‹ Histoire des comtes de Flandre (volume 2)Chapitre 8 sur 12 · II · texte numérisé non relu

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do leur iriaîlro il). Ce fut là , rrp(Hait-il loiijours dans la suite, le plus douloureux moment de sa \ie ; toutes ses autres infortunes lui semblaient plus supportables que le souvenir de cette affreuse boucherie. " Il semble , dit l'historien Meyer , que la noblesse à cette époque était sous le poids du courroux céleste. Tout ce qui se faisait par elle ou avec elle était frappé de réprobation et de malheur (2) >< . — On fit monter le comte de Flandre sur un cheval petit et cliétif ; et ses sujets rebelles le conduisirent ainsi jusqu'à Bruges et le déposèrent dans la prison des halles , où il demeura pendant près de six mois.

On était alors au 20 juin. Durant ces événements si calamiteux, que faisait Robert de Flandre? Il se tenait paisible dans sa belle retraite de Terwael , restant étranger aux affaires, n'osant même se montrer au comte son neveu, dont il craignait les ressentiments. Les désastres de Courtrai amenèrent bientôt la réduction d'Ypres , dont Zanekin s'empara. Le magistrat et les citoyens les plus honorables avaient d'avance quitté la ville. Zanekin fit abattre les portes primitives de l'enceinte et entoura les faubourgs de fossés et de remparts, monuments odieux que les successeurs du comte Louis firent disparaître par la suite.

Le roi de France ne pouvait adhérer à des actes aussi énormes. Il envoya des députés à Bruges pour demander la délivrance du comte et la pacification des troubles. On leur répondit avec fermeté que le comte ne sortirait de prison qu'après la soumission des habitants de Gand et d'Audenarde. Ayant ainsi renvoyé les députés du roi , ils

(1) El ccntinuo pcr popularcs expeci.uues de foris friistaiiin laceraii et niciubrulîni ilivisi. — Ihi I., 195.

(2) Jim.rer.FI. ml aiin. MCCCXXr.

vont chercher dans sa retraite Robert de Cassel, l'invitent à se faire chef de leur insurrection, et lui délèguent le titre de régent de Flandre. Robert, qui entrevoyait dans cette dignité un acheminement vers la puissance souveraine , accepte avec empressement. Une armée est mise sur pied; on marche vers Gand : arrivée à Deynze , la troupe se divise en deux corps. Les gens de Bruges et du Franc sont réservés pour l'attaque de Gand ; les Flamands maritimes et occidentaux, conduits par Robert, se dirigent sur Audenarde, et pour premier exploit mettent le feu au château de Peteghem , l'une des résidences ordinaires du comte : les Gantois informés des projets de l'ennemi se tenaient sur la défensive. Ils avaient pour chef Guillaume Wenemaer, homme d'une stature colossale et d'un grand courage (1). Leur troupe, qui s'était avancée jusqu'à Nevele, devait fondre le lendemain avant l'aurore sur les Brugeois rebelles et traîtres à la patrie. Ce dessein d'attaque fut éventé par une femme qui s'en)pressa d'aller en faire part aux Brugeois; ceux-ci, profitant de l'avis, lèvent leur camp , font revenir en toute hâte les troupes qui assiégeaient Audenarde, et tombent pendant la nuit à l'improviste sur l'armée gantoise. Le choc fut terrible : beaucoup de Brugeois succombèrent dans la mêlée, mais enfin les Gantois eurent le dessous; ils perdirent même dans cette affaire le brave Wenemaer. Cetteaction eut lieu au mois de juillet, près de Deynze, au pont Requelin. Robert de Cassel, abandonnant le siège d'Audenarde, vint renforcer la troupe brugeoisequi devait cerner et attaquer la ville de Gand. Le roi de France voulut mettre fin à cette guerre civile, il envoya en

(1) niHiio fûilis m yij;as et aiiiuuisiis vaille. — CLroukon (om IL, UJii.

Flandre de nouveaux députés qui parvinrent enfin à concilier les deux partis et à obtenir que sous quinzaine le comte Louis serait mis en liberté. On croyait tout pacifié; mais à peine les députés étaient-ils partis que les Brugeois manquèrent de parole: de là rixes nouvelles , nouvelles inimitiés. L'agitation était à son comble dans la ville de Gand, qui réclamait à grands cris la liberté du comte. Un certain nombre de tisserands qu'on soupçonnait d'avoir des relations avec Bruges furent égorgés. Ainsi, ce traité que l'intervention du roi semblait avoir cimenté demeura sans exécution ; et les deux factions se redressèrent plus hostiles que jamais.

Tandis que Robert de Cassel continuait d'être l'ami et le chef du parti brugeois, Jean de Namur, son propre parent, avait pris le commandement des troupes gantoises' et par opposition au titre de régent que s'arrogeait Robert , on décerna à Jean celui de gouverneur-général de Flandre au nom du comte Louis. Audenarde, Courtrai et tous les châteaux situés entre l'Escaut et la Lys furent occupés et fortifiés. Tout cela se fit sans obstacle. Mais Jean de Namur ne fut pas aussi heureux à Grammont. Il lui importait beaucoup d'être maître de cette place, par où devaient arriver les vivres venant du Brabantou du Hainaut. Les bourgeois de Grammont accueillirent sans difficulté la garnison qu'on leur envoyait; mais, secrètement d'accord avec la faction de Bruges , ils devaient faire main basse sur cette garnison aussitôt que Jean de Namur se serait présenté luimême au milieu d'eux. Ils épiaient son arrivée du haut des portes de la ville, lorsque le seigneur de Gavre se montra à la tête d'un nouveau renfort. Les gens de Grammont, éblouis de la noble physionomie et du faste de ce seigneur ,

le prirent pour Jean de Namur lui-même. A l'instant les portes de la ville sont fermées , on tombe sur la garnison et l'on massacre le seigneur de Gavre et trois cents hommes de sa troupe ; le reste se sauva comme il put , partie dans la campagne , partie dans le monastère de Saint-Adrien , asile inviolable. Quand ce nouveau massacre fut connu à Gand, on l'attribua à la trahison des tisserands ; dont le corps était déjà vivement soupçonné, comme nous venons de le dire. Ces tisserands fornjaient une corporation d'environ 3,000 hommes. Il n'en resta pas un seul dans la ville. Ceux qu'on n'égorgea point furent chassés ignominieusement et allèrent grossir les partisans de Zanekin à Bruges.

Ces déplorables exécutions n'étaient pas de nature à fortifier le parti gantois ; aussi pensa-t-on à Bruges que c'était le moment favorable pour attaquer la ville rivale. Ratger alla avec sa troupe asseoir son camp au Long-Pont, et de là il porta le fer et la flamme dans tout le pays. Pendant qu'il désolait ainsi la contrée, Robert de Cassel était revenu sous les murs d'Audenarde pour en faire le siège. Siger Janssone, Lambert Boonen et Blawrel Bockel se répandirent aux environs de Courtrai , y entrèrent , donnèrent la chasse à toutes les petites garnisons que Jean de Namur avait établies le long de la Lys et de l'Escaut, et brûlèrent au loin et au large toutes les possessions des Gantois. On était au mois d'août. En septembre , un nouveau mandement du roi Charles -le-Bel essaya encore une fois de calmer ces affreux désordres. Ce mandement, adressé au bailli d'Amiens, était conçu en ces termes : « Charles, par la grâce de Dieu roi de France et de Navarre, au bailli d'Amiens, salut. — Comme il est venu à notre connaissance, par comniune renommée, que des malfaiteurs de la ville de Bruges

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et autres avec lux ont pris par force d'armes, en la ville de Courlrai, leur st^ii^ncur, c'est à savoir notre anic et féal neveu Louis, comte de Flandre et de Nevers, et l'ont comme prisonnier amené à Bruges et baillé aux gouverneurs d'icelle ville, (}ui l'ont tenu longuement et encore le tiennent en chartre privée; auxquelles choses faire, Robert de Flandre, oncle dudit comte, leur donne hardiment aide, conseil , faveur et autorité, au grand préjudice, grief et dommage de notre neveu et à l'offense de la majesté royale , puisque le comte est notre homme lige, pair de France et conjoint à nous par grande affinité. Nous , qui les choses dessus dites ne devons dissimuler, enjoignonsque vous, en personne et en temps utile, ordonniez à ceux de Bruges et audit Robert de vous rendre et délivrer le comte sans délai pour qu'il soit amené par devers nous. Vous ajournerez et ferez ajourner aussi ledit Robert et ceux de Bruges à Paris, aux octaves de la Saint-André, afin qu'ils aient à répondre sur les choses dessus dites comme de raison sera. A cette journée nous les entendrons volontiers en leurs dires et défenses. Et faites leur intimation de par nous que s'ils n'obéissent pas à cet ordre, nous procéderons contre eux par voie convenable. De tout ce qu'aurez fait et de leur réponse écrivez-nous bien au long. Donné au bois de Vincennes , le vingt-neuvième jour de septembre, l'an mil trois cent vingt-cinq (1). » Ce fut encore là une vaine tentative. On ne daigna pas même se rendre aux conférences indiquées. Ce mépris de la volonté royale obligea de recourir aux censures ecclésiastiques. Un cardinal délégué du Saint-Siège et assisté de Jean , évêque de Tournai , et d'Enguerran, évêque de Térouane,

fl) Chron. de FL, msc. du Roi, no 8380 , f" CLXXIX, et aliàs.

DES CO^iTliS DE FLANDllE. 375

fiiliiiina l'interdit sur toute la Flandre à l'exception de Gand et d'Audenarde. La sentence portait (juen ne sonnerait plus les cloches, qu'on s'abstiendrait de tout office divin, et que l'administration des sacrements serait interrompue. Cette mesure jeta la consternation parmi tous les hommes paisibles et étrangers à la fureur des partis ; n^ais les conjurés n'en persistaient pas moins à vouloir s'emparer de Gand et d'Audenarde. Le siège de ces deux villes dura pendant une grande partie de l'hiver. Le froid était rigoureux, les vivres manquaient souvent; la mort faisait des ravages parmi les assiégeants. Il fallut à la fin abandonner cette double entreprise. Robert de Cassel, tout le premier, s'éloigna d'Audenarde et alla prendre ses quartiers d'hiver à Bruges. Ratger, qui ne voulait pas avoir la honte d'une retraite entière, se replia seulement sur Eecloo. Une fois délivrés des embarras du siège, les Gantois ne tnrdèrent pas à reprendre roffen.sive. Commandés par Hector Vilain et Siger le Courtraisien , ils s'avancèrent dans la plaine qui sépare Coui irai et Audenarde. Là un corps de huit cents hommes se met en mesure de les arrêter. Hector Vilain leur fait dire par deuxcordeliers qu'ils ont à choisir entre la soumission au comte et le coinbat contre les Gantois. Les révoltés firent réponsequ'ilsne demandaient pas mieuxque de se battre sans délai contre des ivrognes, vils buveurs de mauvaise bierre (1). Et en effet ils soutinrent vaillamment le premier choc; mais Ihabileté guerrière d'Hector Vilain devait l'emporter. Ces huit cents hommes, à l'exception de quelques prisonniers, restèrent tous sur le carreau ; et lesGan-

(I) Qui, conlumcliosc ilictos repellcntcs fratres, (lixeriint qiioil ciim polaloribiis medonis amlacliM' rDiifliiji'iciit, cl cis millo moilo sulijiri vclli'iil. — Clir. coin. FI., 198.

lois, sans perdre de temps, se rendirent maîtres du pays de Waes, des Quatre-Métiers et des terres outre-Escaut. Leurs affaires prenaient donc une tournure favorable, et l'on commençait à les redouter, si ce n'est pour eux-mêmes, du moins pour les deux chefs valeureux qu'ils s'étaient donnés: Hector Vilain et Siger de Court rai.

Ratger, qui se tenait toujours àEecloo, tenta néanmoins de recouvrer le pays des Quatre-Métiers. Arrivé auprès d'Assenede, il mit le feu à ce bourg et se disposa à une action générale contre l'ennemi. Sa troupe était de beaucoup plus nombreuse que celle des Gantois; mais quand il sut qu'Hector Vilain était à leur tête, il commença à perdre confiance. Une circonstance frivole acheva de l'abattre : un lièvre vint à passer tout à coup dans les rangs de ses soldats; il n'en fallut pas davantage pour compléter l'effroi de cet homme ordinairement si intrépide. Toute son armée put voir la pâleur de son visage, le tremblement convulsif de ses membres , et finit par partager les craintes que lui inspirait ce lièvre de mauvais augure (1). Le combat fut engagé. Les Brugeois, si nombreux d'ailleurs, n'y apportèrent que faiblesse et découragement ; presque tous cédèrent bientôt, et, pour fuir plus promptement, ilsjetaient bas leurs armes , se débarrassaient d'une portion de leurs vêtements et se sauvaient demi-nus. Ratger lui-même et son collègue Bauduin Bocle furent trouvés parmi les morts. Quant à Siger Janssonc et Lambert Boonen , réservés à une mort plus honteuse , ils trouvèrent alors leur salut dans la fuite. Les Gantois firent bon nombre de prisonniers.

(I) Statim'coinidit vultus ejus et lahefactum est cor illius, ità ut iiihil appcterei nisi f'ugani. Aliique de Franco viderunl leporem par médium eonim ciirrcoiem, quod fait adversiv fortunae grave pictsagium. . . — Ibid., 109.

Cet échec rabaissa un peu l'orgueilleuse présomption des Brugeois. La plupart des villes de Flandre demandaient à grands cris la paix et la délivrance du comte. Il n'y avait plus qu'une plainte contre la tyrannique oppression des Brugeois : ceux-ci comprirent entin qu'ils allaient avoir affaire au pays tout entier, et se déterminèrent à demander la paix. Humbles et suppliants, ils allèrent se jeter aux pieds du comte, implorèrent leur pardon, et promirent d'être désormais des sujets soumis. Louis n'hésita point à se rendre à leurs prières et promit l'oubli du passé , car il lui tardait de sortir de cette prison oii il languissait depuis si long-temps. Rendu à la liberté deux jours avant les fêtes de Noël, il courut à Gand en toute hâte; et de là à Paris, où le roi l'attendait. Les paroles suppliantes des Brugeois n'avaient pas suffi pour inspirer une confiance entière au comte et à ses adhérents. Le roi Charles-le-Bel , voulant fortifier par la terreur de ses armes les dispositions pacifiques que ce peuple rebelle manifestait enfin , envoya , sous la conduite d'Alphonse d'Espagne , de Mathieu de Trye et de Miles dn Noyers , des troupes nombreuses occuper Saint- Omer, Térouane, Tournai, Lille, Douai et autres places. Du reste, tout le monde en Flandre voulait maintenant la paix ; et , d'un autre côté , comme la guerre menaçait d'éclater avec l'Angleterre , le roi désirait qu'auparavant le calme fût rétabli chez les Flamands. Il fallait bien aussi faire cesser ce terrible interdit qui avait fermé les églises et suspendu tout exercice de la religion ; il fallait en outre rendre ses débouchés au commerce désolé et ruiné par les troubles.

Ce fut à Arques , auprès de Saint-Omer , que , par ordre du roi , les parties s'assemblèrent pour traiter de la paix.

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Cliaiies-le-Bel y députa soti conseiller André de Florence , qui plus tard devint évêque de Tournai , et Pierre de Congières, avec une suite nond)rcusc. On y vit aussi le comte de Flan.dre , le comte de Namur , Robert de Cassel , la dame de Coucy sa sœur et les délégués des villes de Flandre. Il fut stipulé , la veille de Noël 1326 , que ceux de Bruges, du Franc, d'Ypres, de Courtrai et autres, qui avaient participé aux dernières rébellions et violé la paix , fonderaient à leurs frais et dépens , près de Courtrai , un couvent de chartreux et y entretiendraient douze moines à perpétuité; qu'ils répareraient tous les dommages par eux causés aux églises et aux monastères du pays; que trois cents hommes de Bruges et de Courtrai seraient envoyés eir pèlerinage , savoir : cent à Saint-Jacques en Galice, cent à Saint-Gdles en Provence, cent n A^otre-Dame-de-Roquemadour en Aquitaine; que les Brugeois et leurs adhérents prêteraient un nouveau serment de fidélité au comte et lui payeraient une amende de 100,000 livres tournois; que tous ceux qui avaient été justement exilés de la Flandre n'y pourraient jamais rentrer; que toute espèce de gouverneurs ou magistrats institués par le peuple seraient renvoyés, et que le comte rétablirait ses officiers à lui en leur lieu et place; que les prisonniers de part et d'autre seraient échangés sans rançon et réintégrés dans tous leurs biens. On convint encore que le roi de France pourrait tous les dix ans envoyer en Flandre des commissaires chargés de renouveler la paix et d'en fairejurer k^ ç^-onditions. La ville deGrammont seule fut exceptée du traité, à cause de ses méfaits à l'égard de Jean de Namur; mais bientôt après elle y fut comprise à la condition de payer une forte sonnne au comte de Namur , d'abattre ses portes et de démolir ses remparts.

