FI., I
n'est séparée de leur ville que par un espace de trois lieues environ. Le comte Louis, qui se trouvait à Courtrai, se rend à Bruges en toute hâte pour essayer d'étouffer ce mouvement séditieux. On ne l'écoute pas : on jure d'exterminer tous les habitants de l'Écluse, si le comte ne révoque en bonne et due forme les privilèges dont se targue Jean de Namur; et, pour donner à leur insurrection un caractère plus solennel, les Brugeois entraînent avec eux le comte lui-même sous les murs de l'Écluse. Jean de Namur n'avait rien négligé pour faire une vigoureuse résistance ; mais il ne sut que penser, quand il aperçut le comte son neveu en tête des assiégeants. N'importe , il reçoit intrépidement le choc de l'ennemi, lui tue bon nombre d'hommes dans une sortie, et le force d'abord à rétrograder. Néanmoins les Brugeois ne tardent pas à reprendre l'offensive. Jean de Namur, accablé par le nombre, est mis en déroute; on parvient même à se saisir de sa personne. On l'amena prisonnier à Bruges et on l'enferma à la maison nommée la Pierre~du-Comte. Plusieurs grands personnages périrent dans ce combat. On cite entre autres parmi les morts Florent de Borseele , Simon de Brugdam et Jean de Bernaige. Quant à la garnison, elle disparut presque tout entière soit par la fuite , soit par le fer, soit dans les flots. La populace brugeoise voulait écharper le malheureux Jean de Namur , et il ne dut son salut qu'aux supplications du comte. Le fort de l'Écluse fut pillé , brillé , démoli de fond en comble. Un grand nombre de seigneurs vinrent solliciter la délivrance de Jean de Namur ; mais les Brugeois déclarèrent constamment qu'il ne serait relâché qu'aux trois conditions suivantes : 1° Abolition complète du privilège de la maîtrise des eaux qui lui avait été concédé; 2" rémission pleine et entière pour le
meurtre des barons et seigneurs nommés plus haut; 3° pardon absolu pour le sac et l'incendie du port de l'Écluse. La noblesse ne se montrant pas disposée à faire des concessions aussi étendues, les Brugeois s'allièrent avec ceux du Franc, leurs voisins, et se portèrent à de nouveaux excès. Ils se répandirent dans les can:ipagnes, brûlaiit les villages et les châteaux des nobles; sans se soucier le moins du monde de s'en rapporter à justice, comme Jean de Namur le demandait. Enfin, sur les instances de la femme de Jean de Namur, fille dePhilipped'Artois, tué àla bataille de Fumes, on convintde se réunir à Saint-Omer pour y traiter de la paix. Ce congrès était à peine rassemblé qu'on y apprit l'évasion de Jean de Namur. Aidé par un seigneur, nommé Jean Boorne, dont la maison était contiguëà la Pierrc-du-Comte, il avait trouvé moyen de s'échapper par les lieux d'aisance. A la faveur de la nuit et d'un déguisement il parvint à sortir de la ville et alla droit à Boulogne; de là il se rendit auprès de Louis de Nevers à la cour de France, où le roi Charles-le-Bel lui confirma la donation de l'Ecluse. Cet incident détermina les Brugeois à entrer en arrangement ; toutefois ils gardaient rancune au comte, qui les avait empêchés de se défaire de leur ennemi. Ce fut alors que Louis de Nevers, dont la position devenait de plus en plus critique, conçut la pensée d'aller demander à Paris des secours au roi de France contre ses propres sujets. Il revint bientôt à Gand; et le peuple vit bien alors qu'il allait avoir pour ennemis le roi , le conjte, la noblesse tout entière, et que de cette mésintelligence générale résulterait pour Bruges la perte de ce précieux marché qui avait causé tout le soulèvement. Les Brugeois firent donc leur soumission au comte, que dirigeait alors de ses conseils l'abbé de Vezelay fils de ce même Pierre
Flotte qui jadis avait opprimé la Flandre de concert avec Jacques de Châtillon. Un arrangement fut conclu: non sans d'onéreux sacrifices de la part des Brugeois , qui payèrent une somme de 66,000 écus, outre les présents qu'ils durent faire a l'abbé de Vezelay. Du reste on stipula l'oubli de toutes les offenses , et la remise de l'amende exigée d'abord par Jean de Namur. Les immunités de la ville furent confirmées, et le comte y ajouta même quelques nouveaux privilèges relatifs au marché dont il a été question.
