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CHAPITRE XIII

Quant à Bauduin, sa destinée d'abord si brillante et si belle s'était aussi tout à coup assombrie. Les princes grecs qui régnaient encore dans les nombreuses provinces de l'empire se soulevèrent bientôt pour secouer le joug des Latins, qu'ils regardaient comme humiliant après avoir eu la lâcheté de le subir presque sans opposition. Ils appelèrent à leur aide Johannice, roi des Bulgares, et ce chef de barbares, avide de saisir une occasion d'étendre sa puissance, s'avança sur Andrinople à la tête d'une formidable armée. Bauduin, accompagné de son maréchal Geoffroi de Villeharduin et du comte de Blois, se précipita à leur rencontre. Il n'avait avec lui, outre les soldats grecs, que six cents chevaliers flamands des plus valeureux, et trois cents Français d'élite. Comme les principaux d'Andrinople le détournaient de se mesurer avec les troupes innombrables de Johannice : « Quoi donc, s'écria-t-il, au dire d'un historien grec contemporain, je verrais de mes yeux mes ennemis ravager ma terre, piller et détruire mes villes, et je resterais immobile comme un homme mort ! Je supporterais patiemment une telle injure! Plutôt mourir à l'insiant même!... » Et sur-le-champ, dit le mèîïïe auteur, il fit sonner la charge. Il répartît les Francs ainsi que les Grecs en trois divisions, et s'avança fièrement dans la plaine. Les Cumans ou Tartares, apercevant les Francs, feignirent de prendre la fuite avec le butin qu'ils avaient fait, et les Francs se mirent à les poursuivre. Quand ils les eurent suffisamment fourvoyés par ce manège, ceux qui étaient en embuscade se montrèrent, tirèrent sur les chevaux des Francs, puis ils s'éloignaient sans jamais approcher à portée de la lance; les chevaux mouraient, les cavaliers tombaient : les Cumans, armés de javelines turques et de massues de fer, fondaient sur les cavaliers démontés. L'empereur Bauduin succomba enfin dans la mêlée, le 14 avril 1205, et ses troupes furent anéanties ' . »

Telle fut la fin du comte de Flandre ; plu-

(1) Chronique de la conquête de Constantinople par un auteur anonyme, écrite dans les premières années du XI V^ sièrie. et traduite, d'après le manuscrit gr.'c inédit, par J. A. BucImu. P.. ris, 1825.

sieurs historiens y ajoutent des circonstances qui la rendent encore plus tragique et plus déplorable.- Les uns disent que, fait prisonnier par Johannice , il fut précipité du haut d'un rocher ; d'autres, que le roi de Bulgarie lui fit couper les bras et les jambes et fit jeter le tronc, la tète la première, dans un précipice où il vécut encore pendant trois jours, après lesquels son cadavre devint la proie des oiseaux. Mille récits plus ou moins merveilleux circulèrent aussi sur le trépas de l'infortuné Bauduin. Quoi qu'il en soit, la mort de ce prince étant connue de toute l'armée, celle-ci revint à Constantinople. Dès qu'elle y fut arrivée, Henri de Hainaut, frère de Bauduin qui était déjà régent, fut couronné empereur, le dimanche 20 août 1206, dans l'église de Sainte- Sophie^.

L'empereur Bauduin fut regretté des Grecs, qui le considéraient -comme un monarque plein de sagesse et de vertu ^-j mais c'est surtout en Flandre et en Hainaut que la nouvelle de sa mort excita une douleur universelle. Des services funèbres furent célébrés pour lui dans toutes les églises, et d'abondantes aumônes furent distribuées à l'intention du défunt aux veuves et aux orphelins des deux comtés ainsi que dans les asiles des pauvres et des malheureux, tels que léproseries, hospices et hôpitaux''. Mais bientôt il se répandit d'étranges rumeurs ; on racontait que l'empereur n'était pas mort comme on le pensait, qu'il s'était échappé des mains des Sarrasins, et bien plus, qu'il arriverait soudainement en Flandre. La perplexité fut grande, l'agitation fut extrême jusqu'à ce qu'enfin l'on publia dans les deux comtés des lettres venues d'Orient. Ces lettres, écrites par Henri frère et successeur de Bauduin à l'empire, ne laissaient aucun doute sur la mort du comte ; cependant il y eut encore des gens qui restèrent convaincus que leur bon souverain devait un jour apparaître au milieu d'eux ^. Il en est ainsi toutes les fois qu'un personnage héroïque vient à mourir loin des

(2) V. l'historien grec contemporain Nicétas, traduction de Cousin, p. 461. (3) Ibid. -(26.

(4) .Ia<viues de Guise, inn. Hannoniœ, xiv, 4.

