poitiers pour conférer avec le roi de France sur les affaires de l'Église. Le comte Robert fut convié à cette réunion, dans l'espoir que l'intervention du pape rendrait la paix plus facile. Mais le roi semblait prendre plaisir à en éloigner la conclusion. Frustré de l'espoir de joindre la Flandre entière à ses domaines, il voulait qu'au moins les guerres ruineuses qu'il avait entreprises à cet effet ne demeurassent point sans fruit. Ses prétentions allaient toujours en augmentant, et il ne se bornait même plus au traité de 1305 : il exigeait maintenant que les villes de Lille, Douar Orchies lui fussent cédées en possession définitive. Le comte n'était pas plus disposé que ses sujets à accéder à cette nouvelle demande ; il refusa et revint en Flandre, où lès esprits étaient toujours dans les mêmes dispositions. Si Philippe eût été en état de recommencer les hostilités , il eiit trouvé la Flandre prête à résister à ses armes ; et c'est dans son propre sein que cette terre féconde et valeureuse aurait puisé toutes ses forces, car elle ne possédait plus alors d'alliés capables de la secourir efficacement. L'empereur Al-
(I) ih.i.
bert inclinait bien en secret pour les Flamands, comme il le fit voir en accordant l'investiture des terres impériales à Robert ayant même que ce prince lui lût allé porter son hommage ; mais ce n'était là qu'une prédilection stérile, et l'empereur n'aurait pas osé lui sacrifier l'amitié du roi. D'autre part, l'alliance anglaise devait être considérée comme entièrement rompue. Déjà nous avons vu Philippe marier sa sœur Marguerite à Edouard P""; bientôt il réussit à faire épouser sa fille Isabelle à Edouard II, auquel deux princesses flamandes avaient été naguère fiancées. Ce mariage d'Isabelle devait être un jour fatal à la France : c'est du chef de cette femme qu'Edouard III prétendit avoir des droits sur le royaume des fleurs de lis ; et elle fut la cause première des guerres longues et sanglantes, des éternelles rivalités qui depuis divisèrent les deux pays. Si la jalouse politique de Philippe -le-Bel n'eût pas empêché une des filles de Gui de s'asseoir sur le trône d'Angleterre, tous ces malheurs n'auraient point accablé la France.
Les quatre arbitres nommés par les Flamands pour régler les conditions de la paix n'avancèrent nullement les affaires , empêchés qu'ils étaient par l'obstination qu'on mettait de part et d'autre à ne céder en rien. Jean de Kuyck mourut après avoir assisté à deux conférences seulement. Gérard de Moor , homme de sagesse et d'expérience, refusa de s'occuper plus long-temps des négociations quand il vit que tous ses efforts n'aboutiraient à aucun résultat. Gérard de Sotteghem et Jean de Gavre restèrent donc seuls chargés de cette importante mission. Malheureusement le peuple ne les aimait pas. Leur qualité de nobles les rendait odieux et suspects : on se défiait d'eux depuis qu'ils avaient souscrit à des conditions que les villes avaient dû repousser avec dé-
32A IITSTOTRE
dain ; on leur reprochait leur trop grande familiarité avec certains nobles personnages de France, on allait jusqu'à dire qu'ils trahissaient (1). Cependant ils obtinrent du roi quelques concessions : ainsi Philippe promit de libérer les deux mille personnes de la ville et du territoire de Bruges qui devaient être exilées par lui, si les Flamands payaient aux termes convenus 300,000 livres de noirs petits tournois dont ils étaient redevables (2). Les Flamands ne donnèrent point leur assentiment. Le roi tenta un nouvel accord et manda le comte Robert à Paris avec les députés des villes de Bruges, Gand et Ypres. On ne s'entendit point davantage. Les villes voulaient qu'on ne leur parlât que du premier traité proposé au camp devant Lille : hors de là, pas de paix possible. Rien n'égalait leur ténacité. Le comte cherchait en vain à la fléchir par promesses et belles paroles ; on lui fermait la bouche et il se trouvait, disait-il, entre l'enclume et le marteau. Les Brugeois se montraient surtout intraitables; et cela s'explique par la position exceptionnelle qu'ils s'étaient faite en donnant le signal de l'insurrection. Pierre Konynck, Jean Breydel et les autres chefs du mouvement savaient fort bien que c'en était fait d'eux si la paix se concluait et si le calme venait à se rétablir : ils connaissaient assez le roi de France pour prévoir que leurs têtes seraient une des premières satisfactions qu'il exigerait. Aussi , loin de chercher à ramener la tranquillité , employai entils tous les moyens imaginables pour échauffer les têtes
(1) ... MuUitiido siispeclos liabehat : iiiiscebant enini ciim Gallis frequentia de rebus omnibus coUoquia, in qiiibus vix Fieri potuit quin vel blanJimeiilis vel fraudibus in prœceps agerentur ; adeô m Gallis antù Flandres favisse viderentur. — Ibid.
(-2) Jrclth'. de FI., acte du '23 Juin 13 )8.
et susciter le courroux populaire non-seulement contre la France mais encore contre leur seigneur, qui, selon les agitateurs, ne se montrait pas assez jaloux de l'honneur national. Le comteRobert s'était parune dernière démarche convaincu que le roi ne céderait point. Il désirait vivement en finir et assurer le repos de la Flandre. Alors il se tourna vers les grandes villes, les engageant, tantôt par prières, tantôt par menaces, à consentir au traité de 1305. Il leur démontrait que des guerres ruineuses allaient résulter encore de ce conflit; qu'il valait mieux les prévenir en agréant les conditions du roi; que ces conditions n'étaient pas aussi humiliantes que certains brouillons voulaient le faire croire; que du reste, en faisant preuve de boime volonté, le roi les adoucirait encore. Les gens d'Ypres et de Gand se soumirent d'assez bonne volonté à de telles raisons; mais les Brugeois les repoussèrent avec plus de force que jamais, disant qu'ils aimeraient mieux mille fois mourir que de courbersous le joug du roi de France un front qui ne s'abaissait devant personne. Le comte partit pour Paris avec les représentants des villes disposées à la paix. Il avait établi trois gouverneurs extraordinaires, afin d'empêcher les désordres en son absence : celaient Guillaume de Neele, Philippe de Maldeghem et Gilles de Clercq. Ce dernier, issu de basse extraction, avait, par beaucoup de souplesse et une grande habileté dans les affaires , gagné peu à peu la faveur du prince (1). Quand il sévit investi d'un pouvoir absolu, il devint cruel et arrogant. Afin de maintenir la tranquillité publique durant les troubles occasionnés par cette guerre de huit ans , les Flamands avaient imaginé de rétablir la loi du talion pour
(1) ... Ob ingeuium et sumrnam industriairi ex humilUate ad alla à comilibiis cvecius. — Meycr ad ann. M CCCFIl.
