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CHAPITRE XII

SOUS leurs tentes, prenait part à leurs jeux, et avait même déjà rempli une partie des promesses qu'il leur avait faites, en payant les deux cent mille mares d'argent. Mais la haine nationale que les Grecs nourrissaient intérieurement contre les Lutins ne s'était point effacée. Ce peuple changeant et variable, que l'aspect d'un nouveau maître, une cérémonie publique, un spectacle quelconque, le prétexte le plus frivole enfin pouvait distraire, avait cependant conservé une rancune profonde de s'être vu dominer par ces hommes de l'Occident, au langage rude et grossier, et qu'ils considéraient comme de vrais barbares.

Un jour, le jeune Alexis s'en vint secrètement à l'hôtel du comte de Flandre. On y manda le doge de Venise et les autres seigneurs. Alexis leur adressa cette singulière confidence : « Sire comte de Flandre, et vous, beaux sires, je suis empereur de par Dieu et par vous ; mais apprenez que mon peuple, qui m'a montré un grand semblant d'amour, ne m'aime aucunement. Les Grecs ont grand dépit de ce que je suis rentré par votre aide en mon héritage. Voici le temps venu où vous devez vous séparer, car votre alliance avec les Vénitiens ne doit durer que jusqu'à la Saint-Michel. Je ne puis en un si court terme tenir toutes les promesses que je vous ai faites; mais ne m'abandonnez pas. Les Grecs me haïssent durement à cause de vous, et je perdrais mon empire si vous partiez. Demeurez, je vous prie, jusques en mars ; je payerai ce que vous voudrez aux Vénitiens, et vous fournirai tout ce dont vous aurez, besoin jusqu'à Pâques. D'ici là j'aurai mis ma terre en tel point que je ne pourrai plus la perdre avec l'aide de Dieu et la vôtre, et pourrai satisfaire à mes en- ^gagements. "

Les barons, surpris de ce discours, répondirent qu'ils en délibéreraient. En effet un parlement fut tenu le lendemain, et une violente opposition se manifesta contre les demandes du césar grec. Les croisés, qui déjà au siège de Zara voulaient abandonner l'armée pour se diriger vers la Syrie, véritable but de leur voyage, s'écrièrent, qu'ils partiraient incontinent, si l'on ne forçait Alexis à tenir sa parole. Quènes de Béthune

fut chargé de déclarer à l'empereur la volonté suprême des princes latins. « Vous et votre père, dit-il au jeune Alexis et à son père, avez souscrit des engagements envers ■l'armée des croisés, ainsi que vos chartes en font foi. Nous vous sommons de les tenir ; sinon nous ne vous regarderons plus comme nos amis, et poursuivrons nos droits le mieux qu'il nous sera possible. « Les Grecs qui entouraient l'empereur tressaillirent de colère en entendant cette fière déclaration; mais Quènes de Bdthune, impassible et digne, remonta sur son cheval avec Gauthier de Villeharduin, qui l'avait accompagné : la lance haute ils traversèrent Constantinople sans que personne osât les toucher, et arrivèrent sains et saufs au camp. « Ce fut grand'merveille, dit le maréchal de Chara- [lagne, car ils venoient d'échapper à un grand péril'. » Sur ces entrefaites, un incendie terrible se déclara dans Byzance : on eu accusa les Latins. L'exaspération du peuple ne connut plus de bornes. La guerre était inévitable. Isaac et son fils, placés entre la fureur turbulente de leurs sujets et la haine des Latins, n'étaient déjà plus maîtres d'agir à leur volonté. La ville et le camp cessèrent toute relation, et la force des armes dut encore une fois décider du sort de l'empire.

On était alors en hiver; les Latins résolurent d'attendre le printemp's pour assiéger de nouveau Constantinople. Durant cet intervalle les Grecs ne cessèrent d'inventer mille stratagèmes pour se débarrasser de leurs redoutables voisins , qu'ils n'osaient cependant pas attaquer en face. Une nuit ils remplirent dix-sept grands navires de poix, d'étoupes, de tonneaux vides et autres matières combustibles; ils y mirent le feu, et, par un vent favorable, les lancèrent sur la flotte vénitienne qu'ils espéraient détruire de la sorte. Leur espoir fut déçu; car l'armée navale prévenue à temps, éteignit le feu qui déjà se communiquait à quelques bâtiments, et les brûlots grecs s'en allèrent au loin se consumer et s'anéantir dans les flots du Bosphore^.

Dans ces circonstances une révolution

(1) Villeliarduin, De la conqnfitr> de Constantinople, 6d. P. Paris, G9. (2j Ibid.

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