DKS COMTES DE ILANDKE. 379

Celle paix d'Arqués , soleiiiiellcinent jurée pur les piiiices et les députés des villes, et confirmée par le pape, ne fut pas acceptée de tous les Flaioaiuls avec une sincérité parfaite. Les personnages obscurs qui , durant ces troubles , s'étaient vus porter si merveilleusement à la tête des affaires, eurent beaucoup de peine à descendre du rang où la fortune les avait élevés. Il eût fallu employer la force pour les y contraindre, La vie privée leur était désormais odieuse. Ces esprits ardents et ambitieux réclamaient de nouveaux troubles; ils ne n.anquèrent pas d'en exciter. Vainement le comte essaya de les maintenir dans le devoir. Parmi ces hommes turbulents on distinguait le farouche Jacques Peyte : il allait parcourant les rues et se livrant à d'atroces violences contre les habitants paisibles, auxquels il reprochait d'être en secret les ennemis du peuple et les amis de la noblesse. Il en init plusieurs à mort sous le seul poids de cette accusation. Il poussait le raffinement de sa rage jusqu'à chercher dans la même famille la victime et le bourreau ; ainsi plus d'une fois il fit mourir le frère par les mains du frère , le beau-père par les mains de son gendre. " Si tu ne le tues pas , disait-il à celui qu'il avait choisi pour l'exécuteur de ses hautes œuvres, tu vas être toi-même égorgé sur l'heure (1). » 11 en voulait surtout aux membres du clergé et s'écriait souvent ; •■ Je voudrais qu'il n'y eût plus qu'un seul prêtre au monde, et qu'il fût suspendu en l'air (2)." Telles étaient les atrocités de ce Brugeois lorsque heureusement il trouva la mort près de Hondschoote , où il fut as-

(1) " Tu occiJes euni , vel tu incontinenii morieris. » — Clironicon coin. FI., 202.

(2) tt Non esse nisi unuui sacerdotem in niuntlo , cl illutn in aère susjteusuui. « — Wid.

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sailli par quelques habitants de Fûmes. Enseveli d'abord dans l'église de Houtkerque, son corps fut exhumé peu de temps après par ordre d'Enguerran évêque de Térouane. On le livra aux flammes comme hérétique et insigne criminel. Les Brugeois osèrent regretter leur affreux concitoyen ; ils firent plus, ils vengèrent cruellement sa mort en se livrant aux plus grands excès envers des personnages notables et respectés.

Rien n'était donc changé au comté de Flandre ; et il se trouvait dans une situation non moins déplorable qu'auparavant. Charles-le-Bel avait bien l'intention de porter remède à ce triste état de choses et de maintenir par la force des armes le traité d'Arqués, dont il avait été le principal négociateur; mais il mourut sur ces entrefaites.

Le jour de la Trinité de l'an 1328, Philippe-de- Valois , successeur de Charles-le-Bel , fut solennellement sacré dans l'église métropolitaine de Reims devant tous les grands vassaux de la couronne. Le comte de Flandre assistait à cette cérémonie avec quatre-vingt-six chevaliers, tous revêtus de magnifiques costumes de couleur uniforme. Suivant l'antique privilège des souverains flamands, Louis devait porter l'épée royale devant le monarque. Lorsqu'on fut arrivé à ce point du cérémonial , un héraut d'armes dit à haute et intelligible voix : " Comte de Flandre, si vous êtes céans, venez fairevotre de voir !•- Louis ne répondit pas ; le héraut répéta deux fois son appel : le prince feignait de ne point comprendre. A la fin, cependant , il s'approcha du roi et s'agenouillant : « Monseigneur, dit-il, si on m'eût appelé Louis de Nevers au lieu de m'appeler comte de Flandre , je serais venu plus tôt.» — " Comment ! dit le roi, n'êtes-vous pas comte de Flandre? " — "Sire, répondit Louis, j'en

porte le nom, mais le nom seulement. Les gens de Bruges, d'Ypres, dePoperingueet de Cassel ne m'ont-ils pas bouté hors de ma seigneurie (1)1 » — " Beau cousin , fit le roi, nous vous jurons par l'onction que nous avons reçue aujourd'hui,-que jamais ne rentrerons à Paris avant de vous avoir remis en possession delà comté de Flandre. » — •• Mon trës-cher seigneur, grand merci ! dit le comte en baisant les mains du roi (2). »

Lorsque les cérémonies du sacre furent terminées , le roi , fidèle à sa promesse, s'occupa sans délai dos préparatifs de son expédition. Il envoya des messagers dans les provinces au delà de la Loire pour mander le ban et l'arrière-ban des nobles avec leurs vassaux, ordonnant à chacun de se tenir prêt à marcher aux octaves de la Madelaine. Il renforça les garnisons des châteaux de Lille et de Courtrai et de la ville de Saint-Omer. Il fit venir Robert de Flandre à Paris, et, après avoir reçu son serment, il lui donna commission de se porter du côté de Saint-Omer vers la frontière flamande pour la garder avec deux cents hommes d'armes. Le comte Louis prit position dans la Flandre wallonne entre la Lys et l'Escaut.

Les communes de Flandre ne restèrent point inactives devant ces redoutables apprêts. Ne sachant point par où le roi opérerait son invasion, elles résolurent de garnir toute la ligne. Les gens deFurnes, de Dixmude, de Bergues, de Cassel se portèrent sur le mont Cassel ; ceux de Bruges et

(1) " Sire, dist-il, j'en porte le nom, mais la seigneurie et j)roufity ay raalvaisemenl ». Donl voiill le roy savoir comment c'estoit. « Monseigneur, clist le comte, ceulx de Bruges , d'Ippre , de Popringlie, de le cluislcllerie de Casse! m'ont l)outé hors. » — Les Cliron. de sire Jean Froissarl, re'dacUon primitive, éd. Biichon (1840), ///, 433. •

(2) Ibid.

;i.S2 IlISl'OlUli

du Franc occupèrent le pays aux environs de Courtrai , ceux d'Yprcs et de Courtrai allèrent camper du côté de Lille.

Le roi, en tête de toute son armée, arriva vers la fin de juillet au comté d'Artois. Il séjourna à Arras fort peu de temps, chevaucha vers Esquerdes et le lendemain alla loger entre Saint-Omer et Aire; il y resta trois jours pour attendre sa baronnie. Lorsque tout ce monde fut assemblé, il passa le Fossé-Neuf près de Blaringhem, par un samedi au matin, et l'armée s'en vint camper sous la forêt de Rutholt près du vivier de Scoudebruc. Elle était disposée en neuf grands corps de bataille. Le premier était mené par les deux maréchaux et le maître des arbalétriers ; il n'y avait que six bannières. Les gens de pied et tous les chariots suivaient cette division. Le second corps, où l'on comptait vingt et une baimières, avait pour chef le duc d'Alençon. Le troisième, formé de treize bannières, était dirigé par le grand- maître des Hospitaliers d'outre-mer et le sire de Beaujeu. Le connétable, Gautier de Châtillon, commandait le quatrième, où étaient six bannières. En tête du cinquième corps de bataille, qui ne contenait pas moins de trente-neuf bannières, figurait le roi de France armé de ses pleines armes. Il avait à ses côtés Philippe d'Evreux roi de Navarre, Frédéric III duc de Lorraine, Edouard I comte de Bar, et d'autres nobles hommes. L'oriflamme, portée par le maréchal Miles de Noyers, flottait auprès du roi. Les quatre autres divisions, non moins fortes que les premières, avaient pour généraux en chef le duc de Bourgogne, le dauphin de Viennois, le comte de Hainaut et le duc de Bretagne. Le duc de Bourbon arriva le lendemain avec un nouveau corps de quatorze bannières, et l'armée fut alors au grand complet, Elle s'échelonnait à une distance de deux lieues sous

DES COMTES UE FLAMJllE. ;j83

le moiitCassel: et les FlaiDciiuls avaient encore une fois devant leurs yeux le roi des Français avec tout le pouvoir de son royaume, comme dit une ancienne chionique il).

Ils ne s'en effrayèrent pas ; mais, sortant de Cassel et réunissant leurs forces, ils dressèrent les tentes sur le haut du mont, afin que l'ennemi vît bien qu'on l'attendait de pied ferme. Trois jours se passèrent sans apparence de combat. Le quatrième, l'armée royale fit un mouvement et se rapprocha, d'une lieue environ, vers une petite rivière qu'on appelle la Pienne. Là Robert de Flandre rejoignit le roi , auquel il amenait quelques troupes. Alors on tint conseil de guerre pour aviser aux moyens de déloger les Flamands de l'excellente position qu'ils occupaient sur la montagne. Il fut convenu que le lendemain, mardi 23 août , les deux maréchaux et Robert de Flandre se porteraient sur le terroir deBergues et qu'ils mettraient le feu de tous côtés, afin de voir si l'aspect de cet in)niense incendie ne les émouvrait pas. Ils furent impassibles et ne bojgèrent point. Durant toute la journée ils allèrent escarmouclier au pied de la montagne avec les gens du roi et en manière de passe-temps. Les barons, à cheval, mais en simples hoquetons, venaient assister à ces joutes, dont ils s'amusaient beaucoup. Vers le soir les maréchaux et Robertde Flandre rentrèrent de leur expédition dans le camp royal , où rien n'annonçait qu'on fût sur le qui-vive. On n'y faisait point le guet : les grands seigneurs, en robes et sans armes, circulaient d'une tente à l'autre , queh^ues-uns jouaient aux dés ou aux échecs à l'entrée des pavillons ; le roi se tenait renfermé dans sa tente.

(1) Les Flaniens qni sus le niom de Cassi:;! e»loiciit virtiu le roy à loul le ppvoii- de son royaume. . . — Les Grandes Citron, de Fian c, éd. P. Paris, f.

Du mont Cassel, les Flamands pouvaient facilement apercevoir le désordre et l'espèce de nonchalance qui régnaient dans l'armée française ; ils résolurent d'en profiter. A cet effet ils se disposèrent en trois grands corps de bataille; et les chefs, apostrophant leurs hommes, excitèrent tout à la fois leur amour-propre et leur fierté nationale. •• Et nous autres, qui avons soumis toute Flandre, et Cjui d'habitude ne craignons personne, s'écriait Zanekin, ne sommes-nous plus ces braves gens d'autrefois t Tout ce que nous désirions le plus au monde c'était de rencontrer ce roi de France, afin d'abaisser un peu son orgueil. Eh bien ! ce roi, le voilà devant nous avec une poignée d'hommes. Allons donc à lui, accablons-le de toute notre force (1). » Alors du sein de cette multitude impatiente s'éleva un seul cri : " Sus , sus au roi! » Et à l'instant, furieux, bondissant et poussant d'horribles clameurs, tous ces Flamands se précipitent du haut de la montagne vers les tentes royales. Aussitôt que dans le camp l'on entendit ce bruit, et que Von vit ces masses énormes qui descendaient comme une avalanche, une terreur panique s'empara de beaucoup de gens. La plupart des fantassins et desbidaux, surpris, épouvantés, se sauvèrent du côté de la route de Saint-Omer. Une grande confusion se mit dans le camp. Les Flamands avançaient toujours, espérant saisir le roi dans sa tente et l'enlever (2). Cependant les maréchaux et bon nombre de chevahers n'étaient pas encore désarmés. Ils sautent sur leurs destriers et courent ventre à terre au-devant de l'ennemi, que cette charge intré-

(1) « Et ccce hic rex anie nos cuni paucis , adeamus eum in foiiiiudine nostrâ. " — Cltrouicon com. FI. , 205.

(2) El viudrent avalant le mont :i gians pas devers l'ost du roy. . . pour surprendre le roy en sa tente. — Les Grandes Chron. de Fiance, V, 316.

pide étonne et arrête. Ce premier moment d'hésitation sauva le roi" et l'armée. Philippe de Valois, après avoir fait la méridienne, conversait paisiblement avec le comte deHainaut et d'autres seigneurs, lorsqu'on lui annonça l'approche des Flamands. Il saisit son armure, saute à cheval et, pressant son destrier del'éperon : « Montjoie, Saint-Denis ! s'écrie-t-il. » A l'aspect de l'audacieux monarque, princes, barons et chevaliers tressaillent, l'entourent et brûlent de châtier l'arrogance flamande qui vient de la sorte insulter la majesté du roi jusque dans son asile. Après le roi, le comte de Hainaut fut le premier à cheval. En ce moment même se présenta Robert de Flandre, qui revenait de mettre le feu aux environs de Bergues. Il se joignit à Guillaume de Hainaut: et ensemble ils fondirent sur Tennemi, qu'ils prirentà dos. Un affreux carnage commença bientôt. Le roi, pour sa part, ne ménageait pas les Flamands. Vêtu d'une tunique aux armes de France, un riche bassinet couvert de velours blanc sur la tête, et le fer en main, il combattait au plus fort de la mêlée. A ses côtés on voyait se déployer l'oriflamme portée par le maréchal Miles de Noyers. Cet étendard fameux était alors d'une étoffe de soie vermeille appelée samis. Il avait la forme d'un gonfalon à trois queues entouré de franges et de houppes de soie verte (1).

La résistance des Flamands fut héro'ique au milieu de cette chevalerie dont le nombre augmentait à chaque instant; car l'alarme s'était répandue dans le camp, aussi rapide qu'un éclair. Terrassés sous les pieds des chevaux et frappés à grands coups de lance , ils luttaient avec une fu-

(1) L'oriflanibe estoil d'un vermeil saniit à faclion de goufanoii à trois queues, et si avoit entour friiiges et lionpe de soye verte. — Citron, de Flandre, nisc. du Iloi, n" SnSO, f CHIIwIin.

reur sans égale ; quand ils ne pouvaient atteindre les hommes, ils abattaient les chevaux. Beaucoup de barons périrent et les cadavres s'amoncelèrent en ces lieux pêle-mêle avec ceux des braves roturiers de Bruges , d'Ypres ou de Courtrai. Malheureusement pour eux, les Flamands dans leur fougue désordonnée n'avaient conservé aucun ordre de bataille; ce n'était plus une armée, mais une bande confuse, un groupe tumultueux. Cernés, assaillis de toutes parts , ils se pelotonnèrent et s'arrondirent en forme de cercle (1 ), comme un troupeau de moutons que des loups viennent attaquer; dans cette position, ils se défendirent avec la rage du désespoir. Vaine résistance ! Les Français, race délions, comme dit le chroniqueur flamand , ne cessaient d'enfoncer sur cette masse compacte leurs lances toujours ensanglantées (2) ; et les Flamands de continuer à égorger les chevaux, à abattre les hommes.

A la fin, quelques barons experts au fait des armes firent remarquer qu'on ne gagnerait rien à continuer cette boucherie contre des hommes qui ne devaient plus avoii- d'autre pensée que celle de vendre chèrement leur vie. Les Français alors ouvrirent leurs rangs et laissèrent un passage libre ; les Flamands se ruèrent par cette voie vers la montagne : et au même instant la frénésie belliqueuse qui les animait s'apaisa, ils étaient comme frappés de prostration (3).

(1) Qui, cîim vidèrent se ex omiii parte conclitsos, et iindèqiic fieri insn!iiim in eos, posuerunt se in quâd.im roiunditatc ad nioJum corons. — Climnicon com. FL, 205.

(2) Dum Francoruin leonina pmgenies ipsos adeô lanceis cruorc niadenii- 1)US confoderet. . . — Ihid., 20 J.

(3) Et ecce qubd coniiiuiù islonnii i-LlKlliiim ftiria dcsiit et oniniiii» prosirata pcimans'.t. — Ibid.

Le roi Philippe profita de cet abattement pour achever sa victoire ; plus de neuf mille Flamands étaient restés sur la place ; Zanekin lui-même , qui avait succombé au commencement de l'actiiîn. Du côté des Français, on eut aussi à déplorer des pertes sensibles ; outre une quantité de gens d'armes , plusieurs nobles hommes étaient morts , d'autres gravement blessés. Ainsi le comte Louis de Savoie fut blessé à la main , Bouchard de Montmorency au pied ; Henri de Bourgogne eut un œil crevé ; le duc de Bretagne , le comte de Bar et le comte de Boulogne se ressentirent également de cette journée , et furent longtemps malados à Saint-Omer. Le roi de France, qui venait de se conduire si vaillamment, s'avança triomphant, suivi de sa chevalerie, vers le sommet du Mont-Cassel. Tout était dans le silence et l'obscurité. La ville sans défense fut livrée au pillage ; et les torches incendiaires des vainqueurs formèrent de ses habitations un foyer sinistre dont toute la Flandre wallone put contempler l'effrayant et majestueux spectacle.

