‹ Histoire des comtes de FlandreChapitre 126 sur 236 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Icgue à Jeanne de Montreuil 200 livres de Flandre, et à dame Marie du Cliâtel 100 livres. lùem, à ladite Jeanne, je lègue 40 livres de rente viagère, et 10 à ladite Marie, etc. — Je veux en outre et j'ordonne que tous mes joyaux, mes reliques, mes livres, mes vases d'or et d'argent, tous les objets et ornements de ma chapelle, tout ce qui sert à ma table, à ma chambre à coucher, à ma cuisine, et autres choses affectées spécialçraent à mon service soient remis entre les mains et à la disposition de mes exécuteurs testamentaires, afin qu'ils en usent selon leur conscience pour le bien de mon âme, etc. — Libred'esprit, jouissantdusain usage de ma raison, j'ai ordonné ce qui vient d'être dit, et j'ai constitué et je constitue expressément pour les exécuteurs de mon testament mes révérends seigneurs en Jésus- Christ, les évêques de Cambrai et de Tournai quels qu'ils soient à l'heure de ma mort, et vénérables et discrètes personnes, le seigneur Watier, abbé de Saint-Jean en Valenciennes; maître Gérard, écolâtre de Cambrai, et maître Eloi de Bruges prévôt de Saint-Pierre de Douai, etc. — Je veux que ces mêmes exécuteurs testamentaires procèdent pour les restitutions et l'acquit de mes legs, suivant droit et justice et de la manière qui sera la plus profitaljle au salut de mon âme. Ainsi, qu'ils satisfassent tout d'abord les pauvres, les indigents, et ceux envers lesquels je suis le plus obligée. L'illustre et très-cher seigneur, mon époux Thomas, comte de Flandre et de Hainaut, et ma très-chère sœur Marguerite, dame de Dampierre, ont promis, de bonne foi, d'observer fermement et inviolablement toutes les dispositions susdites. — Enfin, je supplie ma très-chère sœur, mes exécuteurs testamentaires , tous mes fidèles et mes amis, d'agir avec telle diligence et promptitude pour l'exécution de ma volonté que mon âme ne puisse souffrir dommage d'aucun retard. — (Suivent les noms des témoins.) — Fait en l'an du Seigneur 1244, le second dimanche de l'Avent^ »

Lorsqu'elle eut fait son testament, le mal

(1) Aro'.i. lie FI. Ijid. A.lc du 4 décembre 1241. Orig. pr.i'ch. scellé. .

I empira de telle sorte que le lendemain ! lundi elle renditl'âme en la salle de pierre , de l'abbaye^. Jeanne avait alors cinquante- I quatre ans environ. On ne douta pas en ce 1 temps-là qu'elle ne fût allée au ciel; et on la trouve inscrite sur le ménologe de Cii teaux, au nombre des bienheureuses de j l'ordre, à la date du 5 décembre.

I Après la mort de la princesse, Thomas de Savoie retourna dans son pays, où plus tard il épousa Béatrice de Fiesque. Marguerite de Constantinople, héritière de sa sœur, prit immédiatement possession des comtés de Flandre et de Hainaut,

MARGUERITE DE CONSTANTINOPLE. 1244-1251

Histoire de Bouchard d'Avesnes, premier époux de Marguerite. — Prédilection de la comtesse pour les enfants de Guillaume de Dampierre son second mari.

— Elle veut faire agréer au roi de France l'ainé de ces enfants comme son seul et unique héritier au préjudice des fils de Bouchard d'Avesnes. — Querelles entre les d'Avesnes et les Dampierre devant le roi. — Haines des princes. — La division se met également dans lo pays. — Guerre civile imminente. — Saint Louis la prévient en se [.ortant médiateur. — Jugement arbitral du roi qui adjuge la Flandre aux Dampierre et la Hainaut aux d'Avesnes. — Persévérance de la comtesse dans son aversion pour les enfants de son premier lit.

— Elle efface de son écu les armes du Hainaut. — L'aniraosité éclate de nouveau. — Jean d'Avesnes porte la guerre en Flandre. — Marguerite réclame l'intervention du roi de France. — Louis IX la repousse. — Guillaume de Dampierre part pour la croisade et la paix est momentanément rétablie. — Guillaume, roi des Romains, adjuge à son beau-frère Jean d'Avesnes la Flandre impériale, confis juée sur Marguerite. — Réclamations de cette princesse. — Enquête sur la légitimité des d'Avesnes. — Elle est prononcée parle pape. — Guillaume de Dampierre, au retour de la croisade, est tué dans un tournoi à Trazegnies. —

. Douleur de la comtesse sa mère. — Ses plaintes et ses imprécations,

La fille puînée de l'empereur Bauduin avait,- dès son jeune âge, uni ses destinées à celles d'un homme dont l'histoire est vraiment singulière.