la répression de certains crimes et délits. Le comte, à son retour en Flandre après sa captivité, déclara vouloir gouverner le pays comme avaient toujours fait ses ancêtres; et il en advint que la Flandre fut de nouveau en proie aux guerres privées, aux meurtres, aux vols à main armée et à tous les autres excès. Ainsi Gilles de Clercq, dont on vient de parler, et qui tenait un rang distingué à la cour du comte, fut mis à mort par son personnel ennemi, le boucher Jean Breydel, boucher d'hommes aussi bien que de bestiaux, dit Meyer. Ce fut là tout le profit que tira le comte Robert de l'abrogation d'une loi alors si utile. Vers la mimars, Robert de Flandre, fils puîné de Robert deBéthune, revint de Paris porteur d'un projet de paix proposé par le roi. Robert supplia les communes d'admettre enfin et de jurer ce traité modifié et mitigé : » Sans quoi, disait-il, bientôt nous y serons forces, à notre grand dommage >•, Toutes les villes, à l'exception de Bruges, accédèrent sans délai aux instances du jeune prince. Quant aux Brugeois, ils demandèrent huit jours pour en délibérer; et à l'expiration de ce terme il s'éleva entre eux de grands débats sur la réponse qu'on devait donner. Les nobles, les gens du lis et avec eux les bouchers et poissonniers voulaient la paix et se montraient disposés à la jurer telle qu'elle était formulée dans le projet ; mais ils avaient de puissants adversaires dans les autres corps de métiers, surtout les tisserands, les foulons, les tondeurs de draps. Cette opposition formidable était dirigée par Pierre Konynck le chevalier tisserand, par Jean Breydel, et le foulon Jean Heyne. Tous ces gens, qui depuis long-temps étaient odieux au roi, aux Français et au léliaerts, savaient que plus que jamais c'était pour eux une question de vie ou de mort. Ils savaient bien aussi de quelle na-
ture était le traité. Ce qui les irritait le plus dans les conditions dont le roi prétendait ne pas se départir, c'était que ce prince se fût réservé le droit de choisir ses otages et d'en fixer le nombre. Il était stipulé en outre que la moindre atteinte au traité serait punie d'une excommunication dont le coupable ne pourrait être absous que sous le bon plaisir du roi. " Jamais, répétaient-ils, nous ne nous soumettrons à des conditions aussi iniques ; >• et en même temps ce parti se disposait à prendre les armes. Si les nobles avaient pour eux les richesses et l'habileté politique, l'autre faction l'emportait de beaucoup par le nombre, la force, l'activité et la valeur. Elle résumait en elle le peuple tout entier. Bientôt tous les esprits sont frappés de terreur ; les riches et leurs alliés les gens du lis, qui se rappelaient le massacre de 1301, sont dans des transes mortelles. Une guerre civile allait éclater et le sang inonder de nouveau les rues de Bruges. Les partisans de la paix s'inquiètent et se hâtent de dépêchi r les plus sages d'entre eux pour aller porter à leurs adversaires des paroles de paix et de conciliation. On convient enfin, d'un commun accord, de déléguer quatre prud'hommes, qui se rendront auprès du roi et le supplieront de condescendre à des conditions moins rigoureuses. Cette détermination calma la fureur populaire. Les députés se mirent en route pour Paris le mercredi avant Pâques. A l'exemple de Bruges, les autres villes de Flandre se disposèrent àeiir voyer aussi leurs délégués. Par malheur le peuple et la noblesse avaient peine à s'entendre. Le peuple était toujours en grande défiance à l'égard des nobles et des riches ; il ne voyait que confiscations, supplices et esclavages dans les projets de l'aristocratie (1). Quant au comte, il était disposé
(1) Omnes uobiles ac priniarios locup'.otescjue liomines [)lel.>s vaiJc siispe
à tout et même à sacrifier le bien-être du commun peuple, pourvu que le roi lui rendît ses villes de Lille, de Douai et d'Orchies. Chose étrange! ce prince se montrait maintenant plus favorable aux léliaerts et aux anciens déserteurs de sa cause qu'aux sujets dont la valeur énergique, dont le patriotisme infatigable l'avait délivré de prison avec sa noblesse et avait rendu au pays son antique indépendance. A la vue des malheurs que leur opiniâtreté allait renouveler, le roi, le comte, les seigneurs français et flamands convinrent de tempérer un peu la rigueur des premières résolutions. Après quelques conférences avec les députés des villes de Flandre, Philippe-le-Bel accorda, le 10 mai 1309, les modérations suivantes : — Toutes les offenses faites au roi, tant avant que depuis la paix, sont pardonnées. — La moitié de la rente perpétuelle et annuelle de 20,000 livres pourra être rachetée. — Les fortifications des villes de Gand, d'Ypres-, de Douai et Lille resteront dans l'état où elles étaient , jusqu'à ce qu'il plaise au roi et à ses successeurs de les faire abattre. — Le roi déclare qu'il ne veut d'autres siiretés et cautions pour les sommes dues par les Flamands que celles qu'ils ont données. Il ajoute que la paix conclue anciennement entre le roi Philippe-Auguste, son prédécesseur, et les Flamands sera exécutée sauf ce qui y a été changé ou ajouté parle dernier traité; mais, pour plus grande sûreté, tous baillis, prévôts, chanceliers, conseillers et autres officiers du comte de Flandre seront obligés, avant d'entrer au service de ce dernier, de jurer sur les saints Évangiles qu'ils garde-
ctos hahuit, cù viilLMites teiitlere oinnia eoruni consilia atcjue artes ut in graves militas et supplicia vilissiinanKjiie si'rviiuleni pkbeios conficcrcnl. — Meyer (((/ nnn. M CCCJX.
ront la paix dans tout son contenu, etc., etc. (1). Les Flamands accueillirent ce nouveau traité, et la tranquillité fut momentanément rétablie. Il y eut néanmoins dans le pays de Waes quelques soulèvements contre les officiers du comte; mais ces désordres furent comprimés avec autant de promptitude que d'énergie. On bannit à perpétuité vingt-cinq d'entre les mécontents , cinq autres eurent les bras et les jambes brisés sur la roue.
Le comte Robert s'occupa, durant les loisirs de la paix, à mettre de l'ordre dans l'administration, dont la guerre et les troubles avaient en bien des endroits brisé les ressorts. Il rétablit les lois anciennes, dont on cherchait à ne plus suivre certainesdisposit ions, et reconstituaplusieursoffices, régla quelques différends et conflits de juridiction ; puis son attention se porta sur le commerce et l'industrie. C'était là en effet que résidait toute la vie, toute la force du pays. Déjà nous avons indiqué comme source de la prospérité flamande cette admirable fertilité du sol, ces ports nombreux et faciles, cet amour combiné du travail et du bien-être matériel, cet instinct de négoce enfin que les bouleversements politiques n'affaiblirent jamais. Au commencement du quatorzième siècle, les relations commerciales de la Flandre avaient pris un développement prodigieux. Depuis les croisades , on connaissait les côtes d'Espagne, d'Italie, d'Afrique et d'Orient ; et de ces contrées lointaines arrivaient déjà une infinité de produits livrés en échange des graines, des bestiaux, et surtout des riches étoffes que l'on fabriquait à Bruges, à Gand, à Ypres et à Lille. Les marchands de Venise, de Gênes , de Florence , de Pise , connus sous le nom de hm-
(l) Arch. de FI, Orlif. pnrch. scelle.