La soumission de toutes les villes environnantes fut le résultat innnédiat de cette bataille. Les Français voulaient piller Furnes, Bergues, Gravelines et le pays d'alentour 5 mais Nicolas, abbé des Dunes , vint se jeter aux pieds du roi et implorer sa miséricorde. Philippe de Valois retint ses hommes d'armes près de lui et enjoignit de ne commettre aucun excès. Après être resté quatre jours sur le théâtre de sa victoire il marcha vers Ypres, qui la première avait fait cause commune avec les révoltés de Bruges. A la nouvelle de son approche, les Yprois vinrent suppliants à sa rencontre; ils amenaient liés et garrottés les principaux fauteurs de l'insurrection. Le roi les fit étrangler sur-le-champ ;

mais il ne se contenta point de cette satisfaction. Dédaignant d'entrer en personne dans la ville rebelle, il y envoya le comte de Savoie avec deux mille cavaliers. Les citoyens furent contraints d'apporter leurs' armes sur le marché , la cloche du beffroi fut enlevée ; et un gouverneur français , le sire Jean de Bailleul, resta dans Ypres pour y commander au nom du roi. La défaite de Cassel, connue dans toute la Flandre avec une extrême rapidité, avait consterné le peuple et abattu le courage des plus fiers ; on n'avait plus d'armée, plus de chefs: comment en effet résister? Les Brugeois , naguère encore si pleins d'audace et d'énergie , tremblèrent et se rendirent auprès du comte Louis , implorant leur pardon. Ce prince les renvoya au roi., qui en fit décapiter quelques-uns , bannit les autres à perpétuité ou les exila pour trois ans au delà de Ja Somme , et en condamna cinq cents à payer des amendes plus ou moins fortes. Bruges et Ypres donnèrent des otages ; les biens de tous ceux qui avaient succombé à Cassel furent confisqués. Lambert Boonen , un des chefs de l'insurrection ; Jean de Dudzeele, qui s'était fait le geôlier du comte à Bruges, et Gossuin van Odeghem , bailli de Deynze pour les insurgés , eurent la tête tranchée. Enfin , l'on s'occupa de régler les amendes dont seraient frappées les villes et bourgades qui avaient pris part à la révolte. Bruges dut payer une somme décent mille livres et trois mille livres parisis de rente annuelle; les citoyens furent de plus condamnés à venir se prosterner devant le comte , à mi-chemin de Bruges à Maie, et à lui faire amende honorable et crier merci; Ypres fut condamnée à payer vingt-quatre mille livres , Courtra cinq mille ; Termonde, pour avoir donné refuge à des bannis, trois cents livres ; Dixmude , six mille livres de rente an-

nuelle à perpétuité ; Damme , mille livres de rente et trois mille en une fois; Ardenbourg, cinq cents livres de rente; Ostende, cent livres de rente et deux cents livres en une fois ; Alost , trois mille livres de rente ; Ysendyke , trente livres de rente; Grammont, sept cents livres de rente et six mille livres en une fois ; Furnes , cent livres de rente ; le territoire de Furnes ou Furnambacht, deux cent livres de rente. La plupart de ces villes eurent leurs franchises et privilèges modifiés ou renouvelés ; et quantité de bourgeois durent signer des actes de soumission au comte leur souverain seigneur et maître (1).

Lorsque le roi eut ainsi fait rentrer la Flandre sous l'obéissance de Louis de Nevers, il appela ce prince au moment de retourner en France et lui dit : « Beau cousin , je suis venu ici avec mes barons et j'ai travaillé pour vous à leurs dépens et aux miens. Je vous rends votre terre acquise et en paix. Or faites tant que justice y soit gardée, et que par votre faute il ne faille plus que j'y revienne; car si j'y revenais, ce serait alors à mon profit et à votre dommage (2). »

L'interdit jeté sur la Flandre par ordre du pape avait été levé et la tranquillîté publique paraissait complètement assurée, quand, au mois de février, l'on apprit que Zegher Janssone, qui , après la bataille de Cassel , avait trouvé moyen de se réfugier en Zélande , venait de débarquer à Ostende avec deux cents conjurés et s'était avancé jusqu'à Ardenbourg en prêchant la révolte et tuant tous ceux qui ne voulaient pas prendre les armes et se joindre à lui. L'écoutète de Bruges mit aussitôt cette ville en état de défense; et

(1) Arclwes de Flandre, passlm.

(2) Les Grandes Chron. de France, F, 319, à la noie.

le bailli da comte se porta au-devant de Janssone avec une troupe nombreuse de cavaliers. L'ancien tribun était plein d'espoir et d'audace , car il comptait que sa présence seule suffirait pour soulever les Brugeois. On vint lui annoncer que le bailli s'approchait pour le combattre. « Tant mieux, dit-il, et plus il aura de monde avec lui, plus nous rencontrerons dans cette troupe d'amis et de compagnons d'armes (1). •■ Il sortit d'Ardenbourg et se dirigea en toute confiance au-devant des Brugeois. Mais quand il s'aperçut que le bailli n'avait avec lui que des cavaliers et aucun homme du peuple, il perdit courage et au premier choc s'enfuit avec les siens vers Ardenbourg. On le poursuivit et il fut pris, ainsi qu'une vingtaine de ses gens, vers un pont situé près du monastère de Saint- Arnoul. Amené vivant à Bruges , Janssone fut d'abord marqué d'un fer rouge sur tous les membres; on le traîna ensuite sur une claie par la ville jusqu'au gibet; là on lui brisa les cuisses et les bras, on lui coupa la tête ensuite, et on suspendit son cadavre à une l'eue fixée au sommet d'un mât élevé sur la place du marché; ses vingt complices furent torturés de la même façon. Un autre chef des révoltés flamands, appelé Guillaume Kane, s'était réfugié en Brabant. Il eut l'audace d'exciter le duc à faire la guerre au comte de Flandre : le duc le fit arrêter sur l'heure et conduire à Paris, où se trouvait alors Louis de Nevers. Guillaume Kane périt dans un supplice affreux. A Bruges, les exécutions continuèrent jusqu'au mois d'aoiit; on décapita surtout beaucoup de bouchers : entre autres Guillaume Van Coukelare et Jacques Breydel , fils du fameux patriote Jean Brej-del que le comte Gui de Dampierre avait

(1) " Quanti, inqiiii, in luajori ad nos accediiiit numéro, tanto pluies liabebiinus aujicos et adjutorcs. y — Cliroii, com. IL, 208.

jadis armé chevalier de ses propres mains; mais dont la fin n'est pas bien connue.

Marié , en 1320 , à l'âge de seize ans à peine, avec la jeune Marguerite de Flandre , Louis de Nevers avait toujours vécu séparé de sa femme. Il s'était pris pour elle, dès les premiers jours de son union, d'une antipathie singulière à tel point que le mariage n'avait même pas été consommé. Quelles que soient les causes de cette répugnance à partager la couche de la fille du roi de France , il paraît qu'elles avaient cessé en 1327-, car le comte manifesta le plus vif désir de se rapprocher de Marguerite, comme le prouve la promesse suivante qu'il adressa à Mahaut , comtesse d'Artois et de Bourgogne, aïeule de la princesse, et à Jeanne, reine de France et de Navarre , mère de ladite princesse. » Nous, Louis, comte de Flandre et de Nevers, faisons savoir à tous que, comme à notre requête et prière, très- hautes et très-nobles, nos très-chères dames et mères, madame Mahaut, comtesse d'Artois et de Bourgogne , palatine et dame de Salins , et madame Jeanne , par la grâce de Dieu , reine de France et de Navarre, ont consenti et accordé que nous puissions emmener avec nous ou envoyer chercher notre très-chère et très-aimée compagne Marguerite , leur fille, et', pour ce que par quelques vraies conjectures elles craignoient que nous ne la traitassions pas bien et dûment, attendu que, quand nous l'emmenâmes autrefois en notre comté de Nevers, nous lui fîmes plusieurs griefs et duretés par inductions et exhortations mauvaises d'aucuns qui alors nous govivernoient (1) ; nous avons promis et promettons par

(1) C'esl là le moiii' allégué par Louis; mais des acics reposant aux archives de Flandre altesteut une répulsion toute personnelle, sans cependant en expliijucr la raison.

notre loyal serment et en bonne foi, à nos trcs-chëres dames efiiières dessus dites, que notre très-chère et très-aimée compagne , tant comme elle sera en notre compagnie , nous traiterons amiablement et courtoisement , aimerons de bon cœur et honorerons de tout notre pouvoir , et lui porterons bonne et -loyale compagnie , et toutes ses nécessités pour son corps lui donnerons et administrerons , ferons donner et administrer bien honorablement et dûment, selon son état et le nôtre, et pour les gens de son service aussi en la manière que nos devanciers l'ont accoutumé. Item, que , à notre dite compagne nous ne dirons, ferons, ni souffrirons faire ou dire vilenie, injure ou offense, et ni ne ferons commandement , prière ou exhortation qui puisse être contre son honneur ou état, etc.. Donné àPoligny,randegrâce 1327, le 18'jour d'octobre (1). »

Marguerite mit pour la première fois le pied en Flandre au mois de septembre de l'année 1327. Elle y fut reçue avec de grandes démonstrations d'allégresse. Il y eut des jeux et divertissements de diverses espèces ; on représenta des m3^stêres et allégories, et l'on joncha de verdure et de fleurs ces places publiques que des milliers de citoyens avaient naguère inondées de leur sang. La jeune comtesse alla résider avec son époux au château de Maie, près de Bruges, où elle donna enfin un fils au comte de Flandre, Cet enfant naquit le 25 novembre 1330. Sa naissance fut un grand motif de joie pour le pays. Son baptême se fit avec une grande solennité par Guillaume, évêque de Tournai, assisté de Pierre Roger, évêque d'Arras, qui devait un jour arriver au souverain pontificat sous le nom de Clé-

(1) Anb. de FL, copie pareil.

ment VI. On y avait également convié les abbés de Saint- Bertin, de Saint-Bavon, de Bergues , de Saint-Nicolas-de- Furnes, ainsi que l'élite de la noblesse. Les parrains de Tenfant furent Jean duc de Brabant, le comte , de Blois et Gui de Flandre. La comtesse deNamur et Alise de Flandre, dame de Fiennes, furent les marraines.

Louis de Nevers, redoutant toujours cette population séditieuse de Bruges, qui lui avait donné tant de soucis, modifia ses privilèges de manière à augmenter le pouvoir du souverain aux dépens de celui de la ville. Ainsi il se réserva la connaissance et la répression de tous les crimes et délits contre l'Église, contre l'écoutète, les magistrats, les receveurs ; s'attribua le droit exclusif de percevoir les amendes, de punir les émeutes et les crimes des faux monnayeurs ; de réformer les sentences des magistrats, lorsqu'il serait prouvé qu'elles avaient été rendues par corruption, haine ou faveur. 11 fit plus : il divisa la ville pour la mieux maîtriser. Il en fit trois communautés différentes, à chacune desquelles il assigna des échevins particuliers et annuels. Cette institution fut appelée par le peuple, \e mauvais piHvilége. On n'en trouvait aucune copie ni chez lesBrugeois, ni dans les archives du Franc ; mais l'original existait et il existe encore dans les archives des comtes à Lille. Du reste plusieurs villes reçurent, comme nous l'avons dit, des lois nouvelles. Celles de Monikereede et d'Ostende furent soumises à la charte de Dam. Lombardsyde suivit la loi de Furnes. Les habitants de Dixmude obtinrent un échevinage dont le comte se réserva la nomination et qui avait pour chef un ruu-aert , gardien spécial des droits du comte. L'ancienne charte de Grammont fut confirmée avec des modifications qui réservaient également au conseil du prince la con-

39Zi HISTOIRE

naissance de certains crimes: tels que les attentats contre le clergé et les gens du comte, le rapt et la fausse monnaie.

Cette année, qui fut marquée par la naissance de l'héritier de Flandre, vit périr l'aïeule et la mère de la comtesse Marguerite. La première , Mahaut , comtesse d'Artois, mourut à Paris et fut inhumée au monastère de Maubuisson près Pontoise; la seconde , veuve du roi Philippe-le-Long, était en route pour venir prendre possession du comté d'Artois, lorsqu'elle fut, dit-on, empoisonnée à Péronne parHupin son maître-d'hôtel. L'année était mortelle à la famille de Flandre; elle vit succomber encore JeandeNamur, grandoncle de Louis de Ne vers.

L'année suivante, le comte de Flandre adopta des mesures qui contribuèrent beaucoup à la prospérité du commerce. Il rendit une ordonnance qui permettait aux marchands de Saint-Jean-d'Angely et de La Rochelle de négocier avec la Flandre par le port de l'Ecluse, et d'établir à Dam un entrepôt de vins; pour les encourager il déclara les prendre sous sa protection spéciale , leur octroya diverses immunités. Il permit aux Frisons d'amener leurs chevaux et leurs bœufs aux foires flamandes. Enfin il établit un marché hebdomadaire à Rupelmonde , comme il en existait d'ailleurs à cette époque dans toutes les villes et bourgs un peu considérables du comté.

Robert de Cassel s'était réconcilié avec son neveu, et avait tout à fait séparé sa cause d'avec celle des révoltés flamands, même avant la bataille de Cassel, ainsi que le prouve la part prise par lui à cette bataille dans l'armée du roi; mais, vers ces derniers temps, des dissensions s'élevèrent encore entre eux au sujet des villes de Cassel, Bergues, Gravelines, que le comte prétendait racheter, et des rede-

DES COx^lTES DE FLANDRE. 395

vances que, de son côté, Robert réclamait pour sa renonciation au comté de Flandre. Des querelles assez vives et un long procès s'ensuivirent (1). Robert mourut en 1331. Le procès se continua avec sa veuve Jeanne de Bretagne; et l'on dut recourir à l'intervention du roi , lequel parvint, non sans peine, à arranger cette affaire. D'autre part et à la même époque, le comte de Flandre se trouvait en difficulté avec le duc de Brabant relativement aux limites de leurs juridictions respectives sur l'Escaut. Ce débat fut résolu suivant une ancienne et singulière coutume du droit féodal. Le comte envoya Jacques van Hasselt, châtelain de Rupelmonde, à Anvers, en compagnie de cinq hommes de fief du pays de Waes et de cinq échevins de Rupelmonde. Arrivé au-dessous de la Franchise de ladite ville d'Anvers, entre le monastère de Sahit- Michel et la tour appelée en flamand Cost verloren (dépense inutile) , van Hasselt , tenant dans sa main une hache de fer, proclama à haute voix que les droits du comte de Flandre, sur la rivière de l'Escaut , s'étendaient depuis le lieu nommé Outemude jusqu'à Ekervliet, entre Malines et Rupelmonde, que le comte était seul et souverain seigneur en ces lieux, et, comme marque de souveraineté , il lança la hache de toute la force de son bras jusqu'au bord du fleuve. Avant de se retirer, van Hasselt déclara que les droits du duc de Brabant ne commençaient qu'au lieu appelé Weerst, où il pourrait lancer une hache de fer du poids de dix-sept livres, dont le jet marquerait également les limites de sa juridiction (2).

Un autre conflit d'une nature plus grave s'éleva bientôt entre le comte et le même duc de Brabant. La ville de Ma- /

(1) Arch. de Flandre, passiin.

(2) Ibid, Acte du 11 janvier 1331, 2' cartulairc de Flandre, pièce 570.

liiies, qui dès le dixième siècle avait eu des comtes particuliers, était, en 1203, passée sous la domination des évêques de Liège, lesquels y instituèrent pour avoués les seigneurs de Berthold dont on a parlé plus haut. Malines depuis lors s'agrandit au delà de la Dyle, et cette rivière forma la séparation de l'ancienne ville, domaine des évêques de Liège, d'avec la nouvelle qui, construite sur des terrains appartenant à la famille de Berthold , devint la propriété de cette maison. Par acte du 3 octobre et l^"" décembre 1333, Louis de Nevers acheta d'Adolphe de la Marck, évêque de Liège, pour une somme de cent mille livres tournois la part qu il possédait dans la seigneurie de Malines, et de Renaud, comte de Gueldre, celle qu'il tenait du chef de Sophie, son épouse, fille unique de Florent Berthold. Malines était enclavée dansleBrabant, dont elle relevait. Lorsque le comte Louis voulut en prendre possession, les habitants de la ville, mécontents de passer sous la domination flamande , refusèrent de le reconnaître comme leur souverain légitime et chassèrent les commissaires envoyés par Renaud de Gueldre pour leur notifier la cession qu'il venait de faire. Ils disaient qu'un vassal ne pouvait disposer de son fief sans l'agrément du suzerain. Ils s'adressèrent au duc de Brabant, qui précisément avait d'anciens griefs contre les nouveaux possesseurs. Le duc Jean se rendit à Malines et fut accueilli avec de grandes démonstrations de joie par le peuple, qui lui prêta serment de fidélité et auquel il promit en échange toute sa protection. Alors Louis de Nevers confisqua les biens des habitants de Malines situés en Flandre, et se disposa à faire la guerre au duc de Brabant. A cet-effet, il renoua une confédération naguère formée contre le prince et, le 6 janvier 1333, on vit se réunir à Valenciennes quinze

seigneurs souverains qui tous avaient des motifs plus ou moins puissants de prendre les armes. C'étaient, outre le comte de Flandre, Jean roi de Bohême et comte de Luxembourg, qui réclamait une part dans le duché de Brabant , les archevêques de Trêves et de Cologne, l'évêque de Liège, le comte de Hainaut, Gérard comte de Juliers, Renaud de Gueldre , les comtes de Namur, de Clèves, de Looz, et le sire Henri de Falckenberg. Ils conclurent un traité d'alliance offensive et défensive , dont la teneur commençait amsi : « Considérant , voyant et sentant les grandes invasions , occupations , molestations , injures , griefs , torts et dommages que haut et noble homme Jean, duc de Lothier, de Brabant et de Limbourg , a fait de nouveau et fait de jour en jour continuellement à nous , nos pays , nos terres , nos gens , nos sujets , nos juridictions et nos droitures spirituelles et temporelles , nous nous sommes, par le commun conseil de plusieurs de nos féables conseillers, et de notre volonté et commun accord, alliés et confédérés ensemble tout le cours de notre vie contre ledit duc de Brabant , tant comme il vivra, pour le contrister et pour faire résistance à son tort et à son injure, et pour garder, sauver, conserver et maintenir nos terres, nos gens et nos sujets, nos juridictions et nos droitures en la forme et manière que ci-après s'ensuit, " etc. (1). Quand les quinze alliés eurent apposé leur sceau au bas de cette charte , quinze hérauts partirent sur l'heure pour Tervueren, oii se trouvait le duc, et lui déclarèrent séparément la guerre, chacun au nom de son maître respectif. Le duc Jean était soutenu par le duc de Bar et par le roi de France, qui lui avait envoyé des troupes sous la conduite

(1) Jnli. (le Flandre, or. jxircli, scellé cl crirtiilaire de hfidines, pièce 57.