Vers les dernières années du xii® siècle, vivait à la cour du comte de Flandre, Philippe d'Alsaf^e, un enfant ayant nom Bou-

(2) Manuscrit cité plus haut.

MARGUERITE DE CONSTANTINOPI,E.

cLard. Il appartenait à cette illustre maison d'Avesnss dont la renommée brilla du plus vif éclat dès les premières croisades, et était le troisième fils de Jacques d'Avesnes, mort si glorieusement en 1191, à la bataille d'Antipatride. Suivant la coutume de l'époque, il devait passer le temps de sa jeunesse auprès du souverain, afin de se former parmi les barons et les dames aux nobles usages de la chevalerie. Sa charmante figure, ses heureuses dispositions d"esprit lui concilièrent l'afFection du comte et de sa femme Mathilde. Ils n'avaient pas d'enfants et reportèrent sur Bouchard toutes leurs afî'ections. La famille du seigneur d'Avesnes comptait assez d'hommes de guerre. L'on songea que Bouchard, avec ses bonnes et précoces qualités, pourrait aspirer aux premières dignités ecclésiastiques. On le mit aux écoles de Bruges, mais Bouchard n'y resta pas longtemps. Ses progrès dans l'étude devenaient si rapides que son maitre conseilla à la reine Mathilde de l'envoyer à Paris'.

Nulle part les sciences de l'époque, la philosophie scolastique et la jurisprudence n'avaient de plus profonds interprètes, des adeptes plus zélés qu'à l'université de cette ville. Les ténèbres de la barbarie se dissipaient. Un irrésistible besoin de savoir s'était emparé des esprits d'élite, et l'on cherchait avec passion la vérité, jusque dans les subtilités de la dialectique, jusque dans les abstractions du, droit, jusque dans les spéculati£)ns de l'astrologie! Il n'y avait pas longtemps que les saints Bernard et les Pierre de Blois étaient morts ; mais leur génie ne l'était pas ; il se revivifiait chez leurs disciples. Parmi eux et au premier rang, brillait un illustre Flamand, Alain de Lille, surnommé par l'admiration de son siècle le docteur universel.

Bouchard dut s'inspirer de leurs conseils, s'enthousiasmer de leur exemple ; car il s'adonna aux travaux d'esprit avec le zèle d'un plébéien, scrutant, approfondissant les questions les plus ardues de philosophie naturelle et morale. Le grand seigneur avait disparu : absorbé par l'étude, Bouchard l'écolier ne songeait plus au luxe, à la

(1) J. de G. XIV, 12.

richesse dont le comte de Flandre avait voulu entourer le fils de Jacques d'Avesnes pendant son séjour à Paris ; il oubliait qu'il était l'enfant de toute une lignée de héros, que ces héros n'avaient jamais manié que la lance et l'épée.

Bientôt Paris même ne suflit plus à l'insatiable avidité d'apprendre qui tourmente Bouchard. L'école d'Orléans florissait par ses professeurs en jurisprudence ecclésiastique et civile. Il s'y rend. Bachelier, puis enfin docteur et professeur lui-même en droit civil et canon, on le pourvoit d'une prébende et d'un archidiaconé en l'église Notre-Dame de Laon^. De semblables dignités, à cette époque, n'exigeaient pas toujours qu'on fut dans les ordres pour les obtenir. Peu après, le comte Philippe lui fait avoir une autre prébende à la trésorerie de la riche église de Tournai. Puis un certain temps s'écoule, pendant lequel on perd de vue Bouchard. Sa vie reste même un mystère pour ses amis. On le croit dans la retraite avec ses livres.

Un jour, toutefois, il arrive en Flandre. Sa renommée l'y avait précédé et il apparaît à la cour du comté, entouré du prestige que donne toujours et que donnait surtout alors, pour un noble personnage, le renom d'un grand savoir. On subissait malgré soi l'ascendant de sa supériorité morale, ascendant auquel de rares perfections physiques ne faisaient qu'ajouter^. Mais un grand changement avait dû s'opérer, car ce n'était pas là un docteur, encore moins un archidiacre ; son extérieur n'avait plus rien de clérical ; c'était un chevalier accompli *. Un contemporain bien informé dit que Bouchard avait brisé les liens qui l'attachaient à l'Eglise j dans l'espoir d'hériter de la terre d'Avesnes et de perpétuer le nom de ses ancêtres ; car alors AVatier II, son frère aine, n'avait point encore d'enfants^.

Vinrent les guerres de Flandre sous lo comte Bauduin. Bouchard, laissant ses livres, avait repris l'épée de ses ancêtres. Il y fit des prodiges : sa réputation de valeur grandissait à l'égal de celle que malgré son

(-2) Ibid. (3) IMd. 14. (4) IHA.

(5) Ph. Mûuskes, Chroyi. rimée, v. 23-iQi.

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