bards, favorisaient ces transactions en fréquentant les foires établies dans nos principales cités. Les foires célèbres de Champagne et de Brie formaient aussi un centre actif d'opérations et de trafic. Au nord, les Flamands négociaient avec toute l'Allemagne. Les marchands de la Basse-Saxe et de la Prusse, appelés osterlins, dont les rapports s'étendaient jusqu'en Russie, en Suède et en Norvège, trouvaient en Flandre une merveilleuse facilité d'échange, des capitaux abondants et des débouchés assurés vers les contrées méridionales, précieux avantage à une époque où la navigation encore imparfaite rendait les voyages de long cours si difficiles et si dangereux. Les navigateurs septentrionaux et méridionaux profitaient du port de Dam pour échanger leurs cargaisons ; et Bruges, située près de Dam, devenait comme le marché commun et l'entrepôt général del'Europe. La Flandre possédait encore des comptoirs sur divers points des Iles-Britanniques : à Londres, à Winchester, à Saint- Yves en Cornouailles, à Berwick en Ecosse ; et, tandis que l'Angleterre lui fournissait des laines en abondance, elle renvoyait des draps, des tapis et autres produits fabriqués dont elle tirait un lucre important. Nous avons vu qu'à diverses reprises les empereurs d Allemagne , les rois de France et d'Angleterre avaient accordé des franchises et des immunités au commerce flamand. Son action était en outre régularisée par des lois et des tarifs établissant une juste réciprocité de garanties, et surtout par une association établie sur des bases larges et solides. A l'instar de ce qui existait pour les villes maritimes teutoniques connues sous le nom de villes hanséatiques, il existait entre les cités flamandes et quelques villes des provinces voisines une société de haut commerce appelée la Hanse de Londres. C'était
une ligue à laquelle devait s'affilier tout homme qui voulait profiter des avantages et de la protection commune réservés à chacun de ses membres. Les marchands de Bruges et d'Ypres étaient à la tête de l'association. Le chef souverain se nommait le comte de la Hanse et devait être choisi dans la première de ces villes; Ypres avait seulement le droit d'élire le porte-enseigne de la Hanse. On pouvait se faire recevoir à Bruges et à Londres; mais ce n'était que par suite d'une délibération formelle, et il fallait alors verser dans la caisse de la ville de Bruges un droit d'entrée de 30 sous 3 deniers sterling: si l'on était fils d'un membre de la Hanse, le droit ne s'élevait qu'à 10 sous 3 deniers. Du reste tout le monde n'était pas apte à faire partie de cette association fameuse. Ainsi, d'après un article des statuts, tous artisans, tels que tisserands de toiles, foulons, tondeurs, charpentiers, faiseurs de souliers qui travaillent avec une alène, teinturiers qui teignent de leurs propres mains et ont les ongles bleus , batteurs de laine, chaudronniers qui vont criant par les rues, ouvriers de peaux d'agneaux et de petit-gris travaillant de leurs mains, marchands en détail de fromage, de beurre, de sel, de laine, enfin tous ceux qui vendaient à la livre , ne pouvaient devenir compagnons ou frères de la Hanse qu'après avoir abandonné leur métier et acquis leur franchise moyennant 1 marc d'or ou 10 marcs sterling. C'était principalement dans le négoce^avec les Anglais qu'il devenait très-avantageux de faire partie de la ligue. Ainsi, entre autres dispositions, on trouve que si un Anglais refusait de payer un membre de la Hanse dont il serait le débiteur, s'il lui vendait de mauvaises marchandises ou s'il lui faisait un tort quelconque , les frères de la Hanse cessaient à l'instant mêtne toutes relations avec lui. Dix- sept villes
332 HlSTOlllE
étaient unies dans ce pacte. C'étaient Châlons, Reims, Saint- Quentin , Cambrai, Lille, Ypres , Douai, Arras, Tournai, Péronne.Huy, Couvins, Valenciennes, Gand, Bruges , Saint-Omer , IMontreuil-sur-Mer , Abbeville , Amiens, Beauvais , Dixmude , Bailleul , Poperingue et Orchies (1). On comprend combien une semblable institution devait accroître la force et le cré lit du commerce flamand. Robert de Béthune établit à Bruges une chambre d'assurances où chacun pouvait faire assurer ses marchandises de tous risques et périls, de feu ou d'eau, moyennant une redevance proportionnée à la valeur desdites marchandises. Le commerce de la draperie était fort considérable à Ypres ; et il résultait de là que très-souvent il s'élevait des disputes entre les tisserands et leurs maîtres, soit sur la main-d'œuvre, soit sur les salaires. Pour reinédier à ces inconvénients, le comte fit des règlements qui déterminèrent d'une façon plus stable les droits et les devoirs de chacun. L'aimée précédente, il avait conclu avecHakin, roi de Norvège, un traité de commerce qui ouvrait aux Flamands la navigation de la Baltique et leur permettait de trafiquer directement avec les contrées du Nord (2).
La Flandre commençait à jouir des bienfaits d'une pacification qu'elle avait conquise au prix de tant de malheurs et de sang, lorsqu'une nouvelle appréhension de guerre vint forcer le comte à reprendre son armure et à convoquer ses milices. La trêve conclue avec le Hainaut en 1306 était expirée, et Guillaume-le-Bon avait mis son armée sur pied. Cette armée, toutefois, était loin d'égaler en nombre et en
(1) Les statuts de la Hanse de Londres reposent aux Archives de la ville de Lille, Registre aux titres K L M,/" 128.
ii) Archiv. de FL, acte du 8 sei)lanbrc 1308, cojnc en parch.
force celle du comte de Flandre, qui avait "demandé au roi et pris à sa solde une troupe de cavalerie française ; de plus, tous les navires stationnés sur les côtes flamandes s'équipaient pour cingler vers la Hollande et la Zélande en même temps que l'armée de terre se porterait en Hainaut. Guillaume ne se dissimula point son infériorité ; d'autant plus que les Hollandais et les Zélandais avait refusé de lui en~* voyer des renforts, alléguant qu'ils auraient assez de besogne à défendre leur propre pays. Dans cette occurrence, il fit proposer un arrangement; et Robert de Béthune, voyant son adversaire disposé à céder sur tous les points en litige, lui accorda une entrevue à Tournai, dans les jardins du palais épiscopal, où les différends furent minutieusement réglés par l'entremise de Robert deFlandre, seigneur d'Arleux etde Montmirail, et de Jean de Hainaut, seigneur de Beaumont. Entre autres choses il fut arrêté que Guillaume d'Avesnes retiendrait les îles de Zélande, à la condition d'en rendre hommage au comte de Flandre et de payer à Gui, frère de ce dernier, le revenu desdites îles ; qu'il renoncerait aux terres d'Alost , de Grammont , de Waes , des Quatre-Métiers et de Bornehem ; qu'il rappellerait et recevrait en grâce tous ceux qui avaient été naguère exilés de la Zélande pour avoir soutenu le parti flamand lors de l'expédition du comte Gui ; enfin , qu'il rendrait tous les biens confisqués au sujet de ladite guerre (1). C'étaient là de dures conditions, mais le comte de Hainaut n'était pas dans une situation à se montrer difficile. Il y accéda, non sans quelque peine assurément, et dut même faire sur-le-champ acte de vassalité au sujet de la Zélande. 11 vint donc en compagnie de ses officiers,
(I) Àrch. de FI., or. pan h.