398 HISTOniE

du roi do Navarre. Les Flaiïiands commencèrent les hostilités sur les frontières du Brabant du côté de Tenremonde. Ils incendièrent le village de Lippeloo et l'abbaye d'Afflighem, dont les religieux avaient cherché un refuge à Bruxelles. Le duc Jean ne marcha point contre les agresseurs; mais, en représailles, il entra dans la Flandre impériale et ravagea le pays d'Alost, tandis que le duc de Bar, stationné à Vilvorde, gardait le Brabant sur ce point. Cinq cents cavaliers flamands poussèrent jusqu'aux portes de Bruxelles; mais surpris par le duc de Bar dans une embuscade au village de Kelleken , ils furent rais en déroute et on leur fit cent cinquante prisonniers. Sur la frontière de Gueldre et de Juliers, la guerre se poussait avec plus de vigueur encore. Après son expédition au pays d'Alost , Jean de Brabant pénétra dans le comté de Looz, où il mit tout à feu et à sang ; du reste il ne se passa aucune action décisive. Les Français , qui étaient venus plutôt comme médiateurs que dans l'intention d'exciterà la guerre, cherchèrent tous les moyens d'amener un arrangement. Philippe de Valois députa l'archevêque d'Aix vers les confédérés; mais l'animosité était si grande de part et d'autre que les préliminaires de la paix furent très-difficiles. Une conférence avait été indiquée pour le 13 mars suivant à Saint-Trond : aucun des princes alliés ne s'y trouva. Le 20 du même mois, sur les instances réitérées de l'archevêque, on consentit enfin à se réunir, et une trêve fut arrêtée. Le roi de France offrit alors son arbitrage et convoqua les parties belligérantes à Amiens; il y rendit son jugement le 27 août 1334. Toutes les difficultés étaient résolues à l'exception de la plus grave , c'est-àdire les prétentions contradictoires du duc de Brabant et du comte de Flandre sur Malines. Le roi, en attendant qu'il

pût prononcer sur ce conflit, retint l'objet en litige sous sa garde. Cependant le duc et le comte firent, le 1" avril 1336, à Tenremonde , un traité de paix et d'alliance qui mit fin à toutecontestation.Ilyétaitstipulé,entreautreschoses,queles deux princes posséderaient en commun la ville et la seigneurie de Malines , comme l'évêque de Liège et le comte de Gueldre en avaient joui. Marguerite, fille du duc deBrabant, fut alors fiancée au fils aîné du comte de Flandre , le jeune Louis, dit de Maie, lequel n'avait encore que trois ans.

La ville de Gand s'était toujours montrée assez favorable au comte, et, seule avec Audenarde, n'avait point participé à l'insurrection comprimée par la bataille de Cassel et ensuite si sévèrement punie. Cependant elle commençait à partager le mécontentement général. Elle s'apercevait bien que Louis de Nevers, trop préoccupé de la conservation de son autorité personnelle, ne songeait pas assez au bien-être et à la prospérité de son peuple; et elle ne pouvait voir de bon œil l'arrière petit-fils de Gui de Dampierre passer presque toute sa vie à cette cour de France, où l'on avait tant de fois médité la ruine de sa famille et celle de la Flandre. Et puis, les vengeances combinées du roi et du comte, bien qu'elles n'eussent pas frappé les Gantois directement, n'en avaient pas moins blessé leur fierté nationale. Un incident fortuit vint rompre tout à coup les liens qui unissaient encore à Gand le prince et les sujets. Un citoyen, nommé Guillaume van Artevelde, avait été, on ne sait dans quelle circonstance ni pour quel motif, gravement insulté par un habitant de Fleydinghe. Ce dernier, quelque temps après la dispute, vint à Gand régler certaines afî^aires. Van Artevelde se mit à le chercher afin d'en tirer vengeance. Deux fois il l'aborda; mais deux fois les sergents du bailli, sire Walier

tm HISTOIRE

de Bederwane, l'empêchèrent de se jeter sur lui. Il prit alors une rue détournée, et, chemin faisant, rencontra deux tisserands de ses cousins. Van Artevelde déceignit son épée et, la présentant à l'un de ces hommes: « Cousin, dit-il, prenez cette épée et venez avec moi (1). ». Les sergents Walter et Peeters n'avaient point perdu de vue ce mouvement , ils s'approchèrent du bourgeois qui tenait l'épée et le sommèrent de la leur donner; van Artevelde leur défendit de toucher à cette arme, qui était sienne, et. la querelle s'échauffant, beaucoup de monde s'attroupa dans le quartier. Le sang allait couler sans doute, lorsque messire Foukes de la Rose, notable et sage bourgeois, intervint au milieu du groupe où l'on se disputait. •■ Eh quoi, Guillaume ! dit-il à van Artevelde, voulez-vous tuer ou faire tuer ces pauvres valets 1 " Il parla si doucement et si bien qu'on rengaina les armes déjà tirées hors du fourreau et que l'on s'en alla chacun de son côté sans coup férir. Mais des rassemblements nombreux restèrent formés, et il y circulait de mauvaises rumeurs contre le prince, son bailli, ses sergents et même contre les magistrats municipaux. Alors les échevins firent, probablement à la réquisition du bailli, ordonner à Guillaume van Artevelde, à ses deux cousins et même à maître Foukes de la Rose de se rendre à la prison de la ville. Or il faut savoir que Foukes était mal vu du bailli, parce que, aux dernières élections communales, ce citoyen, désigné par le comte pour, avec d'autres délégués, choisir les éche-

(1) Si en piist aiilre chemin où il enconira tiens de ses cousins liquel furent tisserant, et li dis Willaunies descliaints se espeye et le baillia à l'un des deus et d!st: « Prenés clicste espeye et venez aveuques mi. » — Arch. de FI., lettre autngi/Tjihc du bailli de Gand au comte de Flandre au sujet de la révolte des

Gaulois.

DES COMTES DE FLANDRE. ZiOl

vins, avait mis eu avant plusieurs hommes du métier des foulons, qu'on regardaitc >mme hostiles à l'autorité du prince. Ainsi Foukes , dont la conduite toute pacifique et conciliatrice avait empêché les officiers du comte d'être tués, se voyait traité delà même façon que les perturbateurs. Il attendait avec ceux-ci le résultat de l'enquête ordonnée par le magistrat, lorsqu'une multitude immense, se portant en armes contre la prison, en força l'entrée et le délivra ainsi que van Artevelde et les deux tisserands. Le peuple ne se borna point à cette démonstration , il se rendit au Vieux-bourg , devant la maison des échevins, et réclama à grands cris l'abolition des tailles et des impôts (1). Les échevins répondirent qu'ils en référeraient au comte; mais qu'il fallait qu'on se retirât en paix, et que deux personnes de chaque paroisse revinssent avec les griefs du peuple couchés par écrit. Le bailli, Watier de Bederwane, dépêcha vers son maître un rapport de tout ce qui s'était passé, en le priant de venir au plus vite en sa ville de Gand, afin de juger par lui-même de l'état inquiétant des esprits et de la situation périlleuse où se trouvait le pouvoir souverain. Le temps fixé pour la réélection des échevins approchait, et c'était un embarras de plus. On ne dit pas si Louis de Nevers vint de sa personne à Gand ; mais il pria le seigneur André, évêque de Tournai, de se porter médiateur entre lui et la ville révoltée. Une conférence fut assignée pour le samedi avant la Toussaint, dans l'abbaye d'Eechout à Bruges. Les députés du peuple gantois, savoir : maître Jean de Latour, maître Jean de Louvain, clercs; Henri leGrutere, Evrard son frère, RaesdeVarmuck, Guillaume son frère et plusieurs autres bourgeois vinrent

(1) Et a chclle heure furent grant pleiiiteit de {;eiitz armés entour le maisondes escbevins. . . dont sauvagement demanda toutes (nillessus. — Ihul.

Il- i»6

t\D-2 IliSlOrilK DKS COMIKS DK FLA.NDIIK.

exposer une longue si'-rie dr plaintes et do (!eni;tmles; ce qui rendit l'arrangement très -difficile. On parvint néanirioins à s'entendre ; mais ce ne fut qu'aa prix de bien des concessions et en s'aflaiblissant beaucoup que l'autorité du comte put alors se maintenir à Gand(l).

(1) âiyIi. lie Fl., acte dit 7 novembre 1335.

LOUIS DE NKVERS.

Motifs de la guerre entre la France et l'Angleterre. — Les deux pays se disputent l'alliance des Flamands. — Impopularité du comte. — Jacques van Artevuldc — Ses discours et son influence à Gand. — Assemblée du raddenhoeb. — Van Artevelde est élu capitaine de la paroisse de Saint-Jean. — Son entrevue avec le comte. — Tentatives de ce dernier pour recouvrer en Flandre Sun autorité. — Négociations des Flamands avec le roi d'Angleterre au sujet du commerce des laines. — Excommunication. — Démonstrations hostiles du roi de France. — Supplice de Siger le Courtraisien. — La commune de Gand prend les armes. — Combat de Biervliet gagné par van Artevelde contre les nobles. — Philippe de Yalois permet la neutralité aux Flamands et leur accorde la liberté de commerce. — Vau Artevelde envoie chercher le comte de Flandre et rétablit son autorité. — Nouveaux efforts du roi d'Angleterre pour attirer les Flamands à lui. — Van Artevelde l'empêche de débarquer en Flandre. — Remonirances de ce tribun au comte, au sujet de son alliance exclusive avec le roi de France. — Louis de Nevers aban donne de nouveau son comté. — Sage administration de van Artevelde. — Ses entrevues avec le roi d'Angleterre à Anvers. — Edouard, vicaire de l'empereur , s'allie avec le duc de Brabant, le comte de Hainaut et autres princes, et se porte eaCambrésis. — Prise de Thun-1'Evêque. — Siège de Cambrai. — Le roi d'Angleterre lève le siège de Cambrai et se porte en Vermandois au-devant du roi de France. — Incidents divers. — Les deux armées en présence à Buironfosse. — Elles se retirent sans combattre. — Le roi d'Angleterre revient à Bruxelles. — Nouvelles entrevues avec van Artevelde et les plus puissants bourgeois du pays. — Magnifiques promesses du monarque. — Scrupules des Flamands. — Ils conseillent à Edouard de prendre le titre et les armes du roi de France. — Edouard y consent et ils traitent avec lui. — Il retourne en Angleterre et adresse un manifeste aux vassaux et sujets de la couronne de France. — Charte confirmative des dons et promesses qu'Edouard avait faits aux Flamands. — Continuation de la guerre en Hainaut et en Cambrésis. — La garnison de Tournai ravage les environs de Côurtrai. — Van Artevelde se porte vlts le Tournai-sis. — Lis comtes de Salisbury et de SiifTolck sont surpris et faits prisonniers aux environs lie Li le. — A';in Ar-

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tevelde renonce à son projet et revient à Gand. — Thun-1'Evêque assiégé par le duc de Normandie, fils du roi. — Le duc de Brabant, le comte de Hainaut et van Artevelde se portent au secours de cotte ville. — Le duc de Brabant ne veut pas livrer de combat aux Français avant l'arrivée du roi d'Angleterre , chef de la guerre. — Edouard s'embarque pour revenir en Flandre. — Bataille navale de L'Ecluse gagnée parce roi. — Van Artevelde harangue l'armée et le peuple sur la place du marché de Valenciennes. — Les princes vont trouver le roi d'Angleterre à Gand : l'on y traite de la guerre contre la France. — La Flandre, le Hainaut et le Brabant s'allient plus intimement à la persuasion de van Artevelde. — Siège de Tournai. — Expédition malheureuse de Robert d'Artois aux environs de Saint- Omer. — Le roi de France s'avance vers Tournai.- Sa sœur Jeanne de Valois, religieuse à Fontenelles près Valenciennes, s'entremet entre les princes pour arrêter l'effusion du sang humain. — Elle réussit et une trêve est conclue. — Levée du siégo de Tournai et licenciement des armées.

La situation s'aggravait tous les jo'jrs au milieu de conflits dont la solution, quelle qu'elle fût, ne pouvait qu'augmenter les haines et les défiances mutuelles. Il y avait donc maintenant en Flandre deux causes malheureusement trop distinctes : celle du comte , que soutenait l'aristocratie; puis celle des villes et du commun peuple. Les intérêts en lutte devaient finir par s'entrechoquer et produire une révolution ; c'est ce qui arriva plus tôt qu'on ne pensait.

Depuis quelques années, la guerre mennçait d'éclater entre la France et l'Angleterre. A la mort de Charles-le-Bel, son cousin Philippe de Valois avait été déclaré régent du royaume à l'exclusion d'Edouard III, roi d'Angleterre, et en attendant les couches de la reine. Edouard prétendait à la régence comme neveu du monarque défunt; étant petitfils de Philippe-le-Bel par sa mère Isabelle , sœur du roi Charles. La reine accoucha d'une fille, et Philippe fut reconnu roi sans qu'Edouard songeât alors à former opposition ; car la loi salique se prononçait formellement en faveur du régent, et l'adhésion des grands et du peuple avait été si unanime qu'on ne devait pas espérer de rien faire préva-

loir contre elle. En 1329, le roi d'Angleterre, sommé de venir rendre hommage à Philippe pour le duché de Guyenne, s'acquitta de ce devoir dans l'église cathédrale d'Amiens au milieu d'une pompe qui l'humilia, dit-on, profondément et il partit méditant pour l'avenir des projets de vengeance.

Acette époqueunprocèsqui fit grand scandale s'était élevé entre Robert d'Artois, petit-fils deRobert d'Artois tuéà la bataille de Courtrai, et sa tante Mahaut épouse d'Othon IV, duc de Bourgogne. 13 avait pour objet la possession du comté d'Artois, que Mahaut détenait en vertu du testament de son père. Robert fut convaincu devant la courdes pairs d'avoir fabriqué de faux titres pour soutenir ses prétentions : ses complices furent condamnés à mort et exécutés ; quant à lui, il se réfugia à Bruxelles auprès du duc de Brabant. Alors un arrêt du parlement le condamna au bannissement et à la confiscation de ses biens. Quoique Robert eût été , au dire d'un contemporain, l'homme qui avait le plus aidé Philippe de Valois à parvenir à la couronne (1) , il ne put néanmoins trouver grâce devant lui; le roi mit au contraire un acharnement incroyable à le poursuivre. Cette rigueur contre un prince de son propre sang était sans doute puisée dans un louable sentiment de justice , bien que des historiens lui aient donné un motif tout différent. Q,uoi qu'il en soit, Robert conçut une colère qui se transforma bientôt en actes que l'on qualifierait aujourd'hui d'insensés mais qui s'expliquent par la superstitieuse crédulité avec laquelle on invoquait alors les puissances surnaturelles contre celles

(1) L'homme du monde qui jiliis aida le roi Philippe h parvenir à la couronne de France cl à l'hcriiage, ce fut mcssire lîohci t d'Artois. — Cliron. de J. Vroiisart, cdilion Biichon, I, 46.

/lUG IJISTOIUI':

cl(; !a torro. Robert voulut faire périr le roi et tes emiemis en les envoûtant, comme on disait en ce temps-là. On faisait laljriquer et baptiser par un magicien des figures de cire à la ressemblance des personnes qu'on prétendait détruire, puis on les pi([uait au cœur. Le roi fut épouvanté quand il apprit cette manœuvre infernale : il enjoignit au duc de Brabant de chasser Robert; lequel s'enfuit en Angleterre, où il s'étudia à réchauffer la haine d'Edouard et lui persuada de protester par la force des armes contre l'avènement de Philippe de Valois. Dans cet état de choses, il s'agissait encore de se créer des auxiliaires; la Flandre devint de nouveau le point de mire des deux monarques, qui s'en disputèrent l'alliance.

