‹ Histoire des comtes de FlandreChapitre 102 sur 236 · CHAPITRE Xir · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xir

de Beauvoir. Les croisés, incertains de la réussite d'une aussi vaste entreprise, étaient pensifs et recueillis en s'armant et prenant leur ordre de bataille. Pour les réconforter, les évêques et les prêtres parcoururent les rangs : disant à tous de bonnes paroles ; les engageant à confesser leurs fautes, et à s'en remettre ensuite à la volonté de Dieu. Bientôt on donne le signal du départ. Les chevaliers tout armés, le heaume lacé, suivis de leurs montures harnachées et sellées, passent sur les bâtiments plats. Les gens de pied entrent dans de gros vaisseaux de transport, et les voiles sont mises au vent .

Un peu avant le lever du soleil, l'empereur Alexis était sorti de Constantinople à la tête d'une immense armée; il avait pris position auprès du port, qu'une énorme chaîne protégeait contre l'approche des vaisseaux. Les croisés ont à peine atteint les bords, qu'à la vue des Grecs échelonnés sur le rivage ils se précipitent à l'envi jusqu'à la ceinture dans la mer, la lance en arrêt d'une main, l'épée nue dans l'autre. Les trompes et buccines remplissent l'air d'un son effrayant. Tous les hommes de fer sont bientôt réunis en bon ordre devant les Grecs terrifiés. On allait marcher sur eux la lance baissée, quand tout à coup ils tournèrent le dos et s'enfuirent de tous côtés. Les chevaux alors sont descendus des galères. Les princes et les chevaliers sautent dessus pour s'emparer du port et du camp des Grecs. Le comte de Flandre, qui dirigeait l'avant- garde, s'avançajusqu'à l'endroit où l'empereur avait dressé son pavillon, et d'oij il s'était lâchement sauvé vers Constantinople'. L'armée campa à la bouche du port devant la tour de Galata. Une surveillance active régna durant la nuit. Le lendemain les Grecs essayèrent une sortie. On prit les armes; et Jacques d'Avesnes, s'étant jeté le premier avec ses vassaux au milieu des ennemis, reçut un coup d'épée dans le corps. Un intrépide chevalier du Hainaut, Nicoles, sire de Jenlain, courut à la rescousse et le sauva.

L'action fut chaude; l'on se battit de part

(1) Villeharduin, De la conquête de Conslaniinoplc, tJ. P. Paris, 48.

et d'autre avec archarnement. Enfin K^s Grecs furent une seconde fois mis en fuite par les arbalétriers francs, et l'on s'empara de la tour de Galata. Un nouveau conseil fat alors tenu pour délibérer sur les moyens de faire le siège avec ensemble. On résolut de tenter l'attaque du côté de la terre, tandis que les Vénitiens, habiles navigateurs et habitués aux combats de mer, chercheraient à rompre la chaîne du port et à aborder les murailles. Au jour indiqué, le comte de Flandre, Henri son frère, les comtes de Blois et de Saint-Pol donnèrent l'assaut et parvinrent à planter deux échelles aux murailles. Vingt-cinq hommes d'armes montèrent courageusement au sommet, et frappèrent de leurs haches tout ce qui se présentait devant eux. Ils succombèrent enfin, accablés par le nombre, et deux des leurs furent même emmenés prisonniers vers l'empereur, qui fut aussi content de cette mince capture que s'il avait remporté une victoire. Le doge et les Vénitiens étaient plus heureux sur mer. La chaîne du port avait été rompue, et leurs vaisseaux s'étaient avancés en belle ordonnance jusqu'au rivage. Les échelles sont aussitôt dressées. Le vieux Dandolo, presque centenaire et aveugle, s'écrie qu'il veut être porté à terre. Le gonfanon de Saint-Marc le précède : et bientôt on le vit flotter sur une des tours de Constantinople, sans qu'on sût qui l'y avait porté ^. Les Grecs n'avaient pu résister au choc impétueux des Vénitiens, et s'étaient repliés vers l'intérieur de la ville. Vingttrois tours furent à l'instant occupées par les soldats de la république et par les chevaliers qui combattaient avec eux^ Un bateau fut dépêché aux chefs de l'armée de terre pour leur annoncer cette victoire. Pendant qu'ils s'en réjouissaient, Byzance et sa population de cinq cent mille âmes étaient plongées dans la terreur; cette foule immense courait épouvantée à travers les rues et les places de la ville, devant une poignée de Latins qui, l'épée d'une main et la torche de l'autre, la poursuivaient en se faisant annoncer par des clameurs de mort et les flammes rougeâtres de l'incendie^.

(2) Ibid. 54.

(3) Ibid.

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