CHAPITRE XII
tes, les Grecs effrayés reculent, et bientôt les Latins se répandent vainqueurs dans la ville. Le tyran Murzulphe avait rangé les troupes en bataille devant son camp. Lorsqu'il vit accourir à lui les chevaliers du comte de Saint-Pol, avec leurs coursiers bardés de fer , leurs lances en arrêt et la visière baissée, il eut peur et s'enfuit, lui et les siens, jusque dans le palais de Buccoléon; le soir venu , Murzulphe se sauva par la porte de Blaquerne. Les Latins étaient maîtres de Constantinople; l'armée se rassembla sur une place immense, et l'on tint conseil. A la première ivresse du succès avait succédé un étonnement mêlé de crainte ; en effet l'on se trouvait au milieu d'une cité remplie de monuments, d'églises, de palais, peuplée de cinq cent mille habitants. Les travaux de la conquête ne paraissaient pas finis ^ : cependant on apprit le lendemain que Murzulphe et ses troupes avaient fui durant la nuit. Loin de vouloir se révolter, le peuple grec se montrait plein de frayeur et d'épouvante; les Latins, profitant alors de la victoire, agirent en conquérants. Le comte Bauduin de Flandre avec sa chevalerie alla se loger dans les tentes vermeilles que le tyran avait abandonnées la veille ; et Henri, son frère, prit possession du palais de Blaquerne, où l'on trouva les trésors de l'empire et les superbes ornements des souverains grecs. Constantinople fut aussitôt livrée au plus affreux pillage ; tout ce que les édifices publics et les maisons renfermaient d'or, d'argent, de pierreries et d'étoffes précieuses devint la proie des Latins, les églises mêmes furent dévastées et profanées. Les statues, les colonnes, les monuments de l'art et du génie que la civilisation grecque et romaine avait légués à Byzance, et qui s'élevaient en foule innombrable à travers les rues et les places de la cité de Constantin, ne trouvèrent même pas grâce devant un vaimjueur plus brave que lettré*.
(1) Villeharduin, De la Conquête, etc. 79.
(2) Jeoffroi de Villeharduin ne parle pas de la destiuction des monuments d'arts par ses compagnons d'armes, mais on en trouve un intéressant tableau dans l'historien grec Nicétas. V. Fabricius, Bihlio/h. grœcn VI, 405.
Une grande œuvre restait à accomplir , il s'agissait maintenant de consolider la conquête et de fonder un nouveau trône. Deux princes parmi tous les seigneurs de l'armée méritaient par l'éclat de leur origine, par leur puissance et leur illustration de tenir le sceptre impérial : c'étaient le marquis de Montferrat et le comte de Flandre; personne, parmi tant de seigneurs, n'eût osé le leur disputer, mais il était à craindre qu'une fatale rivalité ne s'élevât entre eux. C'esf alors que dans l'assemblée des barons fut émise une penséa fort politique. « Si l'on n'élit qu'un seul de ces deux hauts hommes, se dirent-ils entre eux, l'autre en aura si grand dépit qu'il emmènera toute sa gent avec lui, et l'empire sera compromis, comme il manqua d'arriver lorsque Godefroide Bouillon fut nommé roi de Jérusalem. Agissons de manière que si Dieu donne la couronne à l'un, l'autre aussi soit satisfait. Ainsi, que l'empereur élu accorde à son concurrent toute la terre au delà du Bosphore vers la Turquie et l'ile de Crète. »
Cette sage proposition fut accueillie à l'unanimité, et l'on prit jour pour l'élection. Douze prud'hommes furent choisis par la voie des suffrages, ainsi qu'il était convenu, et jurèrent sur les saintes reliques qu'ils nommeraient celui qui serait le plus digne à leur gré de gouverner l'empire^. Au jour indiqué, les douze électeurs s'assemblèrent au palais habité par le doge de Venise, et s'enfermèrent dans une chapelle.
L'innombrable multitude des Latins mêlée à la population de Constantinople attendait devant le palais le résultat de l'élection ; des émotions diverses animaient cette foule : si les Grecs insouciants et légers ne considéraient dans ce qui allait se passer qu'un spectacle nouveau, les compagnons d'armes du marquis de Montferrat, les guerriers que le comte Bauduin avait amenés des régions lointaines de Flandre et de Hainaut se montraient pleins de crainte et d'anxiété; car jamais débat plus important et plus solennel ne s'était agité pour eux, jamais l'honneur national n'avait été exposé à une plus grande gloire ou à une plus grande
(3) Ibid. 84.