Attachée par le lien féodal à la France , la Flandre était néanmoins instinctivement portée vers l'union anglaise , source de sa prospérité commerciale et industrielle. Et, en effet, comme on l'a vu déjà, c'était de la Grande-Bretagne qu'elle tirait ses laines pour les fabriquer en draperies et les répandre ensuite avec grands bénéfices dans tous les pays. Les rois anglais, comprenant cette connexion d'avantages, avaient toujours cherché à se rattacher une nation si importante .par sa position et ses richesses ; de là ces traités de tonte nature avec les anciens comtes, cet échange de privilèges et d'immunités entre les négociants flamands et anglais. D'un autre côté , l'on connaît les efforts incessants , les violences, les ruses diplomatiques pour enclaver tout ou partie de la Flandre dans le royaume de France. La réunion n'avait jamais réussi ; et la nationalité flamande s'était conservée intacte , grâce à la bravoure patriotique des souverains dans le principe et à l'énergique résistance du peuple dans les derniers temps. La politique des rois de France

DKS COMTES DE IvLAMJlli:. 407

avait dû prendre alors une autre allure ; elle s'était appliquée à protéger le comte de Flandre contre ses propres sujets pour resserrer le lien féodal prêt à se rompre. Louis de Nevers avait subi cet humiliant protectorat. Cependant, depuis que la guerre était immineiite avec l'Angleterre, le comte cherchait à se réconcilier tout à fait avec les Gantois et à gagner leurs bonnes grâces (1). Il se tenait dans leur ville, les traitait doucement et leur faisait beau visage. Le roi de France, qui savait les Flamands enclins à l'alliance anglaise, l'avait fortement exhorté à agir de la sorte. Il lui reconimandait aussi de veiller à ce que le roi Edouard ne pût tirer profit du pays de Flandre. En conséquence, Louis de Nevers avait équipé des vaisseaux pour garder les côtes et même pour courir sus, le long des marches d'Angleterre, aux bâtiments ennemis Edouard ne tarda pas à user de représailles : en outre, il fit défendre formellement qu'on n'envoyât des laines en Flandre ; c'est ce qui pouvait arriver de plus désastreux pour le commerce de cette contrée, et l'on ne fut pas long-temps à s'en apercevoir. Le manque de matières premières arrêtant la fabrication des draps , une multitude d'artisans, tels que tondeurs, foulons et tisserands, se trouvèrent sans pain. Beaucoup émigrèrcnt poussés par la famine, et s'en allèrent mendier en Hainaut , en Brabant , en Artois et dans les provinces voisines. La misère fut terrible dans les grandes villes manuf)icturières, et l'on commença à y murmurer très-fort, non contœ le roi d'Angleterre, mais bien contre le roi de France et le comte. On accusait hautement ce dernier de vouloir ruiner et affa-

(1) Kii ce icinps se lenoit le comte Loys tle Flandres .'i Gaiid cl les lenoil ,"i amour ce qu'il pooit, car le roy de France l'en prioil moult. — FVoissart, rédaction primitive, éd. Buclion (1840), ///, 446.

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mer son peuple pour servir la vengeance des Français. Edouard III profita de cette disposition des esprits pour envoyer des émissaires en Flandre, et travailler le peuple dans son intérêt. » Voyez, disaient-ils, si vous étiez encore les amis de l'Angleterre, tous ces malheurs ne vous arriveraient pas ; le commerce et la draperie fleuriraient comme autrefois. Quel avantage tirerez-vous de Philippe de Valois? Il pourra bien vous tondre encore ; mais quant à vous envoyer de la laine, il n'y faut point penser. » Et les gens du peuple de se dire entre eux : » Cela est pourtant la vérité ; le comte nous trahit; et nous ne le pouvons longuement souffrir , car toute Flandre irait bientôt à perdition. » Chaque jour des groupes se formaient par les places et carrefours , on y parlait de la triste situation des affaires; les plaintes, et les récriminations devenaient de plus en plus acerbes. Le comte n'ignorait pas ces choses, et, dans l'espoir d'y porter remède, il fit assembler les Gantois. " Mes bonnes gens, leur dit-il , la misère est grande, je le sais, mais elle ne peut durer long-temps. J'ai souvent nouvelles et par mes amis que les Anglais sont encore plus mal à l'aise que vous ; ils ne peuvent vendre leurs laines qu'à vous et ils y viendront, car ils éprouvent trop grand dommage à les tenir. Apaisez-vous donc et rapprochez-vous de ce noble pays de France où tant de biens abondent, et qui peut fournir de quoi mener grand état et vivre en joie chez nous (1). >•

Sur ces entrefaites , et alors que la guerre devenait de plus en plus imminente , une ambassade anglaise vint à deux reprises sur le continent, à l'effet de chercher des alliés parmi les princes de la Basse-Allemagne et des provin-

(l) Ibid-, 447.

ces belgiques. Elle s'adressa d'abord à Guillaume , comte de Hainaut, dont Edouard 111 avait épousé la fille Philippine, et, par l'entremise de ce prince , le duc de Brabant, les comtes de Gueidres , de Juliers et plusieurs autres embrassèrent le parti du roi d'Angleterre. Les députés firent ensuite des tentatives pour attirer les villes flamandes à la même cause, et se mirent en rapport avec les personnages les plus influents du pays. Parmi ceux-ci se trouvait un homme reconmiandable à plus d'un titre : c'était Zegher ou Sigt-r le Courtraisien , seigneur de Tronchiennes, qu'on a vu jadis partager la captivité du comte Gui et rester fidèle à son pays au milieu de toutes les vicissitudes politiques. Siger n'avait pu voir sans" douleur le jeune comte s'alliant aux éternels oppresseurs de sa patrie , ni dissimuler sa prédilection pour les Anglais. Aussi, durant le passage à Gand des ambassadeurs du roi Edouard, les avait-il accueillis dans .son hôtel, et s'était-il souvent montré en public dans leur compagnie. Il n'en fallait pas davantage pour exciter le ressentiment du comte. Sans égard pour la vieillesse et les illustres antécédents de Siger, il le fit arrêter en guetapens à Bruges et enfermer dans la prison de Rupelmonde. Il paraît que le roi de France avait exigé cette satisfaction ; et Louis de Nevers ne savait rien refuser au vainqueur de Cassel . Cette arrestation porta le courroux populaire à son comble, et acheva de ruiner l'autorité comtale en Flandre. C'est alors que s'opéra cette révolution qu'on pouvait depuis long-temps prévoir.

Il existait à Gand un homme qui, par sa mère, était petit-fils du malheureux Siger de Courtrai , et de plus avait pour frère ce Guillaume van Artevelde également jeté naguère en prison par les sergents du comte. Il s'appelait

^10 IllSTOUlE

Jacques van Artevelde, était né V(M"s 1290 et avait passé, en qualité d'officier de la fruiterie, une partie de sa jeunesse à la Ciiur du roi de France, Louis-ie-Hutin, (ju'il accompagna même, en 1310, dans une- expédition contre l'île de Rhodes. Revenu à Gand, sa ville natale, Jacques s'était marié à Christine, fille du sire de Bernaige, l'un des plus illustres chevaliers flamands , et qui , à l'exemple de son ami Siger, avait voulu partager la captivité du comte Gui. Quoique la noblesse en général fût favorable au parti des lis , il se trouvait néanmoins en Flandre quelques familles dont le patriotisme ne s'était point altéré. Telles étaient celle d'où Jacques descendait et celle chez laquelle il avait pris sa femme. Comme beaucoup de gentilshommes et de bourgeois riches n'exerçant aucun métier , le sire d'Artevelde s'était fait agréger à une corporation, celle des brasseurs, et en était devenu par élection le capitaine ou doyen. Bientôt il fut proclamé chef-doyen par les cinquante-et-un autres métiers de la ville ; car il avait su se concilier la faveur populaire, tout noble qu'il était, et acquérir parmi ses concitoyens une prépondérance remarquable. Il la devait moins encore à sa grande fortune qu'ti son amour éprouvé pour le bien-être et la gloire de sa patrie. On coimaissait son expérience dans les affaires ; et les gens du commun peuple, qui le nommaient ]esa(/e homme, aimaient à l'entendre deviser et se plaindre avec eux. de la triste situation du pays. On rappelait partout ses discours, et l'on savait qu'une fois il avait dit : » Oh! si l'on voulait m'ouïr et me croire, j'aurais en peu de temps remis la Flandre en bon état et l'on y pourrait gagner sa vie sans pour cela se f;iire ennemis du roi de France ou du roi d'Angleterre (1). » Un jour de fête

(1) lit dirent qu'il avoiitlit que, s'il estoit oys et cre us, il cuideroit en brief

DL'S COMTKS DE FLA^UJIE. Ml

diiis raprès-dîncr, des ra-^semblenieiits so formèrent coinme de coutume pour s'entretenir des malheurs publics. Plus de mille personnes se trouvaient réunies, et une d'elles au milieu des colloques s'écria : » Allons , allons ouïr le bon conseil du sage homme (1). » Cette parole trouva de l'écho dans toute l'assemblée, par les rues on se la répétait de maison en maison ; et une multitude immense se porta bientôt au quartier de la ville appelé le Paddenkoek (coin aux crapauds), où Jacques van Artevelde avait son logis. Le grand-doyen était en ce moment appuyé contre la porte. Du plus loin que le peuple Taperçut , il lui fit grand honneur et révérence : » Cher seigneur , lui dit-on , veuillez nous entendre. Nous venons à vous à conseil ; car on nous assure que votre sens et vos qualités remettront, le pays de Flandre en bon point. Or dites-nous comment, et vous aurez fait une belle œuvre, » Alors van Artevelde s'avança et dit : •• Seigneurs compagnons, je suis natif et bourgeois de cette ville, et j'y ai le mien ; sachez que de tout mon pouvoir je voudrais vous aider et sauver notre patrie. S'il était un homme qui se sentît capable d'une si grande chose, j'exposerais mon corps et mes biens pour me joindre à lui. Si vous autres vouliez m'êti^e frères , amis et coiiipagnons et vous unir à moi de tout cœur, je l'entreprendrais volontiers, tout indigne que je suis. - Alors tout d'une voix les Gantois s'écrièrent : " Nous vous promettons loyalement de vous soutenir en toutes choses, et d'y aventurer corps et biens; car nous savons que, dans tout lecomtéde Flandre, il n'y a

temps avoir remis Flandres en bon estai, et r'aroiciit tout leur gaignage, sans esirc mal du roy de France ne du roy d'Angleterre. — Froissart, ibid., 453. (1) Ibid.

homme, sinon vous, qui soit digne de ce faire (1). » Lorsque van Artevelde se vit* ainsi accueilli en l'amour de ses concitoyens, il songea à la haute mission dont il venait d'être investi. L'assemblée du Paddenkoek avait eu lieu le 25 décembre lundi de Noël 5 il convoqua une autre réunion pour le surlendemain, jour des Innocents, à la Biloque, lieu neutre en dehors de la juridiction des échevins. Un immense concours dépeuple s'y rendit. Le sage homme y parla d'abord des misères de l'artisan, qu'il dépeignit sous les plus fidèles et plus sombres couleurs ; il exposa la décadence des vieilles libertés de la commune , puis il indiqua les moyens de remédier au mauvais état des affaires. " Nous avons besoin d'être amis de l'Angleterre, dit-il, car sans elle nous ne pauvons vivre ; ce n'est pas à dire pour cela que nous devions nous mettre en guerre avec le roi de France. Il s'agit seulement de rester neutres. Le roi de France est si occupé en tant de manières, qu'il n'a pas le loisir de nous faire mal; et il sera bien aise de conserver notre amour au même point que les Anglais. Le Hainaut, le Brabant, la Hollande et la Zélande se tiendront avec nous. Ils ont des intérêts semblables aux nôtres, et cette confédération nous rendra plus forts pour nous maintenir sans dommages au milieu des guerres sanglantes qui vont se livrer. - Ces paroles et beaucoup d'autres, empreintes de sagesse et de patriotisme, émurent profondément le peuple et ouvrirent tous les cœurs à l'espoir d'un meilleur avenir. Dès ce moment van Artevelde fut considéré par le peuple comme le libérateur delà Flandre, et jamais homme né fut entouré dfe plus ardentes sympathies. On ne pouvait se séparer de sa per-

(1) ibid., 454.

DES COMTES DE FLANDRE. /il3

sonne, on s'attachait à ses pas , on ne vivait plus à Gand que pour lui et par lui. Tous les jours mille à douze cents personnes dormaient , buvaient et mangeaient dans sa maison et l'escortaient quand il voulait sortir (1). On n'avait jamais vu pareil enthousiasme. Du comte de Flandre, on ne semblait plus s'en soucier (2). Le samedi 3 janvier, les bourgeois, convoqués dans leurs paroisses respectives pour nommer les chefs-hommes ou hooft-mans , élurent Jacques à l'unanimité capitaine de la paroisse de Saint- Jean ; ce qui lui donnait le commandement supérieur des forces communales sous la surveillances des échevins. Tout s'était (ait avec la plus stricte légalité : van Artevelde, le premier, sentait la nécessité d'appuyer son pouvoir naissant sur la justice et la raison. Lorsqu'il eut été officiellement installé, il fit rendre par les échevins une ordonnance très-sage pour le maintien de l'ordre et de la tranquillité dans la grande et populeuse ville de Gand et s'occupa lui-même d'organiser la bourgeoisie en corps de milice, par connétablies ou voisinages, chargés de veiller à la police de leurs quartiers respectifs.

Cependant Louis de Ne vers, effrayé de la popularité dont il voyait van Artevelde entouré , manda ce dernier à son hôtel, et le doyen s'y rendit escorté comme d'habitude par une foule considérable de citoyens. Le comte lui adressa plusieurs représentations et Tengagea à tenir le peuple en l'amour et obéissance du roi de France; il y ajouta même.

(1) Tous les jours dormoient en sa niaisun, buvoient cl mangeoieni mille ou douze cens personnes; et le compaijjnoient à iilrr par la ville, où ailleurs où l)on lui send)loit. — Ibid., 454.

(2) I t ahandonnèreni de tous poins leur seiyucur, sans riens plus convertir, ne ulcr devers lui. — Ibid.

àlU mSTOIRI']

paraît-il, quel([ius ivîcnacos. Van Arlevekle lui répondit ci-» siinples paroles : » Seigneur, jp ferai ce que j'ai promis au commun peuple pour son bonheur et celui de tout notre pays. Rien ne saurait me rebuter, et au plaisir de Dieu j'en viendrai à bout. •> Puis il salua humblement et quitta la salle (1).

Le comte, plus inquiet que jamais , convoqua ses conseillers intimes et leur demanda le moyen de sortir d'embarras. " Il n'y en a qu'un, lui dit-on, c'est de se défaire de Jacques. » Mais ce moyen n'était pas lui - même d'une exécution aussi facile qu'on pouvait le penser. Les bourgeois, dont la vive sollicitude veillait sans cesse sur le grand-doyen, avaient prévu toute tentative d'homicide. Ils déjouèrent plusieurs embûches, et gardèrent si bien la personne de van Artevelde qu'on finit par se convaincre que pour lui faire le moindre mal il fallait être assez puissant pour combattre la ville de Gand tout entière (2). Louis de Nevers alors, de concert avec le roi de France, résolut de recourir à l'autorité spirituelle pour ressaisir un pouvoir qu'il avait si maladroidement laissé échapper de ses mains. Sur l'invitation du roi de France , Guillaume d'Auxonne , évêque de Cambrai , se rendit à Eecloo ; il y convoqua les députés des villes flamandes, afin d'écouter leurs doléances contre leur seigneur et aviser aux moyens de relever le commerce et l'industrie. L'évêque leur parla doucement et leur promit les bonnes grâces du roi. Il partit pour Paris; et quinze jours après il revint accompagné d'un amiral fran-

(1) ibid.

(2) Mais rien n'y valoir, car toute le coiDniiinalte' esioit j)Oiir luv, tant que on ne lui pooit mal taire, qu'il nr ronvciiist csirc jiuissunl de couibnllrr rontrc toute 1.1 ville... — Ihid.

DK8 COMTKS \)\i FLAiNDIll;. /ilT)

çais, et il dit aux députés (jue le roi consentait à ouvrir les frontières de son pays à leur commerce à condition qu'ils reconnaîtraient l'entière autorité du conite et se détacheraient tout à fait de l'Angleterre. Les députés répondirerit : « Il est vrai, seigneur, que de France nous viennent blés ; mais pour acheter il faut avoir de quoi payer. Or nous tirons de l'Angleterre des laines qui nous donnent grands profits et nous permettent de vivre à l'aise et joyeusement. D'ailleurs les gens du Hainaut nous fourniraient assez de blé sans avoir recours à la France, si nous étions d'accord avec eux (1). » Après avoir ainsi repoussé les avances du comte et du roi les Flamands députèrent deux échevins gantois, Jacques Masch et Jean Willade, à Louvain vers le comte de Gueldres, que le roi d'Angleterre avait chargé de ses négociations avec la Flandre. L'importante affaire était toujours d'avoir de la laine pour rendre aux fabriques leur activité et empêcher ainsi le commun peuple de mourir de faim. Le comte leur accorda aussitôt la faculté d'en acheter à l'entrepôt de Dordrecht, et l'administration communale de Gand résolut, sous l'inspulsion de van Artevelde, de faire les premières acquisitions à ses risques et périls ; ce qui porta la joie des hommes de métier à son comble, et accrut encore l'autorité déjà si grande du sage bourgeois dont la politique produisait des fruits aussi heureux et aussi prompts. Toutes les villes lui accordèrent leur confiance, et ce ne fut plus seulement à Gand, mais dans la Flandre entière , qu'il se vit puissant et considéré.

De nouvelles tentatives faites par le roi de France de concert avec le comte Louis n'al>outirent à aiicun résultat.

(1) iimi.,ir~..

