LOUIS DE NEVERS OU DE CRÉCI
Débats relatifs à la succession du comte défunt. — Soulèvement des Brugeois. — Ils saccagent l'Ecluse, et font Jean de Namur prisonnier. — Évasion de ce prince. ^- Les Brugeois se soumettent. — Désordres dans le gouvernement du comté. — Nouveaux troubles. — Guerre des gens du peuple contre les nobles. — Lambert Boonen, Zegher Janssone et Nicolas Zanekin chefs des mécontents. — Alliance de la commune de Courtrai avec celle de Bruges. — Le comte Louis se rend à Courtrai. -^ Incendie allumé par ordre de ce prince. - On massacre les gentilshommes sous ses yeux. — Lo comte saisi par les révoltés est remis aux mains des Brugeois, qui le retiennent captif. — Zanekin s'empare de la ville d'Ypres. — Robert de Cassel, oncle du comte, favorise en secret les révoltés. — Intervention du roi Charlcs-le-Bcl. — Les gens des communes.refusent de se rendre aux conférences indiquées par le roi. — Excommunication des Flamands. — Gand et Audenarde fidèles au comte. — Défaite des révoltés près d'Assenède. — Les Brugeois mettent le comte en liberté et rentrent sous son obéissance. — Paix d'Arqués. — Les troubles recommencent. — Le comte assiste au sacre de Philippe de Valois et réclame son appui contre les Flamands. — Apprêts de guerre. — L'armée du roi en Flandre. — Bataille de Cassel. — Punitions et amendes imposées aux villes. — Tentative de Zegher Janssone sur Ostende. — Supplice de ce tribun. — Le comte Louis se rapproche de la comtesse Marguerite, sa femme, dont il vivait séparé depuis long-temps. — La comtesse vient en Flandre pour la première fois. — Elle met au monde un fils appelé plus tard Louis de Mâle. — Incidents divers. — Discussions et procès du comte avec la dame de Cassel. — Conflit au sujet de la juridiction de l'Escaut entre le Brabant et la Flandre. — Prise de possession par le jet de la hache. — Le comte achète la seigneurie de Malines. — Guerre avec le duc de Brabant. — Trêve et paix. — Emeute à Gand causée par Guillaume van Artevelde.
La mort de Robert de Béthane devait amener de sérieux débats pour la succession au comté de Flandre. On sait
que Louis, petit-tils du comté défunt et fils de Louis P"", comte de Nevers et de Rhetel, avait, aux termes de son contrat de mariage avec Marguerite de France, été déclaré habile à recueillir l'héritage de son aïeul , dans le cas où son père mourrait avant ce dernier. Cependant Robert de Cassel , son oncle, quoiqu'il eût consenti à cette clause, et Mathilde, sa tante, femme de Matthieu de Lorraine, lui contestèrent, chacun de son côté, cette succession, prétextant que la représentation n'avait pas lieu en Flandre et fondant leurs droits sur la proximité du degré; Robert, en effet, était fils et Mathilde fille du dernier possesseur. Mathilde prétendait exclure Robert aussi bien que Louis, attendu que le premier avait renoncé à son droit en ratifiant jadis la substitution stipulée en faveur du second. Charles-le-Bel , qui venait de succéder au roi Philippe-le-Long, évoqua l'affaire à sa cour et défendit aux prétendants de se porter pour comtes de Flandre, jusqu'à ce que les pairs de France eussent statué. Mais les villes du comté, toujours jalouses de montrer leur indépendance en faisant acte d'autorité , se déclarèrent pour le jeune Louis et menacèrent de repousser tout autre souverain qu'on leur voudrait imposer. Fort de cet assentiment, Louis se rendit au sein de la Flandre et, sans attendre l'agrément du roi , reçut les hommages de la noblesse et du peuple. Le roi s'irrita vivement de cette démarche audacieuse et manda Louis à Paris. Le prince, à son arrivée, fut appréhendé au corps et enfermé à la tour du Louvre. Cette détention ne dura pas long-temps; car, le 29 janvier, le parlement rendit un arrêt qui adjugeait le comté de Flandre à Louis- et celui-ci fut admis à faire hommage entre les mains du roi pour les trois seigneuries de Flandre, de Nevers et de Rhetel, à la seule condition de conslituer à sa