Le jeune comte de Flandre avait hérité un peu des goûts de son père pour les prodigalités et les folles dépenses, son trésor se trouva bientôt épuisé; et il dut congédier cette multitudede chanteurs, de mimes, de bouffons, d'histrions qu'il traînait toujours à sa suite. Il régnait un tel désordre dans ses finances qu'il se vit un jour poursuivi pour dettes par des marchands de chevaux (1). Il résolut de mener désormais une vie plus grave et demanda aux Flamands un subside volontaire, qui lui fut accordé sans peine. Cependant ceux-ci n'avaient point encore soldé au roi de France toutes les sommes qui lui étaient dues en vertu du traité de paix. Les agents du fisc se livraient, dans la perception de ces redevances, aux exactions les plus odieuses; nul compte n'était rendu , nul contrôle n'était exercé. De là recrudescence de murmures et de haine (2). Louis, qui préférait les bords de la Loire et le Nivernais, son pays natal , à cette Flandre toujours agitée, était allé vivre à Nevers avec l'abbé de Vezelay devenu son ami le plus intime. Le gouvernement de la
(1) Jrch. de FI., 8' cmi. de Fi, pièce 107.
(2) Et ciini haec credebaniur murmura, eo qiiôd inaefiualiter imponel)antiir eis, non pro rjuanliiate diviliai'um, sed pro voluntatc imponentiuiu. — C'iron. com. FI., 187.
Flandre restait abandonné au seigneur d'Apremont , gentilhomme étranger qui ne connaissait ni la langue, ni les mœurs du pays et dont l'autorité n'imposait à personne. Les amis du désordre et du pillage eurent alors beau jeu. Les troubles se renouvelèrent ; rien n'était plus commun que les assassinats et les brigandages de toutes sortes : on emprisonnait , on mettait à mort des magistrats , des receveurs d'impôts; on démolissait , on brûlait sans pitié les habitations privées et surtout celles des nobles. Le désordre devint si grand que le comte se vit forcé de revenir, toujours accompagné de son inséparable conseiller. Il fut assailli de plaintes et de récriminations. Il écouta tout le monde et ne sévit contre personne. Les troubles alors s'apaisèrent un peu. Louis rendit une ordonnance qui portait que le magistrat du Franc tiendrait toujours son siège à Bruges ; qu'aucun citoyen de l'Écluse ne pourrait exercer les fonctions de maître des eaux et de receveur de l'impôt. Il régla les droits respectifs des marchés de l'Écluse, de Dam , de Houcke et de Meunickreede. Ces deux dernières villes étaient situées près de la mer et habitées par un grand nombre de pêcheurs. Il s'y faisait un commerce assez considérable de goudron , de sel , de blé, de mâts et de voilures. L'industrie des draps fut interdite à la ville de l'Écluse. Le comte confirma la charte donnée jadis au Franc de Bruges par Philippe d'Alsace, se réservant seulement la connaissance des attentats envers le prince et sa famille. Au mois de septembre de cette année 1323, des vaisseaux vénitiens chargés de marchandises sortaient des ports de Flandre, lorsqu'ils furent attaqués par des corsaires anglais. La défense fut si énergique que la petite flotte anglaise, qui se composait de dix bâtiments , fut capturée et emmenée à Venise.
362 HISTOIRI-
La tranquillité ne dura guère en Flandre, Le comte Louis, croyant avoir tout pacifié, s'était retiré de nouveau dans ses terres du Rhetelois au grand regret des gens sages. Le peuple, toujours inquiet . toujours soupçonneux, s'imagina que la noblesse méditait des projets sinistres. Nouvelle insurrection , nomination tumultueuse de magistrats choisis dans la dernière classe de citoyens. Le comte fut donc contraint de revenir, de pardonner encore une fois. Il destitua tous ces tribuns improvisés, défendit de sonner le tocsin et de s'armer sans le consentement du prince ou de son délégué. A peine ce nouveau traité fut-il conclu vers la fin de juin que Louis, cédant à son penchant fatal, abandonna encore ce pays, dont il laissa l'administration à Philippe d'Axele. Ce choix d'un étranger, à l'exclusion de Robert de Cassel , propre frère du comte défunt, excita un secret et profond dépit dans l'âme de celui-ci. Prévoyant que le jeune comte finirait par commettre de grandes imprudences, il se prépara à en piofiter et se retira dans son château de Terwael , situé au milieu de la forêt de Nieppe, avec la jeune et belle Jeanne de Bretagne qu'il venait d'épouser récemment. Il y vécut indifférent en apparence aux aff"aires politiques , mais on le soupçonnait de favoriser secrètement le parti nombreux des mécontents et d'applaudir au fond du cœur aux progrès de l'insurrection (1) Une guerre terrible s'engagea bientôt contre la noblesse.
