CHAPITRE I
surnommer Taillefer , s'arma contre les Angevins et leur courut sus; mais il fut tué dans un des nombreux combats qu'il leur livra. Certains historiens prétendent qu'il périt de la main du comte Herbert lui-même. Quoi qu'il en soit, cette mort, résultat probable d'un guet-apens, fit sur le cœur du marquis des Flamands une impression qui ne s'effaça jamais.
Le fils de Taillefer, nommé comme lui Raoul, poursuivit contre les enfants d'Herbert, la guerre acharnée que les pères s'étaient faite, et les sanglantes péripéties de cette lutte devinrent le sujet d'une des épopées les plus émouvantes et les plus belles que la littérature romane du Nord nous ait laissées ^
Cependant la puissance du parti qui favorisait le jeune Charles croissait tous les jours sous l'habile influence de l'archevêque de Reims. Eudes finit par être chassé du trône, et l'arri ère-petit-fils du grand empereur reçut une nouvelle consécration, à laquelle assistèrent tous les feudataires, même ceux qui naguère avaient aidé l'usurpateur. Bauduinle-Chauve seul ne voulut point paraître à cette cérémonie : il ne pouvait supporter la pensée de se trouver face à face avec Herbert de Vermandois, le meurtrier de son frère.
Un an après avoir été dépossédé, Eudes mourut à La Fère en Picardie (899). Le comte Herbert, qui de vassal rebelle était redevenu, par raison politique, un sujet obéissant et soumis, jouissait alors de toute la faveur du souverain, qui lui rendit l'investiture du comté de Péronne comprenant à cette époque tout le Vermandois. Cette bienveillance marquée du roi envers l'ancien ennemi de Bauduin-le-Chauve irrita vivement celuici : sa colère allait sans doute se traduire en un de ces fougueux excès qui caractérisent les mœurs du temps, quand on l'apaisa en lui promettant la main d'Alix, fille du comte Herbert, pour son jeune fils Arnoul. Bauduin avait eu ce dernier de sa femme Elstrude, fille d'Alfred-le-Grand , roi des Anglais. L'héritier de Bras-de-Fer et de Judith ne se mésalliait pas ; l'union projetée avec la fille
(1) Le Roman de Raoul de Cambrai, èdit. E. Le Glay.
des comtes de Vermandois, descendants directs de Charlemagne, ne faisait même qu'ajouter à l'illustration première des princes flamands^.
Mais la paix ne dura pas longtemps ; car un sentiment de vengeance s'étant réveillé chez le marquis de Flandre, il fit assassiner Herbert par un sicaire nommé Bauduin'. Un autre événement tragique, étranger du reste à cette querelle entre les^ deux grandes familles, vint révéler ce qu'il j avait de farouche et de cupide dans le caractère de Bauduin-le-Chauve. Cet événement avait été amené de longue main et par des circonstances qu'il est bon de rappeler.
Robert, frère d'Eudes, s'était tout à coup brouillé avec le roi Charles , parce qu'un jour, dans une cérémonie publique, ce prince avait fait asseoir Robert à sa droite, et un certain comte Haganon, qui n'était pas de sang rojal, à. sa gauche, les plaçant ainsi tous les deux sur la même ligne. Robert sortit furieux dupalais. Charles, eifrajé, fit tout ce qu'il put pour le calmer ; ce fut en vain ; Robert alla se confiner à Tours avec ses amis, conservant ou feignant de conserver une profonde indignation de la manière dont le roi traitait les grands du royaume''. Ce n'est pas qu'il en voulût sérieusement au roi ; mais il songeait qu'après son frère Eudes, qui en ce temps n'était pas encore mort, c'était lui qui devait hériter du royaume de Charles.
Alors .il avisa surtout aux moyens de détruire l'influence de Foulques, archevêque de Reims, homme sage et prudent qui avait élevé le roi dès le berceau, l'avait porté au trône, et le dirigeait depuis lors de son expérience et de ses conseils. Robert tt-availla à se faire des partisans dans ce sens, et s'aboucha entre autres avec Bauduin, dont il connaissait l'esprit inquiet, turbulent et ambitieux ; il le rangea tout à fait à son parti ^.
Lorsque Charles eut appris que le marquis des Flamands l'avait abandonné, il marcha contre lui, et lui enleva de vive force le château d'Arras et l'abbaye de Saint- Vaast.
(2) Reginonis cliion. ap. Bouquet, v, 78. (3) Ibid. (4) Rich. hisl. ap. Pertz. v. 574. (5) Ibid.