33i HISTOinK
mais dc'saniK'î et lîi tête nue, dans le camp Ikunand ; et là, en présence du comte Robert , il prêta le serment de foi et hommage, un genou en terre. C'était la première fois que les d'Avesnes s'humiliaient devant les Dampierre. Marguerite de Constantinople dut tressaillir dans sa tombe.
Depuis le traité avec la France , le comte Robert avait déjà payé cent vingt mille marcs pour rachat de la moitié des vingt mille livres de rente annuelle. En garantie des dix mille livres restant , le roi tenait les villes de Lille , de Douai et d'Orchies. Cette possession provisoire ne laissait pas que d'inquiéter les Flamands; car l'on soupçonnait le roi de vouloir réunir un jour la Flandre wallonne à son domaine. Cette crainte ne tarda pas à se réaliser ; et ce fut par une nouvelle ruse diplomatique que Philippe vint à bout de ses desseins. Enguerrand de Marigny, surintendant des finances et le plus intime conseiller du roi, vint trouver le comte et le circonvint de telle sorte, lui fascina l'esprit par de si belles promesses que Robert signa un acte de renonciation à la propriété des trois villes. Il est vrai que Marigny lui avait formellement promis que cette cession ne serait pas définitive et que, si le roi exigeait que momentanément ce gage luiappartînt, Robert pourrait bientôt revendiquer son droit de rachat; sans aucun doute, ajoutait-il, le roi rendrait les villes aussitôt que la rente serait acquittée. Le comte de Flandre aurait dû se rappeler combien de fois son père avait été victime de ruses de ce genre et les maux qu'une confiance aveugle peut engendrer. Il ne s'aperçut du piège que trop tard; il voulut prétendre que la convention était de nulle valeur, qu'elle lui avait été surprise. On ne tint compte de ses allégations, et il entra dans une grande colère contre le roi et peut-être aussi contre lui-même. Il eut bientôt l'occasion
DES COMTES DE ELAN DUE. ."îSô
de la manifester. Phi!ippe-!e-Bel venait d'achever à Paris un palais destiné à sa résidence ; voulant en célébrer l'inauguration d'une manière solennelle aux fêtes de Pentecôte , il y convia tous les grands vassaux de la couronne et entre autres le comte de Flandre. Robert ne se rendit point à cette invitation. Quelque temps après, une expédition ayant été préparée en France contre les musulmans, qui avaient envahi les îles Baléares, le roi écrivit au comte pour le prier de se joindre à cette croisade. Robert répondit qu'il n'était pas disposé à quitter son pays, où il avait assez de mal à maintenir le calme et la tranquillité; que lorsque les choses seraient dans une situation plus prospère il verrait ce qu'il aurait à faire. Enfin le roi lui demanda de renouveler son hommage pour le comté de Flandre en exceptant les villes dont il avait abandonné la propriété et qui ne devaient plus faire partie du comté. C'était rouvrir la plaie. Robert refusa net. Le roi employa d'abord les moyens de conciliation : il avait ce qu'il voulait, n'en demandait pas davantage et cherchait à éviter la guerre. Par ses ordres Marigny et quelques conseillers se rendirent à Tournai, où le comte vint de son côté avec les députés des villes; înais on ne put s'entendre. Robert de Béthune s'emporta même contre le roi , tint des propos injurieux à son égard, et quitta brusquement l'assemblée. Le comte de Flandre fut alors cité devant la cour des pairs et dédaigna de se soumettre à cette injonction, de sorte que le parlement, par un arrêt solennel, confisqua tous ses biens au profit de la couronne. Ainsi les choses s'envenimaient et la guerre était sur le point de renaître. En France l'on faisait de grandes levées d'hommes, et Robert de son côté se mettait en mesure de soutenir l;i lutte 11 fit publier dans tout le comté qu'il avait
racheté les villes engagées au roi , que l'argent avait été remis à Marigny, et qu'il lui fallait ou les villes ou l'argent. En outre il se plaignait très-vivement de la conduite du roi et présentait sa propre injure comme une injure nationale. Il n'en était certes pas besoin pour exciter lahaine déjà si profonde des Flamands contre Philippe-le-Bel. Pour répondre à de telles imputations , le roi publia un long manifeste contenant une série de plaintes de plusieurs natures; mais dans lequel il n'était pas le moins du monde question des villes de la Flandre française, véritable cause du débat. Philippe cherchait à se donner une apparence de raison, à expliquer les motifs de toute sa conduite ; et surtout à jeter de l'odieux sur le comte Robert, en le présentant aux Flamands comme un despote. « Sachez bien, dit-il en terminant et s'adressant aux habitants et villes de Fl^dre, qu'en définitive c'est moi qui suis votre souverain et droiturier seigneur, obligé de faire rendre justice à chacun par le comte lui-même sur la plainte que le plus pauvre homme me pourrait porter. Je ne veux point me venger du comté à cause des infractions à la paix, mais faire connaître aux peuples que le comte n'a rien tenu de ce qu'il avait promis; qu'il a dérobé et employé à son propre usage les deniers publics destinés à solder les sommes que le pays de Flandre me devait. Le duc de Normandie et le comte de Toulouse ont perdu leurs terres en pareil cas , le comte de Flandre et ses prédécesseurs auraient bien mérité d'être châtiés de même; eux qui, pour se maintenir au pouvoir, ont toujours fait racheter leurs folies par leurs sujets, dont les uns ont été forcés de payer d'énormes* sommes d'argent, d'autres justiciés, pendus, traînés et exilés hors du pays : témoin les deux mille personnes de Bruges et de la châtel-
lenie qui eussent été dernièrement bannis si je ne leur avais fait grâce (1). "
Bientôt trois corps d'armée s'avancèrent vers les frontières de Flandre. L'archevêque de Reims et l'abbé de Saint-Denis vinrent à Saint-Omer et y firent convoquer une grande assemblée de prélats. Beaucoup d'évêqueset d'abbés s'y rendirent; et là, dans une sorte de concile où tous les dignitaires ecclésiastiques figuraient avec les attributs de leurs fonctions et dans le costume de leurs ordres respectifs, le métropolitain prononçaunlongdiscours, terminé par une sentence d'excommunication contre tout le pays de Flandre. Peu de temps après, le cardinal Gocelin, légat du pape, et le surintendant Marigny, délégués par le roi, qui au fond redoutait la guerre, arrivèrent à Tournai et y négocièrent une trêve d'un an, qui fut prorogée à son expiration, car on espérait toujours arriver à un accommodement définitif. Dans l'intervalle on y travailla, mais sans succès. Le fils aîné du comte, Louis deNevers, prince turbulent et emporté, formait à lui seul un obstacle insurmontable et s'était fait du roi un ennemi mortel. Dans les conférences pour la paix, il avait injurié Marigny et Philippe-le-Bel en termes plus violents encore que son père et de manière à ne pouvoir être pardonné. Sa colère, du reste, avait une cause toute personnelle; Louis, par son mariage avec Marie fille et héritière de Jacques comte de Ne vers et de Rhetel, possédait ce double comté, et il s'était vu contraint jadis de le donner en garantie des 20,000 livres de rente dues au roi par le comte de Flandre. Le roi, en effet, comme on l'a vu plus haut, avait, outre les villes de la Flandre française, exigé Rhetel
(1) Archiv. de FI., acte du 15 ocluhrc 1311, aipic sur /micli. II. -i-2
et Nevers en gage supplémentaire. La rente une fois acquittée en partie, le gage entier ne devait plus rester dans les mains du créancier. Mais Pliilippe-le-Bel, dès qu'il tenait une proie, ne la lâchait pas si facilement. En vain Louis réclama-t-il à plusieurs reprises, ainsi que son père l'avait fait pour les villes de Lille, Douai et Orchies ; ses doléances ne furent point écoutées : alors il entra dans une vive colère, brisa la foi qu'il devait au monarque, et conspira contre lui. Il commença par vouloir chasser les officiers que Philippele-Bel avait mis dans les comtés de Nevers et de Rhetel. Appréhendé au corps de ce chef, on l'enferma au château de Montlhéry sous la garde de deux chevaliers ; et il s'en échappa pour venir audacieusement habiter son hôtel à Paris, à la face même du roi. Deux sergents d'armes furent chargés de l'y garder à vue. Il trompa de nouveau leur vigilance et s'esquiva : refusant de se rendre à la cour, bien que le roi lui en eût donné l'ordre (1). Il paraîtrait aussi que déjà Louis de Nevers menait une conduite peu régulière et donnait des sujets de plaintes à sa femme. Cette princesse, pour faire cesser les désordres de son époux, avait été obligée d'aller à Paris et de s'adresser au monarque. Enfin la désunion commençait à se mettre entre Louis et le comte son père ; et aux difficultés politiques venaient se joindre , pour Robert deBéthune, des chagrins domestiques qui prirent bientôt un caractère plus grave.
