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CHAPITRE XII

jeune Alexis, pour qui se faisait l'expédition, vint les rejoindre. Il fut reçu à grand honneur dans le camp et renouvela les promesses transmises par les envoyés de l'empereur son beau-frère. Durant le séjour des armées chrétiennes à Corfou , l'opposition manifestée naguère contre l'expédition de Constantinople se réveilla plus vii'e que jamais. Captivés par la beauté du climat, par la richesse et la fertilité du sol, grand nombre de croisés ne voulaient plus se remettre en mer, ou bien ils voulaient aller droit en Syrie combattre les musulmans. Ce dissentiment faillit désorganiser l'armée et ruiner ainsi toutes les espérances de l'entreprise.

Ce fut alors que le comte de Flandre et les princes qui partageaient son avis se soumirent à une démarche aussi politique que touchante. Ils placèrent au milieu d'eux le fils de l'empereur, tous les évêques et les abbés de l'armée, puis ils s'avancèrent dans une vallée où se tenaient les mécontents. Lorsqu'ils furent en présence, les barons descendirent de leurs chevaux ; et, venant tout près des croisés dissidents, ils se jetèrent à leurs pieds, et leur dirent en pleurant qu'ils ne se lèveraient pas que l'union ne fiit rétablie. A la vue de leurs compagnons d'armes, de leurs amis, de 1-eurs seigneurs prosternés devant eux et leur criant merci, les mécontents sentirent leur colère et leur obstination s'évanouir. Ils jurèrent de rester avec l'armée jusqu'à la Saint-Michel, mais à condition qu'alors on leur donnerait des vaisseaux pour aborder en Syrie. La paix ainsi rétablie, ce fut avec des transports de joie et des acclamations que l'on s'embarqua la veille de la Pentecôte pour cette fameuse ville de Byzance dont on racontait tant de merveilles et qui faisait espérer aux croisés une magnifique récompense de leurs longs labeurs.

Le temps était clair et beau; toutes les voiles flottaient au vent. Jamais les mers de la Grèce n'avaient vu se déployer sur leurs ondes tant de vaisseaux à la fois ; il semblait qu'il y avait là des forces pour conquérir l'univers". Parmi toutes ces bannières, tous

(i) Villehai-duiu, Bo la Conquéie, etc. 37.

ces gonfanons ondoyants dans les airs, le lion de Flandre se dressait fier et majestueux sous ce ciel bleu qu'il avait si souvent traversé depuis un siècle.

La veille de la Saint-Jean, les croisés jetèrent l'ancre à la côte d'Asie, près de l'abbaye de Saint-Etienne, dans un endroit qu'on appelait la Tour marine. Là un spectacle enchanteur se déroula devant leurs yeux. Constantinople n'était plus qu'à trois lieues, et on l'apercevait s'élevant au-dessus des flots azurés de la Propontide avec ses hautes murailles, ses trois cent quatrevingt-six tours, ses dômes, ses palais. Puis les rives du Bosphore jusqu'à l'Euxin et l'Hellespont, éclairées par le soleil levant, présentaient à l'œil l'immense et pompeux tableau de leurs campagnes couvertes des plus riches productions de la nature, semées d'innombrables villes, et ofl'rant à l'imagination des croisés l'aspect d'un paradis terrestre. Les Flamands, qui jamais n'avaient vu que les plaines brumeuses de leur patrie avec leur horizon borné par de sombres forêts ou les côtes monotones de l'océan du Nord, étaient dans le ravissement. Toute l'armée tremblait de surprise et de crainte, car la grandeur du spectacle augmentait dans son esprit la grandeur de l'œuvre qu'elle allait consommer^.

Le lendemain dès l'aube, le comte de Flandre, le doge de Venise, le marquis de Montferrat et le comte de Blois, chefs de l'expédition, firent déployer les étendards de l'armée. On rangea les écus et les armoiries des comtes et chevaliers sur les ponts des navires, où les hommes d'armes et sergents cuirassés de fer de pied en Cap se tinrent la visière baissée et la pique en main dans tout l'appareil militaire de l'Occident, Un vent favorable poussa la flotte, qui passa à pleines voiles près des murs de Constantinople et sous les yeux d'une population immense qui couvrait les remparts et le rivage de la mer. Elle alla aborder à Calcédoine, où toute l'armée prit terre; les matelots seuls restèrent sur les vaisseaux, qu'ils dirigèrent vers Scutari pour y stationner et suivre de là les mouvements de

(2) Ibia. 39.

lUUDUlN DE CONSTANTINOPLE.