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Ces princes résolurent alors d'employer la rigueur. Tandis que les villes de la Flandre wallonne au pouvoir du roi se remplissaient de troupes, que l'évêque de Senlis et l'abbé de Saint-Denis lançaient l'interdit sur les Gantois, la hache du bourreau tranchait la tête vénérée de Siger le Courtraisien. On apprit ces tristes nouvelles à Gand le 21 mars, veille de la grande foire annuelle. Le peuple en ressentit beaucoup de douleur et d'indignation, mais il resta calme et impassible; ses magistrats, d'ailleurs, prirent sans délai des mesures éneigiques. Les échevins de la Keure réunis en la maison commune chargèrent van Artevelde de veiller à la sûreté de Gand , rédigèrent une protestation contre le supplice de Siger exécuté en violation des privilèges de la cité, puis adressèrent un appel au pape au sujet de l'excommunication. Cependant le roi de France , voulant précipiter les coups par lesquels il prétendait intimider les Flamands, fit avancer le connétable en tête d'un corps d'armée considérable qui entra à Tournai le jeudi saint, 9 avril. Le surlendemain l'approche d'un grand danger est tout à coup annoncée aux Gantois par les coups redoublés de Roland, la fameuse cloche du beffroi. " Je m'appelle Roland, disent deux vers inscrits sur son vaste pourtour: quand je tinte, il y a incendie ; quand je sonne, c'est la guerre qui éclate au pays de Flandre (1). » Aussitôt le peuple sort en foule par les rues ; les capitaines des paroisses, les doyens des métiers rallient leurs hommes sous leurs bannières respectives. Van Artevelde est là qui anime et dirige tout par sa haute influence et ses conseils. Un gros de cavalerie

(l) Ik liectc Roclandt; als ik Klcpjie tlaii ist branclt. Als ik Uiye ilan is slunn iii'i Vlaendcrlaiul.

DES COMTES DE FLANDRE. Ull

est signalé aux environs de la ville ; on sort et il bat en retraite. Les différents corps de milice occupent les portes et interceptent les routes ; des patrouilles circulent autour des remparts. Le dimanche et le lundi de Pâques, les bourgeois restèrent ainsi armés et sur le qui-vive. Rien n'égalait leur zèle; et van Artevelde avait peine à maîtriser leur bouillante et patriotique ardeur. On savait que la noblesse fidèle au comte et les anciens léliaerts occupaient le château de Biervliet : ces gentilshommes faisaient de fréquentes sorties; et c'était un de leurs détachements que l'on avait vu apparaître devant les murs de la ville de Gand, comme pour la braver. Le capitaine van Artevelde , après avoir fait ses dispositions afin que l'armée du connétable ne piit approcher de Gand, se porta vers Biervliet avec une grande partie de la milice communale. Un rude combat fut livré non loin de la forteresse entre les nobles et les Gantois. Le champ de bataille resta à ces derniers , et van Artevelde y dressa ses pavillons. C'est là que les députés des villes de la Flandre tudesque vinrent le trouver pour faire alliance avec lui , et lui déclarer que tout le pays était disposé à prendre les armes et à défendre l'indépendance nationale. Dès lors van Artevelde fut investi de la dictature suprême, et le comte ne conserva plus en réalité qu'une ombre de pouvoir; car dans les cités et même dans les campagnes, ses officiers devaient partout céder devant l'autorité des magistrats choisis par le peuple. Le roi Philippe et Louis de Nevers sentirent alors qu'il était temps d'abandonner un système d'intimidation qui leur avait si mal réussi. Le comte revint dans le pays et fit présenter aux Gantois par un sergent royal, les préliminaires d'un traité par lequel le roi de France reconnaîtrait la neutralité des Flamands et

leur ponnd! mil tlo néuc cier avec tous !(^s pcnpio-; ainis ou ennemis de la Fiance. C'était ce qu'avait toujours réclame van Artevelde ; et sa politiqr.e se voyait enfin couronnée d'un plein succès. Il était arrivé sans secousse à la réalisation de son rêve, et l'on pouvait se ra[)peler alors ce qu'il disait naguère: " Si l'on voulait m'en croire, la Flandre serait bientôt remise en bon état et l'on y pourrait gagner sa vie sans être en guerre avec la France ou l'Angleterre. •• On conçoit combien le crédit du sage bourgeois dut s'accroître alors; mais van Artevelde ne songeait en ce moment qu'au bonheur de son pays , et ne semblait point poussé par l'orgueil et l'ambition qui trop souvent aveuglent ceux que les faveurs populaires entourent de leur prestige. On lui avait ouï dire maintes fois : " Quand vous me verrez bâtir une grande maison ou marier mes filles à de riches seigneurs , ne vous fiez plus à moi , et dites que je suis changé. » Ayant atteint son but , oubliant les cruels traitements dont ses parents les plus chers avaient été victimes , van Artevelde voulut que le seigneur du pays reprît ses droits. Il envoya donc chercher le comte par Maes van Vaernewyc , premier échevin de Gand , et Louis se rendit d'abord à Orscamp , où la paix fut conclue entre lui et ses sujets Le prince était enchanté et ne pouvait croire à un tel revirement de fortune; il n'était point méchant et rancuneux de sa nature , mais plutôt faciU' à se laisser diriger et à subir les impressions du moment. Il se montra généreux et tendre , promit de détruire tous abus , de casser tous privilèges contraires aux vieilles libertés de la Flandre ; puis il alla au camp de Biervliet. Le capitaine de Saint- Jean et les Gantois le reçurent avec acclamations , bientôt aprè.'^, l'armée rentra à Gand au son des buccines et les

DES COMTES DE FLANDRE. Zil9

bannières déployées. La confirmation du trailé de commerce et de neutralité promis par le roi de Franco, ne se fit pas long-temps attendre; et le dimanche 21 juin Téchevin van Vaernewyc en donna lecture au peuple assemblé sur la grande place du marché. Peu de jours après, un autre traité qui assurait l'existence et la prospérité de l'industrie flamande était conclu avec les plénipotentiaires du roi d'Angleterre.

Mais, tandis que les affaires semblaient prendre en Flandre une tournure favorable à tout le monde , la discorde n'en continuait pas moins à armer l'une contre l'autre la France et l'Angleterre ; par la force des choses, la Flandre devait tôt ou tard se trouver entraînée dans ce grand et malheureux conflit. Le roi Edouard avait toujours compté, sinon sur l'appui du comte de Flandre, du moins sur celui des sujets de ce prince, car il tenait entre ses mains les éléments de leur existence et de leur bien-être matériels. Aussi dans l'alliance dernièrement conclue avec eux avait-il inséré un article qu'on serait en droit de trouver fort singulier, si l'on ne savait déjà combien étaient alors distincts les intérêts du comte et ceux de la nation flamande. » Le comte de Flandre, était-il dit dans cet article, n'est pas lié avec le roi d'Angleterre par les clauses précédentes , il peut servir, lui et les gens qui tiennent des fiefs de lui, qui il voudra; mais, dans ce cas, les gens de son pays, bourgeois et habitants , ne serviront point leur seigneur en tant que les villes pourront l'empêcher en vertu de leurs franchises et privilèges (1). " Le monarque anglais s'embarqua le 16 juillet 1338 pour L'Écluse, désirant prendre terre en

(1) Rynier, Fcedern, nova edit., vol. II, pars II, p. 1043.

Flandre, attirer le peuple à lui et puis joindre ces forces réunies à celles que lui avaient promises ses alliés, tels que le duc de Brabant et le comte de Hainaut , pour envahir ensuite le royaume de France. Le 19 , il arriva en vue de L'Écluse avec une flotte considérable ; mais van Artevelde, désireux de faire respecter la neutralité , se tenait avec des milices importantes sur les côtes, afin d'empêcher le débarquement. Edouard III désappointé cingla aussitôt vers le port d'Anvers appartenant au duc de Brabant. Du reste, il conservait l'espoir d'attirer les Flamands dans son parti, bon gré , mal gré. Van Artevelde était dans de fort bons rapports avec le comte, depuis qu'il avait rétabli ce dernier dans ses droits seigneuriaux ; néanmoins, toujours enclin vers l'alliance anglaise, il exhortait Louis à séparer sa cause de celle du roi de France et à se rapprocher d'un pays dont la Flandre tirait toute sa force et sa richesse. Le comte s'obstinait à ne point vouloir entendre parler des Anglais. " Non , disait-il , je ne m'allierai point aux ennemis du roi Philippe, mon cousin; et je ne puis oublier que sans lui il y a long-temps que j'aurais perdu ma terre. » Van Artevelde ne cessait de le solliciter et, pour se soustraire à ces exhortations importunes, le faible prince ne crut pouvoir mieux faire que de s'échapper la nuit de Flandre, avec la comtesse Marguerite sa femme, et de s'en aller à Paris, cille roi l'accueillit, comme bien l'on pense, avec plus de joie que jamais et lui donna tout l'argent dont il avait bet-oin pour mener un train somptueux (1).

(1) .Si se pariy de nuyt du pays de Flandre , et emmena la comtesse Mar- {jeriiie... Le loy leur (îst uionlt grant feste et leur assena finances pour leur estât maintenir. — Froissart, ibi'd., 4.57.

Lorsque les Flamands se virent ainsi abandonnes de nouveau par leur seigneur, c'est-à-dire par celui qui deVait les régir et les conseiller , ils se demandèrent s'il ne valait pas iriieux suivre leurs propres inspirations et se tourner tout à fait vers le pays qui , de temps immémorial , avait été pour eux la source de beaucoup de biens et qui ne leur avait jamais fait aucun mal. De son côté , le roi Edouard ne ménageait ni les instances ni les promesses. L'heure était arrivée de se prononcer ; il fallait être l'ami ou des Français, ou des Anglais. Van Artevelde, en qui le sentiment national se personnifiait si intimement , résolut d'aller trouver Edouard à Anvers, et il y alla en effet accompagné de soixante des plus puissants bourgeois de la Flandre. Il fut reçu par le monarque avec beaucoup de bienveillance et de courtoisie. Le roi confirma la libre entrée des laines et ordonna môme qu'on en fît venir à profusion , ce qui lui concilia tout d'abord l'amour des Flamands. Q.uand il fut assuré de leurs bonnes dispositions à son égard , il leur parla de ses projets d'invasion en France et leur demanda leur concours pour au moins guerroyer aux environs de Tournai et des villes de la Flandre wallonne occupées par des garnisons françaises. Mais il n'entrait pas en la pensée de van Artevelde d'engager les Flamands dans une nouvelle guerre contre la France. Il désirait les maintenir neutres tant qu'il lui serait possible, et il représenta au roi Edouard combien il serait désastreux de voir la Flandre , déjà si épuisée d'argent, exposée à de nouvelles amendes et confiscations par une infraction aux traités qui la liaient à la France II lui représenta encore les scrupules du peuple flamand à manquer à la foi jiîrée et supplia le roi d'Angleterre de ne point exiger pour cette fois qu'on prît les armes en sa fa-

Zi22 HISTOIRE

veur (1|. Edouard se contenta de ces raisons ; car il ne voulait rPen presser, sachant bien que le temps viendrait où la Flandre devrait se déclarer nécpssai rement pour lui. Tous ses efforts tendirent à gagner la confiance et l'amitié de van Artevelde et de ses compagnons , et il les congédia chargés de riches présents. De retour à Gand , le capitaine de Sainl- Jean y fut salué par d'unanimes acclamations. Depuis que le comte de Flandre avait quitté le pays on regardait van Artevelde comme le véritable chef de la nation , et il en exerçait presque tous les droits. Il se faisait craindre et respecter et tenait un honorable état. Jamais il ne sortait qu'escorté par de nombreux archers qui lui formaient une garde du corps, seul moyen de déjouer les projets homicides de ses ennemis et d'imposer à une populace trop souvent remuante et malavisée. Il apporta tous ses soins à faire fleurir la justice et le bon ordre ; établit, dans les villes et les campagnes, des officiers chargés les uns de la police , les autres de la perception des finances. Enfin l'on en vint à dire de lui qu'en aucun pays prince n'avait jamais mené le peuple à sa volonté comme il le faisait (2). .

Durant son séjour à Anvers, le roi d'Angleterre eut plusieurs conférences avec van Artevelde ; il s'occupa également de resserrer ses alliances avec le comte de Hainaut, son beau-père, et son cousin le duc de Brabant. Il eut beaucoup de peine à les déterminer à faire la guerre au roi de France et ce ne fut que sous certaines restrictions qu'ils y consentirent. Il se rendit ensuite à Halle, où la plupart des princes qui lui avaient promis leur concours vinrent le trou-

(1) Ibid., 457.

(2) On ne treiive que nuls prinches ait pays si à sa vouleuté que celui l'eut. — Froissart, ibitl., 458.

DKS COMTI.S DK FL\M)11K. U2'ô

ver. Après y être resté quehiue temps, il partit pour lAllemagne afin de conclure un traité avec l'empereur et se faire investir de la dignité de vicaire impérial. Le duc de Brabant et le comte de Hainaut lui en avaient donné le conseil. C'était en effet le moyen de légitimer leur agression contre le royaume de France; car Edouard, vicaire ou représentant de l'empereur, pouvait se faire prêter serment de fidélité par les princes de la Basse-Allemagne et les contraindre de marcher avec leurs gens d'armes là où il lui plairait de guerroyer. Les allées et venues du monarque anglais durèrent tout l'automne, et il dut attendre que l'hiver fût passé pour se mettre en campagne. Les pr 'paratifs des princes et diverses négociations prirent encore une partie de l'été; et ce ne fut que le 1^"^ septembre de l'année 1339 que le roi Edouard fit à Malines la jonction de ses troupes avec celles des princes ses alliés. L'armée se dirigea par Bruxelles , Nivelles , Mons et Valenciennes pour aller faire le siège de Cambrai. Cette ville éjjiscopale, bien que relevant de l'empire, avait pourtant reçu garnison française. Quand les troupes confédérées furent arrivées sous les murs de Valenciennes, elles s'arrêtèrent; et le roi d'Angleterre, pour ne point porter ombrage au comte de Hainaut, entra dans la ville avec une escorte de douze chevaliers seulement. Le comte vint le recevoir à la porte et le conduisit en gran 1 appareil à son palais. Là l'évêc^ue de Lincoln montant sur le perron de la salle éleva la voix devant tout le peuple et dit : " Guillaume d'Auxonne , évêque de Cambrai , je vous admoneste , comme procureur du roi d'Angleterre, vicaire de l'empereur de Rome , que vous vouliez ouvrir la cité de Cambrai ; autrement vous vous forfaites et y entrerons par force (1). "

(1) Chron, dcJ. Froissait, éd. Buclion, I. 11.

à2U HISTOIRE

Personne ne répondit à cette interpellation. Alors le prélat se tourna vers Guillaume-le-Hardi : " Comte de Hainaut, nous vous admonestons, de par l'empereur de Rome, que vous veniez servir le roi d'Angleterre, son vicaire, devant la cité de Cambrai avec tout ce que vous devez de gens (1). m — Le comte répondit : « Volontiers ; » et alors le roi et les princes entrèrent dans les appartements, où un magnifique souper se trouvait préparé.

Le lendemain matin Edouard quitta Valenciennes et s'en vint à Haspres ; il s'y reposa deux jours pour attendre ses troupes, qui, venant d'Angleterre et d'Allemagne, n'étaient point toutes arrivées. D'Haspres, le roi et l'armée allèrent prendre position à Navr s et à Iwuy; et la ville de Cambrai fut bientôt investie complètement. Etienne de La Baume, dit le Galois, grand-maître des arbalétriers de France, avait été envoyé par Philippe-de-Valois pour défendre la place de concert avec Thibaut de Mareuil et le seigneur deRoye. Ces trois capitaines n'avaient rien négligé pour fortifier Cambrai et la protéger contre les assauts. Le sixième jour, après que le roi Edouard se fut logé devant la ville épiscopale, le duc de Brabant arriva au camp avec neuf cents lances et de nombreux archers ; il se posta sur la rive gauche de l'Escaut, et l'on établit un pont pour qu'il piil communiquer avec le reste de l'armée. Le roi d'Angleterre avait bien autour de Cambrai quarante-mille hommes; cependant ce n'était pas là tout son monde. Sans parler des troupes alliées qu'il attendait encore, il avait laissé un corps nombreux d'Anglais à Gautier de Mauny, biave chevaliei- du Hainaut, qui s'était chargé de prendre la ville de Mortagne

(1) ibid.

appartenant au roi de France. Il la prit en effet et la réduisit en cendres , mais il ne put s'emparer du château; et, pour ne point perdre un temps précieux, il se joignit aux impériaux et s'en vint attaquer Thun-l'Évêque, domaine de l'évêque de Cambrai. C'était une forteresse importante, un poste avantageux dont il convenait de se rendre maître; caria garnison, se trouvant à portée de l'Ostrevant et du Hainaut, pouvait facilement y commettre des déprédations. Le sire de Mauny l'enleva de vive force, y prit le châtelain et sa femme, et y établit pour gouverneur son frère Gilles, surnommé Grignart, ijui depuis causa de grands maux et dommages à ceux de Cambrai. D'un autre côté Jean de Hainaut, fils du comte Guillaume, courait le Cambrésis, en compagnie du sire de Falckenberg, et y exerçait beaucoup de ravages. Ils essayèrent, mais sans succès, de prendre le château d'Oisy, appartenant au sire Enguerrand de Coucy. La saison avançait, le roi d'Angleterre fit presser les opérations du siège de Cambrai. Par un samedi, le comte de Hainaut livra un grand assaut vers la porte qu'on appelle du Saint-Sépulcre ou de Saint -Quentin. Il avait pris le meilleur de ses troupes ; et Jean Chandos , un des plus braves écuyers d'Angleterre, se tenait à ses côtés. Le signal de l'attaque n'était pas donné que Jean Chandos, la lame au poing, se précipita entre les barrières et la porte pour répondre au défi d'un écuyer de Yermandois qu'on appelait Jean de Saint-Dizier, et qui était parent du comte de Flandre. Ils firent l'un sur l'autre plusieurs belles appertises d'armes; et les Hainuyers, que le courage de Chandos animait, se jetèrent à l'envi contre la barrière, qu'ils enlevèrent de vive force. A une autre porte, nommée la Porte-Robert, les sires deBeaumont, de Falckenberg, d'Enghien et Gau-

a2t) iiistoiul;

tier de Mauny avec leurs gens livraient un assaut tout aussi rude. Mais si les assiégeants déplo}aient un grand courage, ceux de Cambrai et les soudoyers du roi de France ne se défendaient pas moins valeureusement. Tant et si bien que les murs d'enceinte restèrent intacts et que les assiégeants, après bien du sang répandu, furent enfin forcés de retourner sans avoir rien opéré de décisif.