L'espoir d'une paix ferme et stable s'évanouissait donc tout-à-fait sous l'influence des différentes causes dont on vient de parler. Les choses restèrent néanmoins dans cette situation précaire l'espace de deux ans, durant lesquels de
(1) Arcltiv. df FI., acte dit 3\ janvier I31ti.
nouvelles négociations demeurèrent sans résultats. Le 24 novembre 1314, l'implacable persécuteur de Boniface VIII, des Templiers et des Flamands mourut à F âge de 46 ans d'une maladie de langueur : « qui fut, dit un historien de l'époque , pour beaucoup de monde un grand sujet de surprise et de stupeur (1). - Cette mort ne changea point les destinées de la Flandre; car Louis X, dit le Hutin, fils de Philippe, jeune prince dont le surnom n'était que trop mérité, n'attendait que l'expiration de la trêve pour aller guerroyer dans ces plaines flamandes où dès son enfance on l'avait habitué à la vue du sang et du carnage. Nonobstant le traité conclu cinq ans auparavant avec le comte de Flandre, Guillaume de Hainaut lui fournit de nombreux hommes d'armes hainuyers, frisons et hollandais, et alla en personne combattre sous son étendard (2).
Robert de Béthune, avant que le roi fîit aux frontières, alla mettre le siège devant Lille gardée par une garnison française. Il espérait l'emporter d'un coup de main et à l'aide des intelligences qu'il avait dans la place; mais l'armée s'approcha trop vite, et le comte dut se replier derrière la Lys du côté de Courtrai. Louis-le-Hutin entra, vers la miaoût, par l'Artois, et vint asseoir son camp dans la plaine qui s'étend entre Lillers et Hennin-Liétard. Lorsqu'il eut connu le mouvement de retraite des Flamands il en suivit la direction et fit prendre position à son armée au village de Bondues, presque à mi-chemin de Lille à Courtrai. Le
(1) Coniinnateur de Nantis, ann. 1314.
(2) Arcli. de Fl., 2° ei3' Ciatulaires de Ilaiiunit, pliccs 3,Set l(jG. — ^^. aussi lin état des gages des chevaliers et {jeiilllslioinincs de HciUaiuIe qui ont servi dans l'armée du comte de Hainaut contre le coaitc de Flandre. — Rouleau de 3 bandes de pareil, sous l'année 1315.
?>fi() HISTOIRE
comte de Flandre n'était pas loin, et une petite rivière le séparait seule de ses ennemis. Une action peut-être décisive ne devait pas tarder à s'engager, quand il survint tout à coup une pluie continue et si intense que la terre s'en trouva détrempée à tel point que l'armée française , postée dans un endroit assez marécageux, fut embourbée et hors d'état de se mouvoir." C'étoit grande pitié et douleur, dit une vieille chronique, car les riches destriers gisoient dans l'eau jusqu'aux arçons, et les barons et chevaliers alloient dans la fange jusqu'aux genous et souvent se trouvoient mouillés jusqu'au nombril ; les charrois sans très-grand danger ne pouvoient sortir des chemins tant ils étoient effondrés. Et quand les gentilshommes pensoient être au sec et au repos l'eau dégouttoit de tous côtés parmi les tentes sur eux et leurs bagages. Comme bien pouvez entendre , le roi de France, ses princes et toute son armée étoient fort tourmentés : d'autant plus que les Flamands, qui se tenoient si près d'eux, connoissant le pays et tous les passages, se boutoient chaque jour dans le camp ; et on ne les pouvoit guère empêcher , car bonnement il étoit impossible, soit à pied, soit à cheval, de s'aider en nul sens. Le roi, qui voyoit le danger où lui et tant de hauts princes et barons s'étoient jetés, en avoit le cœur dolent. Il savoit que ses gens et chevaux mouroient de famine et de pauvreté. Alors on lui conseilla de partir. Il délogea en effet, et ses gens troussèrent leurs bagages tristement et se départirent en grande frayeur à qui mieux mieux. Là vit-on maint beau destrier s'effondre et cheoir dans la boue sans pouvoir se relever. Et sachez que les François qui premiers partoient et alloient devant n'attendoient pas les derniers. Ainsi le roi Louis de France abandonna le pays de Flandre à son très-grand dommage,
quoique ce ne fût pas sans raison. Les Flamands, à l'aspect de cette retraite, se ruèrent vers le camp et y gagnèrent tentes, pavillons, joyaux d'or et d'argent et tant de bonnes armures que c'est merveilles à penser. Et puis ils se retirèrent à bel aise en leur lieu (1). ..
Louis-le-Hutin n'eut pas le temps de prendre une revanche, car il mourut peu après cette malheureuse expédition. 11 ne laissait point d'enfant mâle, et n'avait eu de son premier mariage qu'une fille, nommée Jeanne, qui devint par la suite reine de Navarre; mais sa seconde épouse, Clémence de Hongrie, était enceinte lorsqu'il décéda. Dans l'incertitude si la reine accoucherait d'un prince ou d'une princesse, la régence fut déférée au frère du roi, Philippe-le-Long, comte de Poitiers. Clémence eut un fils, appelé Jean, qui ne vécut que cinq jours, et Philippe alors fut appelé au trône. Ces événements suspendirent les hostilités avec la Flandre: elles pouvaient néanmoins recommencer d'un moment à l'autre. Fatigués d'une guerre qui tour à tour reprise et abandonnée n'en durait pas moins depuis vingt ans, les Flamands auraient sans doute consenti à de grands sacrifices et se seraient peut-être alors montrés plus accommodants que le comte luimême dirigé qu'il était par un ressentiment personnel. Cependant ils ne l'engageaient point à céder les trois villes en litige , ils se contentaient de l'accabler de reproches et de rejeter sur lui les conséquences d'une faute qu'avec plus de prudence et d'habileté on eiît facilement évitée. « Nous n'aurions pas été si maladroits que de nous fier aux promesses du roi et de ses conseillers , disaient les gens des bonnes villes; il n'y a que les grands qui se laissent ainsi
(1) C/i(0»i. de Flandre, msc du roi, n" 8380,/' CLf v°.
