CHAPITRE I
A la vue d'un appareil si imposant, les Normands, peu habitués jusque-là à rencontrer des résistances, n'osent tenter l'attaque; se répandant à travers la campagne, ils enlèvent les bestiaux et les laboureurs. Cependant les moines et les gens de l'abbaye sortent intrépidement de la forteresse afin de courir sus aux pirates. Ces derniers ne pouvaient aller vite à cause des troupeaux qu'ils pourchassaient devant eux; ce que voyant les habitants de Sithiu, ils se séparèrent en deux bandes. Les hommes à cheval coururent se poster sur la montagne ; les hommes à pied prirent à dos les Normands qui à l'instant furent cernés de toutes parts. Ceux-ci cherchèrent à se sauver et à gngner un bois de chênes, qui se trouvait au levant de la montagne, afin de s'y retrancher ou de pouvoir s'échapper plus facilement. Mais les moines et leurs gens les serraient de près; et depuis la neuvième heure du jour jusqu'à la nuit, ils en massacrèrent un grand nombre ; non sans de grandes pertes de leur part, car les Normands se défendirent avec fureur. De toute la troupe il ne s'échappa que neuf hommes, dont cinq furent atteints bientôt après et mis à mort. ^
Le dimanche suivant, à la deuxième heure, lorsque l'atmosphère était encore obscurcie par les brouillards du matin, on vit apparaître sur le versant de la même colline une multitude de barbares qui se précipitaient vers la forteresse; ils n'y entraient pas, mais Ils se mettaient en mesure d'en faciliter l'accès aux hommes qui venaient après eux. Bientôt des cavaliers Innombrables se portèrent sur le lieu du combat précédent. Ils sentirent un redoublement de douleur et de rage en voyant les cadavres épars de leurs compagnons d'armes. Semblables aux éléphants que la vue du sang enflamme de la fureur de combattre, dit la chronique^, ces barbares étalent embrasés du désir de la vengeance, à mesure qu'ils reconnaissaient les plaies sanglantes de leurs amis. Pendant quelque temps. Ils restèrent muets de douleur et d'elfrol à contempler
(1) Excerpta ex libro miraculorum S. Bertini Silhiensis abbatis, apiid Acta SS. BeUj i, v, 638 et suiv.
(2) Ibid. 641.
tous ces corps putréfiés. Mais tout à coup, Ils se mirent à courir impétueusement, à la manière des sauvages, vers leurs compagnons, et, revenant ensemble sur leurs pas avec des cris de fureur, Us firent signe aux fantassins d'attaquer rudement la garnison du château. Cependant les hommes à cheval de Sithiu regagnèrent précipitamment la forteresse après avoir abandonné leurs montures dans les pâturages environnants, et, s'étant mêlés aux gens de pied. Ils se préparèrent à faire une énergique résistance.
Les barbares employèrent au siège de l'abbaye mille stratagèmes Inconnus jusque-là. Ainsi ils lançaient, au moyen de grandes frondes, des projectiles enflammés et des morceaux de fer rouge au milieu d'un déluge de flèches. Les assiégés, sur qui pleuvalent ces instruments de mort, pouvaient à peine respirer, tant les agressions étalent Impétueuses et réitérées ; cependant ils résistaient et lassaient la patience des Normands. Alors ces derniers Imaginèrent d'entasser dans le fossé de circonvallation une grande quantité de sarments de vigne et de matières combustibles et y mirent le feu, afin de brûler à la fols et le fort et ceux qu'il renfermait. Cette ruse tourna contre eux ; car un vent violent s'étant élevé, les flammes, loin d'entamer les murs et de nuire aux assiégés, s'élancèrent au visage des païens et les forcèrent à fuir : ce qui fut regardé comme un miracle^.
Telles étalent d'après les chroniques du temps les scènes de l'invasion. Leur souvenir reflète dans les chants des bardes Scandinaves une étrange et sombre poésie. Parmi les chefs les plus intrépides de ces pirates dont les annales du passé nous retracent les sanglants exploits se trouvait le fameux Roi de mer Regnar-Lodbrog , qui vaincu par le roi Saxon, ^EUa, périt, dit-on, dans un cachot rempli de vipères et de reptiles venimeux. Son fameux Chant de mort retrace les excursions de sa jeunesse en Flandre.
" Nous avons frappé de nos épées quand jeune encore je me dirigeai avec mes guerriers à l'est du Sund. Les oiseaux de proie
(3) Ibid.