Sur ces entrefaites on apprit que le roi Philippe de Valois rassemblait une armée considérable autour de Péronne, dans le but de combattre les Anglais et leurs alliés et de débloquer Cambrai. Edouard réunit son conseil de guerre pour savoir quel parti on devrait prendre : il s'adressa surtout à Robert d'Artois, que nous avons vu naguère se réfugier en Angleterre pour échapper à de nombreux méfaits et qui depuis lors était devenu l'intime ami du roi. Toute la question était de savoir si l'on resterait au siège ou si on l'abandonnerait pour se porter au-devant de Philippe de Valois. Robert se rangea fortement à ce dernier avis, qui plus qu'aucun autre favorisait ses projets de vengeance : il avait été le principal instigateur de la guerre, il ne désirait rien tant que de la voir portée au cœur même de la France II remontra que la ville de ("ambrai était si bien fortifiée, si amplement pourvue de gens d'armes et d'artillerie, qu'on risquait d'y perdre beaucoup de temps et d'argent, en supposant même que l'on parvînt un jour à s'en emparer ; qu'il valait mieux entrer au royaume, où l'on trouverait largement de quoi entretenir l'armée. Cette opinion , que partageaient aussi la plupart des seigneurs anglais, prévalut ; on leva le camp et le roi Edouard se porta vers les terres de Picardie, au mont Saint-Martin, où la rivière de l'Escaut prend sa source et où se trouvait une riche abbaye de 1 ordre des Pré-

montrés. Le prince s'y logea et le duc de Brabant alla s'héberger en l'abbaye de Vaucelles, fondée à deux lieues de là par Hugues d'Oisy à Tinstigation de Saint-Bernard. Plusieurs chevaliers flamands , qui ne voulaient point suivre le parti de leur seigneur et servir pour le roi de France, s'étaient rangés sous la bannière du duc. On y voyait entre autres le sire d'Halluin, messire Hector Vilain de Gand, le sire de Gruthuse . Walfart de Ghistelle et Guillaume van derStrateii (1).

Avec le roi d'Angleterre se trouvait Henri de Flandre, comte de Lodi au duché de Milan, seigneur de Nienhove, et petit-fils de l'illustre Philippe de Chiéti. Quand on fut arrivé aux frontières de France, Edouard arma ce jeune prince chevalier; et Henri, pour consacrer ce nouveau titre et accroître son honneur, se mit en la compagnie de plusieurs autres chevaliers commandés par Jean de Hainaut, et qui avaient résolu un coup de main contre la ville et l'abbaye d'Honnecourt en Cambrésis. Il existait alors à Honnecourt un abbé de grand sens et très-expert au fait des armes. A l'approche de l'ennemi, il fit en toute hâte charpenter une forte barrière devant la ville , arma ses vassaux, dressa des guérites pourvues d'artillerie, depierreset de chaux; puis, en tête de tout son monde, il attendit l'attaque de pied ferme. Bientôt Jean de Hainaut, Henri de Flandre, les sires de Faickenberg, de Bergues et leurs compagnons arrivèrent près de la barrière, et, voyant qu'on ne pouvait pénétrer dans la ville sans la franchir, ils descendirent de leurs chevaux et s'élancèrent l'épée au poing pour briser tout obstacle. Mais la barrière était très solide, et ceux qui la défendaient

(I) Froissart, 1, 8*2.

hardis et courageux. L'abbé les animait par ses discours et son exemple. On y donnait et recevait de rudes coups d'épée , tandis que les gens placés dans les guérites faisait nt pleuvoir sur les assaillants des pierres , des poutres et des pots remplis de chaux vive. Au plus fort du péril , Henri de Flandre, agitant son glaive, cherchait à travers les ouvertures delà barrière à frapper l'abbé. Vigoureux et fort, celuici empoigne l'épée du jeune chevalier et l'attire vers lui à toutessecousses.Henri.ne voulant point se laisser désarmer, tenait ferme; mais damp abbé tirait de son côté si rudement que le bras se trouva engagé à l'intérieur des palissades jusqu'à l'épaule, l'abbé saisit alors ce bras à deux mains. Le corps y eût passé peut-être tout entier, si les chevaliers n'eussent accouru à la rescousse. Henri fut dégagé non sans être grièvement meurtri de cette lutte et sans y avoir perdu son épée , que l'on vit par la suite appendue triomphalement dans l'église abbatiale d'Honnecourt. L'agression dura jusqu'au soir; et les assiégés se défendirent si énergiquement, que les chevaliers, qui s'étaient flattés d'emporter la ville d'un coup de main, durent abandonner l'entreprise et gagner le camp avec leurs blessés (1).

Tandis que le roi d'Angleterre se tenait ainsi aux frontières , menaçant d'envahir la France , le roi Philippe de Valois, qui était alors à Compiègne, dépêcha Raoul d'Eu , son connétable, avec une forte troupe à Saint-Quentin pour garder la ville ; il envoya le seigneur de Coucy en sa terre et le seigneur de Ham en la sienne , renforça les garnisons de Guise, Ribemont, Bohain et autres forteresses à l'entrée du royaume, pour la protéger contre l'ennemi , puis descendit

(1) Ib^J., 78.

lui-même vers Péronne, où était dt^à le gros de son armée, qu'il augmenta d'une multitude d'homnies de guerre venus avec lui. Le roi avait en sa compagnie le roi de Bohême , le roi de Navarre , le roi David d'Ecosse, ses alliés , et les grands vassaux de la couronne, tels que les ducs de NoriTiandie, de Bourgogne, de Bretagne, de Lorraine, le comte de Flandre, et une foule d'autres princes et barons. C'était une des plus belles chevaleries qu'on eîit jamais mises sur pied. L'armée fut disposée en trois corps de bataille composés chacun de quinze mille hommes d'armes et vingt mille hommes de pied (1). Cependant le roi d'Angleterre avait quitté le Mont-Saint-Martin et était entré en Vermandois : Philippe de Valois et l'armée française se portèrent vers Saint-Quentin et allèrent ensuite prendre position au village de Buironfosse , près duquel Edouard venait d'établir son camp. Le monarque anglais envoya aussitôt un héraut d'armes pour provoquer Philippe au combat et lui demander jour. Le héraut fut accueilli avec beaucoup de joie par le roi et les seigneurs de son armée : on lui donna en présents de riches manteaux de fourrure pour les bonnes nouvelles qu'il apportait et il retourna vers son maître. Le jour de la bataille avait été assigné au vendredi 22 octobre. Donc le vendredi matin les deux armées entendirent la messe, et se préparèrent à en venir aux mains. De part et d'autre toutes les dispositions avaient été faites : on se trouvait en présence et il semblait qu'une lutte terrible allait s'engager. Cependant le conseil du roi de France était en ce moment-là même agité par de graves discordes. Tandis que les uns voulaient qu'on livrât de suite la bataille , prétendant que ce serait

(1) ihul., I, 83.

430 iiiSTOiHi':

une grande honto et une grande faute au roi de ne point combaltro et prr fiter de l'occasion pour anéantir la puissance de son ennemi, d'autres objectaient des raisons sérieuses dans un sens contraire. •• Au fait , disaient-ils, à quoi servirait maintenant une bataille^ Si on !a gagne , on n'acquieit pas un pouce de terre sur le roi Edouard ; si on la perd , la France est envahie et ruinée. Il vaut bien mieux se tenir sur la défensive et garder l'entrée du royaume. >• Ces pourparlers durèrent jusqu'à midi ; on fit encore remarquer que le vendredi était un jour néfaste ; que la plupart des chevaux de l'armée avaient fait cinq grandes lieues sans boire ni manger; enfin, qu'on ne se trouvait pas dans une disposition de terrain aussi favorable que le roi d'Angleterre (1). Philippe de Valois n'écoutait pas très favorablement ces avis et jl était dans une vive impatience d'en finir. Sur ces entrefaites arriva au camp une lettre du roi Robert de Sicile, qui passait pour le plus fameux astrologue de l'époque. Robert disait qu'il avait consulté les astres et tous les secrets de la magie et qu'il augurait mal pour la France de cette guerre. Cet incident augmenta la perplexité des seigneurs et toute la journée se passa de la sorte. Il paraît que du côté des Anglais l'ardeur s'était également refroidie. Au milieu de la nuit le roi d'Angleterre partit, disant qu'il ne voulait plus attendre davantage. •• Il lui faudra beaucoup de chevauchées comme celle-là pour conquérir le royaume (2), » dit Philippe de Valois en apprenant la retraite du roi d'Angleterre. Philippe attendit deux jours et , voyant qu'il n'avait plus personne à combattre , il renvoya une partie de son armée et distribua l'autre sur les marches du royaume, ren-

^l) Les Grandes Chron. de France, éd. P. Paris, V, 378. , (2) Froissart, éd. primitive, éd. Buchoit, III, 470.

DI-S COMTES DE ELANDllE. /|3l

forçant les garnisons de !a Flandre wallonne , de Cambrai et de Tournai.

Edouard s'était dirigé du côté d'Avesnes : de là il regagna le Brabant et s'en vint droit à Bruxelles. Le comte de Gueldres, le marquis de Juliers, Jean de Hainaut , le sire de Falckenberg et tous les princes de l'empire ses alliés le rejoignirent en cette ville et il s'y tint un grand parlement où l'on convoqua Jacques van Artevelde , qui avait , comme on l'a vu, maintenu le pays de Flandre dans la plus stricte neutralité durant toute la guerre. Ce n'est pas que le roi d'Angleterre ne l'eût sollicité vivement et à plusieurs reprises de se déclarer ; mais van Artevelde avait sans cesse répondu que le lien féodal et les traités qui unissaient le comté de Flandre au royaume de France ne pourraient se briser sans de graves inconvénients. A Bruxelles, Edouard renouvela ses instances et fit les plus magnifiques promesses : entre autres celle d'aider les Flamands à recouvrer non-seulement les villes de Lille, Douai et d'Orchies, mais aussi le comté d'Artois tout entier, et à conquérir la cité de Tournai. C'était là une forte tentation; car la perte des villes de la Flandre wallonne et le démembrement de l'Artois, province si riche et si fertile, avaient toujours été en Flandre un grand sujet de deuil et de regret. Van Artevelde demanda le temps de réfléchir : il prit conseil de ses amis et des principaux bourgeois que les villes avaient députés au parlement. Après bien des conférences et bien des hésitations , il fit de commun accord cette réponse au roi d'Angleterre : " Cher sire, autrefois vous nous avez déjà adressé semblables requêtes; sachez pour vrai que, si nous y pouvions consentir en gardant notre honneur et notre foi , nous le ferions. Mais nous avons juré par serment au roi de

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France, sous peine d'excommunication et de fortes amendes, de ne point émouvoir de guerre contre lui ; chacun le sait et il ne nous est pas permis d'enfreindre ce serment. Néanmoins il y aurait moyen d'arranger les choses , si vous y vouliez consentir : ce serait de prendre le titre de roi de France et de mettre les armes de France dans votre écusson à côté des armes d'Angleterre ; alors nous vous tiendrons pour légitime roi de France et comme tel vous nous donnerez quittance de notre foi ; par ainsi nous serons absous et dispensés , et ferons tout ce que vous voudrez et ordonnerez (1). " Il déclara en outre qu'il voulait que les droits du comte deFlandre fussent scrupuleusement réservés, et que les réintégrations promises par le roi fussent faites, en faveur des souverains légitimes du pays , à leurs hoirs et successeurs. Ces propositions de van Artevelde mirent le roi d'Angleterre dans un assez grand embarras ; il avait déjà pris le titre de roi de France en tête de certains diplômes , mais il n'avait point encore osé s'emparer des armes d'un royaume où il n'avait rien conquis. D'autre part le concours des Flamands lui semblait d'un bien haut prix et de nature à favoriser puissamment ses projets de guerre. Il en conféra avec le duc deBrabant, le comte de Gueldres, le marquis de Juliers, et surtout avec son intime ami et conseiller messire Robert d'Artois. Chacun lui dit qu'il n'y avait point à balancer et que, s'il se croyait bien et diiment véritable roi de France, en vertu de ses droits héréditaires, il ne devait conserver aucun scrupule sur le fait du titre, des armes et des prérogatives. A quelques jours de là, et le 4 janvier, Edouard donna pouvoir à Guillaume de Montagu , comte de Salisbu-

(1) Chrnn. <lr J. Froissnrt, I, 85.

ry, à Henri de Ferers, son chambellan, et à Geoffroi de Scrop, chevalier, pour conclure en son nom une alliance offensive et défensive avec les Flamands. Bientôt après il prit définitivement le titre et les armes du roi de France; et à ce sujet il publia un manifeste à tous les Français pour les engager à suivre l'exemple des Flamands, et à le reconnaître pour leur souverain seigneur et maître. Il y exposait les motifs qui l'avaient déterminé à revendiquer le royaume sur Philippe de Valois, puis il ajoutait : » Nous sommes en ferme propos d'agir gracieusement et débonnairement avec tous ceux qui viendront à nous pour accomplir leur devoir. Notre intention n'est pas de vous enlever vos privilèges et juridictions ; nous voulons au contraire faire droit à tout le monde et rétablir les bonnes lois et coutumes qui existaient au temps de notre prédécesseur et aïeul le roi saint Louis (1). "

Edouard ne pouvait pas espérer que le royaume allait se soulever sous la foi de semblables promesses ; mais il avait toujours atteint le but qu'il poursuivait si ardemment; et la Flandre avec ses ports nombreux, ses populations fortes et aguerries , ses ressources de toute nature , lui était désormais acquise comme alliée. C'était là un immense avantage, surtout si l'on remarque que déjà les provinces contiguëa de Brabant et de Hainaut se trouvaient ouvertes aux armées anglaises. La guerre ne pouvait néanmoins se rallumer en ce moment, car on était au fort de l'hiver. On résolut de la reprendra au mois de juin, et le roi d'Angleterre retourna dans ses états. Il laissa sa jeune femme à Gand, en gage de la bonne amitié qui unissait l'Angleterre

(I) Rymcr, l'œilcin, ivwn éd., vol. Il, pars. Il, p. Illl.

k la Flandre, Cette princesse, logée à l'abbaye de Saint- Pierre avec toute sa maison, y menait grand état et recevait souvent la visite des seigneurs , dames et damoiselles de Gand. Le capitaine van Artevelde était un des hôtes les plus assidus de la reine , qui lui faisait beaucoup d'accueil et d'honneur.

