‹ Histoire des comtes de FlandreChapitre 125 sur 236 · JEANNE DE CONST ANTINOPLE ET THOMAS DE SAVOIE · texte numérisé non relu

JEANNE DE CONST ANTINOPLE ET THOMAS DE SAVOIE

le prouvent la présence de plusieurs barons flamands dans les rangs de l'armée royale à Bouvines, et l'intrigue dont le faux Bauduin n'avait été que le prétexte et l'instrument.

Cependant la santé de Jeanne, ébranlée par les secousses, les émotions de toute nature qu'elle avait subies durant le cours de sa vie, était fort gravement compromise. La comtesse se retira à l'abbaye de Marquette, qu'elle affectionnait d'une façon toute singulière, et où elle résidait souvent dans les dernières années de son règne. Elle y avait même fait bâtir un hôtel qu'on voyait encore au xvn® siècle ; c'est là qu'elle allait se reposer des affaires et se livrer à la prière et à la méditation au milieu des religieuses dont elle avait maintes fois ambitionné l'existence pleine de calme et de bonheur. Jeanne envisagea, sans crainte comme sans regrets, la mort qui s'approchait. Lorsque jetant un regard vers le passé, elle interrogea les souvenirs de sa vie publique et privée, rien ne dut venir troubler sa conscience, car c'est avec une confiante tranquillité d'âme qu'elle attendit le moment suprême.

Lorsque les mires et fisiciens, comme s'appelaient alors les médecins, lui eurent, d'après ses ordres, déclaré que le mal était sans remède, elle se fit revêtir d'un habit de novice, et transporter dans l'intérieur du couvent ^ Elle vécut encore quelque temps de la sorte, priant et méditant sous la robe de bure, au milieu de la communauté qu'elle édifiait par son exemple. Plus humble que la dernière des humbles filles de ce monastère, la comtesse de Flandre et de Hainaut ne faisait rien sans le congé de l'abbesse. Elle n'ouvrait pas même la bouche pour parler, au dire des chroniques auxquelles nous empruntons ces détails-. Cependant, la maladie faisant des progrès rapides, la comtesse dicta son testament en présence d'une noble assemblée. Le comte Thomas, son mari, et Marguerite sa sœur, étaient là près de son lit, et, à côté d'eux, le prieur de l'ordre des frères prêcheurs de Valenciênnes

(1) Archives de Flandre, manuscrit sur l'abbaye de Marquette (de la fin du xiiio siècle), fol. 9. (2) Ibid.

avec trois religieux du même ordre, Pierre d'Esquermes, frère Michel et frère Henri du Quesnoi; le prévôt de Marchiennes, le doyen de la Salle, le seigneur Fastré de Ligne, le seigneur Watier de Lens et plusieurs autres barons. Une seule pensée de justice et de charité présida à cet acte suprême que nous croyons devoir reproduire, au moins en substance :

« Au nom du Père et du Fils et de l'Esprit saint, ainsi soit-il. Moi, Jeanne, comtesse de Flandre et de Hainaut, pour le salut de mon âme et de celles de mes prédécesseurs et successeurs, je fais mon testament sous la forme ci-aprôs, et je veux qu'il ait force comme testament, sinon, comme codicille, sinon, comme expression de la dernière volonté d'une mourante. — J'entends, pardessus tout, que mes dettes, de quelque nature qu'elles puissent être, soient pleinement acquittées. Si j'ai injustement occupé l'héritage d'autrui, ou si j'ai détenu des biens pris indûment par mes prédécesseurs, je veux qu'ils soient rendus et restitués partout où ils se trouveront, et je donne pouvoir à mes exécuteurs testamentaires, plus l)as nommés, de remettre en leur possession ceux qui auraient des droits à une restitution ; .je veux aussi qu'ils soient entièrement satisfaits de tous dommages et intérêts. — (Sciivent les recommandations et les dispositions les plus scrupuleuses pour que personne n'ait rien à réclamer contre sa mémoire et celle de ses ancêtres. D'une part, 3,040 livres, monnaie de Flandre, et d'une autre, 10,000 livres, même monnaie, sont assignées à ces restitutions éventuelles. Si la somme ne suffit pas, son mari, sa sœur et les frères prêcheurs sont chargés de pourvoir au surplus.) — « Pour récompenser les gens de ma maison, je leur lègue, sur les 10,000 livres mentionnées ci-dessus, 1,050 livres à chacun, suivant que je l'ordonnerai de bouche ou par écrit. Si je ne dispose pas en totalité de cette somme, mes exécuteurs testamentaires distribueront le reste de ce qui n'aura pas été expressément assigné par moi à chacun de mes serviteurs, selon son mérite et son état, suivant l'avis de ma sœur et des frères prêcheurs sus-' nommés. Sur ces mêmes 1,050 livres, jo-

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