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circonvenir et cajoler (1). " Avant l'avènement de Philippele-Long, qui ne fut sacré que le 9 janvier 1317, des députés flamands se rendirent près de ku pour renouer les négociations. Sans adoucir beaucoup les clauses imposées par Philippe-le-Bel, le régent y apporta cependant quelques modifications à la prière du comte de Savoie, de Charles de Valois et de Louis d'Évreux. — Les Flamands devaient aller à Paris demander pardon au roi et avouer l'avoir offensé lui et ses prédécesseurs. — Le comte Robert se joindrait à la croisade contre les Arabes qui s'étaient emparés des îles Baléares. — Robert de Cassel, le plus jeune des fils du comte, ferait un pèlerinage à Saint- Jacques en Galice , un à Notre- Dame de Roquemadour, un à Notre-Dame de Vaubert, un à Saint-Gilles en Provence; s'il ne pouvait achever ces voyages en un an il en mettrait deux. — Les Flamands payeraient une amende de deux mille livres. — Lille, Douai et Orchies demeureraient à toujours à la France. — Le comte et sa femme seraient réintégrés dans leur dignité de pairs de France et ne pourraient en être privés que dans le cas où un jugement de la cour leur enlèverait leurs domaines. — Les anciens privilèges des villes de Flandre seraient renouvelés et confirmés. — La loi des magistrats de Gand instituée par Philippe-le-Bel serait conservée. — Le rachat des dix mille livres de rente restant et celui du pèlerinage des Brugeois devaient se faire en toute sincérité. — Les six cents hommes d'armes à envoyer au roi de France ne serviraient pas outre-mer, — Les Flamands , aussitôt la paix publiée, démoliraient le château de Courtrai, et les Français celui de Cassel ; les matériaux du premier seraient en-
(1) Nobilitalcm demulceri posse circuinvenirique. — INIeyer ad aniitim MCCCXFl.
voyés au roi, et cette forteresse ne pourrait jamais être reconstruite si ce n'est trois ans après que les murailles, portes et rempaits de Gand, Bruges et Ypres auraient été abattus. — Le fils de Louis de Nevers succéderait à son aïeul Robert de Béthune par représentation, si Louis de Nevers mourait avant le comte. — Enfin, le débat existant entre la Flandre et le Hainaut serait remis à l'arbitrage du roi Pliilippe-le-Long. — Fait à Paris au mois de juin de l'année 1316 (1).
Quelques-unes de ces propositions parurent iniques aux Flamands et d'autres parfaitement l'idicules, comme les nombreux pèlerinages imposés à Robert de Flandre. Ils n'y voulurent point souscrire; et le comte, pas plus que ses sujets, ne se montra disposé à les accepter. Il refusa même de se rendre à Paris pour en recevoir notification, et les hostilités recommencèrent bientôt. Sous prétexte (]ue l'armistice ne comprenait point la mer, les Flamands s'emparèrent dequelques navires français. Les comtés de Nevers et de Rlietel furent occupés de nouveau parles gens d'armes de France ; et un corps de troupes, envoyé par le régent à Saint-Omer, fit sous la conduite du sire de Marequigneul des courses sur les territoires de Bergues et de Cassel, oîi elles exercèrent de. grands ravages. Sur ces entrefaites, Louis de Nevers négocia le mariage de sa fille avec le fils de Charles de Valois; et à cette occasion une nouvelle trêve fut conclue jusqu'à la Pentecôte: l'on décida en même temps que le conflit serait soumis au jugement du pape. A la fin de l'hiver, une députation alla de la part du roi et de celle du comte de Flandre trouver le souverain pontife à Avignon. Les Français vou-
(1) Mever ad anti. MCCCXf^I.
laient que la décision papale fût irrévocable et que l'on s'y soumît d'une manière absolue. De leur côté les Flamands prétendaient qu'ils n'étaient venus que pour prendre conseil de Jean XXII, se réservant de voir ensuite ce qu'ils auraient à faire ; de sorte que le voyage fut complètement inutile, et encore une fois les choses restèrent au même état. Les Flamands se défiaient d'un pape né Français ; ils craignaient qu'il ne sacrifiât leurs intérêts au profit de son propre pays. La trêve n'était pas encore expirée que le comte reprenait les armes et assiégeait les châteaux de Courtrai et de Cassel, qu'il força de capituler lorsqu'ils n'eurent plus ni vivres ni munitions. Un envoyé du roi vint alors traiter avec le comte afin que tout l'attirail du château de Cassel fiit transporté à Saint -Orner et celui du château de Courtrai à Lille. On convint aussi que ces deux forteresses seraient démolies ; et cette proposition satisfit le comte , que des garnisons françaises au sein de son pays gênaient beaucoup. La trêve fut maintenue jusqu'à la Pentecôte. A cette époque le cardinal Gocelin, délégué par le pape, que la conduite des Flamands avait vivement mécontenté, se rendit à Paris et lança l'interdit sur toute la Flandre. Cette mesure, émanée du souverain pontife en personne, fit grande impression en Flandre ; et lorsque le comte manda ses milices à Cassel pour les opposer à Gautier de Châtillon et à Henri de Sully venus en Artois avec une cavalerie nombreuse, beaucoup de gens refusèrent de se rendre à cet appel ou ne marchèrent qi:c malgré eux (1). On pensait qu'une armée frappée d'un semblable anathème ne saurait être victorieuse. Robert de Béthune s'efforça de rassurer ses gens et de détruire leurs
(1) Jîgrè ac ferè inviti fecerunt ul venirciit, oIj timoiem sciliccl interdicii, — Meycr ad. ann. MCCCXFU.
DES COMTES DE FLANDRE. SZi5
scrupules. Dans les champs devant Cassel il fit étendre un drap vermeil sur un chariot , y monta et harangua les Flamands. Il leur insinua que l'Église et la religion soutenaient toujours la bonne cause, mettant ainsi en doute l'infaillibilité du pape. Puis ordonnant d'apporter un petit coffret de cuir, il en tira et leur montra des lettres, scellées du sceau de Philippe-Auguste , portant que le comte Baudouin , plus tard empereur d'Orient, avait, au moment de se croiser, mis en gage pour cent ans les villes d'Aire et de Saint-Omer moyennant une somme d'argent que le roi lui avait prêtée. » Or voici les cent ans écoulés , dit-il ; voyez si je n'ai pas un motif légitime de reprendre les armes et de chercher à ressaisir des villes qui aujourd'hui m'appartiennent selon droit et raison. » Ces assertions laissaient des doutes dans les esprits. Les uns croyaient, les autres affirmaient que ces lettres avaient été abrogées par des traités postérieurs (1) . Les préparatifs de guerre furent toutefois suspendus par des conférences relatives au mariage de Louis fils de Louis de Nevers avec Marguerite fille de Philippe-le- Long. La sentence d'interdit fut même levée à cette occasion. L'alliance se conclut et l'armistice fut prolongé d'un an. De part et d'autre on ne demandait pas mieux que d'arriver à bonne composition ; mais le nœud restait à trancher et la cession des trois villes formait toujours le plus grand obstacle à l'accord des parties. Le comte n'en voulait pas entendre parler et se montrait sur ce point plus opiniâtre encore que ses sujets. Il y mettait une insistance que ni les injonctions du pape, ni les prières de ses conseillers, ni les démarches du roi ne pouvaient vaincre. Il se trouvait un soir
(1) citron, de FI., fi CLXI.