Arrivé en Angleterre , le roi Edouard réalisa une partie des promesses qu'il avait faites aux Flamands, en leur accordant des privilèges commerciaux très-étendus (1), et confirma les autres par une charte remarquable, donnée à Westminster le mercredi 21 mars. En voici le préambule et les principaux articles : " Edouard, parla grâce de Dieu, roi de France et d'Angleterre et seigneur d'Irlande, à tous ceux qui ces présentes lettres verront ou entendront , salut en notre Seigneur. — En connaissance de vérité , sachent tous que nous, en bonne délibération, avis, provision et mûr conseil sur les choses ci-dessous exprimées, considérant la grande et évidente utilité et le profit de nous, de nos hoirs et successeurs rois de France , et pour les très-grandes lojauté, bonté, obéissance et le très grand service que nous avons déjà trouvé dans les habitants des bonnes villes de Gand, Bruges, Ypres et du commun pays de Flandre, et espérons trouver au temps à venir, et pour certaines promesses que lesdits habitants nous ont faites comme roi de France et leur droit seigneur souverain, dont nous avons leurs lettres scellées par devers nous, avons, du commun avis et assentiment de tout notre conseil, octroyé, donné et consenti, octroyons, donnons et consentons à perpétuité pour nous, nos hoirs et successeurs rois de France, au comte de Flan-

(I) Archiver de Flandre, iiuli. 13iO, pass'ini.

dre, aux habitants de ses dites bonnes villes et commun pays de Flandre et à chacun d'eux, ainsi que à lui appartient, ou touche, ou peut, ou doit appartenir ou toucher toutes les terres , villes, seigneuries, privilèges , libertés, franchises et articles ci-dessous écrits en la forme et manière que ci-après sont déclarés. — Premièrement, avons voulu, octroyé et consenti, voulons, octroyons et consentons que tous les liens, soumissions et obligations de l'autorité papale ou ordinaire, sentences, excommunications, suspensions sur les personnes, interdits sur les villes, terres, lieux, châtellenies et communes de Flandre et tous autres lieux, peines, servitudes, soumissions et obligations... en quelque manière et pour quelque cause que ce soit... soient cassés à toujours et mises à néant; et voulons que ledit comte, ses hoirs et successeurs, les nobles, les habitants, villes, terres, châtellenies, lieux et communes d'icellui pays de Flandre, en soient désormais quittes et affranchis. Et aussi voulons et consentons que toutes les forteresses faites ou commencées à faire jusqu'aujourd'hui dans ledit pays de Flandre demeurent en leur force à toujours, sans qu'on les puisse abattre ou empirer ; il sera permis au contraire de les élargir, approfondir, exhausser, augmenter toutes les fois et en telle manière qu'il plaira aux habitants des villes où lesdites forteresses sont encloses. — Item, les villes de Lille , de Douai, de Béthune, d'Orchies et les châtellenies avec les appartenances et dépendances d'icelles, qui jadis furent et doivent être du domaine propre et comté de Flandre, nous les avons rendues et acquittées, rendons et acquittons audit comte de Flandre et à ses hoirs et successeurs , et renonçons à tout le droit et à la possession que nous et nos prédécesseurs rois de France avions ; les transportant aux mains et au domaine

propre des comtes de Flandre, voulant qu'ils les tiennent et en jouissent paisiblement à toujours, ainsi que leurs prédécesseurs l'ont fait, etc. — Item, pour ce que la comté d'Artois fut et avait coutume d'être depuis les anciens temps au comte de Flandre, et que indûment elle a été aliénée, et pour certaines autres causes à ce nous mouvant.... avons donné et donnons au comte de Flandre, à ses hoirs et successeurs comtes de Flandre, les villes, les châtellenies et toute la comté, d'Artois entièrement , avec les seigneuries, rentes, profits, émoluments, appartenances et appendances d'icelle comté à tenir et posséder en la forme et manière que les comtes d'Artois les ont tenus et possédés ; et donnons en outre la cité de Tournai , la châtellenie d'icelle avec les seigneuries, etc., audit comte de Flandre, pour les tenir en fief, loi et hommage de nous et de nos successeurs rois de France, etc. — //em, nous voulons, ordonnons et consentons que toutes manières de privilèges, de franchises et de libertés, donnés ou octroyés aux villes, châtellenies et pays

de Flandre communément ou divisément que ce soit de

papes, d'empereurs, de rois, de ducs, comtes, princes, prélats ou autres, et toutes les coutumes et usages desdites villes et châtellenies, dont on jouissait au temps Robert de bonne mémoire, jadis comte de Flandre, soient pleinement de valeur et demeurent à toujours valables et en leur vertu, lesquels tous et chacun louons, gréons, confirmons et ratifions comme roi de France par la teneur de ces présentes, etc. — En témoignage desquelles choses, nous, Edouard, roi dessus dit, comme droit roi de Fiance, pour nous, nos hoirs et successeurs rois de France, pour tous nos sujets et sous-manants de ladite couronne de Fiance, avons donné ces présentes lettres aux dessusdts habitants de Flandre,

DES COMTES DE FLAINDllE. U'àl

scellées de notre grand scol en cor.naissance de vérité de toutes les choses dessus écrites et de chacune d'elles, lesquelles furent faites et données par le commun assentiment, consentement, octroi et accord de tout notre conseil, l'an de l'incarnation Notre-Seigneur, mil trois cent et quarante, l'an quatorzième de notre règne en Angleterre, et en France le premier (1). »

Il est bien souvent question dû comte de Flandre dans la charte du roi d'Angleterre. Louis de Nevers ne s'en doutait peut-être pas; quoi qu'il en soit, ce prince inoffensif et nul disparaissait au milieu de tous ces événements, auxquels il semblait étranger. Après avoir suivi l'armée du roi son suzerain, il était retourné vivre à Paris, et l'on n'entendait point parler de lui. La Flandre, soumise tout entière aux volontés de van Artevelde, agissait sous l'impulsion de ce tribun fameux , mais avec calme et sans haine contre la personne d'un prince qui lui était devenu tout à fait indiff'érent. Le roi de France se préoccupait bien plus de ce qui se passait en Flandre que Louis de Nevers lui-même. L'alliance de ce pays avec les Anglais le tourmentait fort. Il adressa des lettres aux villes flamandes, pour leur enjoindre d'abandonner le parti du roi Edouard et de revenir à la foi et à la couronne de France, assurant qu'à cette condition tous griefs seraient pardonnes , promettant d'augmenter leurs privilèges , de les tenir quittes de toutes sommes et redevances, de favoriser leur commerce et de maintenir une parfaite neutralité. Ces propositions furent repoussées; et les Flamands répondirent que tout ce que le roi Philippe leur promettait, le roi Edouard le leur avait déjà donné. Phi-

(1) Ibitl. Cop. milhent. siii pnrrheiiiin.

lippe n'eut plus d'autre recours que de se plaindre au pape de la rébellion des Flamands. Benoît XII fit jeter l'excommunication et l'interdit sur toute la Flandre. Cette mesure produisait toujours un grand effet sur les peuples ; mais elle se renouvelait si souvent qu'elle avait déjà perdu de sa force. Les Flamands en conçurent autant décolère que de peur. Ils s'adressèrent au roi d'Angleterre, qui leur répondit de ne point s'inquiéter : " La première fois que je repasserai la mer, disait-il, je vous mènerai des prêtres de mon pays, qui vous chanteront la messe bon gré mal gré le pape (1). •> Les esprits se calmèrent et l'on ne songea plus à l'interdit. D'un autre côté, Philippe de Valois travaillait à rompre la liaison qui s'était formée entre Edouard et l'empereur Louis de Bavière. Edouard avait donné 80,000 réaux à l'empereur en lui promettant le double de cette somme. Philippe offrit de faire lever l'excommunication que le pape avait naguère fulminée contre Louis de Bavière.

Durant les derniers mois de l'hiver et le printemps de l'année 1340, les hostilités se continuèrent avec assez de vigueur entre le comte de Hainaut et les gens d'armes que le roi de France avait répartis dans la Flandre -wallonne, en Cambrésis , au pays de Tournai , et qui portaient leurs déprédations en Hainaut et en Ostrevant. Il se fit même des incursions en Flandre. Un soir, après souper, Matthieu de Trye , maréchal de France , Matthieu de Roye et Godemar du Fayt , capitaines de Tournai pour le roi, mirent en campagne une chevauchée de mille armures de fer et trois

(I) ... Caria première fois qu'il rej)asseroii la ruer , il leur mèneroit des iiréires tic son pays, quileurchauieroitnt des messes, voulùl le pape ou uou... — du: de J. Froisiart, /, 94.

cents arbalétriers des garnisons de Tournai, Lille et Douai, et se dirigèrent vers Courtrai, aux environs duquel ils arrivèrent avant le jour. Les coureurs pénétrèrent mênne' dans les faubourgs oîi ils blessèrent et tuèrent plusieurs personnes. Au lever du soleil, le gros de la troupe se répanditdans la campagne le long de la Lys, du côté de Warneton, et enleva toutes les proies qu'il put rencontrer. Il ramena à Courtrai plus de dix mille moutons et autant de porcs, de veaux , de bœufs et de vaches, de sorte que la ville se trouva ravitaillée pour long -temps. Les nouvelles de ce ravage émurent tout le pays et vinrent à la connaissance de van Artevelde qui se tenait alors à Gand. Il en fut vivement courroucé et jura qu'il ne tarderait guère à se venger sur le Tournaisis. A cet effet il manda à toutes les milices des villes flamandes de se tenir prêtes à marcher et leur assigna un jour pour le venir joindre. Il écrivit aux comtes de Salisbury et de Suffolck que le roi Edouard avait laissés en Flandre , et qui, pour lors, séjournaient à Ypres, afin que ces seigneurs lui amenassent leurs gens de guerre. Il partit de Gand en tête de forces considérables et alla s'établir entre Audenarde et Tournai, en un endroit appelé le Pont-de-fer, attendant l'arrivée des barons anglais. Mais dans l'intervalle il survint à ceux-ci un grand méchef. Comme ils se disposaient à gagner l'armée flamande, les gens d'Ypres les supplièrent d'aller attaquer dans Armentières une troupe de Genevois à la solde de France qui les gênait beaucoup. Les chevaliers objectèrent qu'ils avaient très -peu de monde avec eux pour cette entreprise ; à quoi les bourgeois d'Ypres répondirent qu'ils les accompagneraient armés, en aussi grand nombre qu'on le pouvait désirer. Les Anglais acceptèrent et l'on se porta sur Armentières qui fut bientôt enlevée, sac-

UkO HISTOIRE

cagée et brûlée (1). Les Yprois retournèrent chez eux et les deux comtes et leur suite songèrent à rejoindre van Artevelde. Pour aller d'Armentières à Tournai, il convient de passer près de Lille. La garnison de cette ville avait eu connaissance de la prise d'Armentières et savait que les seigneurs d'Angleterre devaient longer les routes aux environs. On y établit de fortes embuscades; et les comtes de Salisbury et de Sufïolck furent surpris , traversant près de Marquette un chemin profond , étroit, bordé de haies vives et de fossés. On les envoya prisonniers au roi de France. Ce fut pour Artevelde un sujet de vive affliction : il renonça H son projet contre le Tournaisis , licencia ses troupes et retourna à Gand dans l'espoir d'être plus heureux une autre fois (2).

Vers les fêtes de Pâques qui , cette année là , tombaient le 19 avril , le roi de France fit partir son fils, le duc de Normandie, avec une nombreuse chevalerie et beaucoup de gens d'armes pour retourner en Hainaut. Le duc pénétra par le Cambrésis, attaqua et prit le château d'Ecaudœuvres près Cambrai, puis alla faire le siège de Thun-1'Evêque dont Gautier de Mauny s'était emparé naguère et que le comte de Hainaut avait solidement fortifié; car c'était, comme nous l'avons dit, une excellente position. On fit venir pour ce siège, de Cambrai et deDouai, des machines d'une grandeur et d'une force extraordinaires qui lançaient en l'air d'énormes pierres. En retombant , ces projectiles effondraient les toits et les planchers, de sorte que les habitants étaient obligés de s'abriter dans les caves voiitées. Ces en-

(1) Cliion. de FLimIrc, msc. du roi, ii" 8380, /" T ////:^'^AV7.

(2) Froissait, I, m.

gins fonctionnaient jour et nuit : on s'en servait encore pour jeter dans la place les chevaux et les autres bêtes qui mouraient au camp , et Thun-1 'Évêque devint bientôt le foyer d'une infection insupportable. La peste et les maladies y faisaient d'affreux ravages, de sorte que les chefs de la garnison se virent contraints de capituler. Il fut donc arrêté qu'il y aurait une suspension d'armes pendant quinze jours, et que si, avant ce terme, le comte de Hainaut n'amenait pas de secours on se rendrait. Guillaume-le Hardi , depuis qu'il connaissait les dispositions du roi contre le Hainaut, n'était point resté inactif. Il était allé trouver ses alliés le duc de Brabant, les comtes de Gueldre et de Juliers et Jacques van Artevelde qui était devenu son grand ami (1). Il avait même poussé jusqu'en Allemagne et il arrivait de ce pays lorsqu'il ajjpiit la détresse des gens de Thun-l'Évêque. Il se rendit en toute hâte de Mons à Valenciennes , semonçant tous ses hommes de guerre et alla camper vis-à-vis l'armée du duc de Normandie, l'Escaut entre eux. Le duc de Brabant et le comte de Namur ne tardèrent point à le venir joindre; Artevelde rassemblait ses milices. Cependant, malgré ces renforts, le comte de Hainaut était encore inférieur par le nombre de ses troupes au duc de Normandie ; il n'était pas en position de forcer ce prince dans son camp et de débloquer la ville. Comme la trêve allait expirer, le comte usa de stratagème pour sauver la garnison assiégée. Il chargea un corps de troupes d'escarmoucher avec l'armée française; et tandis que l'attention était tournée de ce côté, les gens de Thun se jetèrent dans des barques toutes préparées. Ils avaient eu soin auparavant de mettre le feu à la ville que

(1) Et aussi en Flaiulre devers son bon ami Aitevelle. — Froissarl, 1, 102.

les Français devaient occuper. Yan Artevelde arriva peu de temps après au secours du comte avec une armée où l'on ne comptait pas moins de soixante mille hommes (1). On pouvait alors se mesurer avec le duc de Normandie et détruire sa puissance. Toutefois, le roi de France, a3'antété informé de la venue des Flamands , était accouru de Péronne avec douze cents cavaliers. Il ne voulait servir en Cambrésis que comme simple soudoyer; car aux termes de certains traités avec les empereurs, les rois de France ne devaient point faire la guerre sur les terres d'Empire. Il laissa donc le commandement à son fils et ce fut lui que Guillaume de Hainaut envoya défier au combat par un héraut. Le duc répondit une première fois qu'il aviserait à donner réponse. Au bout de trois jours, comme il ne faisait point connaître sa volonté , le comte voulait faire jeter un pont sur l'Escaut afin de pouvoir engager la bataille. Le duc de Brabant s'y opposa fortement : » Le roi d'Angleterre, dit-il, doit prochainejnent passer la mer et venir avec nous assiéger Tournai. Il convient de l'attendre. Si nous combattions et que la fortune fiit contre nous, il perdrait le fruit de son voyage ; si nous remportions une victoire, il ne nous en saurait gré, car il est le chef de cette guerre. Partons d'ici où nous ne pouvons séjourner sans grands frais et retournons chez nous. Avant dix jours on aura des nouvelles du roi d'Angleterre (2). "

Le duc ne se trompait point. Edouard en effet s'était embarqué le 22 juin avec une grande et belle flotte. Le monarque anglais ignorait que Philippe de Valois avait pris ses mesures pour l'empêcher d'aborder en Flandre. Il cin-

(1) lOid., 104.

(2) ibid.

DES COMTES DE FLANDRE. hf\Z

glait donc vers ce pays en toute confiance, lorsqu'arrivé dans les eaux de l'Écluse il aperçut (1), échelonnée près des côtes, une si grande quantité de navires que leurs mâts semblaient former une épaisse forêt. Et, en effet, c'était la flotte française composée de cent quarante gros vaisseaux et d'une multitude de petits bâtiments ; elle était montée par plus de quarante mille Normands , Picards, Génois et Espagnols appelés Bidaux. L'amiral Hugues Quieret, Pierre Bahuchet, et le Génois Barbavera la commandaient. Le. roi Edouard appela le patron de son navire et lui demanda ce que cette grande assemblée de nefs pouvait être. « Sire, lui répondit le patron, il m'est avis que ce senties Normands que le roi de France tient sur mer, et qui ont dernièrement briilé votre ville de Soutliampton et pris votre beau vaisseau le Christophe. " — » Tant mieux, reprit le roi, j'ai depuis longtemps désir de les combattre, et s'il plaît à Dieu et à saint George, nous en prendrons vengeance aujourd'hui (2) » D'un autre côté, Barbavera disait à l'amiral et à Bahuchet : « Voici venir le roi d'Angleterre, si vous en croyez mon conseil nous nous tirerons en haute mer, car si nous demeurons ici, l'ennemi qui a pour lui le vent, le soleil et la marée, nous serrera tellement que nous ne pourrons plus remuer. » — •' Honni soit qui se partira d'ici, repartit Bahuchet, lequel s'entendait mieux à débrouiller un compte qu'à guerroyer sur mer, dit un chroniqueur (3), il vaut mieux les attendre tout à notre aise en ces lieux. » — " Comme il vous plaira, fit le Génois, mais moi qui ne veux pas me perdre , je sors

(1) Ibid., 106.

(-2) Ibid.

(3) •.. Que miex se savoil mcller d'un compte ffjiie que de guenoier en nior. — Les (jrandei Cliroii. de France, l^, 386.

UlxU lllSTOIllE

de ce trou avec mes galères (1); - et il gagna la pleine mer. Sur la flotte anglaise, toutes les dispositions de combat et d'abordage avaient été subitement faites. De grands crocs attachés avec des chaînes et des cordes étaient préparés. Les archers et les arbalétriers, postés dans les haubans, se tenaient prêts à décocher leurs traits ; les chevaliers , armés de pied en cap, la hache ou l'épée en main, étaient sur les ponts. Le vent poussait les Anglais à grande vitesse; et en un instant la flotte du roi de France, serrée dans le havre de l'Écluse, fut investie de toutes parts. Alors commença une terrible bataille ; mais c'était plutôt un combat de terre qu'un combat naval ; car l'abordage eut lieu tout aussitôt, et les navires de la côte, ne pouvant se mouvoir et se prêter secours, s'embarrassant les uns les autres , furent envahis par les gens d'armes anglais. On se défendit avec un grand acharnement, et Hugues Quieret montra beaucoup de courage : mais il fallait succomlier, d'autant plus que du côté de la terre, les Flamands étaient accourus de Bruges et des environs pour empêcher toute évasion. Le massacre dura depuis six heures du matin jusqu'après midi, et il périt bien trente mille hommes, dont plus des trois quarts étaient Français. Hugues Quieret fut égorgé de sang-froid après avoir été fait prisonnier, et maître Bahuchet, auteur de ce désastre, fut pendu au mât de son vaisseau. Le roi Edouard paya vaillamment de sa personne, et au plus fort de la mêlée il reçut une blessure à la cuisse en combattant avec sa chevalerie, parmi laquelle on remarquait Henri de Flandre, Robert d'Artois qui s'appelait alors comte de Richemond, Gautier de Mauny, Jean Chandos et plusieurs autres per-

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