mère un douaire sur le Rhetelois. S'il faut eu croire quelques historiens, il ne serait sorti de prison qu'en promettant de ne jamais réclamer les villes de Lille, Douai et Orchies. Quant à Robert, oncle du comte, il se contenta des domaines de Cassel, Bourbourg , Bergues, Gravelines, Warneton et autres, qui lui furent adjugés à perpétuité. Le comte cependant enjoignit auxdites villes de ne rendre hommage, féauté, obéissance ni redevance à son oncle, tant que ce.dernier n'aurait pas fait sa soumission pleine et entière au souverain (1). Cet actefut accompli solennellement, le 11 juin 13^7, devant le comte de Hainaut , Jean de Namur ; Jean de Hainaut , seigneur de Beaumont; Gauthier de Châtillon et autres grands personnages assemblés à Ypres par invitation du comte de Flandre. On s'efforça dès lors de donner à Robert de Cassel toutes les satisfactions qu'il désirait, de peur qu'il ne suscitât des troubles en Flandre ou ne fît alliance avec le roi d'Angleterre; ce que Charles-le-Bel craignait beaucoup. " C'est ainsi , dit Meyer , que, suivant le vieux proverbe, on caresse toujours celui que Ton redoute (2). » Les commencements du règne de Louis de Nevers furent encore troublés par de nouvelles dissensions entre lui et le comte de Hainaut. 11 ne fallut rien moins que l'intervention royale pour y mettre fin. Le comte de Flandre céda les îles de Zélande et fit la remise des arrérages qui pouvaient lui être dus à ce sujet. De son côté , Guillaume d'Avesnes se désista de ses prétentions sur les terres impériales d'Alost , de Waes , des Q.uatre-Métiers et de Grammont ; il fit en outre le sacrifice de ce fameux droit de gavène qui se per-
(1) Anhivcs de FLnulie, actes du 2 nvril 1323, criijiiiaiix en parchemin scellés,
(2) « Triluni est iis siuim iriljui (jui limciUur. » — Ad nnn. M CCC XXII.
cevait dans le Cambrésis et qui était si productif, et enfin il consentit à ce que Jean de Flandre obtînt les seigneuries de Crèvecœur et d'Arleux avec la châtellenie de Cambrai. Les biens séquestrés des exilés de Hollande et de Zélande qui avaient jadis embrassé le parti flamand furent cédés au comte de Hainaut, moyennant une somme de 30,000 livres à titre d'indemnité. Les villes de Flandre, celles de Hainaut et de Hollande ratifièrent réciproquement le traité, qui fut conc'u à Paris à la mi-carême de l'an 1322 (1).
Ainsi la paix extérieure était encore une fois assurée. Mais une nouvelle cause de trouble intérieur se manifesta bientôt. Jean de Namur, grand-oncle du comte de Flandre, qui possédait le port de l'Écluse, par oii se faisaient les arrivages à la ville de Bruges, savisa d'y établir un marché que les Brugeois regardèrent comme désastreux pour leur comnierce et contraire à leurs privilèges et immunités. Il faut remarquer que cet envahissement de la part de Jean de Namur était favorisé par une concession arrachée à l'inexpérience du jeune comte de Flandre , lequel avait donné à son oncle la ville de l'Écluse avec la grande-maîtrise des eaux jusque-là réservée au magistrat de Dam. Les Brugeois demandaient avec énergie que ce privilège fiit retiré au comte de Namur et que l'institution du marché de l'Écluse fiit regardée comme non avenue. Leurs plaintes ne furent pas écoutées; car ils avaient affaire à un adversaire habile et qui était disposé à défendre ses droits au prix même de son sang (2). Ils prirent les armes et se portèrent en masse sur l'Écluse, qui
(1) Archives de Flandre, passîtn.
(2) ... Possideret et defenderet etiam cum corpore suo, sioporteret, nsquc ad effusionem sanguinis. — Çhronicon comittim Flandrensium, ap. Corpus citron •