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à Paris dans le conseil du roi, où on l'avait appelé pour délibérer derechef sur la paix. Quand on enrvint à parler de laFlandre française il sortit furieux de la salle, gagna son hôtel , et montant à cheval reprit seul, la nuit, le chemin de son pays. Ses gens et les députés qui l'avaient accompagné en France se mirent à sa poursuite, l'atteignirent, et le ramenèrent à Paris, disant que, si le comte retournait en Flandre sans avoir rien conclu, on en jetterait la faute sur eux et qu'ils n'auraient bieniôt plus de têtes à mettre dans leurs chaperons. Le comte vit bien alors qu'il fallait se rendre et expier le tort qu'il avait eu de se laisser jouer par Marigny. Lille, Douai et Orchies, avec leurs territoires si riches et si fertiles, demeurèrent enlin aux mains du roi, qui les avait tant convoités, et la paix fut le prix de ce sacrifice. Le mariage de Louis petit-fils du comte avec Marguerite de France fut célébré en grande pompe à Paris; et l'on s'occupa de régler, à ce sujet, l'ordre de succession au comté de Flandre, qui avait déjà été Tobjet de dispositions dont nous avons parlé. L'avènement par représentation du jeune Louis de Nevers, à l'exclusion de son oncle Robert de Casse] , second fils du comte de Flandre, fut de nouveau confirmé, et Robert de Béthune rendit le 2 juin L320, àCourtrai, une ordonnance qui déterminait les droits de chacun. «• Je désire disait-il dans cet acte, avant mon trépas qui approche, assurer la paix à mon pays et pourvoir à la concorde et amitié qui doivent exister entre mes chers enfants (1). » Le vieux prince ajoutait sans doute tristement dans sa pensée : » et qui n'existent pas! - En effet, depuis plusieurs années, les plus fâcheux dissentiments régnaient dans cette
(1) Arch. de Fi, acte du 25 novembre 1317, or, pareil, scelle.
famille. La discorde s'était luise surtout entre Louis, fils aîné du comte , et son vieux père , au grand scandale de chacun.
Elle avait pour cause première les dispositions testamentaires faites en 1315 par lé comte à l'égard de ses deux fils, Louis de Nevers et Robert de Flandre. En assignant, après sa mort, le comté de Flandre à l'aîné, Robert de Béthune l'avait chargé de fournir au puîné mille livrées de terre; et, afin que cette donation fût plus explicite, il avait ensuite désigné les terres d'Alost , de Graramont , des Quatre- Métiers et de Waes comme devant former la part héréditaire de ce dernier. Louis de Nevers fit, à cette occasion, éclater son mécontentement contre son père et entra presque en révolte ouverte contre son autorité. C'était, comme nous l'avons dit, un prince d'un caractère fougueux, et qui entendait difficilement la raison. Ses emportements l'avaient brouillé avec Philippe-le-Bel, en rendant la paix impossible du vivant de ce prince. Maintenant c'était à sa propre famille qu'il s'en prenait, et, au lieu d'agir par voie de conciliation, il se conduisait au contraire de façon à irriter son père de plus en plus. En effet, outre qu'il se montrait rebelle et querelleur, il menait un train de vie très-peu exemplaire. Depuis long-temps il avait abandonné sa femme , qu'il rendait fort malheureuse , et traînait son existence déréglée tantôt d'un côté , tantôt d'un autre. 11 était si mal famé qu'un jour Watier Maisières, bourgeois de Courtrai, battit sa femme Catherine, fille de Watier Krommeling, parce qu'elle avait reçu à jouer chez elle le comte de Nevers et sa compagnie. Louis fit comparaître devant lui cet honnête mari ; entre autres peines il le condamna sérieusement à faire un pèlerinage à Saint-Gilles en Provence, puis un autre
à Saint- And ré en Ecosse (1) : ce dont Catherine et ses joyeux amis durent être enchantés, eux qui désormais allaient avoir le champ libre.
Tout à coup un bruit sinistre coumt en Flandre. On se disait que Louis de Nevers avait attenté à la vie de son père par le poison. Louis, qui se trouvait alors en Brabant, est arrêté par ordre du comte et traîné de prison en prison, de Viane à Bornehem,puisde Bornehem à Rupelmonde, où le gouverneur reçut l'ordre de faire trancher la tête au prisonnier. C'était, assurait-on, Robert de Flandre, frère puîné de Louis , qui avait obtenu cette condamnation. Au lieu d'obéir immédiatement, le gouverneur, qu'un tel ordreavait plongé dans une grande anxiété, se rend en toute hâte auprès du comte et le trouve en proie à une vive indignation contre son fils. Mais bientôt le vieillard rend grâce au gouverneur de sa prudence et de sa réserve ; il réclame son concours pour connaître enfin la vérité de ce drame funeste. Louis de Nevers avait pour confesseur un certain frère Garnier : on imagina de lui donner la torture dans l'espoir qu'il révélerait les secrets de son pénitent. Frère Garnier ne laissa échapper aucune parole qui pût compromettre le jeune prince; et l'on se détermina enfin à relâcher ce dernier en lui faisant jurer qu'il ne reparaîtrait point en Flandre du vivant de son père, et qu'il ne tirerait aucune vengeance de ses accusateurs : parmi lesciuels figuraient Pierre de Pecquigny et quelques autres gentilshommes. Louis, navré de douleur et plein de ressentiment, se retira en France, et sans nul doute il se serait vengé cruellement de Pecquigny et des autres dénonciateurs s'il avait vécu assez long-temps.
(1) Aicli, lie FI., (Ute du 25 novembre 1319, la nuit de SaiiiV-Catherine.