Toutes les forteresses que les gentilshommes possédaient sur le territoire flamand, étaient considérées par le peuple comme des" lieux funestes qui menaçaient sans cesse ses libertés. Aussi des troupes furieuses parcouraient les cam-
(I) ... «'Lcn disoil qu'il estoit assez content tle la meule et du trouble quy ainsi s'eslcyoit, quelque semblant qu'il eu féjst. — Clir. de Handre, f CLXIX.
pagnes, dévastant châteaux, maisons de plaisance . tout ce qui semblait insulter à leurs misères : elles se livraient à d'horribles excès. Le pauvre comte, consterné de ces désastres, prit encore une fois le parti de revenir en Flandre; mais il n'y ramena plus l'abbé de Vezelay : personnage que la noblesse voyait de mauvais œil régir les affaires de l'Etat, dont elle convoitait la direction pour elle-même. Le comte arrivé à Courtrai y tint conseil. Là se trouvaient son frère Robert de Flandre, Jean de Namur et Jean de Neelle. Louis de Nevers se laissa persuader qu'il fallait enfin frapper de grands coups et user de sévérité envers les infracteurs de la paix. L'évêque de Cambrai, Guillaume d'Auxonne, cherchait à faire prévaloir des idées de conciliation; mais ses efforts et ceux de quelques-uns de ses amis n'aboutirent à rien. Les nobles, que la destruction de leurs châteaux animait d'un profond ressentiment , s'opposèrent à toute mesure de clémence. Munis d'un ordre du coirite, ils firent saisir et mettre à mort les principaux fauteurs du complot populaire. Pour mieux résister aux habitants du Franc , le comte fortifia ses villes de Rodenbourg , Ardembourg et Ghistelles. Durant ces préparatifs de défense, les factieux ne restèrent point oisifs. Lambert Boonen et Zegher Janssone, qu'ils avaient choisis pour chefs, attaquèrent, l'un Ghistelles, et l'autre Ardembourg. On était au fort de l'hiver, dans les premiers jours de janvier. La populace de Ghistelles, qui avait des intelligences avec Janssone, lui livra la forteresse ainsi que tous les nobles qui s'y trouvaient; ils furent emmenés, chargés de fers, à Bruges, où le gouverneur de Ghistelles, Jacques de Bergues, ne tarda pas à mourir des suites de ses blessures. Lambert Boonen cerna Ardembourg pendant six semaines. Entre-temps, Janssone, qui
voulait se rendre maître de toute la Flar.dre maritime, s'associa l'un des hommes les plus audacieux qu'ait produits ce pays si fécond en ce genre ; c'était Nicolas Zanekin. Banni de Furnes à la suite d'une émeute populaire, Zanekin s'était réfugié à Bruges et s'y était fait inscrire sur les registres de la bourgeoisie. Il y avait acquis sur les mécontents une grande influence; car, outre qu'il s'était signalé dans les précédentes révoltes, il savait émouvoir les masses par l'énergique indignation avec laquelle il retraçait les attentats portés aux libertés publiques (1). Ces deux chefs intrépides se mirent à la tête d'une bande nombreuse; et , marchant eux-mêmes à pied comime le reste de la troupe, ils se présentent devant Nieuport, qui appartenait à Robert de Flandre. On les y reçoit sans la moindre difficulté. Il en fut de même à Furnes, où Nicolas Zanekin avait laissé de nombreux amis et où il était plus considéré que le comte de Flandre lui-même ou son oncle Robert. Chassé autrefois par la faction des riches, il n'en était que plus cher au bas peuple , qui voyait en lui , dit un historien , le véritable envoyé du ciel (2).
Robert de Flandre se trouvait dans la position la plus singulière. D'une part , il avait à défendre ses seigneuries contre les agressions populaires; de l'autre, il devait prendre garde que la noblesse ne le crût affilié à ces associations plébéiennes pour lesquelles il semblait avoir inontré d'abord quelque penchant. Zanekin et Janssone s'avançaient toujours sur le littoral pour gagner Dunkerque. Lorsqu'ils fu-
(1) Si mctoit en avant et mainteuoit que les {jouvcrneurs en Flandres ne gouvernoient point le pays aux usages ancliiens. — Cliron. de Flandre, f CLXJ'UI v\
(2) Tanqiiàm angelum Dooiiui receperinit. — Chron, com. FI., 190.
