JEANNE DE CONSTANTINOPLE ET THOMAS DE SAVOIE
ne de se préoccuper toujours des intérêts politiques de ses sujets, de travailler à leur bien-être matériel et moral. Bientôt nous la verrons, marchant d'un pas plus ferme vers ce but, qu'elle s'eiforçait néanmoins d'atteindre sans cesse, consacrer les derniers temps de sa vie à réformer d'une manière plus complète et plus générale la constitution du pays. Elle eût sans doute fait plus encore à cette époque, sans les fléaux qui vinrent frapper son peuple en 1234. Le P'' jour de janvier, il gela si fort que les blés furent glacés. La disette de grains amena une horrible famine. Les hommes broutaient, diton, l'herbe des champs, comme les bêtes; enfin, pour surcroit de malheur, la peste décima de nouveau la Flandre et le Hainaut, et se repandit même en France'.
L'éducation de la jeunesse, dont le gouvernement civil parait s'être peu occupé en Flandre avant le xv® siècle, fut aussi l'objet do ses soins, à en juger par un décret qu'en 1234 elle donna en faveur des écoles de Sainte-Pharaïlde à Gand.
En 1235, la comtesse Jeanne octroie à la ville de Lille une nouvelle loi échevinale et permet à ses habitants d'ériger une halle; ce qui ne contribua pas peu à développer pnrmi eux l'instinct des transactions indusirielles et commerciales , germe si fécond de leur prospérité future^. Enfin, Tannée -suivante, au sein de cette même cité pour laquelle elle aviriit déjà tant fait, elle fonde et dote de gr'ands biens un hospice appelé encore de nos jours V hôpital-Comtesse. Le portrait de la fondatrice est là qui rappellerait à chacun, si on pouvait jamais l'oublier, que depuis six cents ans les pauvres infirmes de Lille doivent à la comtesse Jeanne un asile, du pain et des consolations pour le reste de leurs jours ^.
En même temps, la comtesse, dont la vigilance et les soins ne se ralentissaient pas un seul instant, s'occupait du règlement des affaires intérieures de sa maison , fixait d'une façon plus régulière les charges et prérogatives de quelques grands-ofHciers,
(1) Chronicon Massœi, li'i. xvii.
(2) Archives de Flandre, acle du, mois de mai 1235. — Cop. paroh. (3) Tbid. mars et septembre 1236 .
tels que le chancelier héréditaire de Flandre et le bouteiller de Hainaut.
Les Flamands et les Havnuiers voyaient avec peine que leur souveraine n'eût pas d'héritier direct ; les barons et les communes des deux comtés désiraient vivement qu'elle se remariât.
Marguerite de Provence, la jeune épouse du roi saint Louis, avait quinze oncles et tantes dans la seule maison de Savoie. Elle jeta les yeux sur un prince de cette nombreuse et patriarcale famille pour en faire l'époux de Jeanne de Constanlinople. Il s'appelait Thomas, comme son père Thomas P'", comte de Savoie. C'était un homme de trente-sept ans, d'une belle prestance*, et, à défaut d'une grande fortune, rempli de solides qualités d'esprit et de cœur. Dès son jeune âge il s'était livré à l'étude des lettres, car on le destinait à l'Eglise. Cinq de ses frères étaient déjà dans les ordres. Lui-même, parait-il, avait inutilement prétendu à l'évêché de Lausanne et à l'archevêché de Lyon. Quoi qu'il en soit, ce prince était regardé comme un noble et brave chevalier, digne d'unir sa destinée à celle d'une femme que tant de malheur et de vertus plaçaient bien haut dans l'estime de ses contemporains.
Le mariage fut célébré en octobre 1236, sous les auspices du roi et de la reine de France. C'est ainsi que Jeanne devint, par alliance, la tante de saint Louis. A l'occasion de cette union, Marguerite, sœur de la comtesse et son héritière présomptive, consentit qu'une pension viagère de six mille livres monnaie d'Artois, à percevoir sur les domaines de Flandre et sur le tonlieu de Mons, fût attribuée au comte pour le cas où Jeanne mourrait sans progéniture et avant son mari. C'était un revenu qui équivaudrait aujourd'hui à 500,000 francs environ. Plus tard, lorsque Marguerite eut succédé à sa sœur, elle racheta cette rente moyennant 60,000 livres.
Au mois de décembre 1237, Thomas et Jeanne allèrent à Compiégne pour rendre hommage au roi Louis IX. Là, s'éleva une difficulté. Le roi prétendit que le comte
(4) Ph. Muuskos, r. 294-12.