l'expédition. Les princes s'emparèrent du superbe palais que l'empereur Alexis avait à Calcédoine et s'y logèrent; leurs chevaliers dressèrent leurs pavillons dans les admirables campagnes qui s'étendaient tout au tour, et sur lesquelles gisaient encore les produits d'une abondante moisson ^

A l'approche des Latins, l'usurpateur Alexis avait abandonné sa résidence de Calcédoine, où il oubliait, au milieu des plaisirs et des fêtes, et les soins de l'empire et le danger que courait Bjzance. Il se tenait renfermé dans les murailles de la ville de Constantin , entouré de soldats mercenaires, de courtisans lâches et flatteurs, d'un peuple enfin sans courage et sans énergie, et qui n'avait conservé de ses ancêtres que les mœurs dépravées, le caractère frivole, l'esprit astucieux et vain.

Neuf jours entiers les croisés se tinrent en vue de Constandnople sans savoir ce qui se passait dans cette ville, et espérant apprendre à chaque instant qu'une révolution s'était opérée en faveur du jeune prince qu'ils venaient rétablir sur le trône paternel. L'empereur enfin, efl'rajé de voir les croisés maîtres de ses palais, de ses jardins, de tout le pays autour de sa capitale, et redoutant une prochaine attaque des hommes de fer, comme les appelait dans sa terreur le peuple deConstantinople, envoya un Lombard nommé Rossi pour parlementer avec les princes Latins : « Seigneurs, leur dit Rossi, l'empe- ^•eur Alexis vous mande qu'il sait bien que vous êtes la meilleure gent du monde, et il s'étonne beaucoup que vous ayez envahi sa terre et son royaume; car il est chrétien comme vpus et il n'ignore pas que vous étiez partis pour la terre sainte d'outre-mer afin de conquérir le sépulcre et la sainte croix. Si vous êtes pauvres et besogneux, il vous donnera volontiers de son avoir, à condition que vous viderez sa terre. Il ne vous veut faire aucun mal ; cependant il en a bien le pouvoir, fussiez-vous même vingt fois plus nombreux que vous n'êtes^. « Quènes de Béthune, ce cheva]ier sage et bien éloquent, comme l'appelle Villeharduin , fut chargé

(I) Villeharduin, De la ConquêK^ de Constan'inople, ïà. P. Paris, 41. (2) Ihid. 4.S.

de répondre au messager de l'empereur : « Beau sire, vous avez dit que votre maître s'émerveille beaucoup de ce que nos seigneurs sont entrés en sa terre et en son royaume. Ils ne sont entrés ni en sa terre ni en son royaume ; car il détient ce pays à tort et à péché, contre Dieu et raison. Le véritable sire de la terre est son neveu, qui est là sur ce siège parmi nous. Mais si votre^maitre voulait venir à la merci de son seigneur, en lui rendant la couronne et l'empire, nous le prierions qu'il lui donnât sa paix et tant de son avoir qu'il pût richement vivre. Ne revenez plus apporter d'autre message, sinon pour octroyer ce que vous avez entendu-''. »

Ce langage digne et fier ne laissait à l'usurpateur aucun espoir de séduire ou d'intimider les Latins. C'était une déclaration de guerre. Cependant les croisés tentèrent encore une démarche pacifique en sondant les dispositions populaires de Byzance. Une galère, sur laquelle étaient montés Boniface et Dandolo tenant dans leurs bras le fils d'Isaac, s'approcha des murs de la ville. Le doge et le marquis présentèrent le jeune prince aux habitants rassemblés sur les remparts en leur criant : « Voici votre seigneur légitime, reconnaissez-le; et sachez que nous ne sommes pas venus ici pour vous faire du mal, mais pour vous protéger et vous défendre au besoin^. » La foule resta immobile et silencieuse, dominée qu'elle était par la crainte de l'usurpateur^. Alors on résolut de commencer le siège de Constanlinople.

Le lendemain, après qu'on eut dit la messe, les princes se réunirent à cheval dans un champ pour tenir conseil. On décida que l'armée serait divisée en six corps de bataille, dont un d'avant-garde. Le commandement de celui-ci fut confié au comte Bauduin, parce qu'il avait sous ses ordres le plus grand nombre de vaillants hommes d'armes, archers ou arbalétriers". Le deuxième corps fut donné au frère du comte de Flandre, Henri de Hainaut, ayant sous ses ordres deux braves chevaliers du Cambrésis, Mathieu de Walincourt et Bauduin

(3) Ihid. 44. (4) ima. 45. (5) Ibid, (G) Ibid.

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