rcnt en vue de cette place importante, ils divisèrent leurs troupes en trois corps. Janssone coiuniandaith? premier avec les Fianifinds orientaux; les seuls habitants de Furiies formèrent le second corps, en tête duquel Zanekin marchait triomphant; les gens de Nieuport composaient la troisième aile de cette armée tumultueuse , dirigée par un chef appelé Gautier Ratger. Robert de Cassel était accouru se jeter dans la ville de Dunkerque; quelques seigneurs l'avaient suivi avec une poignée d'hommes d'armes : mais tout cela était bien chétif, bien indolent, bien peu aguerri en comparaison de ces hommes formidables et déterminés qu'avaient amenés les deux tribuns. Robert personnellement était un p'rince courageux et magnanime. Il voulait tout d'abord se présenter presque sans armes devant les conjurés : déjà il avait fait une sortie, et, malgré le nombre immense des assiégeants qui s'offrirent à sa vue, il persistait à marcher au devant d'eux; mais les nobles, qui affectaient un superbe dédain pour cette tourbe sauvage, s'efforçaient de retenir le prince. Enfin l'un d'eux , saisissant la bride de son cheval, le ramena de force dans l'intéiieur de la ville, où il fut suivi, de tous les cavaliers charmés de se soustraire avec lui au danger qui les menaçait. Le reste de la garnison , que la valeur de Robert avait vivement encouragé , voyant cette lâche retraite des seigneurs , passa complètement du côté des révoltés et leur prêta serment. Cette fois, chose rare! le peuple triompha sans répandre de sang. Robert, la nuit venue, fit monter sa femme en croupe derrière lui, et regagna son château de Terwael (1). A la nouvelle d'un tel succès les gens de Bruges, de Cassel, de
(i) C/i/oH. de Fl,f CLXIX.
366 IIISTOmE
Bailleul, de Thourout, de Roulers, de Courtrai firent cause commune avec Zanekin, qui dès lors s'arrogea comme la souveraine puissance, établit partout des chefs, des magistrats pour défendre les villes et villages contre la noblesse. La ville d'Ypres et son territoire étaient restés fidèles au comte. Zanekin se porta de ce côté et attendit à Poperingue les ordres du peuple brugeois, sans le bon plaisir duquel il n'eût osé rien entreprendre.
Et toujours les déprédations, les qnassacres, les incendies continuaient. Tous les domaines de la noblesse étaient en proie à la fureur révolutionnaire (li. On n'épargna ni Gassel , ni Dunkerque , principales seigneuries de Robert de Flandre. Le peuple vengea ainsi la mort de six députés du Franc de Bruges que l'on avait envoyés naguère vers ce prince à Zudscoote pour négocier de la paix, et que Robert, outré de colère, avait fait décapiter. La noblesse, il faut le dire , avait provoqué toutes ces atrocités ; elle avait poussé le peuple à bout par ses exigences cupides, par son ardeur impitoyable dans l'exercice des droits seigneuriaux. Le comte lui-même , malgré la douceur de son caractère et peut-être même à cause de cette douceur , n'était guère propre à gouverner un peuple si fier et si turbulent : il eût fallu à cette nation agitée un souverain plein d'expérience, plein d'énergie , et toujours présent au milieu d'elle ; ces séjours continuels en France amenaient de déplorables résultats.
On devait à tout prix mettre fin à des troubles sans cesse renaissants. Le comte prit enfin le parti de se rendre à Gand , où se tinrent des conférences qui avaient pour ob-
(1) Comburebantur inansiones noblliuiii et eis ailha;rerilitiiu et depr:eil;ibaiitur possessioiics eonini. — Cliivn. coin, il , 191.