(5) Iljid.

JEANNE DE CONST ANTINOPLE ET FERNAND DE PORTUGAL

siens ; le vulgaire, qui n'a point vu et touché sa dépouille reste incrédule; pour lui tout grand homme est immortel. On verra plus tard ce qui advint de cette fatale croyance.

Jeanne et sa sœur étaient donc orphelines. Les peuples de la Flandre et du Hainaut reportèrent sur ces deux jeunes filles l'affection qu'ils avaient vouée à leur père. Malheureusement, elles ne trouvèrent pas dans leur tuteur tout le désintéressement et tout l'appui qu'elles étaient en droit d'en attendre. Philippe de Namur, homme insouciant et feible, se laissa complètement dominer par le roi de France. Le monarque tenait beaucoup à avoir la garde-noble, comnie on disait alors, de Jeanne héritière de deux belles et riches provinces, et il redoutait surtout de voir cette princesse épouser quelque seigneur anglaise

Philippe-Auguste séduisit le comte de Namur en lui donnant pour femme sa fille Marie, qu'il avait eue d'Agnès de Méranie, sa troisième épouse, et se fit livrer en échange les deux jeunes princesses, qu'on enleva clandestinement du château de Gand, et qu'on transporta à Paris. Les gens de Flandre et du Hainaut entrèrent dans une grande colère quand ils apprirent cette trahison. Ils voulurent s'affranchir de la domination de Philippe^, et le poursuivirent de si amers reproches qu'il en tomba malade et mourut peu d'années après. Les historiens du temps racontent que, pour expier la fauté qu'il avait commise de sacrifier sa nièce à la politique du roi de France, il voulut se confesser solennellement à quatre prélats, les abbés de Cambron, de Villers, de Marchiennes et de Saint-Jean de Valenciennes. Puis, s'il faut en croire certains chroniqueurs, l'heure de sa mort approchant, il se fit attacher une corde au cou et traîner en cet état à travers les rues et carrefours de Valenciennes , criant d'une voix lamentable : « J'ai vécu en chien, il faut que je meure en chien ! »

Jeanne et sa sœur n'en étaient pas moins au Louvre sous la main de Philippe-Auguste. Elles y restèrent jusqu'à ce que les

(1) J. de G. Aim. Hann. xiv, 6.

(2) Ibia.

Flamands les réclamèrent avec tant d'énergie que le roi crut politique de les leur renvoyer. Ils étaient, en effet, résolus de se donner au roi d'Angleterre si le roi de France ne rendait pas leur jeune suzeraine^. Philippe le savait fort bien, et se vit ainsi forcé d'accéder au désir d'un peuple dont il connaissait depuis longtemps la ténacité et l'énergie. Les deux orphelines revinrent donc à Bruges, où la sollicitude des Flamands veilla sur elles plus vivement que jamais.

C'est alors que, par l'entremise de la reine Mathilde, veuve de Philippe d'Alsace, fut conclu le mariage de Jeanne avec Fernand, son neveu, fils de Sanche P"*, roi de Portugal. Il paraîtrait que pour acheter l'adhésion du roi de France, Mathilde aurait été obligée de lui payer une très-forte somme d'argent et de faire en outre de riches présents à ses conseillers^. Philippe-Auguste s'était fait aussi promettre à l'avance, par Fernand, les villes d'Aire et de Saint-Omer, qui jadis avaient été rendues au comte Bauduin en vertu du traité de Péronne. Fernand, trop heureux d'épouser l'héritière de P'iandre, avait tout prorais sans s'inquiéter s'il n'allait pas de la sorte se rendre odieux à ses nouveaux sujets.

Les noces furent célébrées à Paris avec une magnificence extraordinaire, aux frais des bonnes villes de Flandre et de Hainaut. « On se livra, à cette occasion, dit le cordelier Jacques de Guise, à une allégresse inexprimable, oubliant cette parole du sage : que « l'excès de la joie est voisin de la douleur^. » Ceci se passait en 1211. Jeanne avait alors un peu plus de- vingt ans. S'il faut en croire les monuments contemporains que nous avons sous les yeux®, Jeanne était à cette époque une jeune fille aux cheveux longs et flottants sur les épaules. Pour tout ornement, un cercle de perles entoure sa tête. Une simple tunique l'enveloppe, et elle agace du doigt le faucon qui perche sur sa main gauche à la mode du temps.

(3) THd.

(4) Li estore des ducs de Normandie et des rois d'isn- 'jleterre, fol. 103 v», 1er col. (5) Ami. Hann. xiv. 8

(6) r^es sceaux des diverses chartes conservées ûanu nos archives.

IJO

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