JEANNE DE CONSTANTINOPLE ET FERNAND DE PORTUGAL
déception. Les portes du palais s'ouvrirent enfin, et l'on vit apparaître le vénérable Nevelon, évêque de Soissons, l'un des douze électeurs. 'Le silence s'établit aussitôt dans la place. « Seigneurs, dit le prélat d'une voix forte, la-Dieu-merci, nous sommes tous d'accord maintenant sur le choix de l'Empereur. Rappelez-vous que vous avez juré sur les reliques d'accepter celui que nous élirions, et de le soutenir envers et contre tous; eh bien! sachez que vous avez pour Empereur le comte Bauduin de Flandre! " Mille exclamations retewi tirent alors. Bauduin élevé sur un bouclier fut porté triomphalement à la basilique de Sainte- Sophie, et trois semaines après, dans cette même église, l'arrière-petit-fils de Charlemagne et de Bauduin Bras-de-Fer revêtait la pourpre et mettait sur sa tête la couronne de Constantin.
JEANNE DE CONSTANTINOPLE ET FERNAND DE PORTUGAL. 1206-1214
Mort de la comtesse Marie de Champagne. — On apprend en Flandre la fin tragique de l'empereur Bauduin. — Douleur des Flamands. — Beaucoup ne veulent pas croire au trépas de Bauduin. — Jeanne et Marguerite de Constantinople sont livrées au roi de France par leur tuteur. — - Energiques réclamations et menaces des Flamands. — Désespoir de Philippe de Namur. — Les princesses sont renvoyées en Flandre.' — Jeanne épouse Fernand, fils du roi de Portugal. — Fernand fait hommage de la Flandre à Philippe-Auguste. — Arrestation du comte et de la comtesse de Flandre à Péronne par Louis fils du roi. — Louis les relâche après s'être emparé des villes d'Aire et de Saint-Omer. — Colère de Fernand. — Son impopularité en Flandre. — Les Gantois refusent de le reconnaître pour seigneur. — Traité de Pont à- Wendin, entre Fernand et Jeanne d'une part et le prince Louis d'autre part — Les Gantois reçoivent Fernand et Jeanne. — Alliance du comte de Flandre avec le roi d'Angleterre. — Le comte refuse assistance dU roi de France son suzerain. — Courroux de ce dernier. — Il dirige contre la Flandre l'expédition préparée contre l'Angleterre. — La flotte française aborde à Dam. — Description de ce port. — Envahissement de la Flandre. — Fernand envoie demander des secours au roi d'Angleterre. — Les comtes de Salisbury et de Boulogne s'emtarquent pour la Flandre. — Ils brûlent les vaisseaux du roi près du port de Dam. — Jonction de ces princes avec le comte Fernand. — Motifs de la haine du comte de Boulogne contre le roi de France. — Echec=! éprouves près de
Dam par Fernand et ses alliés. — • Philipp ■Auguste rentre en France. — Le comte de Flandre, réfugié dans l'Ile de Walcheren, prépare de nouveatix moyens de défense avec le comt; de Hollande. — Les villes de Flandre tombées au pouvoir du roi ouvrent leurs portes à Fernand. — Incidents divers. — Prisede Tournai par Fernand. — Siège de Lille. — Les Ijourgeois rendent la ville au comte leur seigneur. — Philippe- Auguste envahit de nouveau la Flandre. — Il repreud Lille, la saccage et la brûle. — Voyage du comte en Angleterre. — Courses en Artois et dans le comté de Guines. — Préparatifs de la grande coalition contre la France. — L'empereur Othon à Valenciennes. — Partage anticipé de la conquête. — La comtesse Jeanne reste étrangère à la ligue et la désapprouve. — Intrigues de la reine Mathilde. — Sa haine contre le roi de France. — Philippe-Auguste s'avance vers la Flandre en tête de son armée. — Bataille de Bouvines.
Tandis que ces grandes choses s'accom- [ilissaient en Orient, et que victorieux le comte Bauduin occupait le trône de Byzance, la Flandre abandonnée ne conservait de la descendance directe de ses souverains que deux jeunes filles, frêle dépôt sur lequel reposaient désormais toutes ses destinées. Jeanne, l'aînée, avait alors près de quinze ans, Marguerite sa sœur était encore au berceau.
Les deux sœurs vivaient au château de Gand sous la garde et tutelle de leur oncle Philippe, comte de Namur, et des seigneurs que nous avons nommés plus haut. Elles ne devaient plus revoir ni leur père, ni leur mère. A peine avaient-elles appris la haute fortune du comte Bauduin qu'une nouvelle doublement fatale vint les surprendre dans leur isolement. Marie de Champagne embarquée sur la flotte de Jean de Nesle, était partie de Marseille pour la Palestine, où elle croyait rencontrer son mari; succombant aux fatigues de la traversée, et sans doute aussi aux chagrins d'unelongue absence, elle tomba malade à Saint-Jean-d'Acre et mourut d'émotion en apprenant que Bauduin venait d'être couronné empereur do Constantinople. Le vaisseau qui devait la ramener triomphante sur les rives du Bosphore, n'apporta que ses restes mortels, auxquels on donna une sépulture solennelle dans la basilique de Sainte-Sophie, où naguère son époux avait été salué du titre de César aux acclamations du peuple et de Ta! 'm 00.