jet le rétablissement de la tranquillité publique. Robert de Flandre d'une part, les GaiUois et les gensd'Ypres de l'autre, ayant été choisis pour arbitres , le pays se calma pour un moment en attendant l'issue de ces délibérations , c'est-àdire depuis le dimanche de la Passion , 24 mars , jusqu'à la fête de Saint-Barnabe en juin 1325. Les arbitres travaillaient activement à la pacification du comté ; mais l'effervescence populaire souffrait impatiemment tant de contrainte : la populace armée et guidée par Zanekin et Janssone prit tout à coup uneattitude menaçante. Elle renouvela avec amertume ses anciennes plaintes contre la noblesse, qui, disait-on, avait fait massacrer à Zudscoote et ailleurs plusieurs hommes du peuple. Les arbitres réunis à l'abbaye des Dunes le jour de Saint-Barnabe s'occupaient paisiblement de la tâche difficile qui leur était imposée , lorsque Zanekin et Janssone, suivis de la multitude furieuse, se présentèrent aux portes du monastère et inspirèrent aux arbitres une telle terreur qu'ils n'osèrent pas prononcer la décision convenue entre eux. La guerre civile était donc plus imminente que jamais. Les gens de Furnes et ceux de Courtrai se mirent de nouveau en campagne. Vainement le comte Louis, qui se trouvait à Ypres, fit-il punir du dernier supplice quelques coupables saisis par ses troupes; vainement appela-t-il auprès de lui les gentilshomuies ses vassaux, au nombre de quatre cents. La ville de Courtrai, qu'il voulait retenir dans le devoir , fit aUiance avec les Brugeois, dont l'audace et l'indépendance croissaient de jour en jour. Le comte , pour mettre obbtaclc à cette alliance redoutable, fit brûler la partie des faubourgs de Courtrai qui communiquait à la route de Bruges. Fatale pensée ! Le vent du nord, qui soufflait alors fortement, reporta les flamines de l'incen-
die sur la ville même, franchissant et les remparts et la rivière de la Lys ; les principaux ipiartiers furent dévorés parle feu. Cet événement ne fit qu'accroître l'antipathie du peuple à l'égard de la noblesse et du souverain. Elle se transformait en une sorte de rage que rien , si ce n'est le sang et le feu, ne pouvait apaiser. Désormais c'était une guerre à mort entre le pays et ceux qu'il regardait comme ses tyrans les plus exécrables.
Lorsque le comte de Flandre, logé au sein même de Courtrai , aperçut les déplorables conséquences de l'expédient ordonné par lui , il songea , la mort dans l'âme. , ù s'échapper de cette ville embrasée, et voulut se retirer à Lille avec les délégués brugeois qu'il conservait toujours en otage. 11 se tenait tout armé à cheval, considérant les progrès de l'incendie et ceux de la tempête populaire. A ses côtés les captifs de Bruges étaient déjà liés sur une charrette (1) ; on allait partir. Mais le peuple informé de ce projet d'évasion, le peuple, errant encore sur les débris fumants de ses habitations, se hâta de fermer les portes et se rua furieux sur cette noblesse qu'il accusait de félonie et de trahison. Le combat fut horrible. Les gentilshommes se défendirent avec une valeur héroïque ; mais le nombre les accablait: on les massacra sans pitié, les uns par le glaive, les autres sous le bâton, sous le marteau des artisans. Il y eut un moment où l'exaspération et la soif du sang furent telles que les vainqueurs ne distinguaient plus les nobles d'avec les roturiers; ils tuaient tout, amis et ennemis. Le tocsin sonnait sans cesse et à grandes volées. Au bruit lu-
(1) Cornes... anuatus in equis el consickrans tuniuluim popiili et i;;iiis velielueutianiaiiproximanteni, fecit c;iplivos suosde Briifjis in curni poni, proponcns cos abiliiccrc. . . — Chronicon coin. Fi, 19i.
gubre, les femmes échevelées parcouraient les rues en poussant d'atroces clameurs comme des lionnes. Peu soucieuses d'éteindre l'incendie ou de sauver le reste de leur avoir, elles jetaient leurs meubles par les fenêtres pour empêcher la cavalerie de semouvoir; ou bien elles ne cherchaient, n'aspiraient qu'à plonger leurs mains dans le sang des nobles, dont les cadavres gisaient à terre (1). Vingt-quatre chevaliers des plus illustres perdirent la vie dans cette triste journée. On nomme entre autres : Jean de Neelle, fils de Guillaume de Dampierre ; Jean de Nivelle, Jean de Vrières, gouverneur de Rupelmonde ; Bauduin de Zegher-Cappel , Gui de Craene, Wido de Wicht, et Robert de Samslacht, ancien précepteur du comte , que son disciple pleura amèrement en présence même de ses assassins. La place du marché resta jonchée de morts. Quant à Louis, on s'empara aussi de sa personne; et, sans lui faire aucun mal, on le garda à vue jusqu'au lendemain avec six gentilshommes de sa suite qui avaient été épargnés on ne sait par quel hasard. — Jean de Namur, blessé, parvint avec quelques-uns des siens à s'évader par la porte de Lille. Le lendemain les Brugeois faisaient leur entrée à Courtrai , et recevaient des mains de leurs alliés le malheureux comte toujours captif; ce jeune prince, moins inquiet de son propre sort que de celui de ses compagnons, conjura les vainqueurs, en versant des larmes, de permettre qu'ils partageassent sa captivité (2). On ne tint nul compte de ses supplications. Les six gentilshommes furent torturés, déchirés, massacrés sous les yeux
(1) ibid.
(2) Roj'^avit eos voce lacryniosâ utillos, qui cuiii ipsorapii fiierant, secum duci f^cerent, et morti non exponercnl. — Ibid.