Que ce prince fût réellement coupable ou seulement imprudent et téméi'aire, toujours est-il vrai qu'il eut beaucoup à souffrir en France pendant quelques années. S'il faut en croire les historiens flamands, il était odieux aux Français moins comme mauvais fils que pour avoir fait jadis une opposition violente à Philippe-le-Bel et avoir lutté opiniâtrement contre les dispositions iniques du traité de 1305. Les villes flamandes n'ayant point ratifié cette convention, qui leur était si onéreuse, le roi, comme on l'a vu, mit en sa main les possessions propres de Louis , c'est-à-dire les comtés de Neversetde Rhetel, et les Flamands laissèrent ainsi à sa charge tout le poids de leurs désastres. Ce fut alors que Louis, toujours poussé par ce caractère indomptable qui le dominait, vint hardiment à Poissy sommer le roi de lui faire justice et de lui rendre ses possessions avec leurs fruits et revenus. Il avait envoyé en même temps redemander ses jeunes enfants, qui se trouvaient à Paris, avec leur mère, pour y apprendre lalanguefrançaise. Or Philippele-Bel les avait fait arrêter tout à coup et détenir à la tour du Louvre. On répétait en Flandre que ce guet-apens avait pour but d'éteindre la dynastie de Gui deDampierre afin de s'emparer plus aisément de cette Flandre, objet d'une perpétuelle convoitise. Louis comparut donc devant le parlement, réclama ses biens, ses enfants, offrit de se justifier des crimes de haute trahison, de violation de la paix, de félonie et enfin de toutes les atrocités dont ses ennemis l'accusaient. On ferma l'oreille à ses plaintes et à ses offres ; on fit plus, on défendit, sous peine d'être considéré comme criminel de lèse-majesté, à tout avocat, procureur et autres suppôts du parlement de prêter la moindre assistance , le moindre conseil à ce prince étranger. Ainsi réduit à lui-
même et seul devant cette assemblée qui lui refusait les secoui's ordinaires de la justice, ce prince indigné demanda les preuves du coml)at judiciaire contre celui de ses accusateurs qui serait d'un rang égal au sien. Personne ne se présenta. Pour mettre fin à ses plaintes et à ses poursuites, on l'arrêta de nouveau et on le traîna de forteresse en forteresse. Cependant son esprit de ruse et d'intrigues lui fournit les moyens de s'échapper et de se réfugier en l'abbaye du Lieu-St-Bernard en Brabant, au diocèse de Cambrai. Là, faisant un retour sur sa vie passée, il s'occupa des moyens de se réconcilier avec son père et sa famille. En conséquence, il rédigea, le 16 avril 1321, une déclaration dans laquelle , après avoir demandé pardon au comte de Flandre de tous les déplaisirs et chagrins qu'il avait pu lui causer par sa mauvaise conduite et ses déportements, il se soumettait pleinement et sans réserve à tous les arrangements relatifs à la succession du comté de Flandre (1) . Robert de Béthune le fit d'abord enfermer au château deRupelmonde, puis, au bout de quelques mois, pardonna de grand cœur à ce fils si long-temps rebelle, lui permit de venir à Courtrai et voulut même , par une solennelle manifestation, le laver des soupçons abominables dont il avait été l'objet. Le 11 avril, jour de Pâques de l'année 1322, toutes les portes du château de Courtrai furent ouvertes à deux battants, on en fit retirer les gardes; et des hérauts publièrent par la ville que tous ceux qui voudraient entrer dans la salle où le seigneur comte allait tenir sa cour le pouvaient sans contrainte. Robert de Béthune était assis sur son trône. A ses côtés se tenaient son frère Jean de Namur,
(1) Artli. (le Flandre, acte du 16 avril 1.321, or. parch. scellé.
Louis de Nevers, Robert de Flandre, et les autres membres de la famille. Grand nond:)re de nobles et de gens de toute condition remplissaient la salle. Le comte de Namur prit le premier la parole. Il déclara hautement que Louis, comte de Nevers et de Rhetel , fils aîné et héritier de trèspuissant et très-illustre prince Robert, comte de Flandre, était innocent des crimes et atrocités dont on l'avait accusé; déclarant au nom dudit comte de Flandre qu'il n'avait jamais commis d'attentat contre son père qui pût lui mériter la haine et l'indignation de ce dernier; qu'il s'était seulement rendu blâmable par une conduite peu régulière ; et que le comte ne l'avait fait arrêter et détenir en prison que sous forme de correction paternelle, pour engager ledit Louis à se gouverner plus honorablement, suivre de meilleurs conseils, et rendre à son père l'obéissance qu'il lui devait. Louis de Nevers, s'approchant alors du trône, se mit à genoux et adressa au comte un discours dans lequel il se justifiait de toute imputation criminelle, reconnaissait avoir souvent et de plusieurs manières fait de mauvaises choses dont son père avait dû être courroucé ; il terminait en disant que de tout cela il était fort repentant et centriste, qu'il en demandait pardon à Dieu et au comte, et qu'il suppliait son père de lui faire grâce et miséricorde. Robert de Flandre, frère de Louis, prit alors vivement la parole , et tenant son gant dans la main s'écria : " Tout ce que mon frère a dit est la vérité , quiconque oserait affirmer le contraire en aurait menti par sa gorge ! " Louis était toujours à genoux devant son père triste et silencieux. " Seigneur, lui dit-il, si vous n'étiez pas pleinement convaincu de mon innocence, veuillez faire procéder contre moi; non-seulement par \oie d'autorité paternelle, mais en vous sei'vant de toute votre puissance
temporelle. Les tortures de la question elles-mêmes ne sauraient ui'effrayer." — "Relevez-vous, mon fils, lui dit le vieux comte d'une voix émue, je vous reconnais comme innocent et vous pardonne (1). »
Louis de Nevers retourna à Paris, où se trouvait sa femme et ses enfants ; et le 24juillet suivant il y termina ses jours par une mort dont les causes ne sont pas bien connues. On l'enterra dans le chœur de l'église des Franciscains de Paris. Le comte fit de son côté célébrer un service magnifique à Courtrai, où trois mois auparavant son cœur paternel avait absous et réhabilité cet enfant prodigue.
La clause du traité relative à la succession du comté de Flandre, et qui appelait le fils de Louis de Nevers à succéder à son grand-père, si son père mourait avant celui-ci, recevait donc son effet. Elle fut complètement consacrée peu de temps après ; car Robert de Béthune acheva, le 17 septembre de la même année, à Ypres, sa laborieuse et longue carrière. Il était âgé de 82 ans et avait traversé une des plus tristes périodes de l'histoire flamande.
Après avoir partagé les malheurs que la faiblesse et l'irrésolution de Gui deDampierre accumula sur la Flandre et sur sa propre famille, Robert était arrivé au pouvoir dans des circonstances fort difficiles. Il y avait beaucoup à réparer et beaucoup à prévenir. Si d'un côté les guerres laissaient dans le pays des traces profondes qu'il fallait cicatriser, d'un autre Tépée du roi de France se tenait toujours menaçante contre un peuple que le sentiment national exaltait quelquefois à l'excès. Que ce soit par habileté politique ou seulement par
(1) -Inli.'ves (le Flamlie; acte notarial dit 11 avril 1322, contenant tous les détails de la soumission du comte Louis: oiiij. en parchemin sous la sicjnature d*
Jl'illaum.- illl de Uallnin, tabellion.
la seule force des choses et comme résultat d'une lassitude réciproque, toujours est-il que durant son règne on ne vit plus de ces grandes invasions qui bouleversent les Etats et compromettent leur existence. Il est juste de dire que le courage et l'énergie des Flamands avaient plus fait pour la liberté que le génie des princes qui les gouvernaient : les fils de Gui de Dampierre furent des instruments et des drapeaux, plutôt que des chefs. Mais Robert, investi de la dignité comtale, sut tenir pendant près de vingt ans, entre les velléités d'indépendance absolue des villes flamandes et les envahissements de la domination française , une conduite assez prudente et assez ferme pour ne pas laisser échapper Je sceptre dont se serait emparée volontiers ou la puissance royale ou la puissance populaire. Ce fut du reste le dernier des comtes de Flandre qui ne succomba point sous l'une ou l'autre de ces influences; et nous ne tarderons pas à voir ses descendants s'abaisser au rang de lieutenants du roi de France, impuissants qu'ils étaient à diriger une nation dont la vigueur et la fierté souff'raient impatiemment un despotisme mesquin et sans gloire.