‹ Histoire des comtes de FlandreChapitre 103 sur 236 · BAUDUIN DE CONSTANTINOPLE · texte numérisé non relu

BAUDUIN DE CONSTANTINOPLE

L'empereur Alexis, se réveillant enfin au milieu du désordre et des cris du peuple, monte à cheval, rassemble ses troupes, et sort pour attaquer les croisés campés auprès du port. A son approche, l'attaque des remparts est abandonnée, on se range en bataille. Le doge, averti du péril de ses compagnons de guerre, accourt avec tout son monde. Les Grecs, quoique dix fois plus nombreux que les Latins, n'osent approcher de ces hommes que leur imagination regarde comme invincibles. Ils se contentent de lancer de loin des flèches et des javelots. L'empereur et son gendre Théodore Lascaris s'efforcent en vain d'engager le combat. Leurs troupes refusent d'avancer; la retraite sonne, et l'armée impériale rentre honteusement à Constantinople. « Sachez certainement, dit le maréchal de Champagne, que jamais notre Seigneur ne tira nulle gent de plus grand péril comme il fit de nos pèlerins en ce jour. Les plus hardis' en eurent grande joie. ». En effet, avec un peu de courage, il était facile aux Grecs d'écraser alors l'armée latine.

Alexis vit bien que tout était fini pour lui. Il pilla les trésors du palais ; dix quintaux d'or, les joyaux de l'empire, plusieurs pierres précieuses et des perles magnifiques le consolèrent d'avoir en un seul jour perdu son honneur avec l'empire. Se confiant aux hasards de la mer dans un petit bateau au milieu des ténèbres de la nuit, il alla su cacher, avec ses richesses, dans quelque endroit isolé delà côté d'Asie.

Le peuple de Constantinople, désespérant alors de résister aux Latins, délivz'a Isaac de la prison où l'usurpateur l'avait plongé après lui avoir fait crever les yeux, l'emmena au palais de Blaquerne, le fit asseoir sur son trône et le salua empereur 2. Des ambassadeurs furent députés au fils d'Isaac et aux chefs de l'armée latine pour leur annoncer la fuite d'Alexis et la révolution qui venait de s'opérer.

La joie fut grande au camp des croisés en apprenant cette heureuse nouvelle. Mais, pour s'assurer de l'état des choses, on ré-

{i; YLlleharcluin, De la conquête de Conslantinople , éd. P. Paris, 56. (2) Ibid. 57.

solut d'envoyer à Constantinople des personnages prudents et braves. On choisit Mathieu de Monlmorencj', Geofl"roi de Villeharduin, maréchal de Champagne et historiographe de cette mémorable expédition, puis deux nobles vénitiens. Ils trouvèrent l'empereur Isaac assis sur son trône richement appareillé, à côté de l'impératrice sa femme , et entouré d'autant de courtisans qu'il y avait eu naguère de gens ardents à le persécuter^.

Geoffroi de Villeharduin , ainsi qu'il nous le raconte, lui adressa la parole en ces termes : " Sire, tu vois le service que nous avons fait à ton fils et comme nous lui avons bien tenu sa convenance ; mais il ne peut venir céans avant d'avoir accompli les convenances qu'il nous a promises. Il le mande donc à toi, son seigneur, de nous confirmer ce qu'il nous a promis »— «Et quelle est cette promesse? fit l'empereur. — «Te'lecomme je vous dirai, reprit Villeharduin. Tout premier : mettre votre empire sous l'obéissance de Rome, comme jadis il y étoit. Puis, donner deux cent mille marcs d'argent à ceux de l'armée ; et l'entretien pendant un an aux croisés, aux grands comme aux petits. Vous devez en outre fournir dix mille hommes à pied et à cheval ; tant à pied que nous voudrons, tant à cheval que vous voudrez ; les mener avec vos navires et les tenir à vos dépens pendant un an dans la terre de Babylone; enfin entretenir dans la Terre-Sainte six cents chevaliers pendant toute In vie de votre fils.-» — Certes, dit l'empereur, la promesse est bien grande. Je ne puis maintenant examiner si elle est valable. Néanmoins vous m'avez tant servi, moi et mon fils, en cette circonstance, que si l'on vous donnoit tout l'empire, vous ne seriez pas trop récompensés^. " Quand cette réponse fut rapportée aux princes, ils montèrent tous achevai; et, ayant au milieu d'eux le jeune Alexis, ils le menèrent à Constantinople, où les acclamations de la multitude saluèrent le fils du César et les libérateurs de la patrie.

La meilleure harmonie dura quelque temps entre Alexis et les croisés : il venait souvent

(3) IMd 58.

(4) Ibid. 59.

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